L’émeute et l’intellectuel : débat algérien

Comment passer de l’émeute à la révolution ?


10 juillet 2008

« Se révolter contre la tyrannie, c’est obéir à Dieu. » Thomas Jefferson

Deux évènements ont retenu mon attention la semaine écoulée : le remplacement de Belkhadem par Ouyahia à la chefferie du gouvernement et une simulation d’émeutes par 800 gendarmes à Aїn-Temouchent.

Ce n’est pas que parce qu’Ouyahia est un nom qui fait mal aux yeux. Ni parce que celui qui cristallise la haine des Algériens et celui qui l’a ostensiblement nommé – qui n’ont de prérogatives constitutionnelles que celles que les chefs militaires daignent leur emprunter selon les conjonctures que traverse le pays – sont dans une manœuvre de perpétuation de la république bananière que d’aucuns ont tenté de décrypter (troisième mandat ou disparition du trois-quarts sultan) cette semaine.

Mais c’est plutôt parce que la première nouvelle va dans le même sens que la seconde, et que toutes les deux présagent un avenir prometteur aux émeutes dans notre pays.

Si le passé des émeutes urbaines et suburbaines et des jacqueries paysannes remonte aux années quatre-vingt (en janvier 1980 à l’Est, en avril 1980 en Kabylie, en février 1982 à Saida (Craba Amrous), Sidi Bel-Abbès, Mascara, Mostaghanem, Relizane et Tlemcen, en octobre 1986 dans le constantinois et à Sétif, puis l’intifada d’octobre 1988), elles sont devenues un syndrome chronique du présent algérien depuis le printemps noir de 2001. Ces explosions, qui soudent l’Algérien à sa communauté locale dans la haine du pouvoir central et dans l’action contre ses larbins locaux, se sont propagées à tout le territoire national, du nord au sud, de l’est à l’ouest. Circonscrites à la Kabylie et à l’extrême Est du pays en 2001 et 2002, ces révoltes vont d’abord embraser les prisons algériennes en 2002 – alors gérées par un ministre de l’injustice appelé justement Ouyahia – avant de prendre une dimension nationale dès l’été 2004. Il est possible d’affirmer, à partir de recensements dans la presse algérienne, que la fréquence de ces soulèvements a fortement augmenté à partir de 2005 mais il est difficile de la quantifier précisément, vu que ces émeutes ne sont pas toutes rendues publiques. Certains sites Internet parlent de deux à trois émeutes par jour en 2008, fréquence qui n’est pas compatible avec celle estimée à partir des rapports de presse, mais pour le moment il est impossible de vérifier ou réfuter décisivement de telles affirmations.

Contrairement au discours médiatique qui projette ces émeutes sous un prisme sécuritaire, souvent en termes de déviance juvénile, les témoignages indiquent que tous les ages, les deux sexes, ainsi que les membres de diverses professions, et non pas que des chômeurs, participent à ces micro-insurrections. Aucune enquête de terrain indépendante et fiable n’a encore été rendue publique au sujet des évènements déclencheurs de ces émeutes, mais une brève synthèse de rapports de presse donne la liste suivante : i) bavures policières, gendarmesques ou militaires (humiliation, agression et assassinat de citoyens, renversement de piétons à grande allure, harcèlements de petits vendeurs informels etc.), ii) chômage, iii) absence, renchérissement ou perturbation de l’alimentation en électricité, gaz ou eau potable, iv) défaut de logements et d’infrastructures scolaires, sanitaires ou routières, v) corruption des élus locaux et régionaux (malversations dans l’allocation des logements, des terres et des locaux commerciaux), prévarications des élus (détournements des fonds et des matériels destinés aux aménagements communaux et aux infrastructures tels les centres culturels, écoles, etc.), incompétences des élus, et fraudes électorales, vi) ouverture de bars et de lieux de débauche, et vii) matches de foots. Les détonateurs de certaines émeutes incluent l’enterrement de harraga, l’ennui et l’absence de perspectives d’avenir. Evidemment, pour un nombre de wilaya où les émeutes se reproduisent aux mêmes endroits depuis 2005, on est en présence d’un cycle durable « émeutes – répression – promesses non tenues – émeutes ».

Le mot émeute dérive du terme émotion, une impulsion collective qui va connecter l’individu à sa communauté locale dans des actions violentes spontanées et coordonnées sur le champ et dans le tas. Ces rébellions qui secouent les quartiers et villages d’Algérie durent de quelques heures à quelques jours et impliquent presque toutes des barrages de route (avec troncs d’arbre, pneus enflammés, véhicules, engins), des attaques contre des commissariats et des brigades de gendarmerie ainsi que des affrontements avec ces forces, des assauts d’édifices publiques (mairies, sièges de députés et de partis au pouvoir, tribunaux, postes, banques, sièges de compagnies, des lycées quelques fois), et des dégradations d’infrastructures publiques (lampadaires, pylons électriques, véhicules communaux, etc.). Ces actions sont accompagnées de slogans contre le pouvoir central et les forces de répression, contre le mépris, la corruption et l’incompétence de l’administration et des élus, et qui réclament le départ de cette racaille prédatrice qui représente le régime militaire au niveau local.

