Emeutes à Abong-Mbang septembre 2007

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Le film des émeutes à Abong-Mbang

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16 septembre 2008

Tous les ingrédients étaient réunis pour un cocktail explosif à Abong-Mbang. Les causes directes et indirectes.

1- Les ingrédients de la tension

Les populations de d’Abong-Mbang n’en pouvaient plus. Près de quatre mois que durait une coupure d’électricité. « C’est depuis le troisième trimestre de l’année scolaire que le courant est parti. Au mois de mai je crois », se souvient une habitante de la ville. Soit environs quatre mois passés dans le noir. Et comme par enchantement, l’énergie électrique revient à Abong-Mbang. « Après une longue durée de délestage, le courant est venue mardi », raconte natif du coin. Il s’agit du mardi, 11 septembre 2007. Les populations se réjouissent en pensant que Aes-Sonel « se soucie des élèves ». Etant donné que les classes ont recommencé.

L’entreprise de distribution d’énergie électrique en profite pour distribuer les factures aux abonnés. Mais la joie de ces derniers reste de courte durée. « Le courant est reparti jeudi [13 septembre 2007, ndlr] soir », poursuit notre source. Certains se disent que ce passage éclair du courant était juste une entourloupe de Aes-Sonel. Le temps d’une distribution de facture dans le calme. Ceux qui envisageaient un mouvement d’humeur pensent alors que c’est un acte de mépris de trop. Et qu’il faut réagir. L’idée fait son chemin. Le terrain étant fertile.

La population se réunie dans l’après midi du vendredi 14 septembre 2007. Cap sur l’entrée de la ville. Objectif, barrer la route nationale n°10 reliant Yaoundé à Bertoua. Les usagers en voiture sont coincés. Ceux qui veulent traverser à pied n’ont pas de problème. La plus haute autorité du département est absente. Le préfet, Essama Sylvestre, est à Nguelmedouka pour une cérémonie d’installation de l’exécutif communal. Les barricades obstruent la nationale n°10 jusqu’aux environs de minuit. La population libère la voie après une longue négociation du sous-préfet d’Abong-Mbang.

2-Le mauvais jeu du préfet

Revenu dans la ville, le préfet convoque une réunion de crise dans la matinée du samedi 15 septembre. La rencontre rassemble la plupart des responsables de : les administrations publiques, les établissements scolaires, la mairie … Le préfet leur demande de convaincre les population de se calmer. Et promet le retour de l’énergie électrique pour dimanche à midi. Il demande même aux populations de reprendre leur mouvement d’humeur au cas où le délai de dimanche midi ne serait pas respecté. « J’ai délivrer le message du préfet à la fin de la messe du soir. La population m’a hué », dit le curé de la cathédrale. Alors que certains responsables s’attèlent à calmer le jeu, Essama Sylvestre fait appel à un détachement du Groupement mobile d’intervention (Gmi) basé à Bertoua.

Ces policiers débarquent dans la soirée de samedi. A la vue de ces hommes en tenue, les habitants pensent que le préfet les a entubé. Du coup, la colère monte d’un cran. Plus grave, le courant n’est pas revenu à l’heure convenue. Le préfet promet encore. « Il a dit à la radio communale que le courant va revenir le 17 septembre à 12h », relève un élève du lycée technique. Au matin de ce lundi 17 septembre, l’attention est plus portée sur les horloges et montres. L’heure fatidique finit par sonner. Toujours pas d’électricité.

La population se rassemble a nouveau pour aller barrer la route de l’Est. Les conducteurs de moto-taxi s’y mettent en premier. Un des leurs est interpellé, tabassé par les forces de l’ordre et emmené vers la préfecture. La négociation du président de leur corporation ne donne rien. Les manifestants décident d’enrôler les élèves pour faire foule. Ils commencent par le Collège Jean-Paul II, plus proche du centre-ville. « J’ai été le premier attaqué après le collège JP II », dit le proviseur du Lycée classique. Puis vient le tour du Lycée technique. Le proviseur de cet établissement dit avoir « contenu tous les élèves jusqu’à 13h30 ». Les élèves du lycée bilingue sont aussi délogés.

