Sommes-nous aux portes de la nuit ?

« Il y a quelque chose qui me sautait aux yeux, mais je n’arrive toujours pas à le voir ». Tels le narrateur de « En attendant les barbares » de J.M. Cotzee, nous voici retranchés dans une forteresse nationale, menacés par un danger insaisissable. Nous avons du mal à comprendre que la barbarie ne vient pas du dehors mais qu’elle ronge de l’intérieur une société travaillée par la peur.

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Regards le 17 novembre 2020

Médiapart le 18 novembre 2020

Le 31 octobre, J’ai découvert le nom d’un un ami en bas d’un appel à l’inquisition universitaire, lancé dans la foulée de déclarations de Jean Michel Blanquer. Cet appel, qui a suscité depuis bien des réponses individuelles et collectives, demandait à la Ministre des de l’Enseignement Supérieur, de la Recherche et de l’Innovation rien moins que « de mettre en place des mesures de détection des dérives islamistes, de prendre clairement position contre les idéologies qui les sous-tendent, et d’engager nos universités dans ce combat pour la laïcité et la République en créant une instance chargée de faire remonter directement les cas d’atteintes aux principes républicains ».

Je n’ai pas été le seul à faire une telle découverte. Nous avons été quelques-unes et quelques-uns à ainsi échanger nos désarrois. La tristesse nous a envahis, au moins autant que la colère. Puis une inquiétude sourde. Nous en sommes donc là. Nous voici fragilisés et menacés dans les cercles les plus intimes. Quand la France « perd pieds » comme le dénonce Clémentine Autain, elle n’épargne personne. Peut-être un jour l’humanité maîtrisera-t-elle le virus qui actuellement la menace. Mais dans quel état ? Est-ce la France qui perd pieds ou les gouvernements du monde ? Est-ce seulement l’horreur des crimes perpétrés en France qui leur fait « perdre pieds » ou l’accumulation de défaillances dramatiques face aux défis vitaux que nous affrontons ?

Quand s’écroule un imaginaire politique moderne fait de sens de l’histoire, de confiance dans l’avenir prométhéen de l’humanité et d’espoir de justice et de libération, quand les inégalités explosent, comment s’étonner que la religion qu’elle soit évangélique, musulmane ou autre, devienne souvent le langage passionnel de la révolte des plus démunis ? Comment s’étonner que triomphent des imaginaires religieux jusque dans les choix politiques ? Le pouvoir de Bolsonaro ou d’Erdogan, l’enracinement durable du Trumpisme en sont des manifestations aussi éclatantes le pouvoir de nuisance de Daesh.

Quand l’avenir de l’humanité est en question, que la raison ne maîtrise plus l’histoire, comment s’étonner que fleurissent les complotismes les plus divers, réunis dans la recherche passionnelle du coupable et la peur de l’autre. Aucune culture nationale n’échappe à cette tourmente. Car nul n’a besoin d’être religieux pour être intolérant et/ou complotiste. La France, piégée par ce que Jacob Rogozinski nomme « l’aveuglement des Lumières », voit son héritage de liberté de pensée être transformé en instrument d’anathème, sa laïcité se muer en intolérance, sa liberté intellectuelle être menacée au nom d’une « liberté d’expression » bien singulière.

Nous ne savons plus où nous mènent celles et ceux qui nous gouvernent. L’angoisse l’emporte sur l’espoir et trop souvent la colère passionnelle sur la révolte, la croyance sur la raison. Quand les institutions humaines garanties de notre commune destinée que sont la politique, la vérité, la science, le respect de la vie sont ébranlées dans leur base même, c’est la nuit qui nous guette. Certes, nous avons déjà connu, dans l’Histoire moderne , des périodes sombres. Aucune, ni les fascismes, ni les guerres, ni les crises économiques n’avait atteint ce niveau d’universalité.

Une faillite biopolitique

La faillite contemporaine des Etats est structurelle. Elle est internationale autant que nationale. Depuis le début de l’année, la pandémie en est un révélateur qui met en lumière d’autres défaillances, plus anciennes.

Que dire de ces cafouillages en chaine, d’une première vague épidémique non gérée, d’une deuxième vague non préparée malgré l’évidence scientifique de son arrivée ? Que dire en France d’un pouvoir qui commande un audit sur sa gestion de la première vague et ne fournit même pas le rapport à son Ministre de la Santé ? Que dire de cette gestion sanitaire et politique par à-coups, faite de succession de dénis et de paniques, de rodomontades et d’autoritarisme, de soutien aux grandes entreprises et de miettes aux petites, d’appels à la solidarité et de décisions verticales et arbitraires, d’obsession pour le coût de notre santé plus que pour nos vies  ?

