Emeutes : une semaine lyonnaise – octobre 2010

>>Témoignage Place Bellecour <<

>>Dossier de rebellyon.info<<

Lyon brûle-t-il ?

hebdo.nouvelobs.com

28 10 2010

Plus que les casseurs montrés du doigt par le pouvoir, c’est toute une jeunesse en colère – lycéens, étudiants, chômeurs, – qui a transformé le centre de la ville en champ de bataille

Il est tôt ce matin, le ciel est bleu, le soleil froid, la place Bellecour est nue comme un champ de bataille avant le début des hostilités. Un immense espace en plein centre-ville recouvert de gore rouge, quelques arbres malingres, un chantier pourvoyeur de caillasse, et la statue équestre de Louis XIV, où les amoureux et les manifestants ont l’habitude de se retrouver « sous la queue du cheval». 9 heures du matin, les premiers arrivent. Des lycéens, garçons et filles, adolescents en blouson, jeans, sans capuche. Suivis de peu par un autre groupe, une vingtaine d’ados, de 15 à 16 ans, beurs, loulous de banlieue, survêtements noirs ou blancs, cagoules et foulards déjà relevés sur le nez. Coup d’oeil sur le dispositif policier mis en place : « Oh ! Les CRS… Ils sont au moins 800 !» C’est un peu exagéré, même si toute la place est déjà entourée par un cordon policier, un camion blindé du GIPN et les rues ad jacentes encombrées par les fourgons d’hommes qui s’équipent, casques, boucliers et matraques. 10 heures du matin, les premiers groupes de manifestants commencent à tourner, un hélicoptère de la gendarmerie fait de même, bas dans le ciel, une caméra sous le ventre, capable de filmer et de lire une plaque d’immatriculation à 4 kilomètres. Midi, un millier de manifestants sont massés sur Bellecour. Pas de banderoles, pas de slogans politiques, pas de cortège. Seulement une masse de jeunes qui gronde de colère. Premiers jets de cailloux, premiers tirs de grenades lacrymogènes, la place disparaît, noyée dans les nuages blancs des gaz. C’est parti pour une longue journée d’affrontements, de cris, de coups, d’interpellations. Les autorités parlent de centre- ville en état de siège, dénoncent une «guérilla urbaine» et des « scènes de guerre civile ». Sur le terrain, pourtant, pas de manifestants casqués, pas de masques à gaz, pas de barres de fer, de frondes ou de boulons, pas de cocktails Molotov On est loin de la violence du rassemblement antinucléaire de Creys-Malville en juillet 1977, à 40 kilomètres du centre de Lyon, avec plusieurs dizaines de manifestants et de policiers blessés, deux hommes mutilés, main et pied arrachés, et un mort, poumons éclatés par une grenade offensive.

Reste les casseurs. Ils sont là, par groupes d’une vingtaine, se noient dans la foule rassemblée sur la place et s’échappent pendant les affrontements. Ils dévalent en courant les rues adjacentes, rue de la République, rue Victor-Hugo, rue Edouard Herriot, brisent et renversent tout ce qui leur tombe sous la main, Abribus, poubelles, sautent de voiture en voiture, défoncent les pare-brise, retournent les véhicules avant de les incendier. Armés de marteaux brise-glace et de pierres, ils pulvérisent les devantures des magasins, les pillent en moins d’une minute et disparaissent avant l’arrivée des policiers de la BAC. Parmi eux, des gamins de 13 ans qui ont raflé tous les… Carambar d’un magasin de tabac. Les plus âgés s’attaquent, eux, au magasin de jeux vidéo, d’électronique, de sacs en cuir et de baskets à la mode. Parfois trop pressés, comme ceux qui emportent toutes les chaussures en cuir verni, pied gauche uniquement, exposées sur le velours d’un magasin de luxe. Les plus dangereux défoncent les bijouteries et n’hésitent pas à savater durement un quinquagénaire qui tente de s’opposer au casse. Combien sont-ils ? Quelques dizaines, 200, 300 ? Davantage pour Brice Hortefeux, ministre de l’Intérieur, de passage à Lyon, où il dénonce « les 1 300 casseurs, dont environ la moitié de mineurs ».