3-Bavures fatales

« A 12h30, les populations se sont soulevées et ont chanté l’hymne nationale. Moi-même j’ai chanté », confie une source ayant pris part à la manifestation. Huit éléments du Gmi, barre la voie aux manifestants. Ils tentent de les disperser avec du gaz lacrymogène et des tirs dissuasifs. En vain. Les manifestants ripostent à l’aide de pierres. Les policiers fendent la foule avec leur camion. « C’est quand ils sont arrivés au niveau du collège Baker que le préfet les a rejoint. Il avait déjà fait traverser sa famille », précise un autre manifestant. Face aux tirs et gaz du Gmi, « les élèves ont riposté. Un caillou a atteint le préfet. Il a sorti son pistolet et a tiré à bout portant ».

Le jeune Mvogo Awono Bertrand Marcel en tenue du lycée technique (Lt), et les mains en l’air selon ses camarades, prend deux balles dans le torse. Shimpe Poungou Zok Jean Jaurès, élève du Lt en uniforme, fonce secourir son camarade et ami. « Il va vers lui. C’est à ce moment que le 2e adjoint au commissaire sort sont arme et tire. Une des balles pénètre par le cou », raconte un proche de ce dernier. Un troisième larron prend une balle à la cuisse en tentant de secourir les lycéens. Puis les coups de feu se multiplient. Huit autres manifestants sont par terre. Quelques téméraires réussissent à transporter les deux premiers vers les centres hospitaliers. Peine perdue. Jean Jaurès, 15 ans, et Bertrand Marcel, 17 ans, rendent l’âme.

La nouvelle est rapportée sur le lieu du crime par le chef du protocole à la préfecture. « Ce sont tes frères ! », lui aurait répondu le préfet en le chassant, selon des témoins. C’est à cet instant que quelques personnes se détachent et foncent vers le quartier administratif. Elles mettent le feu à la préfecture et aux documents y contenus. D’autres se dirigent à la résidence d’Essama Sylvestre. Incendie aussi. Non loin de là, les effets du 2e adjoint au commissaire sont extrait de son domicile et incendiés. Le courroux de la population est monté. Et semble incontrôlable. Le préfet tente une échappée par Bertoua. Mais après 3 Km, la route est déjà barrée vers Mampang.

4-Réunion de crise sous forme de procès

Le gouverneur de l’Est arrive autour de 18h30 avec deux camions de bidasse. Le Secrétaire d’Etat à la défense (Sed) part de Yaoundé avec quelques généraux, des responsables du Sed et une centaine d’élèves-gendarmes. Trois blessés sont évacués vers le Centre hospitalier universitaire (Chu) de Yaoundé. La présence massive des forces de l’ordre fait régner le calme. L’électricité revient vers 8h30 le lendemain. Quelques hauts gradés convainquent les responsables de la station service d’ouvrir. Mais les autres commerces restent fermés.

Une réunion de crise est présidée dans l’après midi par le Sed. Tout le monde veut donner sa version des faits. Ca tourne au procès. Le préfet s’explique : « Nous n’avons pas perçu que la situation allait rapidement dégénéré (…) C’est après vérification que j’ai appris qu’il y avait des victimes. Je ne portais pas d’arme ». Le Sed, Jean Baptiste Bokam reste dubitatif et lance : « Je constate que les mesures suffisantes n’ont pas été prise. Est-ce que vous avez organisé une réunion de sécurité en bonne et due forme ? ». L’autre engage une tirade à voix basse et conclut qu’ « en mon âme et conscience nous avons tout fait ».

Les chefs d’établissements s’expliquent à leur tour sur l’implication de leurs élèves. Tous pensent qu’il n’était pas possible de contenir les enfants face à la menace qui prévalait. Et plus grave pour le Sed et ses collaborateurs, ces chefs d’établissement n’ont reconnu aucun assaillant. « J’avoue que je ne suis pas convaincu. Nous sommes gênés que vous ne puissiez reconnaître un seul des manifestants », leur rétorque l’ex Sed, Jean Marie Aleokol. L’assistance reçoit des engagements d’Aes-Sonel. Dans un premier temps, Abong-Mbang sera alimentée par une connexion avec le réseau de Bertoua. En attendant l’installation prochaine de groupes électrogènes vers la fin du mois d’octobre 2007.