La réaction du pouvoir à ces émeutes continue d’être exclusivement sécuritaire. La brutalité et la sophistication de la répression s’accroissent d’année en année. Matraques, bombes lacrymogènes, canons à eau, balles en caoutchouc, tasers, chiens, etc. ; aucune dépense n’est épargnée pour acquérir les dernières armes et gadgets de la technologie du contrôle politique. La formation de forces spécialisées dans les manœuvres anti-émeutes est sa priorité nationale. La densité policière s’est également accrue dramatiquement avec un policier/gendarme pour 108 habitants en 2008 – soit 3 fois la moyenne mondiale – pour surveiller et dissuader le citoyen de velléités insurrectionnelles. Les insurgés détenus sont poursuivis pour troubles à l’ordre public, désobéissance civile, atteinte à corps constitué et destruction de biens publics quand ils ne sont pas instrumentalisés comme outil de chantage pour imposer une cessation des hostilités et pacifier les populations rebelles. Par ailleurs, à travers les déclarations et les médias, les émeutes sont assimilées à des séditions régionales ou attribuées à des manipulations quand elles ne sont pas totalement dépolitisées par un discours de déviance juvénile. A titre d’exemple, on se rappellera que lors de la flambée d’émeutes sur le territoire en janvier 2005, Ouyahia, alors premier ministre et directeur de la hausse du prix du butane malgré que les couches paupérisées de la société grelottaient sous un hiver inhabituellement froid et bien que la société pétro-gazière Naftal avait enregistré une large marge bénéficiaire en 2003 et 2004, dira : « Nous barrerons la voie aux manipulations actuelles de rentiers et de politiciens », tout en brandissant sa matraque habituelle : « L’ordre sera rétabli et la loi rigoureusement appliquée. » Ouyahia, alors ministre de la justice, avait adopté la même attitude lors des mutineries de prison en série dans le pays en 2002, refusant d’y voir une dimension autre que la délinquance, et menaçant d’appliquer « la loi dans toute sa rigueur ».

Il est inutile de détailler ici les coûts humain, politique, économique, social, et culturel du système de domination militaire en place, en particulier après le putsch de 1992, ou de lister toutes les statistiques et classements internationaux où l’Etat manqué (failed state) des généraux est régulièrement mis au banc (droits de l’homme, libertés civiles et politiques, développements économique, social et culturel, santé, éducation, justice, corruption, urbanisme, propreté etc.) malgré les dizaines de milliards de dollars engrangés chaque année. Mais quand on juxtapose ces crimes et cette mal-gouvernance effroyables au discours autiste du pouvoir militaire et de sa façade civile, on mesure l’abîme qui les sépare du citoyen et comprend pourquoi il n’est plus possible au citoyen de les rencontrer excepté sur des routes barrées.

Quant à la réaction principale des partis politiques aux émeutes, c’est le silence gêné. Certaines analyses ont évoqué la solitude politique du mouvement émeutier, privé qu’il est de relais avec les partis politiques. En fait c’est tout le contraire qu’il faut affirmer : les émeutes ont isolé et dénudé encore plus ces partis – islamistes, démocrates, nationalistes ou berbéristes – créés ou cooptés par le DRS, sans démocratie, transparence ou redevabilité internes, dépendants financièrement du pouvoir, véritables écoles de parasites de la rente, de clientélisme, et de corruption, mis sur orbite politique par la fraude électorale, et dont le rôle essentiel n’est pas de représenter les problèmes, les griefs, et les aspirations de la société algérienne dans l’espace politique, mais de faciliter et légitimer les coups d’Etat, occulter les violations des droits de l’homme, maintenir le camouflage démocratique du régime, légaliser les décisions sécuritaires, politiques et économiques du pouvoir militaire, en plus d’attaquer la véritable opposition politique. Les ‘‘élus’’ nationaux, régionaux et locaux de ces partis, dont le bla-bla incite à la haine de la politique au sein de la société, n’ont même pas le courage de rencontrer les émeutiers sur les routes barrées. Ils fuient à la moindre détonation sociale, et se terrent dans les commissariats et les casernes jusqu’à l’accalmie.

Certains politiques de l’opposition, des journalistes et des intellectuels ont tenté justement de briser la solitude politique du mouvement émeutier en jouant le rôle de traducteur des messages et de télégraphistes des revendications des émeutiers au pouvoir. Cet effort d’habilitation politique des émeutes est méritoire et une consolation dans cette phase de vacillement national. Mais, à observer le misérabilisme qui teinte certaines interventions, où les émeutiers sont réduits à des victimes économiques et sociales, et à constater la légitimation implicite du système politique en place qui les caractérise toutes, on peut légitimement contester les interprétations et les solutions qu’elles préconisent.

D’autres lectures et d’autres issues politiques sont possibles. Chaque émeute est, en effet, un coup porté au régime militaire. Chaque émeute est un morceau de l’Algérie qui vit encore. Chaque émeute affirme la volonté de changer radicalement, d’en découdre pour de bon avec le contrôle totalitaire du DRS sur le pays. Chaque émeute est un bout de l’Algérie qui vomit l’ordre politique imposé par l’armée sur le pays. Chaque émeute c’est l’Algérie qui fait sa toilette locale. C’est une lecture par la grandeur de la spontanéité dont parlait Fanon.

Ceci dit, la spontanéité a aussi sa faiblesse. Une émeute soude l’individu à sa communauté locale par ce qu’il déteste et non ce qu’il aime, par ce qu’il a perdu et non ce qu’il peut donner, par ce qu’il veut détruire et non ce qu’il veut construire, par d’où il vient et non où il veut aller. La haine n’est pas un programme politique. Et c’est précisément ici que doit commencer le travail visant un changement radical et non-violent du système politique en Algérie. Quel projet politique pour rassembler les Algériens ? Comment faire la jonction avec le mouvement émeutier ? Comment conscientiser, politiser et former ces immenses ressources humaines ? Comment les organiser et les intégrer à une force de changement politique nationale organisée et déterminée ? Quelle stratégie adopter pour fédérer la colère nationale, se débarrasser de cet ordre tyrannique, et construire une nouvelle Algérie ? Quelles tactiques et méthodes de protestation et de confrontation non-violentes utiliser pour élargir la désobéissance à toute la nation ?

L’Algérie n’est pas assise que sur des gisements de pétrole et de gaz. Elle est aussi campée sur un volcan social dont les éruptions ne sont pas prêtes de s’estomper dans les années à venir. Certains Algériens se cachent au fond de leur détresse et croient que les émeutes finiront inévitablement par user le régime et le forcer au changement. Mais il est probable, comme le montre l’Amérique latine, que des générations et des générations d’Algérien s’useront sans que les généraux s’usent, les émeutes ne les inquiètent pas trop, car l’« émeute n’est qu’un divertissement pour les militaires » comme dit Ambrose Bierce. Pour preuve, la semaine dernière un protégé des généraux honni par les Algériens a été reconduit à la chefferie du gouvernement pour continuer les sales besognes qu’il s’est dit fier d’exécuter. La semaine dernière aussi, 800 gendarmes se sont rencontrés à Aїn-Temouchent pour s’exercer à mater ceux de leurs concitoyens qui ne plient pas l’échine.