Hélas oui, ce désastre n’est pas que français ou européen. Si avec l’arrivée des beaux jours l’Amérique latine voit le ralentissement d’une première vague meurtrière qu’en sera-t-il dans six mois ? Aux Etats-Unis, la courbe des contaminations et des morts est restée obstinément haute avant l’accélération actuelle : on parle maintenant de troisième vague.

Cette faillite biopolitique ébranle les peuples au moment même où, cinq ans après une COP 21 la coopération internationale reste très en deçà des engagements, les dégâts du réchauffement climatique, plus rapides et plus graves que prévus deviennent tangibles et dramatiques. L’Amérique du Sud est ravagée par des incendies qui ont même augmenté de 170% en Argentine. Aux USA, quand la Californie brûle encorele Colorado connait le plus grand incendie de son histoire. Début novembre, l’ouragan ETA ravage le Panama, le Honduras, le Costa Rica et le Nicaragua. En France, les « épisodes cévenols », dus à la hausse de la température de la mer Méditerranée s’inscrivent dans l’agenda saisonnier. Le  19 septembre, au Sud de l’Aigoual, la tempête et les inondations sont d’une violence comparable à celles qu’avait connues le Gard en 1988. Un mois plus tard, la tempête Alex ravage les Alpes Maritimes et la vallée de la Roya. L’année 2020 s’annonce comme l’année du record de nombre de cyclones en Atlantique. À la mi-octobre on en avait déjà comptabilisé 26. Le précédent record date de 2005 (28). Jamais autant de cyclones n’avaient touché les USA. Et quand l’ouragan Delta ravage le sud du pays et une partie du Mexique, de l’autre côté de la planète, le Vietnam connait les pires inondations depuis des décennies. Le dérèglement climatique s’impose avec évidence quand le dérèglement pandémique n’en est peut-être qu’à ses débuts.

Des politiques sanitaires autoritaires

Face à une menace pandémique nouvelle d’une telle ampleur, quand les armes médicales sont à ce point aléatoires, seule compte la mobilisation collective, internationale, nationale et locale. Mais comme pour le climat, l’absence de coordination mondiale renvoie chaque pays à ses propres démons.

La mobilisation sanitaire peut être imposée de façon autoritaire et efficace au prix d’un désastre démocratique comme en Chine. Pour des gouvernements qui se veulent les parangons des démocraties modernes, prêts à donner des leçons au reste du monde, la réponse est allée du laisser-faire meurtrier du Brésil et des USA à l’autoritarisme très modérément efficace de l’Europe dont la France est l’un des fleurons. Même nos voisins s’étonnent. L’hebdo allemand Die Zeit titre « un Absurdistan autoritaire » (Autoritäres Absurdistan ) et pointe un «  bilan catastrophique malgré une réponse parmi les plus autoritaires », « une politique quasi monarchique où le parlement n’a pas son mot à dire». Et conclut: « certificats pour quitter la maison, courir juste devant la porte, gardes de sécurité pour les jouets : le verrouillage de la France est si répressif que même les règles sensées tombent en discrédit. »

On nous a en effet bien fait comprendre que les décisions qui concernent nos vies ne sont pas de notre ressort. Oubliées toutes les expériences antérieures de crises sanitaires, oubliée la formidable mobilisation de compétences dans les hôpitaux, dans les quartiers au printemps, oubliée l’histoire de la démocratie sanitaire grâce à laquelle on a fait face au Sida. Le Conseil scientifique en France lui-même, instruit par l’expérience, propose obstinément mais en vain d’associer les forces individuelles et collectives, associatives ou professionnelles à la réflexion et à l’action sanitaires.

Bien au contraire, les décisions sont prises de plus en plus au sein d’un petit groupe au sommet de l’État qui compense son incompétence avérée par le caporalisme vertical. Le pays attend le vote de députés qui attendent les décisions du gouvernement, qui lui-même est  suspendu aux décisions du « Conseil de Défense et de Sécurité Nationale », institution tenue au secret-défense, créée par le décret du 24 décembre 2009, et à l’évidence détournée de son objet.

Dans ces conditions, comment s’étonner que des mesures sanitaires prises officiellement pour le bien commun soient l’objet de contestations aussi  violentes qu’argumentées. Les mobilisations anti-masques ou anti-confinement du printemps étaient majoritairement négationnistes et complotistes dans les pays du nord. En Amérique latine, en Asie ou en Afrique, la réalité de la catastrophe sociale a été plus vite palpable. Il était alors question de la survie de l’économie informelle urbaine et donc de la survie matérielle tout court des femmes et des hommes, par million[1]. Les mobilisations de l’automne manifestent plus clairement l’exaspération des peuples européens devant des mesures autoritaires mortifères autant pour les relations sociales et la culture que pour l’économie urbaine et les petites entreprises, voire l’exaspération face à la restriction des libertés publiques.