Avant d’entamer la réunion de sécurité, J.B. Bokam sort parler à la population rassemblée à l’extérieur de la maison de la femme. Il leur demande de se calmer et de renter chez eux surtout que « des mesures de sécurité assez fermes seront prises pour le retour de l’ordre ». La population n’apprécie pas la méthode. « Ca c’est la dictature, on veut aussi parler », lance une dame. La tension est perceptible. « On veut Essama ! Donnez nous Essama ! » Crie un autre. Le préfet reste sous bonne escorte. Loin de là, les familles des regrettés Mvogo Awono et Shimpe Poungou Zok reçoivent déjà les visites de condoléances.

Par Edouard TAMBA

Envoyé spécial à Abong-Mbang In Le Messager du 25-09-07

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Les non-dits des émeutes d’Abong-Mbang

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16 septembre 2008

Comme des guérilleros

Les meneurs du mouvement d’humeur à Abong-Mbang n’ont pas fait dans la dentelle. Charbon de bois et autres colorants leurs ont permis de se faire des peintures de guerre sur le visage. A défaut des casques de combat, ils portaient des casseroles et récipients en émail. Du coup, « on ne pouvait pas les identifier », se défendent les chefs d’établissements. On affirme qu’en plus, ils étaient équipés de machettes et gourdins.

Un policier amoché

Le bilan des affrontements du 17 septembre 2007, est connu côté manifestants. Deux morts et onze blessés. La douleur est tellement forte qu’on a oublié une victime. Un policier. Il serait sérieusement amoché selon des témoignages. La faute à quelques manifestants habiles au lancé des pierres. Le médecin chef de l’hôpital de district dit n’avoir pas de précision sur ce cas. Le flic blessé a été évacué vers Bertoua pour y recevoir des soins.

Patrimoine en cendre

Abong-Mbang a perdu ses fils. Mais aussi sa mémoire. Presque tous les documents de la préfecture ont été réduits en cendre. Le reste est versé sur la cour, à la merci de la pluie. Selon le maître des lieux, « il y avait des archives datant de 1930 ». A côté de ces papiers, les bâtiments constituant le patrimoine historico-touristique sont carbonisés. En attendant la réfection, il a été demandé au maire de trouver un local pouvant abriter les services de la préfecture. Car selon le gouverneur de l’Est, Abakar Ahamat, même si la préfecture est brûlée, « la préfecture est debout » et doit fonctionn

Deux cochons rescapés

Le courroux des manifestants les a conduit à mettre le feu au domicile du préfet. Une aubaine pour quelques uns de procéder au pillage de la résidence préfectorale. Ce feu n’a en fait brûlé que ce qu’ils ne pouvaient emportés. C’est-à-dire, les murs, les meubles, certains appareils, et la Toyota Carina II « presque neuve », dit-on ici. Ils ont vidé les bouteilles de vins et liqueurs de la cambuse vers leurs gorges. Puis chèvres, poules et autres animaux d’élevage ont été emportés. Seuls deux cochons ont échappé à la furie des flammes. Ils flânent dans la cour. Sous le regard hagard de quatre gendarmes, commis pour veiller sur les restes.

Les manifestants atteints de berlue ?

Le préfet du Haut-Nyong Essama Sylvestre a tenu « des propos surprenants » selon des témoins de la manifestation. Au cours de la réunion de crise du 18 septembre 2007, il déclare avoir « sorti un appareil photo numérique pour filmer quelques scènes ». Selon lui, c’est cet appareil photo que des manifestants prennent pour une arme à feu. « Je l’ai vu tirer, l’enfant était à près de 10 mètres de lui », affirme un manifestant. Celui-ci précise même que l’arme en question est un pistolet automatique. L’autre dit ne s’être jamais servi de la seule arme qu’il possède. Un révolver qui serait dans un tiroir de son bureau. Mais tout y a été brûlé. Les habitants de la ville se sont-ils passé le mot pour accabler le préfet ? Ou alors ils sont tous atteints de berlue ?

Préfet récidiviste ?

