Histoire, pratiques et enjeux de la « valorisation » en Sciences Humaines et Sociales

Alain Bertho 

Note à l’origine destinée au réseau national des Maisons des Sciences de l’Homme. Juin 2019

La politique de valorisation de la recherche est une politique publique qui s’est singularisée il y a 35 ans par la mise en place progressive de réglementations, d’outils dédiés, d’indicateurs, de mise en visibilité comme les SAIC, les CVT, les SATT ou les salons. Ces outils ont été déclinés pour les SHS. Pour autant la pratique de dialogue sur l’usage social des recherches, d’implication des recherches dans les enjeux sociaux est beaucoup plus ancienne, en SHS comme ailleurs. Cette pratique a marqué durablement certaines disciplines et continue de se développer.

La rencontre de la politique de valorisation avec ces pratiques, ces praticiens et leurs lieux de réflexivité est un des enjeux actuels. Les MSH peuvent être à la fois un lieu de cette rencontre fructueuse et de la réflexivité nécessaire puisque la valorisation est une de leur mission. Le territoire, et sa valorisation, peuvent être le terreau de cette rencontre comme le proposait Jean Pierre Gaudin en juin 2017 lors de notre séminaire de réseau à Dijon sur la valorisation.

1.     L’utilité et l’usage social de la science sociale : genèse de la valorisation et SHS

La question de l’utilité sociale du savoir, de leur rapport au pouvoir ou à ceux qui le contestent, est posée dans les sciences humaines et sociales dès leurs origines et a fortiori lors de leur institutionnalisation au XIX° siècle. Le métier d’Historien selon Marc Bloch, n’est-il pas sans cesse de poser au passé les questions que lui adresse le présent, au risque de son instrumentalisation politique ou judiciaire ? La sociologie n’est-elle pas la sœur de lait du socialisme ?[1]

Science si politique qu’il fallut d’emblée en poser les limites, affirmer la neutralité axiologique, distinguer éthique de la vérité et éthique de la responsabilité[2]. Mais si la politique et la morale n’ont pas leur place dans la pratique scientifique, les besoins publics ou politique peuvent s’incarner sans problème dans la commande de recherche, son financement, son pilotage.

Sociologie et urbanisation

L’histoire de la sociologie urbaine en France est ainsi inséparable de la planification urbaine[3]. La Mission de recherche urbaine est contemporaine de l’élaboration du VI ° Plan (1971-1975). Créée en 1971, adossée à la Direction Générale de la Recherche Scientifique et technique (DGRST) et au nouveau Ministère de l’Équipement, elle se dote d’une revue (Les Annales de la Recherche Urbaine).Elle dynamise le milieu et permet paradoxalement l’essor d’une sociologie urbaine marxiste et structuraliste[4]. A partir de 1977, la Mission se détourne de la planification au profit de l’étude de la vie quotidienne et des modes de vie. Le colloque de Montpellier en 1978 sur « Aspect de la vie quotidienne en milieu urbain », officialise ce tournant et initie un nouveau milieu de recherche.

L’ISST et la sociologie du travail au cœur de l’entreprise

La sociologie du travail, la psychologie du travail et l’ergonomie ont, elles aussi, évolué vers des pratiques de terrain interactives en se faisant ouvrir les portes de l’entreprise dès les années 1930. Ainsi, la psychologie du travail donne lieu à des recherches ou études à caractère appliqué dans des organismes comme le Centre d’études et de recherches psychotechniques sous la tutelle du ministère du Travail dès les années 1950.[5]

L’intervention du chercheur est en effet souvent liée aux modifications de l’organisation du travail et à ses enjeux. Ses commanditaires-partenaires peuvent aussi bien être le patronat que les syndicats. Ses temps forts ont été la généralisation du travail à la chaine au cœur du XX° siècle puis l’introduction de l’automation à partir des années 1980[6]. Après la seconde guerre mondiale, l’impulsion est donnée par le Ministère du travail grâce aux financements du Plan Marschall. L’Institut des Sciences Sociales du Travail qui offre  des financements, locaux, terrains et emplois), a pour ambition l’orientation des recherches mais aussi  la constitution de réseaux de relations avec des grandes entreprises. Des travaux sont diffusés par l’Agence française pour l’accroissement de la productivité (AFAP).