Les jeunes générations ont été accusées de mise en danger du pays par un discours officiel aussi culpabilisant qu’infantilisant. Mais quand des lycéens s’avisent de protester à la rentrée de novembre contre l’insuffisance, voire l’inexistence de mesures sanitaires dans les établissements, ils sont matraqués, gazés, arrêtés. Des incidents ont lieu le 3 novembre à Paris, le 4 novembre devant le lycée Colbert à Paris et à Saint Denis avec quatre jeunes mis en garde à vue, le 5 novembre à Alès, Nantes, Saint-Nazaire , Lyon, Mantes la Jolie, Pau, Montataire, Limoges, le 6 puis le 10 novembre à Saint-Nazaire, le 9 novembre à Compiègne et Cergy.

L’autoritarisme français exacerbe des tensions déjà présentes. Les affrontements se multiplient dans les quartiers populaires durant les périodes de confinements.

Des politiques sanitaires dévastatrices

Les inégalités sanitaires s’ajoutent à l’accélération dévastatrice des inégalités sociales de ces dernières années. Non seulement le virus frappe plus et plus durement les plus pauvres, des favelas brésiliennes aux quartiers populaires en France en passant par les afro-américains aux USA, mais les mesures sanitaires décidées répandent précarité et détresse sociale

Des gouvernements qui ont été les artisans obstinés de la financiarisation des mécanismes du profit au détriment du travail, de la vie et de la vie sociale des peuples parachèvent leur œuvre. D’une vague de COVID à l’autre, les puissants prétendent sauver leur monde, celui du pouvoir et du profit, en dévastant le nôtre, celui des coopération, des relations sociales, des solidarités, de cette multitude d‘activités qui font société, qui font communauté humaine. Aucun plan de relance ne restaurera, fut-ce à coup de milliards, ce que la brutalité de politiques sanitaires autoritaires est en train de détruire en démultipliant la logique de ce que Saskia Sassen nomme un « Capitalisme d’expulsion »[2].

Selon la Banque mondiale, la grande pauvreté dans le monde a ainsi augmenté en 2020 pour la première fois depuis 20 ans. Elle a même fait un bon spectaculaire avec 100 millions de personnes supplémentaires concernées pour un total estimé à plus de 700 millions. En France, le rapport du Secours Catholique publié le 12 novembre estime que le nombre de pauvres, en forte progression depuis 2018, dépassera les 10 millions cette année : un million de plus en raison de la crise sanitaire, notamment chez les étudiants, les intérimaires ou les artisans. Il fallait oser, en France à la veille du second confinement, refuser d’augmenter le RSA et instaurer un forfait hospitalier de 18 euros aux urgences non suivies d’hospitalisation ! Il faut oser refuser d’entendre les commerçants qui font un tiers de leur chiffre d’affaire, voire plus, en novembre décembre. Il faut oser laisser Amazon augmenter son chiffre d’affaire de 40 à 60% sur un an et achever son travail de destruction du commerce de proximité.

En pleine flambée de contaminations et d’hospitalisation en Europe, à l’occasion du deuxième Forum économique trilatéral 5-6 novembre 2020, les trois grandes organisations patronales de l’Union Européenne (MEDEF, Condfindustria et BDI se fendent d’un communiqué commun au nom de la défense de la « santé publique », face au « défis collatéraux tels que la lutte contre la pauvreté ». On croit rêver. Pas très longtemps. Ils veulent juste une coopération européenne afin « d’instaurer des critères communs pour évaluer la situation de l’épidémie », afin de « coordonner les règles relatives aux déplacements et à la circulation des biens et des services » et « garantir le bon fonctionnement du marché unique ainsi que les conditions d’une concurrence loyale et la protection des chaînes logistiques européennes, dans un cadre sanitaire stabilisé » ! Qu’importe que l’on meurt pourvu qu’on ne perturbe pas l’harmonie réglementaire du marché unique.

Le confinement s’impose de façon autoritaire dans les activités sociales et culturelles. Il n’en est  pas de même du passage au télétravail. « Ce n’est pas une option » annonce d’emblée la ministre. Le mot apparaît sept fois dans le nouveau « protocole national sanitaire » du 29 octobre. Mais à la lecture on ne comprend pas très bien quelle est la nature de l’obligation et des sanctions prévues. Une semaine plus tard il semble que les entreprises aient très bien compris que l’effet de manche ne les contraignait pas et Elisabeth Borne en personne doit faire des visites de terrain pour … être filmée sur le terrain et promettre des sanctions auxquelles personnes ne croit. Alors que rien ne semble arrêter la progression des contaminations, des hospitalisation et des décès, la ministre confirme « faire d’abord confiance» au dialogue social. Un langage qu’apprécieront les lycéens matraqués.