Tous, promet le ministre, seront arrêtés, jugés et condamnés. En une semaine, 286 personnes sont interpellées, 59 sont jugées. Ce matin-là, au tribunal de grande instance, les manifestants défilent en comparution immédiate. Etrange ambiance. Le procureur, consternant, fait des effets de manches, cite Delacroix, digresse sur l’histoire de France et croit sauver la République en demandant des peines de prison ferme. Les avocats de la défense exploitent au mieux des dossiers réunis en hâte, et le président, débonnaire, essaie de comprendre pourquoi ces lycéens, la plupart sans antécédents, se retrouvent devant lui les menottes aux mains. Il y a Arthur, 19 ans, cheveux longs, blonds, la peau rose, l’air d’un étudiant en ébénisterie d’art qui veut devenir luthier. « Violences contre les forces de l’ordre »… Il manifestait depuis lundi à visage découvert, se fait entourer par les CRS, saisit des cailloux, « une sorte de réponse », dit-il. Trois mois, dont un ferme, exige le procureur. Ce sera deux mois avec sursis. Vient Faysar, 18 ans, cheveux frisés, un peu hagard, étudiant en histoire, tagueur fou armé d’une bombe à peinture rouge, arrêté pour avoir écrit «Non à l’Etat policier ! »sur la statue de Louis XIV. Deux mois avec sursis plus amende. Et Julien, 18 ans, chômeur, né en banlieue, à Vénissieux, cheveux ras, survêtement blanc, air fermé, arrêté «parce que je ne voulais pas dégager de la place ». Quand on lui a imposé une fouille au corps, il s’est rebellé. Jets de pierres, violences, insultes… Le procureur demande six mois ferme. Plus sérieux, Alexandre, 21 ans, grand, solide, l’air ailleurs. Chômeur, déjà condamné pour possession de stupéfiants et dégradation, il a projeté sur les policiers un pavé de 1 kilo. Le procureur transforme le jet de pavé en une quasi-tentative d’assassinat et demande un an, dont six mois ferme. «Les bras m’en tombent», souffle l’avocat. Sur le banc des accusés, Alexandre a le regard absent. Il n’est plus là. A-t-il jamais été là ?

Le parquet sous pression

« Tiens ! Une touche internationale », sourit le président. Défilent Mehmet le Turc, sourire d’ado et doctorat en mathématiques, «venu aider ses amis » ; Vladimir le Cubain, étudiant, 18 ans, qui prétend « être resté dans les bras de sa copine » ; et Vahidin le Bosniaque, pâle et muet, muet comme une tombe. Tous accusés de « violences », jets de pierres, sans blessés. L’amoureux cubain prend trois mois ferme, les autres du sursis. Viennent encore d’autres lycéens, nés en banlieue à Vénissieux, ou à Villeurbanne, issus d’établissements techniques ou professionnels, bons élèves, sans casier, sans histoires. A chaque fois, les policiers demandent des réparations financières pour «préjudice moral». Les jeteurs de pierres défilent, mais où sont les fameux casseurs ? Quand le procureur demande trois mois dont un mois ferme pour un beur de 18 ans filmé en train de lancer un fumigène, son avocat explose : «Est-on dans une société où un jeune ne plus manifester, crier «Mort aux vaches» ou lancer un pétard sans se retrouver devant un tribunal ?» Deux jours de garde à vue, fouille au corps, menottes et réquisition de prison ferme pour un feu de Bengale… «La justice pénale, votre tribunal, est instrumentalisée ! » En deux jours d’audience, le seul «casseur» présenté s’appelle Asmaa, 18 ans, une jeune fille en première année de comptabilité, petite brune poupine enfouie dans sa doudoune noire, un gros bébé en larmes. Elle passait, avec une amie mineure, devant une vitrine d’un magasin déjà pillé. La mineure effrontée est allée rafler les derniers sacs et les a enfouis dans le sac d’Asmaa. Six mois avec sursis, demande le procureur, trois répond le tribunal. Asmaa s’effondre.
Le lendemain, le parquet, jugeant le tribunal trop clément, décide d’interjeter appel de la plupart des condamnations. Le parquet, sous pression, doit frapper vite et fort ! D’autant que la rue est profondément choquée par ces images de casseurs dévastant la Presqu’Ile, un centre-ville beau, bourgeois, glacé, rues lisses et boutiques de luxe, pelotonné entre les berges aménagées du Rhône et la Saône. Lyon a certes connu les émeutes des années 1990 en banlieue. Les Minguettes à Vénissieux, le Mas du Taureau à Vaux-en-Velin… Soit. Cela se passait de nuit et loin de la ville. Passe encore une mini-émeute dans le centre commercial de la Part-Dieu pour la fin du ramadan 1998. Ou quelques voitures brûlées, de nuit toujours, dans la ville. Après tout, entre le centre et la banlieue, deux mondes si éloignés, il n’y a qu’une frontière mince qu’on franchit en 20 minutes de métro. Mais là, les loups sont entrés dans le coeur préservé de la ville, en plein jour, et en se mêlant aux lycéens, aux étudiants, aux jeunes déscolarisés et aux chômeurs, face aux forces de l’ordre, dans l’odeur des gaz lacrymos et le fracas des vitrines qui explosent.