Naissance officielle de la valorisation

1981 les Assises de la recherche 

La création du Ministère de la Recherche et de la technologie (qui remplace la DGRST) en 1981 par Jean Pierre Chevènement, marque un tournant essentiel. Ce dernier lance les Assises de la Recherche qui culmine dans le colloque de janvier 1982. L’État attribue alors aux organismes de recherche publics la mission de valorisation qui avait été définie lors de la création de l’Agence Nationale de Valorisation et d’Aide à la Recherche (ANVAR) en 1967 (loi d’orientation et de programmation pour la recherche et le développement technologique du 15 juillet 1982 )  

1984 : la valorisation s’institutionnalise

Les premières mentions de la valorisation dans le code de l’enseignement supérieur et de la recherche remonte à la loi Savary de 1984. Elle devient également l’une des missions de l’Université. La loi Allègre de 1999 sur l’Innovation prévoit la création d’une structure dédiée à la promotion et à la valorisation de leurs activités industrielles et commerciales, le service d’activités industrielles et commerciales (SAIC) .pour les établissements publics à caractère scientifique, culturel et professionnel. Elle ouvre en outre la possibilité pour les chercheurs de participer à la création d’entreprises issues de la valorisation. Elle permet enfin aux établissements de proposer à ces entreprises des prestations dans leur phase de création.

Cette institutionnalisation à finalité d’innovation industrielle et valorisation économique ne laisse aucune place singulière aux SHS. Le Rapport d’évaluation de l’IGAENR de  2007[7], très critique sur les résultats socio-économiques de cette politique accentue encore cette logique dans tant dans les constats que dans ses préconisations.

Un chemin parallèle : Plan urbain, CNDSQ et recherches expérimentations

De fait la valorisation des SHS poursuit une route parallèle. Il en est ainsi du Plan Urbain avec le  Programme Urbanisme et Technologie de l’Habitat (UTH) lancé en 1983 qui se donne comme objectif d’accompagner les collectivités locales dans de leurs nouvelles compétences élargies par la décentralisation, en proposant des recherches‐expérimentation des transferts de savoirs et de savoir‐faire. Il s’agit notamment d’inciter les chercheurs et les praticiens de la ville à dialoguer pour favoriser une « fertilisation croisée » dans des partenariats de recherche. Le programme génère deux plans, le Plan Construction et Habitat et  le Plan urbain, qui accompagneront la Politique de la Ville issue du rapport Dubedout sur le Développement Social des Quartiers. Des liens forts s’établissent entre le Plan Urbain et la CNDSQ. Cette impulsion est à l’origine de nombreuses recherches et de collaborations fructueuses pour les chercheurs comme pour les décideurs.[8]

Les deux plans son fusionnés en un seul, le Plan Urbanisme Construction Architecture (PUCA) en 1998. Très officiellement, le PUCA « initie des programmes de recherche incitative, de recherche-action, d’expérimentation et apporte son soutien à l’innovation et à la valorisation dans les domaines de l’aménagement des territoires, de l’urbanisme, de l’habitat, de l’architecture et de la construction. »[9]

2.     Enjeux contemporains de la valorisation et des transferts

On doit faire de constat que le « tournant de la valorisation » des années 1980 a ignoré non seulement la singularité des sciences sociales et humaines mais aussi la longue expérience que certaines disciplines SHS avaient déjà en ce domaine.

La création des Consortiums de valorisations thématiques ne laisse pas de côté les SHS qui ont leur consortium dédié, le CVT Athéna. Mais la philosophie générale comme les outils institutionnels (Brevets, SATT, valorisation financière) sont ceux de la valorisation adoptée pour toutes les autres disciplines. Les SHS ne sont pas oubliées. Mais elles restent ignorées dans leur singularité.

Transferts ou co-production ?

On peut faire l’hypothèse que la conception industrialiste qui a présidé au tournant des années 1980 et à ses suites a affaiblie la valorisation en se privant d’une réflexion et de pratiques qui méritaient de ne pas être cantonnées aux sciences sociales.