Le « jour d’après » reporté sine die

Il est désormais clair que le jour d’après c’est aujourd’hui. Mais nous n’avons pas envie d’y croire. L’urgence sanitaire s’inscrit dans la durée, le temps est annulé. Sommes-nous en mesure de prévoir notre été ? Les élections du printemps ? L’état des finances d’une petite entreprise en janvier ? l’organisation de Noël ? Ce qui se passera dans deux semaines ?

Nous y avons pourtant cru. Après l’épreuve du premier confinement, quand le printemps nous a libérés. Les appels ont alors fleuri pour en dessiner les contours. Dès le 5 mai, 200 artistes et scientifiques avec Robert De Niro et Juliette Binoche ont ainsi « déconfiné » leur parole publique comme on ouvre brusquement une fenêtre. Leur appel « faisait écho », selon Nicolas Hulot,  à son propre appel « Le temps est venu » qui ressemblait déjà à un programme présidentiel. Moins médiatiques, des Thinks tanks ont proposé analyses et propositions[3]. Dans le champ politique et militant, des recompositions se projettent pour le futur. « Plus jamais ça » lancé dès le 27 mars 2020 officialise le rapprochement de la CGT, Attac, Greenpeace, Oxfam, le Droit au Logement, et la Fondation Copernic. Les mêmes publient le 26 mai un « plan de sortie de crise » en 34 mesures à usage immédiat et proposent des « conditions pour un déconfinement assurant la sécurité sanitaire, la démocratie et les droits fondamentaux ». Cette alliance de la gauche sociale et de l’écologie est un principe d’affichage qui inspire « Ensemble, tout est possible, soyons responsables » lancé le 1 mai [4] et « Au cœur de la crise, construisons l’avenir » lancé le 13 mai, relayé par Médiapart et Regards.

Les 2500 signataires de  Bas les masques, soignantes et soignants, « premières et premiers de corvées », qui  ont vu « revenir les tableaux Excel de la direction » de l’hôpital, et ont dû « recommencer à compter les lits »,.étaient sans doute plus réalistes. Leur « jour d’après » fut d’abord une confrontation au pouvoir et à sa police lors de la manifestation du 16 juin 2020.

Annoncé dès l’été par le Conseil Scientifique à un pouvoir autiste, le retour du virus s’impose dès octobre et renvoie à on ne sait quelles calendes les proclamations d’intention politique. Seuls les partis échafaudent encore des stratégies présidentielles hors du temps et semblent croire au « jour d’après » comme on a pu croire « aux lendemains qui chantent », ajoutant de l’angoisse à l’angoisse et renforçant encore le discrédit de la politique institutionnelle.

Des pouvoirs discréditées

L’indice de confiance des peuples envers leurs gouvernement était déjà bas avant la pandémie. On l’avait mesuré à l’ampleur sans précédent des soulèvements sur tous les continents en 2019 : les Gilets jaunes toute l’année, Hong Kong à partir de juin, le Soudan de décembre 2018 avril 2019, le Guatemala en juin, l’Indonésie en août puis septembre, l’Algérie dès 2 avril, le Liban, l’Irak, l’Équateur, le Chili, Haïti, le Honduras, la Catalogne, la Guinée, la Bolivie en octobre, l’Iran en novembre, l’Inde en décembre… Ces soulèvements se déclenchent souvent sur une décision qui peut paraitre anecdotique (le prix du métro) mais portent de très grandes questions récurrentes : la vie chère, les pénuries, la corruption des pouvoirs et la démocratie. Partout ils sont massifs et fortement réprimés. Presque partout la révolte vise la totalité de la classe politique, sa corruption, son incompétence, sa brutalité. Les forces politiques, qu’elles soient au pouvoir ou dans l’opposition, sont en retour unies dans la peur de la rue, de sa radicalité et de sa violence.