La banlieue contre la ville bourgeoise, les jeunes contre les policiers, les fils d’ouvriers contre l’Etat patron, les beurs et les Noirs contre ceux qui les traitent d’«étrangers»… Tout se mêle dans cette grande révolte qui secoue la rue. Il suffit d’écouter Greg, 19 ans, ancien étudiant en électrotechnique, chômeur, fils d’ouvrier, militant de gauche sans carte de parti, entre anars, SUD et PS, faire la longue liste de ses combats. D’abord la retraite, emblématique «parce que j’ai l’image de mes parents au travail jusqu’à 67 ans, ma mère épuisée, mon père chef magasinier, survivant de plusieurs plans économiques », et la retraite retardée dont il est sûr qu’elle bouchera l’emploi des plus jeunes. La peur de ne pas intégrer le monde du travail, le chômage, la réforme de l’Education nationale, puis les lois « liberticides », Hadopi, la répression, les discours racistes sur les expulsions, la déchéance de nationalité, les manifestants qualifiés de casseurs, les jeunes de 13 ans « qui ont le droit d’aller en prison, mais pas de manifester»… Tout y passe. Dix-neuf ans et déjà un long passé de lutte avec les syndicalistes cheminots, ouvriers de la raffinerie de Feyzin, le soutien aux piquets de grève, aux blocus des lycées ou contre les expulsions. Cette fois, il est reparti en guerre sociale dès le premier jour avec un ennemi devenu emblématique et un nouveau mot d’ordre : «Partons sur Bellecour et brûlons Sarkozy !» Greg ne prendra pas de vacances pour la Toussaint, trop occupé à préparer le combat pour la rentrée. Décidé à continuer dans la rue jusqu’à ce que la loi soit retirée. «Si on perd cette fois-ci, si on ne parle de nous que comme des casseurs violents, si la gauche nous lâche, les jeunes se sentiront abandonnés Et la prochaine fois, quand ils descendront, nous serons plus durs Beaucoup plus durs »

Jean-Paul Mari

Les six jours “émeutiers” de Lyon

lyoncapitale.fr

Par Laurent Burlet, Lucie Blanchard, Fabien Fournier

26/10/2010

Excepté le week-end, le centre-ville de Lyon a vécu aux heures des violences urbaines du 14 au 21 octobre, particulièrement autour de la place Bellecour. Retour sur les “événements » et ses 286 interpellations.