A quand des débats et des rencontres politiques d’Algériens pour réfléchir à comment passer de l’émeute à la révolution ?

L’Emeutier et nous

08/07/2008 08:

Ayant lu l’analyse parue dans votre quotidien (le quotidien d’Oran) le mercredi 28 mai 2008, sous le titre «l’intellectuel et l’émeutier», et suivant comme tous les Algériens ce qui se passe, en l’occurrence ici la récurrence des émeutes, je voudrais donner mon point de vue en espérant pouvoir être publié.

Non pas que je me considère comme intellectuel, mais pensant avoir acquis un minimum d’instruction allié à une expérience de plus d’une décennie dans le milieu des associations de quartiers et des organisations syndicales, pour me permettre de répondre à ce qui semble être une interpellation.

Je partagerais cette contribution en deux parties, une première qui sera consacrée à ce phénomène qu’est l’émeute (j’avais commencé cet écrit lors des événements qui se sont déroulés à Gdyel, mais la récurrence du phénomène avait imposé un temps d’arrêt) et une deuxième partie consacrée au silence, tout relatif, de nos compatriotes.

Plaidoyer pour l’émeute

Sans faire dans le collectionneur d’explications sociologiques comme dirait votre chroniqueur du jeudi, il me semble que si le terme d’émeutier a toujours eu une connotation barbare, surtout chez ceux qu’arrange ce même système ou même chez ceux qui «comprennent» les jeunes mais ne sont pas d’accord avec leur comportement et leur méthode (le fait de pratiquer la politique de la terre brûlée), il serait bon de rappeler que tout comportement social est le produit d’un vécu qui, s’il est amer (et il l’est sûrement pour la jeunesse algérienne contrairement aux chiffres surréalistes des différents ministres et autres chargés de la bonne parole) ne peut qu’engendrer ce type de réaction qui est le signe que la jeunesse algérienne veut vivre autrement et utilise les seules armes et moyens qu’elle possède, armée qu’elle est de sa seule colère. L’émeute est un fait social qui est là, qui, malgré les manipulations, n’a besoin ni d’encouragement ni de condamnation elle doit être prise pour ce qu’elle est, à savoir la manifestation clinique d’un mal qui ronge la société.

L’émeute n’est pas un phénomène isolé, car cela fait bien longtemps que la jeunesse Algérie voit l’horizon bouché et a trouvé d’abord dans toutes les substances euphorisantes une échappée (avec toutes les conséquences que cela implique). Les comportements que l’on peut désigner de déviants par rapport à une normalité toute relative sont une réponse à un vécu sombre et prennent des formes différentes, mais partagent le fait de contenir la violence subie tout au long d’une jeunesse qui se devait d’être insouciante mais que le mode de gestion a rendue pénible, amère et fondamentalement malheureuse, cette violence peut s’exercer contre soi-même comme elle peut s’exercer contre d’autres et dans ce cas, lorsqu’elle devient collective elle se nomme émeute.

On peut, bien sûr, condamner en gros (discours officiel), comme on peut faire dans l’analyse fine en séparant ceux qui ont réagi parce qu’ils ont subi une injustice et les autres, ceux qui profitent. Ce deuxième type de réaction, outre le fait qu’il s’adosse à celui officiel, implique qu’il faut départager les jeunes entre ceux qui ont été poussés par une condition qui leur a été faite (se faire gifler publiquement par des agents de la sûreté, se faire chasser avec aucune motivation d’ordre socio-économique et dont le cas relèverait du pathologique, mais alors, il faudrait soit interner la majorité de la jeunesse algérienne dans des asiles, soit augmenter par cent la capacité des prisons algériennes ou, plus scientifique, attendre que l’on découvre le gène de casseur pour traiter la population.

Faut-il vraiment attendre que des études soient faites pour saisir le sort qui est fait à la population en général et à la jeunesse déshéritée en particulier. Qui parmi nous n’a pas été traversé, au moins pendant quelques centièmes de secondes, par l’idée d’utiliser la violence devant un arbitraire total et sans possibilité de recours.

Ce que doit être notre comportement est de condamner le mode de gestion et les conditions qui fabriquent l’émeute et l’émeutier ainsi que la tentative de criminaliser un nombre de plus en plus important de jeunes.

Lors d’une simple recherche sur la définition du mot émeute (ENCARTA 2006), la première référence est celle de la révolution française (comment l’émeute précède la révolution), alors que la deuxième référence nous ramène à un espace et à une histoire connus puisque le titre est «émeutes de Sétif et radicalisation indépendantiste», alors que la troisième référence indique «soulèvement populaire généralement spontané». Ce qui implique que l’émeute lorsqu’elle se déploie (quel que soit l’espace socio-économique et culturel doit être perçue comme un refus total des conditions de vie de la population. Faut-il alors traiter de canailles, comme le fait votre chroniqueur du jeudi, ceux que l’armée française a punis pour avoir été partisans de la violence lors des émeutes de 1945 ou, pour répondre à ceux qui espèrent nous faire taire avec la particularité du contexte (colonisation française et nationalisme comme si la dictature est douce lorsqu’elle partage le même passeport), les gamins d’octobre 1988.

D’ailleurs, je pense que cela n’est rien par rapport à l’émeute lorsqu’elle se répandra aux moins jeunes, le même chroniqueur du jeudi indique bien que c’est la génération qui n’a rien à voir avec la fracture des années 90 qui est en scène, celle de ces mêmes années est sortie brisée, laminée par la violence mais les problèmes sont là et il leur faut une solution. Quand cette même génération fera appel à la violence (elle le fait déjà mais en petit groupe organisé en versant dans le criminel) faudra-t-il toujours la traiter de canaille ?