Qu’il s’agisse de l’urbain ou de l’entreprise, les SHS se sont pensées comme un outil d’aide à la gouvernance (ou à la contestation de la gouvernance). C’est toujours le cas avec le dispositif « 1000 doctorants pour les territoires » piloté par la COMUE ESHAM et mobilisant le financement doctoral CIFRE[10].

Cette ambition a fait rompre avec une pratique de transfert d’expertise au profit des recherches expérimentation et des recherches collaboratives. Or cette logique d’aide à la gouvernance touche aujourd’hui le cœur même de la production industrielle, notamment dans les domaines dynamisés par la révolution numérique. Le progrès technique allant aujourd’hui beaucoup plus vite que les pratiques sociales, c’est sur l’invention et l’anticipation des usages que les industriels convoquent maintenant les chercheurs en science sociale. Sur ce terrain l’expérience des SHS peut éclairer les stratégies de recherche et les outils qu’elles se donnent au-delà de leur propre domaine. Les SHS ne sont peut-être pas une exception mais une anticipation dans la valorisation de demain.

Pratique collaborative et épistémologie

La recherche collaborative est une forme contemporaine de ce qu’on nomme valorisation. « Prendre au sérieux la société de la connaissance » annonce d’emblée le livre blanc proposé par l’association Alliss en 2017[11]. Son plaidoyer pour une recherche tournée vers la coproduction de savoir s’adosse à des expériences concrètes comme le rôle des associations de patients dans la recherche médicale, le rôle d’ATD quart Monde dans la connaissance de la misère et de l’exclusion, ou la recherche partenariale au service de la réduction des inégalités territoriales de santé. La recherche collaborative et finalisée dans l’action se développe aujourd’hui car elle correspond à un réel besoin de développement social qui s’exprime de façon très diversifiée. Elle est considérée par l’anthropologue américain Arjun Appadurai[12] comme un véritable devoir démocratique. Elle génère des publications, inspire des réseaux de recherche[13].

Mais elle oblige aussi à un retour sur les conditions contemporaines de la scientificité des sciences sociales. Le Livre blanc d’Alliss propose au contraire de réfléchir cette nouvelle place de la science dans la société dans ses implications épistémologiques et son régime de vérité. La mise à l’épreuve pratique des disciplines dans ces situations a des effets de renouvellement problématique, de renouvellement des objets qui font opérer l’interdisciplinarité d’une façon à la fois concrète et exigeante. C’est à cette question que la MSH Paris Nord consacre un séminaire interdisciplinaire en 2018-2019.

Science ouverte, communs et valorisation

Le 4 juillet 2018, notre Ministre Frédérique Vidal a lancé le Plan National pour la Science Ouverte i.e. « les résultats de la recherche scientifique ouverts à tous, sans entrave, sans délai, sans paiement.  Les principes sont clairs : « La science est un bien commun que nous devons partager le plus largement possible. Le rôle des pouvoirs publics est de rétablir la fonction initiale de la science, comme facteur d’enrichissement collectif. »

D’une certaine façon c’est donner raison à ceux qui à l’instar de Michael Burawoy, Hervé le Crosnier ou Elinor Oxstrom plaident pour une sociologie publique[14] ou font du savoir une sorte de « commun des communs ».[15] On voit bien la tension qu’un tel principe instaure avec une logique de valorisation économique dont les indicateurs risquent d’être prioritairement marchands. Cette question, issue des débats sur Internet et le numérique est en train de prendre de l’ampleur : la solvabilisation du savoir est ici comparée au mouvement des « enclosures » qui privatisa les communs agricoles à la fin du moyen-âge.[16] Le vocabulaire du ministère est d’ailleurs en train d’évoluer, d’un lexique de la valorisation à un lexique de « l’impact » voire de la coopération .[17]

4. Conclusion

Nous sommes donc confrontés à plusieurs enjeux nationaux dans la conjoncture actuelle :

  1. Une tension entre des outils de valorisation issus des sciences dures et de la valorisation industrielle traditionnelle et d’une longue histoire de valorisation sociale du savoir du côté de disciplines SHS qui on produit expérience, réseaux et réflexion épistémologique.
  2. Une tension entre un valorisation conçue comme transfert de savoir et une extension de la demande de recherche collaborative qui dépasse le champ des SHS mais qui font de ces dernières les détentrices d’une expérience à partager.
  3. Une nécessaire réflexion épistémologique sur la nature du savoir produit dans ces démarches collaboratives et impliquées.
  4. Une nécessaire participation au débat sur la gratuité ou le caractère marchand du savoir dans la dynamique de la « science ouverte ».

