Article de Libération sur Grigny et l’Observatoire Franco-Brésilien des Villes de Périphérie

12/06/2010

«Il y a une intellectualité populaire qui est complètement méconnue»

Alain Bertho, chercheur, a créé un observatoire des périphéries urbaines :

Sociologue et anthropologue à l’université de Paris-VIII-Saint-Denis, Alain Bertho a créé l’Observatoire franco-brésilien des villes de périphérie avec son collègue Sylvain Lazarus. Ils dirigent la recherche à Grigny, en région parisienne, et dans la banlieue de Porto Alegre.

Comment avez-vous eu l’idée de créer cet observatoire franco-brésilien des périphéries urbaines ?

Avec Sylvain Lazarus, notre travail sur la banlieue a commencé bien avant les émeutes de 2005. On a toujours travaillé un pied dans l’universitaire, la recherche ; l’autre avec les professionnels (les éducateurs, les salariés des villes) – pour leur formation professionnelle mais aussi à leur écoute, car ils sont porteurs de problématiques. On voulait mettre en place ce dispositif-là, cette géométrie de travail, à une échelle internationale sur d’autres continents, avec un élément comparatif entre la France et le Brésil. Nous avons donc deux groupes d’enquêtes locaux, un à Grigny et un autre à Alvorada, dans la banlieue de Porto Alegre.

Pourquoi avoir choisi Grigny pour la banlieue parisienne, c’est loin de l’université Paris-VIII-Saint-Denis…

Parce que pour faire un travail comme celui-là, il faut des conditions assez exceptionnelles, il faut pouvoir entrer en interlocution et en confiance avec des jeunes. Amar Henni, qui était notre étudiant en maîtrise de sciences et techniques, a été éducateur de rue pendant des années.

Pourquoi avoir tenu à ce que les jeunes ne soient pas les sujets de la recherche mais les acteurs ?

Cela fait des années qu’on travaille sur l’idée qu’on ne peut pas comprendre les villes de ce qu’on appelle la banlieue, les situations de tension, les difficultés, si on ne sait pas comment les situations sont pensées par les intéressés, et pensées au sens plein du terme. Il ne s’agit pas de faire un sondage d’opinion, on part de l’hypothèse, avec Sylvain Lazarus, et ceci depuis vingt ans, qu’il y a une intellectualité populaire qui est complètement méconnue, déniée, mise à l’écart, rendue invisible, stigmatisée. Elle est singulière, et a sur la situation des thèses, des analyses, des propositions qui sont tout à fait particulières. Dans le monde actuel, il y a des espaces d’intellectualité qui sont totalement séparés, assez étanches. Il y en a un où les gens se comprennent assez bien, c’est celui de l’espace institutionnel, politique, savant, médiatique. On parle à peu près la même langue, on pense à peu près la même chose. On a des avis qui se ressemblent, même si on n’est pas forcément d’accord. C’est ce qu’on appelle l’espace public. Mais il est rétréci par rapport à l’espace réel. Il y a des millions de gens qui sont en dehors, qui pensent autrement. Cependant l’espace public légal méconnaît complètement l’existence de l’autre espace. Alors que ceux qui sont les périphéries sont parfaitement bilingues, ils savent ce que l’Etat pense, et mesurent l’écart.

Que dit le choix de leur thème : la loi du quartier protège-t-elle plus que la loi de la République ?

On est très loin d’un espace de non-droit. S’il faut en même temps se protéger de la loi de l’Etat et de la loi du quartier, c’est qu’il y a un trop plein de lois, d’injonctions, de prescriptions, d’ordres.

A Grigny, des jeunes en plein recueil de lois

Codes du quartier, autorité de la République… Dans le cadre d’une recherche, des habitants de l’Essonne se muent en anthropologues.

Il est 19 heures au centre social de Grigny-2, et Djibril (1), grand baraqué de 25 ans, déclame, autoritaire : «Allez, les enfants, dehors, on ferme.» Après trois ans de prison puis des formations en animation, Djibril a décroché un poste d’animateur. Il se dit grand frère, voire «papa», mais chercheur en anthropologie, non. Pourtant, c’est bien l’activité qu’il exerce depuis un an et demi avec une dizaine de jeunes de l’Essonne en collaboration avec l’université Paris-VIII et les chercheurs Alain Bertho (lire page ci-contre), Sylvain Lazarus, et Amar Henni, l’un de leurs étudiants du laboratoire de recherche sur les périphéries urbaines.

C’est ce dernier, ancien directeur d’un service jeunesse de la ville de Grigny, qui a fait le lien entre les deux anthropologues et ces jeunes. En novembre 2008, Amar Henni réunit vingt habitants, autant de filles que de garçons, âgés entre 18 et 25 ans, face à Sylvain Lazarus, anthropologue et sociologue. Le fait d’être acteurs de la recherche et de ne pas en être le sujet les séduit très vite, eux qui sont d’habitude méfiants : «J’ai trouvé ça intéressant de faire une étude sur les comportements du quartier, explique Djibril. Ce sont toujours les gens de l’extérieur qui parlent de nous.» Ils décident d’orienter leur recherche sur cette question : «La loi du quartier protège-t-elle plus que la loi de la République ?» Ils commencent à lister des mots qui pour eux font sens : «confiance», «crainte», «trahison», «respect», et élaborent des sujets qui leur tiennent à cœur : la prison peut-elle être juste ? Comment protéger les enfants ? Puis les apprentis-chercheurs travaillent sur un questionnaire à l’intention d’autres jeunes mais auquel ils répondent d’abord eux-mêmes : «A ton avis, qu’est-ce qui pourrait réconcilier les jeunes et la police ? Pour qui sont faites les lois ? Français, ça veut dire quoi pour toi ?»