Cela dit, sans ignorer le fait que toute personne confrontée à la violence lors d’une émeute ne peut que se sentir elle-même victime et même vouloir se venger (ce qui explique, sans excuser le comportement des agents des divers services de la sûreté lors de l’arrestation et l’emmprisonnement des jeunes), mais il faut dépasser le cadre anecdotique ou individuel pour comprendre que la condamnation ou la réprobation ne servent à rien car ce qui est en cause, à travers l’émeute, peut se résumer à la question du pouvoir de la démocratisation et de la répartition des richesses en Algérie. C’est la forme que revêtent ces dernières qui fabrique l’émeutier, le jeune ne devient émeutier qu’à son corps défendant.

Si l’émeute, qui est actuellement la seule réalité de contestation (brute, inorganisée etc…) en dehors des quelques associaitons, ligues, organisations syndicales et partis encore fidèles à leurs principes, que faut-il faire dans ce pays car, lorsque nos compatriotes s’organisent pacifiquement, c’est la violence nue qui s’abat (regardez comment traite-t-on les rassemblements initiés par les différentes organisations syndicales), faut-il se mépriser soi-même, de mépriser son peuple pour donner la moindre valeur aux déclarations et justifications officielles qui cherchent, à travers les interventions des uns et des autres, une condamnation des émeutes pour préparer le terrain à leur criminalisation.

D’ailleurs, sur ce point, il est tout a fait déplacé d’entendre le ministre de l’Intérieur parler de complot pour diviser les Algériens lors des événements de Berriane. N’a-t-il pas entendu le RCD parler de l’attitude de l’ex-wali de Chlef (toujours wali) qui s’étonnait de voir le représentant des associations concernées par le problème du préfabriqué rejoindre un parti des Kabyles et cela, bien avant le déclenchement des émeutes de Chlef pour le même problème.

La mémoire nous fait-elle tellement défaut pour oublier Massinissa le jeune lycéen tué lors des événements de Kabylie qui, faut-il le rappeler, a été traité de voyou dans un premier temps, pour assimiler tous les jeunes à des voyous et permettre sinon expliquer leur répression dans un deuxième temps.

A défaut d’accompagner la jeunesse dans son mouvement (quand on connaît le refus du pouvoir devant toute structuration qui aspire à être un contre-pouvoir), il me semble que le minimum serait que tous ceux qui aspirent à un changement réel (individus, partis, syndicats, ligue des Droits de l’Homme) font de la libération des émeutiers un leitmotiv, car nous demandons d’abord et avant tout, que les conditions de l’émeute ne soient plus réunies, ce qui passe par une gestion juste et démocratique qui est loin de celle que nous vivons.

Les familles de ceux condamnés pour émeutes doivent se regrouper en comité pour la libération et ceux qui veulent le changement doivent les rejoindre, une partie de l’élite (la plus consciente) doit mettre une partie de son temps et de ses compétences au service de ce genre de comité, pour éviter la marginalisation sinon la criminalisation d’un nombre de plus en plus important de jeunes Algériens.

D’ailleurs, il est surprenant que le début du mandat de l’actuel président commencé avec l’assertion qu’»octobre 88 n’est qu’un chahut de gamin» pour, semble-t-il, voir la «contestation d’autres gamins» être présente au moment du débat feutré sur la continuation ou non de son mandat.

Le silence des intellectuels, sa signification et ses causes

Je voudrais parler de ce qui, chez l’auteur de l’analyse citée, paraît être un silence de ceux qui peuvent, par la réflexion, l’analyse et l’écrit, apporter un éclairage.

Ce silence me paraît être tout relatif et ce, pour plusieurs raisons. En premier lieu, la lecture fréquente des quotidiens montrent la préoccupation d’un nombre de plus en plus important de personnes devant l’impasse que traverse le pays (ne fait-il que la traverser ?) même si quelquefois, ce sont d’autres événements (phénomène des harraga et des haggara, suicide chez les jeunes, montée de la violence) qui sont à l’origine des écrits. Autant de phénomènes que l’on aurait tort de traiter à part, car relevant tous de l’absence de perspective, de désespoir généré par un régime que l’on dit sourd. Autant d’avis et d’analyses qui ne traitent pas seulement de tel ou tel comportement mais des causes qui tous relèvent du mode de gestion politique.

En deuxième lieu, il faut souligner que le confinement de la société a pour corollaire celui de l’espace médiatique, en particulier celui de la presse écrite, car les médias lourds ne sont plus au service de la société depuis bien longtemps.

Il faudrait parler de l’évolution de la presse écrite, du plan de domestication qui la vise en faisant pression sur les anciens organes pour qu’ils s’adaptent, graduellement mais sûrement, au nouveau code de conduite.

C’est-à-dire ne pas froisser ni fâcher ceux qui peuvent vous traduire en justice pour diffamation, pour non paiement des factures et qui peuvent vous réduire le budget relevant de la publicité, quand ce n’est pas à des actions plus radicales (femeture simple de journaux). Cet étau est parachevé parallèlement par la création (avec quel argent ?) d’un grand nombre de titres ayant pour objectif de noyer les anciens organes. Cette politique de gestion musclée n’est pas sans limiter la liberté de ton des journalistes eux-mêmes et de ceux qui peuvent intervenir. Il est d’ailleurs significatif, que l’initiative prise par certains de nos compatriotes (la pétition contre le troisième mandat et l’application de la Constitution), qui concerne de près la vie politique sans que ce soit strictement partisan, ait été tue par un grand nombre d’organes.Aussi, participer à des débats qui restent limités à tel ou tel phénomène (qui devient harrag ou délinquant ou casseur, faut-il les défendre ou les condamner, quelle mesure technique ou sécuritaire adopter pour s’en prémunir) laisse la question entière et laisse croire qu’il y a effectivement débat libre alors en fait que cela se ramène à la participation à un mensonge social comme dirait, notre ami Mebtoul Mohamed.

En troisième lieu, la peur pour sa vie, ses intérêts (même insignifiants) qui s’est installée au sein d’une partie des intellectuels quand ce n’est pas, comme le dit si bien notre ami Mebtoul dans une de ses contributions, la posture de commis d’Etat qui s’enracine dans cette époque d’individualisme effréné.