L’arrivée de la pandémie en 2020 n’a pas mis longtemps un couvercle sur ce monde. Dès avril nouveaux affrontements ont lieu en Irak les 21 et 26 avril, de nouvelles manifestations sont dispersées à Hong Kong le 28 avril, de nouvelles barricades apparaissent à Santiago, Iquique et Penalolen les 24, 26 et 27 avril. Surtout, au Liban touché par une crise monétaire et donc sociale, les émeutes avec attaques de banques éclatent à Beyrouth, Tyr, Tripoli, Saïda les 23, puis 27-28-29 avril. La mobilisation chilienne et ses rendez-vous hebdomadaires ne s’est pas démentie depuis, notamment contre la diminution des pensions de retraites pour financer les dépenses de santé. La révolte libanaise a pris une ampleur sans précédent après l’explosions de 2 750 tonnes de nitrate d’ammonium sur le port de Beyrouth le 4 août 2020.-Même le gouvernement Netanyahu doit faire face à une contestation brutale dans la rue dès le mois de juillet. En octobre, le Nigeria connait un véritable soulèvement contre les violences policières et la corruption du pouvoir, accompagné de pillages massifs des réserves gouvernementales de vivres.

Cette marée de défiance politique décrédibilise l’exercice même de la démocratie en 2020. En Guinée Conakry et en Côte d’ivoire, les élections présidentielles ont été marquées par des violences rares avant, pendant et après les scrutins du 18 octobre (en Guinée) et 31 octobre (en Côte d’Ivoire). L’élection d’Alassane Ouattara qui avait passionné le pays en 2010 avec une participation de 84% est aujourd’hui boudée par près de la moitié du corps électoral (chiffre officiel sans doute surestimé). Tout est remis en cause : la procédure de sélection des candidats, la procédure de vote, la sincérité du comptage. Dans ce naufrage démocratique, la Côte d’Ivoire a renoué avec ses vieux démons et la haine communautaires a fait resurgir le spectre de la guerre civile de 2002-2007.

À des milliers de kilomètres de là, l’élection présidentielle biélorusse a soulevé les mêmes colères, pour les mêmes raisons, dès le 9 août. L’élection législative du 31 octobre est contestée en Géorgie. En Algérie, alors que les exigences démocratiques exprimées par le Hirak ébranlent le pouvoir depuis le 19 février 2019, le référendum constitutionnel est un fiasco pire que l’élection présidentielle du 12 décembre 2019. Dans un climat de révolte violente contre le scrutin lui-même, 23.7 % des algériennes et algériens mettent finalement un bulletin dans l’urne.

Paradoxalement, aux Etats Unis, la marée de défiance vient de la participation record. Le monde entier va être rassuré du départ de Donald Trump. Il reste qu’après quatre années calamiteuses, dans un pays où l’épidémie de COVID n’a cessé de s’aggraver depuis des mois, ce dernier rassemble près de 9 000 000 de voix de plus qu’en 2016 et dépasse le score d’Obama en 2012. Il restera un scrutin marqué par des manifestations violentes voire armées des trumpistes devant les centre de comptage, criant à la fraude et réclamant ni plus ni moins que l’arrêt du décompte des voix ! Le mythe démocratique américain est en miette, le consensus constitutionnel est ébranlé. Après près de 6 mois de mobilisation de Black Lives Matter depuis le meurtre de George Floyd par la police le 25 mai et plusieurs autres victimes depuis, 57 % des hommes blancs et 54 % des femmes blanches ont voté Trump. Comme en Côte d’Ivoire, l’unité nationale elle-même est en cause.

Un complotisme d’État.

Cette fragilisation de l’unité nationale est la stratégie choisie par le pouvoir en France. Le gouvernement Castex qui entre en fonction le 6 juillet est d’emblée marqué du sceau de l’illégitimité. Un ministre de l’Intérieur sous le coup d’accusations de viol, un ministre de la Justice en conflit ouvert avec la magistrature, accumulant des propos sexistes, cumulant les soupçons de conflit d’intérêt, avec comme directrice de cabinet la compagne du directeur de la Police Nationale. Cette déclaration de guerre à toutes les femmes accompagne une menace sur les libertés publiques quand la violence policière déchainée en 2019 devient une stratégie assumée y compris contre les soignantes et soignants. Ajouter à cela l’onde de choc en France de Black Lives Matter et le rassemblement large qui s’opère autour du comité « Vérité et justice pour Adama » dès le 2 juin.

Il leur fallait un récit rassembleur. Quoique de mieux qu’un récit guerrier. Dès la mi-juillet Castex annonce avant la fin du quinquennat, une loi contre le « séparatisme islamique ». Il lui manquait son 11 septembre.  L’attaque à l’arme blanche devant les anciens locaux de Charlie Hebdo le 25 septembre, les meurtres de Samuel Paty à Conflans le 16 octobre, de Nadine Devillers, Vincent Loquès, Simone Barreto Silva à Nice le 31 octobre en feront office.