S’il s’avère que le préfet du Haut-Nyong est auteur des coups de feu ayant tué le jeune Mvogo Awono, ce pourrait être un cas de récidive. Au début des années 1992, il a échappé à la vindicte populaire alors qu’il était en fonction à Yokadouma. Il est difficile de savoir ce qui s’y était exactement passé. Toujours est-il que la population lui en voulait à mort. Heureusement pour lui, ils ont manqué de le brûler. Mais il porte encore sur sont visage les traces des flammes. Sa peau est décolorée à plusieurs endroits.

Déploiement de force

Les populations du chef-lieu du Haut-Nyong n’avaient jamais vu autant d’hommes en tenue. Par centaines, il y’a des gendarmes et policiers ordinaires. Et des éléments des forces spéciales. Le Groupement mobile d’intervention de la police nationale spécialisé dans la répression brutale des manifestations publiques. Le groupement polyvalent d’intervention de la gendarmerie nationale (Gpign), formés en priorité pour combattre et abattre les « grands bandits ». Et très discrètement, le redoutable Bataillon d’invention rapide (Bir) de l’armée. Un corps d’élite qui sème la terreur chez les coupeurs de route le long de nos frontières. « Tout ça sert à quoi ? Est-ce qu’ils vont nous ramener l’électricité ? » Se demande un habitant du coin.

Regrets de tortionnaires

Les centaines de bidasses déployés à Abong-Mbang ont eut quelques regrets. « Nous sommes venus de Yaoundé samedi. On a déployé notre matériel. Mais le mouvement était fini. Les gars ci ont de la chance. On allait les traiter », regrette un élément des forces spéciales. Ses collègues et lui ont été déversés dans la ville et autour pour des patrouilles. Las de tourner en rond, certains ont envahis les bars. Ensuite, main basse sur la bière. Puis, sur les filles de joies sorties nombreuses de leurs trous, comme des termites après la pluie.

Hébergement compliqué

Il n’y a pas d’hôtel quatre étoiles à Abong-Mbang. Mais les services d’hébergement ne manquent pas. Les auberges parsèment la ville. Avec toute sortes de standing. Sauf que depuis le soir du 17 septembre, les chambres sont presque toutes occupées. « Mais par qui donc, puis que les hommes en tenues dorment à la maison du parti, dans la cour du commissariat et à la belle étoile ? », s’interroge un visiteur. « Il faut savoir que dans ce type de situation il y a plus d‘agents de renseignements en civil que d’homme en tenue », s’entend-il répondre.

Les chefs traditionnels sollicités

Les autorités et élites, venues apaiser les esprits à Abong-Mbang, tenaient aussi à calmer les chefs traditionnels. Ces derniers n’ont pas pris la parole durant la réunion de crise. Dans un premier temps, Joseph Lé a souhaité les écouter. Puis la rencontre été différée. Les négociateurs préférant « mettre la pression aux chefs » dans un cadre plus restreints.

Qui a prévenu la famille du préfet?

La famille du préfet aurait pu payer le prix fort le 17 septembre dernier. Car lorsque les manifestants apprennent le décès de deux élèves, ils foncent chez le chef de terre. Pas l’ombre d’une vie humaine. Une rumeur annonçant un kidnapping de sa fille a même circuler. « Ma famille a eu la vie sauve parce qu’elle s’est enfui quelques minutes avant », assure le préfet lors de la réunion de crise. Tout en démentant le rapt de sa fille. En ville, les populations affirment le contraire. Selon elle, « il avait déjà fait traverser sa famille » avant d’aller refouler les manifestants.

Rassemblés par Edouard TAMBA

Envoyé spécial à Abong-Mbang

Shimpe et Mvogo, les deux victimes

Shimpe et Mvogo, les deux victimes

Emeutes à Abong-Mbang : Où sont les conclusions de l’enquête?

edouardtamba.wordpress.com

16 septembre 2008

17 septembre 2007-17 septembre 2008. Un an jour pour jour que deux élèves sont tombés sous les balles d’armes à feu à Abong-Mbang. Il s’agit des regrettés Mvogo Awono Bertrand Marcel, 17 ans, et Shimpe Poungou Zok Jean Jaurès, 15 ans, tous deux élèves au lycée technique d’Abong-Mbang. Les deux victimes manifestaient avec des centaines d’autres personnes contre les coupures de courant électrique dans le chef-lieu du Haut-Nyong. Des témoins affirment que le premier a été victime d’un tir du pistolet du préfet de l’époque, Essama Sylvestre, et le second du 2e adjoint au commissaire de la ville. D’autres personnes seront blessées par balles au cours de la manifestation, et évacués vers le Centre hospitalier et universitaire de Yaoundé pour des soins.