Peut-être aussi que beaucoup savent que «celui qui ne veut pas entendre est sourd» et qu’il ne sert à rien d’expliquer, alors que ceux qui gèrent ce pays n’ont que faire de cette explication.

Il me paraît de plus en plus surprenant d’y trouver des «leçons et messages» en direction des «décideurs» dans le genre «il faut faire quelque chose car cela ira de plus en plus mal», comme si l’émeute en elle-même répétée dans le temps et l’espace n’était pas un signe clair que rien n’allait bien, comme si l’on pouvait encore espérer de ces mêmes décideurs une autre politique et un autre mode de gestion, d’où peut-être le silence d’une partie de nos compatriotes.

Si, effectivement, la faculté d’adaptation de l’être humain peut être un bienfait, car elle permet tout simplement de durer et de se projeter lorsque la situation devient difficile, elle est aussi un malheur, car elle nous fait accepter le fait que nous vivons avec un gouvernement coopté dont l’un des ministres a dit ne pas être assez intelligent pour protéger l’argent du contribuable et a été placé à un poste de souveraineté, un autre, chargé de la répartition de ce même argent pour renforcer la solidarité, a déclaré avoir effectivement reçu des bons pour des massages en thalassothérapie, un troisième qui dit pouvoir faire commerce avec les Djinns, un quatrième qui sévit depuis plus d’une décennie dans le secteur de l’Education alors que nous voyons le niveau fondre comme neige et un cinquième que l’on dit être le poulain de ceux qui cooptent pour être placé au poste suprême, alors que sa légitimité auprès de la population est vraiment une denrée fort rare, et j’en passe et j’en passe.

La mémoire sur ce point nous fait encore défaut, car il suffit de préciser que l’après-octobre 88 a vu la télévision algérienne occuper une place reluisante, en libérant simplement la parole et en donnant voix au chapitre aux Algériennes et Algériens. Bien que je ne sois mandaté par personne, je pense que les Algériennes et les Algériens refusent de participer à de fausses élections comme ils refusent de participer à des faux débats tant qu’il ne sera pas possible de:

– Traiter tous les aspects de la vie politique et notamment de la place et du rôle des services de sécurité.

– Voir le législatif reprendre sa place et faire le contraire de ce qu’il fait maintenant (ne pas parler d’état d’urgence, ne pas parler de la corruption, ne pas mettre sur place de vraie commission d’enquête, ne pas parler de la torture, faire comme si les chiffres donnés par l’exécutif sont réels et tout le comportement qui s’en suit).

– Voir la force du droit prendre la place du droit de la force.

Kaddour Chouicha, Universitaire/ Quotidien d’Oran

«L’intellectuel et l’émeutier»

2 juin 2008

par Abid Ahmed *

Au lendemain des émeutes d’Oran, le Quotidien du mercredi 28 mai titrait à la une en rouge «Oran sur des braises». Le journaliste, M. Saâdoune, dans son «analyse» sur l’évènement interpellait l’intellectuel sur son silence abyssal. Me sentant visé par ce reproche, j’ai voulu réagir instantanément à son propos. Il est curieux de constater qu’à chaque fois où on est devant une situation de crise, on se rappelle enfin « où sont nos intellectuels ?», «ils brillent par leur silence » ou, « qu’a fait l’université pour sa société ?». C’est curieux qu’on le désire et on le craint à la fois, cet intellectuel. Avec notre société, on ne sait pas sur quel pied danser. Les intellectuels ne constituent pas un monde à part. Ils ne sont pas des extra-terrestres ou des supermans. Ils sont le produit et le reflet de leur société et de leur temps. S’il se meut dans une société vive, animée par une dynamique positive, par un idéal objectivé ; l’intellectuel ne peut être qu’à la hauteur des attentes de sa société .Une telle société qui a montré ses prédispositions propres à reconnaître à son intellectuel son statut social en tant que guide, éclaireur pour sa société et son Etat. Apte à les traîner vers le haut de part sa nature en tant que contestataire éternel, remettant toujours en cause les vérités établies. Ainsi c’est dans une telle société poussée par son désir conscient de s’affranchir des boulets féodaux et des pouvoirs absolus, l’histoire a donné lieu au « siècle des lumières ». Dans notre histoire, aux premiers siècles de l’islam, une telle société animée par un esprit bâtisseur où il était prescrit de se conformer au premier commandement du Coran : « Lis ». Où il était question de modérer notre philosophie à la vie et à l’au-delà selon le dosage du précepte prophétique : « Agis pour ta vie comme si tu étais éternel et agis pour ton au-delà comme si tu mourrais demain ». Par un tel esprit durant les premiers âges de l’islam, à l’époque du mouvement de la traduction de la pensée universelle, notamment la philosophie grecque, et du savoir de la parole (‘Ilm-el-kalam), les représentants du pouvoir se disputaient avec les familles privées le sponsoring des meilleurs savants. C’est cette ambiance qui a donné lieu à ce que le pensée rationaliste des « mouatazilla » soit consacrée par le Khalife « El-maamoune », à l’âge d’or de la civilisation arabo-musulmane, comme l’interprétation religieuse officielle de l’Etat, au détriment des autres doctrines sunnites. C’est cette ambiance qui a donné lieu à l’autre versant du khalifat, l’Andalousie, berceau d’Ibn rochd, Ibn-el-arabi et consorts. Chef-d’œuvre d’un monde humaniste, tolérant et épanoui qui constitue pour l’Espagne chrétienne d’aujourd’hui un patrimoine référentiel et une nostalgie identitaire.

Par contre, si on baigne dans une société mortifiée, passive, inconsciente de son soi, où ses individus font semblant d’exister, de fonctionner par fatalisme, que peut faire son intellectuel ? Une telle société n’aura que l’intellectuel qu’elle mérite. Reprenons un de nos précepte religieux en la matière qui stipule : « Dieu ne peut changer une nation, tant qu’elle n’est pas disposée à se changer elle-même ». Il n’y a pas de baguette magique, c’est la seule et unique thérapie qui a distingué dans l’histoire humaine les nations promues à un devenir radieux de celles condamnées à la déchéance et au dépérissement. Si Dieu en dépit de sa grandeur et de son pouvoir s’avoue incapable de changer son être si celui-ci ne donne pas de répondant, que peut faire dans ce cas l’humble intellectuel.