On pourra regretter qu’un gouvernement qui se dit aussi mobilisé n’ait pas pensé à mettre un car de police devant les anciens locaux de Charlie Hebdo quand s’ouvre le procès des complices des tueurs de 2015. On pourra regretter qu’il ait traité avec autant de légèreté l’affaire montée à Conflans Saint Honorine par un activiste connu, par ailleurs lié à l’extrême droite et son écho sur les réseaux sociaux. Il faut croire que sur ce terrain comme d’autres, l’effet d’annonce politique a toujours plus d’importance aux yeux du pouvoir que l’efficacité des services de l’État.

Zaheer Hassan Mehmood, Abdoullakh Anzorov et Ibrahim Issaoui, ne sont ni des enfants des quartiers populaires, ni les petits soldats d’organisations internationales qui n’ont d’ailleurs même pas revendiqué les attentats. Trois hommes déracinés n’ont vu que le meurtre aveugle et éventuellement leur propre mort pour donner à 18, 20 ou 25 ans un sens à leur courte vie. Oui notre temps d’effondrement des espérances sur tous les continents, de brutalisation mondiale des rapports sociaux et politiques, de sentiment général de mise à l’arrêt de l’histoire et de triomphe du religieux sur le politique est fou. Oui cette folie peut conduire des destins perdus aux actes les plus sanglants. Oui l’extrémisme religieux est ici le langage d’un désespoir mortifère plus que l’expression d’un « complot islamique mondial ». Oui, dans ces conditions il est difficile de les arrêter à temps quand on n’à comme seule grille d’observation policière que la surveillance des réseaux terroristes organisés. Est-ce justifier leurs actes  que de dire cela ? Non. C’est éviter que l’erreur d’appréciation policière qui a conduit à ne pas protéger Samuel Paty ni à mettre un car de police devant les anciens locaux de Charlie ne se reproduise encore et encore.

Le choix du pouvoir n’a pas été celui du rapport exigeant au réel et de la prévention efficace mais celui de l’instrumentalisation forcenée au risque d’attiser la haine, de fracturer le pays par le grand récit du complot islamique qui ne fait qu’aggraver les discriminations. Le choix du pouvoir a été de pousser l’hystérisation du débat public comme cela n’avait même pas été fait après le tuerie du Bataclan du 13 novembre 2015.

Le coup d’envoi est donné par le ministre de l’intérieur le 19 octobre. Il s’agit pour lui de « passer un message : pas une minute de répit pour les ennemis de la République ». L’urgence n’est pas d’élucider l’affaire du meurtre de Samuel Party mais de terroriser celles et ceux qu’il désigne d’emblée comme des complices par des opérations de police «  très nombreuses et (qui) concernent des dizaines d’individus » comme « une cinquantaine de structures associatives ». L’urgence est d’annoncer la dissolution d’associations musulmanes et du le Collectif contre l’islamophobie en France (CCIF), fondé en 2003, reconnu d’utilité publique. Impossible de ne pas songer au décret du 21 novembre 1940 qui mis fin à l’activité des associations de lutte contre l’antisémitisme. Le premier ministre prend le relai le lendemain en visant ouvertement une institution républicaine, l’Observatoire de la laïcité et le travail remarquable de Jean Louis Bianco et Nicolas Cadène. « Parce qu’il doit être possible en France, de défendre la laïcité sans être taxé d’islamophobie » annonce Jean Castex, il est en effet urgent de casser les instruments de mesure de l’islamophobie et d’avoir un observatoire qui « soit davantage en phase avec la stratégie de lutte contre les séparatismes. »

Viennent ensuite l’instrumentalisation des hommages nationaux à Samuel Paty car comme dit Daniel Mermet, « les profiteurs d’abîme n’attendent pas ». On ne peut pas imaginer que les propos ambigus d’Emmanuel Macron semblant assumer autant les caricatures elles-mêmes que la liberté de les publier aient été une maladresse. En relançant la mobilisation mondiale contre la France, en ouvrant une polémique avec un président turc trop content de parler au nom d’un quart de l’humanité, ces mots ont conforté le récit de la France assiégée par les barbares.

C’est aux cris de “dégagez”, “collabo”, “traître à la laïcité”, qu’a été accueillie la prise de parole de Mélanie Luce représentante de l’UNEF place de la République à Paris. Car il parait que l’islamisme politique coupable a de nombreux complices. Jean Michel Blanquer les désigne officiellement le 20 octobre : « Ce qu’on appelle l’islamo-gauchisme fait des ravages (…) Il fait des ravages à l’université, il fait des ravages quand l’UNEF cède », « il fait des ravages quand dans les rangs de la France Insoumise, vous avez des gens qui sont de ce courant-là ». Le ministre arrose largement, de la recherche universitaire à ses adversaires politiques, toutes et tous sont coupables de porter « une idéologie qui ensuite, de loin en loin, mène au pire ».