Ayant appris le décès de deux élèves, la population se dirige vers les services de la préfecture pour en découdre avec le préfet. Elle ne le trouvera ni à son bureau, ni dans son domicile. Essama Sylvestre et sa famille ont eu le temps de s’enfuir d’Abong-Mbang. Tous leurs effets seront pillés et saccagés et brûlés, de même que toutes les archives de la préfecture. Des autorités administratives et élites font le déplacement, avec une escorte de centaines d’éléments des forces de sécurité et de défense. Le même jour, le gouvernement annonce la mise sur pied d’une commission d’enquête. Ce par la voix du ministre délégué auprès du ministre de l’Administration territoriale et à la décentralisation.

Le 18 septembre 2007, Emmanuel Edou déclarait en effet à la presse que suite à ces incidents, «il a été mis sur pied une commission mixte d’enquête qui dispose de huit (0 8)jours pour déposer ses conclusions. Celles-ci devraient établir clairement les responsabilités de toutes les parties impliquées dans ces incidents ». Un an plus tard, c’est le silence du gouvernement qui prévaut sur les conclusions de cette enquête. Sylvestre Essama a été limogé. Ndongo Ndongo a été installé comme préfet du Haut-Nyong  le 25 juillet dernier, en l’absence de son prédécesseur. « Je ne puis vous donner des informations à propos de cette enquête, j’étais à Abong-Mbang en tant que élite », confie Joseph Lé, directeur adjoint au cabinet civil de la présidence de la République.

Il affirme tout de même que « le calme est revenu, et que le gouvernement à eu une bonne réaction en dégagent les crédits pour la réfection de la préfecture et du domicile du préfet ». Un observateur disait autrefois que « quand on veut noyer une enquête au Cameroun, on créé une commission». Si l’on se réfère à la catastrophe de Nsam en 1995, la récente évasion de 28 détenus de la prison de Yoko en juin dernier … il pourrait avoir raison. Au grand dam du droit de savoir du peuple et de la peine des familles des victimes.

Edouard TAMBA

Abong-Mbang : La ville morte reprend vie

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YAOUNDE – 20 SEPTEMBRE 2007

Après les journées sanglantes de lundi et mardi, la localité toujours privée d’électricité a renoué avec l’activité hier.

<!– –> Les corps des deux victimes des émeutes d’Abong-Mbang du lundi, 17 septembre dernier, ont été acheminés hier, 19 septembre 2007, à Bertoua, la capitale provinciale de l’Est. C’était, a-t-on appris, sur instruction du procureur de la République près les tribunaux du Haut Nyong. Pour justifier cette évacuation des dépouilles de Jean Jorès Shimpe Poungou Zok et de Marcel Bertrand Mvogo Awono, les autorités vont valoir l’interruption, une fois de plus, de la fourniture de l’énergie électrique dans la ville d’Abong Mbang dans la nuit de mardi à mercredi dernier.

Si ce transfert des corps vise à permettre aux différentes administrations de remplir toutes les formalités liées aux procédures relatives aux obsèques prochaines des deux élèves du lycée technique d’Abong-Mbang, cette mesure a frustré la famille Zok, venue pour la mise en bière de leur fils à l’hôpital départemental d’Abong-Mbang hier matin. Malgré cela, la vie a repris aussi bien dans les quartiers que dans le centre commercial, où les conducteurs de motos taxis ont repris du service. Tous les établissements scolaires ont également rouvert hier, 19 septembre au matin, comme l’avait souhaité le secrétaire d’Etat à la Défense chargé de la gendarmerie, Jean-Baptiste Bokam la veille.

Toutes les autres administrations publiques et privées ont, elles aussi, tourné à plein régime au cours de la journée d’hier. Cette sortie de la ville morte n’a cependant desserré l’étau autour de la ville toujours sous le contrôle des différentes unités d’élite de l’armée, de la gendarmerie et de la police (Bir, Gepig et Gmi de Bertoua et Yaoundé). Images d’une localité meurtrie par la mort violente par balle de deux de ses élèves, mais aussi d’une capitale départementale sans repère tant les principaux symboles de l’Etat restent absents depuis 72h.

