Entretien avec Marwan Mohammed

Pourquoi le feu couve

28 10 2010

Une interview du sociologue Marwan Mohammed *

Le Nouvel Observateur.Pensez-vous que le mécontentement qui s’exprime aujourd’hui dans la rue puisse conduire à une révolte dans les quartiers ?

Marwan Mohammed. – Tout d’abord, rappelons que dans les cités il y a des salariés, des syndicalistes, des lycéens et des étudiants mécontents qui participent au mouvement social actuel. La frange des jeunes qui s’engage dans des actions violentes et non conventionnelles reste minoritaire. Elle est animée d’un fort désir de révolte ; les manifestations lui apparaissent d’abord comme une opportunité pour rendre visible son mécontentement, ou pour s’adonner à des prédations. Les deux motivations ne s’excluent pas nécessairement. Par ailleurs, on n’a jamais vu d’émeute dans les quartiers naître d’une opposition à un projet de loi. Je ne vois pas ce qui, hormis un drame, pourrait être vecteur d’une telle jonction des mécontentements.

N. O.Le risque que les quartiers explosent n’est donc pas plus important aujourd’hui qu’hier ?

M. Mohammed. – En septembre 2005, personne n’imaginait l’ampleur des émeutes qui ont démarré le mois suivant. Tous les ingrédients qui ont conduit à la propagation des émeutes sont toujours présents aujourd’hui. Les émeutes de 2005 ont paradoxalement été une occasion unique de changer la donne, notamment en ce qui concerne le rapport des habitants des cités à la police. Quelle fut la réponse ? Durcissement et militarisation des forces de l’ordre, réduction des subventions aux associations, en plus de l’aggravation des conditions de vie. Le résultat, c’est qu’une partie des jeunes s’est retranchée dans ce que j’appelle une posture fataliste, celle de l’esquive. Une autre frange s’est radicalisée dans une forme de surenchère à l’égard des forces de l’ordre. L’usage récent d’armes à feu illustre bien cette tendance.

N. O.Dans quelle mesure les gens des quartiers peuvent-ils rejoindre la mobilisation actuelle ?

M. Mohammed. – Je répète que la contribution, même discrète, de cette population au mouvement est effective, encore faut- il vouloir la prendre en compte. J’ajouterai aussi que ces populations expriment un fort sentiment d’illégitimité dans la société, conséquence de leur mise à l’index permanente en tant que pauvres, chômeurs, immigrés ou musulmans. C’est un frein. Ces gens sont méfiants à l’égard des gros appareils politiques ou syndicaux, ils ont peur d’être dépossédés et manipulés. Cette distance n’a cessé de croître ces dernières décennies, au fil des fermetures d’usines et de la désertion des cités par la gauche populaire.

(*) Coauteur du documentaire «la Tentation de l’émeute », diffusé le 9 novembre sur Arte.

Elsa Vigoureux

~ par Alain Bertho sur 31 octobre 2010.

Une Réponse to “Entretien avec Marwan Mohammed”

  1. […] Lire une interview de Marwan Mohammed dans Le Nouvel Observateur. […]

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