Alors discutons de la place qu’a occupée le lettré, l’instruit, exagérons le mot l’intellectuel dans notre pays. Aussi loin que je me souvienne, au lendemain de notre indépendance, l’instruit était vénéré au regard de sa société. Il était pour elle l’exemple à suivre. Lorsque nos parents nous souhaitaient leurs meilleurs vœux, ils nous criaient : « Que Dieu fasse que tu t’instruises et que tu instruis ». Et pour satisfaire leurs vœux, on a suivi leur commandement et le modèle de nos maîtres.. L’université était pour nous la meilleure voie de la réussite, inégalable. Et justement, forts de notre petit savoir acquis, on commençait à émettre des idées et des avis sur des choses que nous constations pas toujours catholiques, pour le bien de notre pays et notre société.

On nous a répondu qu’au lieu de gueuler en dehors du cadre officiel, rejoignez les rangs du FLN où vous aurez libre court à votre critique constructive parce que l’Etat du peuple et pour le peuple a besoin de vous. Les naïfs d’entre nous ont cru à l’appel et ont rejoint le cadre. Très vite, ils se sont vus noyés dans un monde auquel ils ne pouvaient s’identifier. Très vite, le cadre s’est vu noyauter par une frange de francs-tireurs qui l’embarrassaient. Incompatibilité d’humeur et de vision, le cadre s’est très vite ressaisi en se débarrassant de ces énergumènes qui affichent ostentatoirement leur pseudo savoir, par l’arme organique de l’article 120.

Puis s’est succédée une nouvelle ère, l’épisode de l’infitah et de sa crise, où l’institution du savoir et de l’innovation s’est relégué dans les préoccupations de l’Etat et de sa société au second plan, en marge des critères antérieurs de la réussite.

Ce n’était plus la maxime populaire de nos parents qui constituaient le modèle de la réussite, mais plutôt la débrouille (El-Kafza) par n’importe quel moyen, à savoir la compromission, la complaisance, le clientélisme, le clanisme, moyens par excellence pour avoir une place au soleil.

Ainsi l’inaccessible étoile est devenue la quête de toute une société. De telle sorte qu’au bout du compte, on a modelé la société et elle s’est fait modeler dans un moule pyramidale du sommet à la base tissé par des liens de vassalité où chaque pion est lié par un contrat vassal à l’égard de son seigneur ou de son prince. Parce qu’il lui est redevable d’un certain privilège d’autorité et de pouvoir, source d’un droit à une part de la rente. Hier c’était le fief, aujourd’hui c’est le baril de pétrole. A l’heure de la flambée de son prix, la SPA des rentiers jouit et se réjouit des dividendes du beau pactole à redistribuer au prorata de chacun selon le site occupé dans la hiérarchie souveraine. Pompes, pompes notre Sahara béni, notre tribut de guerre. Quant à nos indigènes, ils ont leur Dieu à prier et le paradis à espérer. Qu’on leur importe plus d’ouvrages religieux d’où ils puisent leurs espérances, aux femmes les livres de cuisine et de pâtisserie pour qu’elle se taisent devant leurs fours et se complaisent à satisfaire la bedaine de leurs hommes. Et pour cette jeunesse errante, oisive et méchante, les accessoires informatiques pour qu’elle s’évade à coups de joints et de tchatche, loin, très loin dans ses rêves et ses chimères. On a horreur de l’intelligence, étouffez-la, étouffez-la. Elle est notre mauvaise conscience. El-kafza est le seul choix, l’unique option pour la réussite.

Pour être admiré par ses enfants, sa femme et ses proches, envié par la plèbe. Regardes x ou y comment qu’ils ont réussi, de rien, ils roulent aujourd’hui sur des milliards. Si c’est le prix à payer, fais-le, tu n’es pas meilleurs que les autres. Ainsi toute la société s’est aplatie et hiérarchisée selon ce schéma qui lui imposait une règle pour un statut social privilégié : où tu rejoins les rangs avec avantages ou tu en es exclu. Et les intellectuels n’ont pas été à l’abri de ce choix qui a secoué leur rang.

Parmi eux, vu l’abrogation d’un projet de société où leur institution naturelle- l’université en tant que lieu du savoir et de la recherche-constituait un maillon de la chaîne, se sont vus pencher à investir le politique ou le privé. A chacun sa débrouille avant qu’il soit trop tard. Reniant leur statut en tant qu’intellectuels supposés être autonomes et indépendants de tout lien de subordination, sauf à celui d’être au service de leur société et de la vérité scientifique, ils se sont aliénés le mercantilisme ou le pouvoir politique. Dans les deux cas de figures, ils s’aliéneront au bout du compte le même prince.

Parmi les intellectuels politiques, il y a ceux qui sortiront de l’expérience avec quelques offrandes et des retraites royales, mais aigris de s’être fait mouiller dans un système corrupteur qui s’approprie l’âme de ses êtres, avec ce sentiment de culpabilité lourd dans le regard, qui en dit long de n’avoir rien pu faire pour changer les choses et de n’avoir été qu’un pion dans l’échiquier. D’autres s’accommoderont de la règle du jeu et donneront naissance à d’autres émules qui dépasseront leurs maîtres dans l’art de la compromission.

Ceux-là sont le véritable produit de leur système, capable de vendre leur âme au diable. Leur seul credo : après moi le déluge. Que la braise emporte Oran ou ailleurs, c’est leur dernier souci. D’autres, animés par un esprit patriotique se sont portés par devoir et honnêteté à être chargés commis de l’Etat au service de leur société, se sont vu assassinés ou réduits en simples intellectuels de service dont les excellents rapports sont condamnés en bûcher, au mieux à la jaunisse. Les seuls rapports qui intéressent les décideurs, se sont les rapports de renseignements.