Jusqu’au moment où le reporter de Mutations quittait Abong Mbang hier soir, les autorités étaient toujours à la recherche d’un nouveau cadre de travail pour le préfet du Haut-Nyong. Ce dernier étant lui-même actuellement à Bertoua, pour des raisons de sécurité. Mission encore difficile donc pour les magistrats municipaux à qui le gouverneur de la province de l’Est a demandé de trouver un cadre provisoire pour abriter la préfecture.

En effet, depuis lundi dernier, date des émeutes, la résidence de Sylvestre Essama et la préfecture ont été incendiées à la suite de la mort par fusillade de deux élèves du lycée technique. Selon de nombreux témoignages, y compris ceux de certaines autorités du département du Haut Nyong, le préfet Sylvestre Essama est l’auteur du premier coup de feu qui a atteint son propre neveu, Marcel Bertrand Mvogo Awono. Une information que le mis en cause continue cependant de nier.

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Cameroun : Emeute à Abong-Mbang-Des morts sur la conscience de l’Etat

Camer.be

Les violentes émeutes qui ont endeuillé la ville traditionnellement paisible auraient pu être évitées. Si les pouvoirs publics prenaient en compte les revendications populaires.

Le 17 septembre, jeunes et vieux, hommes et femmes, élèves et chômeurs ont organisé une marche pacifique dans les rues du chef-lieu du Haut-Nyong. Les manifestants entendaient protester contre l’interruption de l’énergie électrique et de l’eau potable dans leur ville depuis plusieurs mois. Une décision de descendre dans la rue après que tous leurs cris de détresse soient toujours tombés dans des oreilles de sourds. Depuis plusieurs jours, les autorités de la ville en particulier et celles de la province en général, mesurant le courroux des populations et la réaction prévisible, avaient déjà déployé dans la ville des éléments armés du groupement mobile d’intervention de l’Est, basés à Bertoua.

Malgré ce dispositif dissuasif, les populations ont tenu à manifester leur ras-le-bol. La personnalité la plus indiquée à qui elles pouvaient présenter leurs doléances est bien évidemment le préfet. C’est au moment d’aller à sa rencontre qu’elles ont rencontré sur le chemin des forces de l’ordre totalement étrangères aux techniques de négociation. Et qui ont répondu par la brutalité qui, manifestement, a enflammé les manifestants. Lesquels, enragés, ont foncé par des chemins détournés, chez Sylvestre Essama. Le chef de terre, selon des témoins, aurait tiré le premier et à bout portant dans la foule. Un élève est resté sur le carreau. C’est une dose de combustible supplémentaire, et non des moindres, qui vient d’être versée sur une ville déjà en ébullition.

C’est un embrasement généralisé qui a rendu la situation incontrôlable. Même par les forces qui ont failli au maintien de l’ordre, leur principale et noble mission. Les dégâts matériels et humains sont effrayants et historiques pour une ville qui vit de telles émeutes, suivies d’une répression sanglante pour la première fois.

En quoi les manifestants aux mains nues constituaient un danger pour le préfet du Haut Nyong qui aurait été le premier à ouvrir le feu, à en croire les témoignages concordants recueillis sur place ? Si Sylvestre Essama, celui qui doit apaiser les tensions, puisque c’est son devoir, est le premier à abattre de sang froid un enfant, l’exemple est bien donné aux hommes en tenue de “ mettre de l’ordre ”. Et c’est ce qui s’est passé.

Conséquences

Comparaison n’étant pas raison, on se souvient de ces violentes émeutes qui ont embrasé les villes françaises et européennes, il y a quelques années, du fait des jeunes désespérés en colère. La police, pourtant de loin plus équipée que la nôtre, n’a point osé tirer sur les manifestants de loin plus violents que nos humbles pacifiques villageois, pas du tout entraînés à la bagarre. Finalement, les conséquences de ce mouvement d’humeur des populations sont plus graves que les causes.