La boite de Pandore est ouverte. Les grands médias s’en font une caisse de résonnance assourdissante, organisant des débats droite/extrême droite, répétant sans recul les mots d’un vocabulaire que les plus indulgents qualifieront de maccarthyste. La dénonciation du judéo-bolchévisme, en son temps, avait armé le discours de l’extrême droite antisémite. Le mot COLLABO est peint en grand sur les locaux du PCF. Aucun écho médiatique n’est réservé à l’attaque au poignard contre deux femmes voilées à proximité de la Tour Eiffel le 18 octobre.

Que restait-il à faire ? À laisser la police venir arrêter comme des criminels au petit matin des enfant de 10 ans à Albertville pour « apologie du terrorisme » durant l’hommage de leur École à Samuel Paty. Au Ministère de l’Intérieur à déclarer que cette procédure était normale et justifiée.

Que restait-il à laisser faire ? A laisser quelques dizaines d’universitaires et de chercheurs lancer dans Le Monde un appel à l’inquisition universitaire !

Comme tous les pouvoirs défaillants, comme le Trumpisme aux USA, nos gouvernants adoptent sans complexe le discours complotiste, obscurantiste et paranoïaque. On peut se moquer du complotisme des « petits blancs » du Middle West américain ou des (nombreux) pourfendeurs des « Illuminati ». Mais on ne peut être qu’impressionné par le rouleau compresseur du complotisme dès lors qu’il devient un récit d’État. L’antisémitisme en fut un en son temps. L’islamophobie est en train de le devenir. Le nationaliste Narendra Modi, premier ministre d’Inde est passé maître dans ce domaine en érigeant l’islamophobie en vérité constitutionnelle avec le Citizenship Amendment Act, jusqu’à l’organisation de la violence de masse et d’un gigantesque pogrom à Delhi en février 2020.

L’épilogue viendra en son temps, quand ceux qui ont cru les incendiaires, voire les ont soutenus, constateront trop tard, à l’instar du pasteur Luthérien allemand  Niemöller que « Quand ils sont venus (les) chercher », « il ne (restera) plus personne pour protester ».[5] Nous savons d’expérience que les lois d’exception ont pour destin de devenir ordinaires, que les législations ciblées finissent toujours par concerner tout le monde. L’épilogue provisoire viendra donc dans le vote de la loi de sécurité globale qui inscrit dans le droit une logique de police généralisée et un recul historique de la liberté, celle de manifester, celle d’informer…

Voilà où nous conduit la faillite des pouvoirs : à la fuite en avant dans l’hystérisation du débat public et l’autoritarisme policier. Le ministre de l’Intérieur peut faire la Une du Parisien le 15 novembre en affirmant « le cancer de notre société, c’est le non-respect de l’autorité ».

Résister : à quoi, au nom de quoi ?

Notre monde bascule. La pandémie installe l’incertitude dans la durée. Le réchauffement inscrit les catastrophes dans l’agenda saisonnier. La défaillance biopolitique de pouvoirs violents détricote des sociétés déjà dévastées par les inégalités. La mise à l’arrêt de l’Histoire fait exploser les passions religieuses. La loi du profit financier « quoi qu’il en coûte » précipite un effondrement politique du monde où les incendiaires qui nous gouvernent jouent aux cavaliers de l’apocalypse.

Résister à cette barbarie est une gageure nouvelle, sans modèle dans l’arsenal historique où nous ne pouvons nous empêcher de farfouiller. On sent bien que la référence aux « années 30 » et au fascisme, dans leur efficacité polémique, ont aussi le grave défaut de figer l’analyse, d’obscurcir la réflexion sur ce qu’il y a de profondément singulier dans l’épreuve que nous traversons, ce qu’il y a de singulièrement mortifère dans la nuit qui vient.