Pour cela, la machine est bien huilée depuis longtemps et l’arsenal bien rôdé à veiller à la chaise, à l’affût de tout ce qui bouge. D’autres, attachés à leur statut se sont exilés pour d’autres cieux où le savoir compte, pour servir des sociétés qui les méritent. Le reste, qui demeure enclins à se contenter de son sort méprisable socialement, se subdivise en deux catégories. Celle majoritaire qui essaye de survivre par un semblant de fonctionnariat en s’ingéniant à s’entre-déchirer autour de miettes lancées de temps à autre par les rentiers pour ameuter la horde. Quand à la minorité, elle persiste à être atteinte par cette rage intérieure qui ronge tout intellectuel digne de ce nom.

Souvent, elle lui prend l’envie et le devoir de dégueuler sa rage par des voix qui la représentent, par voie de presse privée et non indépendante, seule espace encore disponible dans cette réalité amère, de quelques sonnettes d’alarme. Mais à qui ? Tout le monde s’en fout. Aucun répondant ni de la part de la société ni de la part d’un Etat moribond. Alors, Mr. Saâdoune, on en a ras-le-bol de se lamenter contre votre mur.

On en a marre de se faire notre propre écho. A chacun son boulot. Notre rôle en tant que tel est d’émettre des idées, d’attirer l’attention. Mais on ne peut pas se substituer à la société elle-même. De surcroît lorsqu’elle nous méprise et nous assassine. L’intellectuel fait partie d’une élite apte à se promouvoir là où elle émerge, à condition qu’elle soit consciente de sa mission historique et qu’elle agisse en conséquence. Le journalisme, l’économique, le culturel, le politique, le mouvement associatif, sont les lieux d’émergence de cette élite. Et devant une crise sociale aussi aigue que la notre, chaque prétendant à cette élite se trouve interpellé.

Quant à l’émeute et l’émeutier, ses tenants et aboutissants sont tellement évidents qu’ils ne valent pas la peine d’être encore une fois « analysés ». Je me suis juré depuis longtemps de ne plus m’exprimer publiquement parce que ça ne vaut plus la peine devant un tel désespoir, une telle désolation. Encore une fois, vous m’avez eu. Ed-douda comme on dit chez nous, sans rancune.

De la culture de l’émeute et du déficit démocratique

1 juin 2008

par Mohamed Ghriss

C’est finalement ce premier juin que sera rendu par le tribunal de Chlef, le verdict attendu par toute une population locale , concernant le procès intenté par l’ex-wali de Chlef à l’encontre de M.Mohamed Yacoubi, président de la coordination des cités en préfabriqué réalisées aux lendemains du séisme d’El Asnam de 1980, pour «diffamation et outrage à fonctionnaire dans l’exercice de ses fonctions».

Pour rappel cette sentence a été reportée la dernière fois que M.Yacoubi a comparu devant le tribunal de Chlef, après les violentes émeutes qui ont secoué la ville et ses environs, et dont la presse nationale en a répercuté de larges échos. Retour sur certaines considérations d’ordre général:

Traîné en justice par l’ex premier responsable de la wilaya du Chélif, le mis en cause, M. Mohamed Yacoubi, aura maintes fois affirmé, auparavant, à divers représentants de la presse nationale, qu’il « n’avait jamais diffamé ou insulté quiconque, mais qu’il avait juste dénoncé les solutions à sens unique imposées au niveau local, et le mépris affiché à l’égard des sinistrés et leurs représentants». M. Yacoubi dira que l’aide financière accordée par l’Etat pour la réhabilitation des baraques en état de délabrement avancé, mais qui avait été annulée, sans que des explications soient fournies aux délégués des concernés , boudés et refoulés, l’avait poussé à saisir la presse « pour dénoncer ce revirement inattendu du gouvernement ainsi que la fuite en avant des autorités locales concernant la gestion de ce dossier».

Selon le représentant de la coordination des cités , il aura été poursuivi par le wali pour ses déclarations alors que, dira-t-il, « je n’ai fait qu’alerter la presse sur la remise en question d’un droit légitime qui était pourtant attribué dans la loi de finances 2007.»

Cette aide, pour rappel, avait été accordée dans le cadre légal de la loi de finances 2007 et la disposition contenue dans son article 99, portant sur l’octroi d’un soutien de 1 million de dinars aux personnes sinistrées pour la reconstruction de leurs maisons. Cet article porte également sur l’octroi d’un crédit de 1 million de dinars avec des taux d’intérêt bonifiés ne dépassant pas les 2°/°. La mesure , alors , de l’avis des représentants de la société civile, avait été vivement applaudie par la population croyant que le moment était enfin venu pour en finir ,enfin, avec la misère rangeant les Chélifiens depuis 27 ans…alors que la durée de validité des chalets d’une quinzaine années était déjà largement dépassée !

Mais leur espoir ne dura guère longtemps, la mesure ayant été annulée au courant de la même année , dans le cadre de la loi de finances complémentaire. Ce qui a été à l’origine du mécontentement de plus en plus croissant de la population locale , et ce d’autant plus que «le crédit de 2 millions de dinars qui vient se substituer à l’aide annulée est difficile à rembourser» , tandis que la décision envisagée d’attribuer des logements selon le nombre des chalets, est jugée inadmissible par les résidents des cités préfabriquées pour la simple raison que dans chaque habitation sont logées généralement des familles élargies, et « il n’est pas question d’accepter d’être tassés comme des sardines, à 2 familles ensemble dans un même F3 ou un F4» insistent-ils. La solution ? Les résidents des cités préfabriquées qui se sont organisés derrière leurs coordinations, et notamment leur représentant officiel M. Mohamed Yacoubi, l’envisagent un premier temps par le recours auprès d’instances wilayales ,et notamment les délégués parlementaires. Mais peine perdue, toutes les voies de dialogue et de concertation sont bloquées,pis même ,en certains cas les porte-parole des sinistrés ont essuyé le mépris affiché (pour ne pas dire autre chose) de la part de ceux qui avaient pourtant pour mission de défendre les droits citoyens de ceux qui les avaient élu ?