Jeudi 14 octobre

Les lycéens occupent les rues de Lyon

22 interpellations*

Suite à la journée de mobilisation contre la réforme des retraites du 12 octobre qui a vu l’entrée des jeunes dans le mouvement, de nombreux lycéens se réunissent en début de matinée devant leur établissement, essayant d’en bloquer les accès. Selon le rectorat, « il y a eu des tentatives de blocage devant une vingtaine de lycées ». Dans la rue, la mobilisation vient surtout des jeunes de Lumière (quartier des États-Unis à Lyon 8e) qui ont été rejoints par les lycéens de Colbert et de Sembat/Seguin de Vénissieux. La préfecture note un « cortège de 400 lycéens” , qui a “sillonné le secteur” puis le centre-ville. La préfecture constate également les premiers “jets de projectiles sur les véhicules de police, les transports en commun et les véhicules de particuliers, ainsi que par quelques feux de poubelle ou la détérioration de mobilier urbain”. On ne parle pas encore de casseurs.

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*chiffres de la préfecture arrêtés tous les jours à 19h

Vendredi 15 octobre

Premiers heurts avec les CRS

28 interpellations

Le début de la journée ressemble à celui de la veille. Des lycéens vont “débrayer” d’autres lycéens. Puis, par petits groupes, ils s’acheminent vers la place Bellecour où un rendez-vous a été fixé à 10 heures. De là, ils continuent à faire la tournée des lycées. Le semblant de cortège se dirige vers l’hôtel de ville. Place des Cordeliers, les CRS barrent la rue. Des projectiles sont envoyés sur les forces de l’ordre qui repoussent les lycéens avant d’employer les premières grenades lacrymogènes. Repoussés au niveau des quais du Rhône, des lycéens retournent une voiture qu’ils tentent d’incendier. Nouvelle charge. Les interpellations se succèdent.

Après s’être dispersés un temps, les lycéens se retrouvent à 14h, à Bellecour, pour repartir à l’université Lyon 2. Aucune dégradation notable n’a été relevée au passage du cortège. En fin de journée, le recteur, Roland Debbasch, condamne fermement « les débordements et dégradations observés en marge de certains mouvements et qui sont le plus souvent le fait d’éléments extérieurs aux établissements scolaires «  . Toujours pas de casseurs, dans les communications officielles.

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Lundi 18 octobre

2000 lycéens dans les rues : de nouveaux affrontements avec la police

28 interpellations

Deux groupes d’une centaine de personnes se rejoignent au niveau de l’Hôtel de Ville. Le premier, en provenance des 7e et 8e arrondissements, via la place Bellecour. Le deuxième arrivent des Pentes de la Croix-Rousse où trois voitures sont brûlées à proximité du lycée professionnel Flesselles. Au total, selon la préfecture, sept voitures sont incendiées dans l’agglomération en lien avec le mouvement lycéen.

À midi, aux Cordeliers, les CRS chargent les jeunes qui répondent avec des jets de pierres. Un peu plus tard, les lycéens se concentrent autour de la place des Terreaux où plusieurs voitures sont renversées et quelques vitrines de magasins brisées ainsi qu’un abribus.

A 14h, les lycéens se retrouvent à Bellecour pour partir, direction place Jean-Macé (7e arrondissement), dans un cortège tenu par des syndicats, dont la CGT et Solidaires (le rassemblement de tous les SUD, ndlr). Les syndicalistes réussissent à canaliser les jeunes le long du parcours et à leur faire reprendre leur slogan. À 16h, arrivés place Jean-Macé, les « anciens » quittent la manif. Les caillassages reprennent. Les forces de l’ordre procèdent à plusieurs interpellations musclées.

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Mardi 19 octobre

Émeutes urbaines au centre-ville

74 interpellations

Comme la veille, un premier groupe de lycéens arrive à l’hôtel de ville tandis qu’un deuxième groupe de 300 lycéens hésite un temps à rallier la grande manifestation intersyndicale, au départ de la place Ambroise Courtois. Finalement, les deux groupes de lycéens se rejoignent place Bellecour. Sur leur passage, les incidents se sont multipliés : le long de l’avenue Gambetta, quatre véhicules sont renversés. Nombre d’autres subissent des dégradations. Au centre-ville, une fourgonnette et des poubelles sont incendiées.