Ou sont les « promesses de l’ombre »[6] ? Comment affirmer aujourd’hui comme Aragon en son temps « Je porte la victoire au cœur de mon désastre/Auriez-vous crevé les yeux de tous les astres/Je porte le soleil dans mon obscurité » ?[7]

Il y a des images qui marquent et qui nous font tenir.  Celle des Gilets jaunes à genoux les mains sur la tête devant les forces de l’ordre le 8 décembre à Paris, Thionville, Besançon, Orléans en solidarité avec les lycéens mis à genoux à Mantes la Jolie deux jours plus tôt fut un pont entre deux mondes qu’on avait tout fait pour opposer. Il y a des solidarités qui donnent du courage comme celles qui se mobilisent depuis le premier confinement autour des plus précarisés, quelle que soit leur religion, quel que soit leur passé. Il y a des slogans qui donnent un sens soudain à la colère. En 2020, entre 15 et 26 millions d’Américains ont participé aux manifestations de Black Lives Matter et leur mobilisation a eu un écho mondial. Oui « black lives matter » (les vies noires comptent), parce que face aux menaces vitales que subit l’humanité et face aux violences d’État, il ne peut y avoir d’autre horizon que « toutes les vies comptent ». Définitivement. Parce que cette « génération Adama/génération climat » présente le 18 juillet 2020 à Beaumont-Sur-Oise nous montre le chemin.

Pour résister aujourd’hui, il ne suffit pas d’avoir « une certaine idée de la France », ni même sans doute une certaine idée de la République. Le narrateur de J.M. Coetzee constate à la fin de l’histoire qu’il « y a quelque chose qui (lui) sautait aux yeux, mais (qu’il) n’arrive toujours pas à le voir »[8]. À l’heure de l‘anthropocène, il est tout simplement urgent de porter et de partager une certaine idée de l’humanité.

[1] Je le rappelais dans un papier du 7 avril intitulé « Le jour d’après c’est aujourd’hui »: « La métropolisation globale qui est le territoire d’élection du virus, ne génère pas les mêmes types de ville au Nord et au Sud. En Afrique, en Inde, en Amérique latine, des métropoles de 10 à 20 millions d’habitants sont principalement constituées de favelas, slums, bidonvilles et autres habitats informels qui s’étendent à perte de vue. En 2014, ONU Habitat recensait 881 millions de personnes vivant dans des bidonvilles : 92% des habitants au Soudan, 77 % à Madagascar, 56 % au Mali, 53% au Mali, 53% au Liban, 47% en Irak, 39% au Sénégal, 45% au Nicaragua, 24% en Inde, 22% au Brésil. En tout 84 pays sont au-dessus de 20%, 47% au-dessus de 50%. Ce monde urbain est aussi le monde de l’informel, des petits métiers au jour le jour, des réseaux souterrains, des vendeurs de trottoirs, des réparateurs récupérateurs, des relations vitales sans contrat ni programmation. Si cette part informelle de l’économie est estimée à 16% dans les pays de l’OCDE elle monte à 32 % en Asie orientale, au Moyen Orient, en Afrique du Nord, à 35% en Asie du Sud et centrale, à 28% en Amérique Latine  et 40% en Afrique subsaharienne. »

[2] Saskia SassenExpulsions. Brutalité et complexité dans l’économie globale, Paris, Gallimard, coll. « NRF Essais », 2016

[3] Ainsi le texte  « Pour sortir des crises à répétition, faisons de la résilience le principe de l’action publique » lancé le 14 mai 2020 par Heinrich Böll Stiftung (Fondation des Verts) et Bürgerbewegung Finanzwende (Verts, fondé par Gerhard Schick ).[3] En mai trois universitaires lancent le texte « Travail. Démocratiser. Démarchandiser. Dépolluer » qui recueille 3500 signatures en deux semaines et est publié simultanément dans les médias de 36 pays, en 25 langues.

[4] Se réclamant « des mobilisations sociales, les soulèvements populaires de ces dernières années » et de « la génération climat », il réunit entre autres Esther Benbassa (Sénatrice, EELV), Jacques Bidet (philosophe), Patrick Farbiaz (PEPS Paris), Gérard Filoche (GDS), Alain Lipietz (ancien député européen, EELV), Isabelle Lorand (PCF), Gustave Massiah (Paris), Mohamed Mechmache (militant associatif), José Tovar (ex-SG FSU-93), Marie-Christine Vergiat (députée européenne de 2009 à 2019),. Au total 11 EELV, 15 « ensemble ! », 9 syndicalistes, 5 « générations, 4 PCF, 5 GDS et 2 PEPS.

[5] «  Quand les nazis sont venus chercher les communistes, je n’ai rien dit, je n’étais pas communiste.

Quand ils ont enfermé les sociaux-démocrates, je n’ai rien dit, je n’étais pas social-démocrate.

Quand ils sont venus chercher les syndicalistes, je n’ai rien dit, je n’étais pas syndicaliste.

Quand ils sont venus me chercher, il ne restait plus personne pour protester.  »

[6] Film de David Cronenberg, 2007.

[7] « La nuit de Moscou », Le roman inachevé, 1956

[8] En attendant les Barbares, 1987

~ par Alain Bertho sur 18 novembre 2020.

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