Pressions. Certains sont catégoriques et angéliques sur la loi du quartier. Mohamadou (1), qui s’est retrouvé deux fois sous mandat de dépôt, trouve la loi du quartier plus juste que celle de la République : «Dans la cité, on sanctionne rarement les innocents. L’Etat commet beaucoup d’erreurs judiciaires.» Quand on leur oppose les blessés, voire les morts, lors de rixes, les pressions subies par les filles, Djibril décrypte : «C’est quand plusieurs quartiers sont impliqués que ça dérape, mais à l’intérieur d’une cité, le coupable est souvent connu et vite puni. Quant aux filles, c’est un sujet très compliqué. Les garçons veulent tellement protéger les filles que cela en devient étouffant. Elles sont du coup « fliquées » par tous les jeunes de la ville. Pour elles, la seule solution, c’est en effet de s’éclater ailleurs.» Mais Djibril maintient : «Dans le quartier, on n’a pas à faire de chiffre. On ne nous demande pas de comptes sur le nombre de personnes interpellées.» Pas à une contradiction près, ils reconnaissent que la loi du quartier est bien plus implacable que celle de la République : «On dit que l’entrée en prison est dure, mais la sortie est sûre ! Alors que la punition du quartier ne s’arrête pas, parce que tu as trahi un proche.»

Réfractaires. Pour étendre leurs recherches à d’autres jeunes de l’Essonne, ils ont décidé de soumettre leur questionnaire à cinq personnes chacun, âgées de 18 à 30 ans. Soizic, en première année d’éducatrice spécialisée, a choisi de s’entretenir avec des gens qu’elle ne connaissait pas, après une première tentative où elle s’était sentie mal à l’aise : «J’ai eu peur d’être jugée sur les questions que je posais. Nous, ces questions, on a presque mis deux ans à y répondre.» Djibril aurait bien voulu filmer ces entretiens mais ses interlocuteurs étaient gênés, aussi réfractaires que lui à l’image.

L’animateur de l’antenne jeunesse de Grigny a fait son casting sur son lieu de travail avec des jeunes qu’il connaissait peu : «Pour ne pas les influencer, assure- t-il. Ce sont des personnes d’autres villes qui, généralement, me sollicitent pour utiliser Internet. Mais avant de leur proposer le questionnaire, je discute un petit peu avec eux pour connaître leur parcours.» Il s’est entretenu avec deux filles et un garçon, pendant deux heures. Djibril n’était pas très à l’aise dans son rôle de chercheur parce que «poser une problématique, ça te place au-dessus de ton interlocuteur. On ne parle plus de jeune à jeune, on ne débat plus comme on le fait tous les jours dans le hall. On attend des réponses».

Les enfants sont devenus la principale préoccupation de la recherche parce que, finalement, ce sont eux qui se retrouvent au cœur de toutes les lois, du quartier et de la République : «Après de longues discussions, écrit Virginie, nous avons pensé que l’âge sur lequel nous pouvions intervenir était la fin du primaire. Parce qu’en 6e, c’est déjà trop tard. Ils deviennent spectateurs des agissements des plus grands, de la police. Ils auront déjà vu et appris les vices. En fait, très vite, ils n’ont plus le choix, ils doivent prendre part.» Cela a donné lieu à la discussion la plus mouvementée, selon Amar Henni : «Parce que moi, déplore-t-il, j’estime qu’il n’est jamais trop tard.» Leurs travaux communs, intitulés «Nous (les jeunes), Eux (la loi et l’Etat)», vont être publiés après avoir été présentés, notamment en décembre, lors d’un colloque à Paris-VIII. Ces «chercheurs» étendent aujourd’hui leurs travaux à toute l’Essonne, car comme le souligne Djibril, «pour qu’une étude soit légitime, il faut se confronter à toutes les réponses possibles».

(1) Les prénoms ont été modifiés à la demande des intéressés.

~ par Alain Bertho sur 13 juin 2010.

3 Réponses to “Article de Libération sur Grigny et l’Observatoire Franco-Brésilien des Villes de Périphérie”

  1. Article et recherches bidons.

    On évite bien sûr de parler des vrais problémes et problématiques: les discriminations raciales, les politiquees raciales votées par les gouvernements succéssifs pour ségreger les populations dites « issues de l’immigration », le racisme dans les universités et les écoles, les discriminations à l’emploi,les bavures policières etc…etc…etc…et après on prétend que personne ne comprend le problème des banlieues.

  2. Bonjour
    Je vous propose de venir à Grigny en parler avec les jeunes de Grigny qui ont travaillé pendant un an et qui continuent… Ils ont beaucoup à dire sur ces sujets ainsi que sur le comportement de la police.

  3. bonjour,
    nous sommes éducateurs en prévention spécialisée sur le quartier de la Madeleine à Evreux.
    on a découvert son approche dans libération paru samedi 12 juin.
    est ce qu’il existe un ouvrage qui pourrait nous alimenter dans nos pratiques professionnelles?

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