À 11h30, la situation se tend encore un peu plus à Bellecour. Avec des pierres trouvées sur les chantiers de la place, près de 1000 jeunes affrontent les forces de l’ordre qui répliquent avec des gaz lacrymogènes, en quantité importante.

Un groupe de jeunes courent à travers la rue Victor-Hugo. Plus d’une dizaine de vitrines de commerces sont vandalisées, six magasins subissent des pillages.

Avant l’arrivée du cortège syndical, la place est vidée par les forces de l’ordre. Les derniers manifestants sont à peine à Bellecour que les tirs de grenades lacrymogènes reprennent, « gratuitement », diront de nombreux témoins. Les jets de pierre répondent.

Scène surréaliste, Philippe Meirieu se place au milieu des hostilités, place Antonin Poncet. Le vice-président du Conseil Régional prend le micro au camion de la CFDT : « ne cédez pas aux provocations qui viennent de partout «  . Il exhorte les syndicalistes de s’interposer entre les lycéens et les forces de l’ordre.

A 14h, un hélicoptère de la gendarmerie apparaît au dessus de la place. Plus tard, le camion du GIPN fera également son apparition. Plusieurs dizaines d’étudiants et syndicalistes tentent d’organiser un sit-in alors que la plupart des manifestants sont rentrés chez eux.

Vers 15h, les CRS tentent une nouvelle fois de disperser les occupants de la place par des charges successives et des tirs de grenades lacrymogènes. Plusieurs groupes partent dans les rues de l’hôtel de ville puis sont de retour sur la place Bellecour que la centaine de personnes en sit-in n’a pas voulu lâcher malgré la pluie de grenades lacrymogènes.

Jusqu’à 18h30, charges, jets de projectiles et grenades lacrymogènes s’enchaîneront. Les derniers manifestants ne sont toujours pas parti que le préfet, Jacques Gérault, donne une conférence de presse exceptionnelle. Il désigne « 1300 casseurs » comme responsables des « exactions » , indiquant que « la moitié sont des majeurs et un tiers est connu des services de police » . Il précise : « Il y a une quinzaine de lycées de l’agglomération qui concentrent les regroupements le matin. Des jeunes auxquels s’agrègent des casseurs, des voyous qui viennent des banlieues, qui sont répertoriés comme délinquants et qui en profitent pour saccager et vandaliser des commerces » . Albert Doutre, directeur départemental de la sécurité publique ajoute : “Ce sont des phénomènes de guérilla urbaine avec leurs casses de vitrines et leurs pillages en coupe réglée par des groupes de 15 à 20 jeunes » . Le bilan chiffré s’établit ainsi : 21 véhicules retournés, au moins deux brûlé, 9 magasins pillés et 190 tirs de grenades lacrymogènes.

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Mercredi 20 octobre

Hortefeux et 800 policiers ne calment pas Bellecour

35 interpellations

800 policiers se pressent au centre-ville de Lyon, particulièrement aux abords de la place Bellecour. L’hélicoptère et le GIPN sont aussi toujours là. Depuis 9h30 le centre-ville est également coupé du réseau de transports en commun. Malgré tout, environ deux cents lycéens se retrouvent sous la statue de Louis XIV. À 11 h, premier incident avec l’incendie d’un camion rue Édouard Herriot. Conséquence : les gendarmes mobiles bloquent tous les accès nord de la place. Au même moment, le maire de Lyon, Gérard Collomb (PS) donne une conférence de presse pour condamner une fois de plus ces actes. Il annonce que toutes les poubelles du centre-ville ont été supprimées et que les chantiers sont sécurisés pour éviter de fournir des projectiles aux émeutiers.

À 14h, le ministre de l’Intérieur, Brice Hortefeux, arrive à l’hôtel de police de Lyon pour une réunion de travail sur les violences urbaines. Le maire de Lyon, Gérard Collomb, regrette une « opération de communication » alors qu’il souhaitait « une réunion de crise » .