En fin d’après-midi du même jour, le ministre de l’Energie et de l’Eau, Jean Bernard Sindeu dont on ne peut pas dire qu’il ignorait la situation qui prévalait sur le terrain depuis des mois que cela dure, a rendu précipitamment public un communiqué dans lequel il annonce “ l’envoi dès ce mardi 18 septembre 2007 (Hier, ndlr) d’une mission technique de Aes Sonel dans la zone sinistrée, avec du matériel approprié, à effet de rétablir l’alimentation normale des localités privées d’électricité ”. Hier, nous apprenions que la lumière a été rétablie dans les localités où elle était interrompue. C’était donc possible.

Pourquoi ne l’avoir pas fait de bon gré auparavant ? Au point de maintenir les populations dans le noir, pendant d‘interminables mois de souffrance. Jusqu’à ce que la répression des forces de l’ordre s’abatte férocement sur elles, parce qu’elles ont osé crier leur mécontentement. L’on a suivi aussi avec quelle promptitude les élites originaires de l’Est, membres du gouvernement, sont descendues sur le terrain pour un show loin d’impressionner leurs frères qui attendent d’enterrer leurs morts. Qu’avaient-elles fait, fort de leurs positions dans l’appareil de l’Etat, pour solutionner les problèmes d’eau et d’électricité dont la preuve vient d’être donnée ?

Le sang qui a coulé à Abong Mbang va peut-être permettre de rétablir au moins pour quelque temps l’énergie électrique dans la région. Peut-être faudra-t-il une autre descente dans la rue, avec les mêmes conséquences douloureuses, pour que l’eau recommence à couler dans les robinets. Puisque c’était l’une des revendications des manifestants.

Il faut dire que le cas d’Abong Mbang n’est pas isolé. Les nouvelles qui viennent des autres localités du Sud et de l’Est en particulier et de différentes localités du Cameroun en général, indiquent que les populations vivent aussi, à des degré divers, le calvaire imposé par l’absence de l’eau potable et de l’électricité.

Depuis quelques semaines, les boulangers menacent d’augmenter le prix du pain, une denrée de consommation courante. Cette éventualité est susceptible de provoquer d’importants troubles sociaux dont l’issue reste imprévisible. Pendant que le volcan couve, les pouvoirs publics qui détiennent les solutions font preuve d’un étonnant laxisme. Si, dans les prochaines semaines, les émeutes du pain ont lieu, on va encore jouer au surpris, mais surtout faire le bilan. En attendant, les manifestants démontrent tous les jours que c’est leur option qui est finalement payante. Malgré la douleur, malheureusement.

Le Gmi a sévèrement refoulé les populations qui réclamaient le retour de l’électricité.

Quotidien Mutations/mardi 18 septembre 2007

« Libérez l’énergie! Libérez l’énergie! » scandaient hier, lundi 17 septembre, aux environs de 12 h, les élèves de la ville d’Abong-Mbang venus se joindre aux autres populations qui, depuis vendredi 14 septembre, manifestent dans la ville et s’insurgent contre les délestages dont ils sont victimes depuis quelques mois. La mine sombre et l’air menaçant, ils se sont rendus à la préfecture d’Abong-Mbang pour y crier leur courroux. C’est à leur arrivée dans ces locaux que tout a dégénéré. Ils ont été stoppés net dans leur élan par des éléments du Groupement mobile d’intervention (Gmi) venus spécialement de Bertoua depuis vendredi dernier, à la demande du préfet.

Ces derniers ont, selon des témoignages, ouvert le feu sur les populations qui faisaient mine de ne pas entendre les ordres qui leur étaient donnés. Joint au téléphone, Gustave Moamoasse, maire d’Abong-Mbang, a confié : « Il y a eu une réunion de concertation dimanche 16 septembre au soir. Au cours de cette rencontre, les responsables de Aes Sonel ont fait la promesse ferme d’envoyer l’énergie électrique hier, lundi à midi. Or, à cette heure là, il n’y avait toujours pas de lumière. C’est à ce moment que les populations se sont soulevées. Les éléments du Gmi, venus de Bertoua il y a 2 ou 3 jours, au lieu de dissuader les populations, ont tiré à balles réelles. Il y a eu 2 morts, et 4 blessés graves que je suis en train de faire évacuer d’urgence à Yaoundé. » Hier en fin de soirée, des sources bien introduites ont annoncé six morts dans ces affrontements.

