L’autoritarisme est le symptôme d’une panique

Entretien avec Simon Brunfaut. Version intégrale de la publication du quotidien l’Echo

Qu’est-ce qui fait, selon vous, la singularité de cette crise ?

Chacun sent que cette crise est historique pour l’Humanité toute entière. C’est une crise universelle qui met en danger la survie de chacune et chacun. Cette situation ne résulte pas d’une guerre ou d’une révolution, mais d’un dysfonctionnement environnemental majeur dû à l’activité humaine elle-même, à sa logique profonde. Dans le même temps, cette crise révèle la défaillance biopolitique des États nationaux comme des organismes internationaux. Elle a un effet de dévoilement écologique et politique massif. Rien ne sera plus comme avant.

Sommes-nous dans une situation de chaos ?

Si le chaos désigne une incapacité à mettre de l’ordre dans la façon de penser et de gérer ce que nous subissons, alors comme disait Georges Balandier, « le désordre est d’abord dans nos têtes ». Et nos têtes étaient en désordre avant même l’arrivée de la pandémie. Depuis deux siècles, nous vivions en pensant que l’Humanité ferait face aux difficultés par des réponses scientifiques, politiques ou sociales. La chute du mur de Berlin a marqué la fin de l’utopie mobilisatrice la plus importante du vingtième siècle. Au-delà du communisme, notre conception historique de la vie collective s’est effondrée et nous avons perdu le sens de l’avenir et de l’espoir. La crise actuelle est un point d’orgue qui révèle aux yeux du monde l’impasse historique dans laquelle nous étions alors arrivés. Aujourd’hui, dans l’incapacité de déverrouiller l’avenir, nous sommes enfermés dans le présent. Ce chaos subjectif exacerbe toutes les recherches de cohérence, politiques ou institutionnelles. Elle génère parallèlement un besoin de contre-récits, y compris complotistes.

Une tendance autoritaire se dessine-t-elle, selon vous, au sein de nos États ?

La tendance autoritaire s’impose sur tous les continents car elle incarne la réponse d’États défaillants, dans l’incapacité à légitimer autrement le pouvoir qu’ils exercent sur la société. Cette tendance inquiétante ne rencontre pas l’opposition démocratique qu’elle devrait rencontrer, qu’elle aurait rencontré il y a quelques décennies. En l’absence d’alternative claire et de contre récit mobilisateur, la gestion chaotique de la crise par l’État renforce le désarroi collectif.

La gestion de la crise sanitaire actuelle aurait-elle pu se faire dans un cadre moins autoritaire et plus démocratique ?

En France, le conseil scientifique ne cesse de recommander d’associer la société civile à la crise. Celles et ceux qui le composent, dont le président Jean-François Delfraissy, ont déjà assuré la gestion de diverses crises sanitaires, de diverses épidémies, d’Ebola au Sida. Comment avons-nous géré la crise du sida ? En associant les malades à la recherche médicale et la recherche médicale à la stratégie sanitaire. Comment avons-nous géré le virus Ebola ? À l’aide d’une gestion communautaire palliant les défaillances techniques et médicales des pays touchés. L’Afrique de l’Ouest est actuellement moins touchée par la pandémie notamment parce que s’y est développée une gestion communautaire et non autoritaire des crises sanitaires. Nos gouvernements s’y refusent et s’entêtent en rétrécissant de plus en plus le cercle des décideurs. En France les décisions ne sont même plus prises au Conseil des ministres mais dans un « Conseil de défense » dont les délibérations sont secrètes. Si l’autoritarisme est le symptôme d’une panique, il n’est pas gage d’efficacité.

Cette crise révèle donc, selon vous, un problème structurel au sein de nos démocraties représentatives ?

Nos démocraties représentatives ont perdu leur capacité à représenter. L’État doit être la synthèse d’un intérêt général par-delà la diversité conflictuelle qui constitue une société nationale. Mais tous les dispositifs de mobilisation et de représentation sociale sont en miette. Les décisions politiques de nos démocraties représentatives sont en connexion directe avec les marchés financiers auxquels  gouvernements rendent prioritairement compte. Selon les chiffres du FMI, en 2018, les dettes souveraines représentaient 75 % du PIB mondial. Autant dire que les marchés financiers ont une hypothèque sur 75 % du PIB mondial ! Difficile dans ces conditions de rendre des comptes sincères au peuple. Le gouvernement grec en 2015 en a fait l’expérience amère.

Or, dans le même temps, nos États sont confrontés à des mobilisations fortes, en résonance les unes avec les autres, de « Black Lives Matter » au mouvement féministe dans sa forme contemporaine. Ces mobilisations enracinées dans les nouvelles générations n’ont pas de dynamique représentative a l’instar de ce qu’ont connu les mobilisations sociales et notamment le mouvement ouvrier au siècle dernier. Quand « démos » et « kratos » se séparent à ce point, la démocratie est évidemment sur la sellette.

«  L’émeute est une fenêtre temporaire sur le monde », écrivez-vous. Que disent les émeutes actuelles de l’état de notre monde ?