Les jeunes ont déserté le secteur pour se rendre au tribunal où ils font face aux CRS. Quelques pierres sont lancées. Les forces de l’ordre interpellent.

À 15h20, Brice Hortefeux arrive rue Victor Hugo où il passe 10 minutes avec les commerçants, victimes mardi de pillages.

Peu après son départ, un groupe de jeunes a investi le quartier Saint-Jean. Sur leur trajet, ils dégradent notamment des cabines téléphoniques, des vitres d’un 4X4 et un abribus. Après un passage par Bellecour, un nouveau semblant de cortège se dirige vers le pont de la Guillotière où les « pacifistes » veulent faire un sit-in. Mais arrivé sur le pont, le gros de la troupe fonce sur la rive gauche du Rhône. Des lycéens sautent sur des voitures à Saxe-Gambetta. D’autres par des petites rues en direction de la préfecture. La police tente de les disperser à coups de grenades lacrymogènes. Les flash-balls sont utilisés.

De retour sur le pont de la Guillotière, une centaine de manifestants est bloquée par les forces de l’ordre. Pour s’enfuir, un jeune homme saute dans le Rhône. Il regagne les berges à la nage mais n’échappe pas à son arrestation.

Jusqu’en début de soirée, les manifestants sortent au compte-goutte après que leur identité a été contrôlée. Ceux qui n’ont pas de papiers sont conduits à l’hôtel de police.

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Jeudi 21 octobre

Bellecour, enfermée à ciel ouvert

36 interpellations

La Presqu’île, entre Rhône et Sâone, est une nouvelle fois coupée du réseau de transports en commun. Nouveauté du jour, deux canons à eau “CRS”, braqués sur la place Bellecour, ont rejoint l’hélicoptère et le GIPN, dans le dispositif anti-émeute. Et malgré tout, encore 300 lycéens sont rassemblés. À 11h, les lycéens partent en courant rue de la Charité à Lyon 2e, au sud de la place Bellecour où une voiture est renversée et d’autres dégradations sont commises. Les lycéens s’enfuient par le pont de l’Université, les CRS sur leurs talons. Arrivés sur l’autre rive du Rhône, ils se dispersent dans les petites rues pour ensuite regagner la place Bellecour.

A 13h30, les forces de l’ordre bloquent “ferme” , comme ils disent, les entrées et les sorties place Bellecour. Dans un sens seulement : il est possible d’y rentrer, pas d’en sortir. “Mais si vous étiez vieux et blanc, vous pouviez réussir à négocier une sortie individuelle” , témoigne une personne retenue. “C’est comme une garde-à-vue à ciel ouvert. Sauf qu’on ne peut pas aller aux toilettes. Mais on peut appeler” , explique une autre personne.

À 14h, place Antonin-Poncet, à un saut de puce de Bellecour, étudiants, lycéens, mais aussi syndicalistes se rassemblent pour partir en cortège, comme il avait été annoncé dans un communiqué de presse. Mais les 400 lycéens ne peuvent les rejoindre, séparés des manifestants par un cordon de CRS. Au cri de « Liberté de manifester ! » et « libérez les manifestants ! » , les manifestants de la “zone libre” font pression. La tension monte. Des jets de pierres et de grenades lacrymogènes sont échangés.

À 15h, environ 2000 manifestants partent finalement de la place Antonin Poncet. Ils se dirigent vers la bourse du travail, dans le 3e arrondissement de Lyon. Les drapeaux de la CGT, de la CFDT, de l’Unef, de Sud, de la CNT et des jeunes socialistes flottent au dessus du cortège. Les 400 personnes enfermées dehors restent place Bellecour.

À 17h, le préfet donne une conférence de presse pour expliquer ce dispositif “inédit” qui consiste à bloquer les gens de la place pour mieux pouvoir identifier les “casseurs” . Il annonce l’utilisation de photos prises par les caméras de vidéosurveillance et par l’hélicoptère, ainsi que des prélèvements d’ADN sur les commerces dégradés.