Incidents

Le reporter de la Crtv, Jean Dunor Kemche, faisant le compte rendu de cette manifestation hier au journal parlé de 17 h, a indiqué que ce sont les populations qui ont tiré sur les hommes en tenue avec des armes artisanales, une thèse que réfutent énergiquement des élites de la localité avec qui nous avons discuté au téléphone. Pour elles, ce sont bel et bien les éléments du Gmi venus de Bertoua qui ont brutalisé les manifestants, et tiré sur eux, avec le bilan connu. Cette sortie des éléments du Gmi de Bertoua vient alors mettre de l’huile sur le feu. Les populations, courroucées, ont aussitôt assiégé la préfecture et y ont mis du feu. Le préfet, Sylvestre Essama, a tout juste eu le temps de s’enfuir. Après la préfecture, la foule s’est déportée vers l’agence Aes-Sonel d’Abong-Mbang qui a été également incendiée. Quelques temps plus tard, c’est la résidence du préfet du Haut-Nyong qui a été brûlée par les populations, qui rendent ce dernier responsable du décès des personnes atteintes par balles par les éléments du Gmi. « J’ai vu le préfet de mes propres yeux tirer sur les élèves. Un est mort sur le coup », affirme un témoin joint au téléphone.

Dans la foulée, plusieurs autres blessés plus ou moins graves ont été enregistrés dans les hôpitaux environnants. « C’était effrayant, tout ce monde qui courrait dans tous les sens et les coups de feu qui crépitaient sans cesse », a confié un maître d’école, joint au téléphone. Le mouvement s’est répercuté quelques heures plus tard à Doumé, localité située à quelques kilomètres d’Abong-Mbang. D’après le maire de cette localité, Awala Balada, les populations ont creusé des tranchées sur la route, empêchant ainsi les véhicules de circuler.

Rebelote

Depuis vendredi, 14 septembre dernier en effet, la ville d’Abong-Mbang est sous haute tension. Jusque tard dans la nuit ce jour-là, l’entrée de la ville a été bloquée. Les populations, à l’aide des branchages, des pierres, des pneus et des carcasses de véhicules, ont érigé des barricades sur la route qui relie les villes de Yaoundé et de Bertoua d’une part, et les autres pays de la Cemac à savoir, le Tchad, la République Centrafricaine et le Congo, d’autre part. Les usagers en partance ou en provenance dans un sens comme dans l’autre se sont trouvés dans l’obligation de camper sur place pour les uns, et de rebrousser tout simplement chemin pour les autres.

A la suite de ces incidents, le ministre de l’Energie et de l’Eau, Jean Bernard Sindeu, a précisé dans un communiqué publié hier qu’une mission technique de Aes-Sonel devrait se rendre à Abong-Mbang dès ce jour avec le matériel approprié afin de rétablir l’électricité dans les zones sinistrées. Pour sa part, la direction de Aes-Sonel a rendu public un communiqué hier soir.

Dans cette note, la direction de cette entreprise rassure les populations en annonçant l’installation en urgence d’une vingtaine de machines neuves d’une puissance totale de 03 MW qui sera lancée « mardi prochain « , ce qui devrait permettre le retour à la normale d’ici la fin de la semaine en cours. Elle annonce également l’installation prochaine de 02 groupes neufs de 02 MW chacun, qui seront acheminés du port de Douala vers Bertoua la semaine prochaine. Ces machines qui seront mises en service avant fin octobre, permettront de stabiliser définitivement l’alimentation de la province de l’Est et de mettre fin aux perturbations actuelles. Cette manifestation de colère, bien qu’elle soit la plus spectaculaire, n’est pas la première que l’on vit dans cette partie du pays. Depuis le mois d’août dernier, les populations de la province de l’Est se plaignaient déjà de ces délestages qui ralentissent les activités dans cette province. A cette époque déjà, le chef d’unité commerciale Aes-Sonel pour l’Est, Rim à Mbelen, annonçait que ce délestage est dû à une panne survenue sur l’un des groupes qui alimentent les principales villes de l’Est à partir de Bertoua. Cette panne, disait-il, a réduit la capacité de distribution de l’électricité de 3100 à 1800 kw.

Sainclair Mezing et Sebastian Chi Elvido

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~ par Alain Bertho sur 31 janvier 2009.

 
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