« L’émeute et le langage de ceux qu’on n’entend pas » disait Martin Luther (et non les sans voix comme on le traduit trop souvent). L’émeute inscrit en force des préoccupations collectives dans le débat public. La dénonciation des violences sexistes et des féminicides est ainsi portée aujourd’hui au Mexique par des formes de mobilisation extrêmement violentes. Les femmes s’en prennent y compris à des églises. En France, fin 2018 et début 2019, le moment insurrectionnel des Gilets jaunes a rendu visible une détresse sociale que ni le pouvoir ni l’opposition politique ne voulaient voir. Ce qui n’a pas de mots pour se dire trouve toujours d’autres formes d’expression. Il faut être attentif aux actes des émeutiers comme à une grammaire de la révolte.  À quoi ou à qui s’en prennent-ils exactement ? Pour dire quoi ?

Quelle différence faites-vous entre la manifestation et l’émeute ?

La manifestation au XX° siècle est devenue une forme représentative disciplinée par un cadre politique normé. La spectacularisation des grandes manifestations sociales est passée par des mises en scène, l’usage de la musique, des codes couleurs, de matériels spécifiques comme les ballons géants. Elle a rencontré une limite : plus c’était beau, plus c’était spectaculaire, plus c’était discipliné, moins l’efficacité politique était au rendez-vous. En 2006, la mobilisation contre le « contrat première embauche » en France l’a emporté par des actions de blocage des autoroutes et des gares. En 2016 sont apparues des « têtes de cortège », qui n’obéissaient plus au spectacle de la manifestation et cherchaient l’entrainer dans l’affrontement avec la police. Avec un succès grandissant.

Il n’existe plus que le rapport de force aujourd’hui, selon vous ?

La nécessité du rapport de force a toujours été présente mais le rapport de l’Etat à la société a changé : il est devenu à la fois plus indifférent et plus brutal. Comme s’il lui était devenu extérieur. Les mobilisations doivent y faire face et doivent tenter de maitriser ce nouvel agenda de la violence. Cela signifie que l’affrontement premier(qui reste largement symbolique et relève plus de la performance que de l’insurrection) ouvre à la nécessité d’imposer ensuite une manifestation pacifique, sans qu’elle relève pour autant de la « manifestation spectacle ».

La crise que nous connaissons va-t-elle faire apparaître de nouvelles tensions sociales ?

Si l’aggravation vertigineuse des inégalités des dernières décennies est loin d’avoir montré tout son potentiel de violence sociale et politique, de nouvelles potentialités politiques apparaissent. Les peuples font l’expérience crue de l’incompétence et des mensonges des pouvoirs et de leur propre puissance collective. Nos gouvernements ne sont plus capables de maitriser la complexité des sociétés actuelles. Dans le cadre de la crise sanitaire, nos pays n’ont pas tenu grâce à l’autoritarisme étatique, mais grâce à la mobilisation des compétences populaires : l’inventivité, le génie collectif et individuel. La survie des gens dans leur quotidien a été assurée par des coopérations professionnelles non prescrites, des réseaux locaux de solidarité et non par la politique institutionnelle. Cette intelligence collective populaire incarne une authentique dynamique de redémocratisation. Il faut cesser de vouloir sauver à tout prix la démocratie représentative et se concentrer sur les processus démocratiques réellement à l’œuvre aujourd’hui.

Mais comment inscrire ce mouvement dans la durée, selon vous ?

Les relations entre les gens ne seront plus les mêmes après cette crise. Il nous faut donner à cette expérience collective une puissance politique instituante. Il faut travailler ensemble dès aujourd’hui à une nouvelle organisation sociale tout en sachant que cette voie est difficile. Elle se heurtera à une résistance féroce de l’État.

Dans l’éventualité d’une troisième vague, craignez-vous une montée de la violence au sein de nos sociétés ?

La deuxième vague a été marquée par des révoltes. L’exaspération face à l’autoritarisme s’est appuyée sur une vraie expérience des risques et des réponses possibles. Début novembre, les lycéens se sont mobilisés en demandant des règles à la fois plus strictes et plus rationnelles dans les établissement. Ils ont été durement réprimés. Si une troisième vague est gérée de façon aussi autoritaire, nous allons vers des jours agités.

De manière générale, vivons-nous dans des sociétés plus violentes ? Observez-vous, à l’instar de nombreux analystes, une hausse de la violence ?

Selon la base de données de l’université d’Uppsala, jusqu’aux années 2000, l’essentiel de la violence meurtrière était une violence interétatique, c’est-à-dire les guerres. Cette violence est remplacée la violence intraétatique, notamment les guerres civiles impliquant une intervention étrangère. On assiste  à un déplacement des situations de violence collective et a une brutalisation de l’action publique. Je n’ai jamais vu une police aussi violente en France alors que la violence des manifestants est comparable à des situations passées. La violence de la police n’est donc pas indexée à la « violence sociale ». Elle est d’abord indexée à la peur des puissants.

Le système capitaliste est-il lui-même de plus en plus violent, selon vous ?

La financiarisation et la numérisation du capital a généré une nouvelle violence sur le corps. Comme le montre si bien Ken Loach, le capitalisme de plateforme (Amazon par exemple) exploite le travail de façon esclavagiste, en dehors d’un cadre salarial correctement défini car il ne sait plus faire du profit autrement avec les compétences collectives qui se sont développées. C’est pourquoi ce capitalisme a besoin de gouvernements autoritaires.

~ par Alain Bertho sur 19 décembre 2020.

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