Au même moment, les lycéens à qui on a dit qu’ils ne pourront pas partir avant 21h, tentent une sortie par la rue Victor Hugo, en formant une sorte de cortège. Les forces de l’ordre répliquent par des tirs de grenades lacrymogènes et par l’utilisation du canon à eau. “Le kärcher de Sarkozy“ , comme dit une lycéenne. Paradoxe de la situation : on utilise des moyens pour disperser une foule alors que les personnes ne peuvent pas sortir de la place.

“On est passé d’une logique de maintien de l’ordre à une logique de punition collective. Ça a produit une panique générale” , témoigne Aline, militante “anticapitaliste et antiautoritaire” présente toute la journée. “Plusieurs lycéens pleuraient. Une fille faisait une crise d’asthme pendant que les flics disaient, pour qu’on entende “ça fait plaisir le spectacle du canon à eau”. Finalement la fille a pu sortir mais sa copine a dû rester à l’intérieur” , poursuit-elle.

Au même moment, place Guichard, la manifestation se disperse dans le calme. Certains appellent à aller « libérer » leurs camarades place Bellecour.

À 18h, La police commence les contrôles d’identité. Ceux qui ont leur carte d’identité peuvent partir. Les autres sont mis de côté. Vers 19h30, ils sont acheminés par bus au commissariat de police. Une centaine de « sans papiers » sont ainsi conduits à Marius Berliet. Les mineurs doivent attendre que leurs parents viennent les chercher, les autres doivent justifier leur identité. La plupart sont libres dans la soirée.

Peu après 20h, la place Bellecour n’est plus cette zone carcérale où certains se sont retrouvés piégés. « Je suis coincé depuis 13h30. Je leur dis que je ne manifeste pas, que je travaille mais ils ne m’ont pas cru «  , nous confie l’un d’eux. Beaucoup semblaient épuisés au terme de cette longue journée, sans boire ni manger.

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Vendredi 22 octobre

Devant la justice, les casseurs n’ont pas le bon profil

Cette méthode d’enfermement a été efficace. Le lendemain, il n’y a plus qu’une trentaine de lycéens au pied de la statue de Louis XIV.

Dans l’après-midi, 140 militants d’extrême droite ont tenté d’en découdre avec les lycéens mais la police les a arrêtés, à 17h, pour “délit d’attroupement” au niveau de la place Ampère (2e arr.).

L’heure est au bilan judiciaire.

Jeudi 21 octobre, lors de sa dernière conférence de presse sur les “casseurs”, le préfet Jacques Gérault a dressé leur profil : sur les 265 jeunes interpellés depuis le 14 octobre, deux tiers étaient des mineurs, un tiers des majeurs. 90% étaient des hommes et un tiers déjà connus des services de police. Le préfet a également révélé que les jeunes venaient « d’une quinzaine de lycées de l’agglomération avec des groupes de trois à dix casseurs par établissement ».

Lyon Capitale a assisté aux comparutions immédiates où on devait trouver les casseurs les plus chevronnés. Résultat : sur 89 adultes (un tiers des arrestations), 29 ont comparu entre le 18 et le 22 octobre. Les deux tiers pour des jets de projectiles (des pierres généralement) sur les forces de l’ordre. Dans seulement 20% des cas, ils avaient déjà des antécédents (contre un tiers annoncé par le préfet). Le tribunal a prononcé essentiellement du sursis et sept peines de un à trois mois de prison ferme. Dans le box, les profils socio-économiques étaient très variés : un père de famille au chômage, un déménageur, trois lycéens professionnels, un chercheur turc, des étudiants.

Chez les mineurs, les avocats spécialisés ont vu passer la majorité des des dossiers. « Nous avons constaté la mise en œuvre par les juges des enfants de mesures majoritairement éducatives. La majorité des mineurs à ce jour présentés n’étant pas « ancrés » dans la délinquance. En bref, les avocats n’ont pas vu les dangereux casseurs annoncés” , conclut l’avocate Marie-Pierre Dominjon, présidente de la commission des mineurs du barreau de Lyon.

~ par Alain Bertho sur 31 octobre 2010.

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