[1] Bruno Karsenti, Cyril Crémieux, Socialisme et Sociologie, EHESS, 2017

[2] Max Weber, Le savant et le politique

[3] Patrick Aubertel, La recherche urbaine, le Plan Urbain (1971- 1998), une dynamique pour se saisir des enjeux de la société. PUCA, 2014

[4] Michel Amiot, Contre l’État, les sociologues, Éléments pour une histoire de la sociologie urbaine en France 1900‐1980 », Editions de l’EHESS, 1986

[5] Lucie Tanguy, « Retour sur l’histoire de la sociologie du travail en France : place et rôle de l’Institut des sciences sociales du travail », Revue française de sociologie 2008/4 (Vol. 49) et Lucie Tanguy, La sociologie du travail en France. Enquête sur le travail des sociologues, 1950-1990, La Découverte, 2011

[6] Yves Clot, Jean-Yves Rochex, Yves Schwartz, Les caprices du flux : les mutations technologiques du point de vue de ceux qui les vivent, Éditions Matrice,1990

[7] https://www.ladocumentationfrancaise.fr/rapports-publics/074000113/index.shtml

[8] Patrick Aubertel, op. cit

[9] http://www.urbanisme-puca.gouv.fr/

[10] https://www.hesam.eu/article-966

[11] Alliss (http://www.alliss.org/) est un collectif et une plate-forme de travail qui réunit des acteurs de l’enseignement supérieur et de la recherche et de la société civile, incluant des syndicats, des autorités administratives et des collectivités locales, notamment AgroParisTech, Association de la fondation étudiante pour la ville (Afev), Association Internationale de Techniciens Experts et Chercheurs (Aitec), ATD Quart Monde, Centre d’Économie de l’université Paris-Nord (CEPN), Centre de Sociologie de l’Innovation (CSI), CFDT, CFE-CGC Énergies, Institut Francilien Recherche Innovation Société (Ifris), Institut des Hautes Études pour la Science et la Technologie (IHEST), Institut National pour la Jeunesse et l’Éducation Populaire (Injep), Inra, Institut de Radioprotection et de Sûreté Nucléaire (IRSN), Institut Pasteur, Institut de Recherche pour le Développement (IRD), Laboratoire Interdisciplinaire Sciences Innovations Sociétés (Lisis), La Fabrique des Territoires Innovants (FTI), La Fonda, La Ligue de l’Enseignement, Secours Catholique, Université Cheikh Anta Diop, Université Grenoble Alpes, Université Paris Est Marne la Vallée, Université de Lausanne, Université de Lyon, Université de Rennes 2, Université de Strasbourg, Université Tunis El Manar.

[12] Arjun Appadurai, La condition de l’homme global, Payot, 2013

[13] La MSH Paris Nord collabore de longue date avec trois d’entre eux

[14] Michael Burawoy, « Pour la sociologie publique », in Actes de la recherche en sciences sociales 2009/1-2 (n° 176-177), pages 121 à 144

[15] Hervé Le Crosnier. L’inventivité sociale et la logique du partage au cœur des communs. Hermès, La

Revue- Cognition, communication, politique, CNRS-Editions, 2012, p. 193-198. Hal-01073004

[16] Lionel Maurel, « communs de la connaissance et enclosures », La vie des idées, 29 septembre 2015
https://laviedesidees.fr/Communs-de-la-connaissance-et-enclosures.html

[17] Jacques Dubucs, « Cooperation as a Tool for Innovation », 20 novembre 2014
https://www.academia.edu/9553294/Cooperation_as_a_Tool_for_Innovation

~ par Alain Bertho sur 11 mars 2021.

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