Ce qui n’avait fait qu’amplifier davantage la grogne montante des Chélifiens qui , de l’avis répandu, ne comprenaient pas comment des instances décisionnelles officielles aussi sérieuses et importantes pouvaient se livrer à un tel revirement inexpliqué, qui à la fois, discrédite ,d’une part nos institutions nationales par ce jeu déconcertant du «oui» puis du «non» (?), et d’autre part, méprise le citoyen par cette rebuffade le déconsidérant, et pour le moins inattendue de la part d’une autorité censée représenter, un gouvernement responsable, garant du droit citoyen et veillant à tout ce qui promeut et consolide la paix et la concorde civile, en principe.

Moult initiatives et sollicitations pour le dialogue et la concertations avaient été tentées auprès du wali , par les représentants des cités en préfabriqué , affirme-t-on, mais en vain. Devant pareil blocage ,il ne restait plus aux représentants des cités qu’à s’adresser à la presse ,et partant, à quiconque serait susceptible d’appuyer leurs revendications boudées par les officiels locaux. Se présenta alors, entre autres, rapporte-t-on, l’éventualité du recours à des élus du groupe parlementaire nationaux du RCD d’Alger qui, pour ne pas l’occulter, dispose le plus naturellement du monde de ses représentants à Chlef, et nombre d’ élus parmi les communes des zones berbérophones du littoral du Chélif que la radio de proximité chélifienne fait intervenir de temps à autre. Et suite au geste d’appui des élus du RCD qui se sont saisis du dossier en question afin de contribuer à solutionner cet épineux problème , un membre de la coordination des cités en préfabriqué a tenu à faire part de ses vifs remerciements à ces hommes, auxquels, dira-t-il,« nous tenons à cette occasion à leur rendre un grand hommage , et à les féliciter pour leur grand courage et leur disponibilité . Non seulement ils travaillent d’arrache-pied sur cette question , mais ils ont également apporté leur soutien en assistant au procès de notre représentant». Forts de ce soutien du parti politique du RCD et également des sympathisants du mouvement de la société civile et de nombreux citoyens, les représentants des comités de quartiers des cités préfabriquées se sont mis massivement derrière leur président M. Mohamed Yacoubi en signe de soutien lors de son premier procès le 20 avril 2008, mais qui , conséquemment, a du être reporté pour la journée du lundi 27 du mois courant. Mais d’ores et déjà l’on se préparait pour cette journée qui promettait d’être chaude,.ayant déjà donné un avant-goût le dimanche 20 avril et qui aurait du prévenir les autorités afin d’envisager au préalable d’autres recours conciliants parfaitement possibles.

Ne dit-on pas que gouverner c’est prévoir ? Mais on en jamais là avec les autoritaristes qui ferment toujours les portes du dialogue pour s’en plaindre les premiers par la suite.

Jour J: dimanche 27 avril 2008, premières heures de la matinée, alentours du tribunal de Chlef : le procès de M.Mohamed Yacoubi, président de l’association des comités de quartiers en préfabriqué , poursuivi pour diffamation des autorités wilayales, va s’ouvrir dans quelques instants. Une foule dense s’est rassemblée devant le tribunal , en présence d’un important dispositif sécuritaire, en signe de solidarité avec M .Mohamed Yacoubi, son représentant de la coordination des cités en question La tension déjà perceptible dans l’air risquait à tout moment, au moindre petit facteur incitateur, de faire embraser la situation C’est ce qui motiva assurément le report du procès en l’absence de la personne du wali, la partie plaignante visiblement aux fins de parer à toute fâcheuse éventualité. Peine perdue, ce qui fermentait depuis des lustres et devait arriver arriva : en effet, vers 10h30, l’étincelle qui mit le feu aux poutres , et dont le sort s’en est servi que comme un prétexte déclencheur – cela aurait pu jaillir d’un autre fait anodin- prit son départ d’une altercation entre un policier en faction et un vieux bonhomme dont le fils est accouru précipitamment pour le secourir, les policiers répliquent , d’autres citoyens bondissent aussitôt pour prêter main forte à leurs compagnons et c’est la mêlée et confusion générale Il s’en fallut pas plus pour déclencher une avalanche de jets de pierres, et des projectiles,de toutes sortes qui ont commencé à pleuvoir sur les forces de l’ordre en faction devant le tribunal , confrontés à la furia de dizaines de jeunes déchaînés qui donnaient ainsi,en la circonstance propice, libre cours à un sentiment de colère découlant d’une injustice sociale maintes fois refoulée devant les oreilles sourdes d’un pouvoir local fermé à toutes les voies de dialogue.

La panique générale qui s’en est suivie, devant le tribunal ou les passants se précipitaient dans toutes les directions, les automobilistes de passage roulant en tous sens pour se mettre à l’abris, loin de s’en arrêter là, n’était qu’au début de ses violences dévastatrices

En effet, les choses allaient , par la suite, malheureusement s’étendre à toute la ville et ses environnements, jusqu’à la lointaine banlieue de Chettia . Les forces de l’ordre riposteront aux émeutiers gagnant le centre-ville en lançant des bombes lacrymogènes pour les dissuader. Mais il en surgit de toutes parts des recoins de la ville dont ils saccagent plusieurs édifices publics et privés…C’était le début d’un cauchemar qui allait s’étendre sur trois jours, causant des dégâts considérables , des blessés avec plusieurs arrestations en attente de jugements et dont les conséquences auraient pu être plus dramatiques n’était –ce la maîtrise relative de la situation par les forces de l’ordre auxquels il faudrait rendre hommage pour n’avoir pas tiré un seul coup de feu…

Les évènements vus par des observateurs

Revenant tout récemment sur les évènements de Chlef , M. Ahmed Ouyahia, leader du Rassemblement National Démocratique ( RND), évoquera ce sujet, lors de la dernière réunion de la commission nationale de préparation du troisième congrès ordinaire du parti, tenue à Zeralda. Analysant, en premier lieu l’actualité immédiate des incidents de Berriane, M.Ouyahia a expliqué , que ce qui s’est passé dans cette région , est entre autres , «le résultat des tentatives de certains groupes pour s’enrichir , quel que soit le prix à payer ». Faisant dans ce sens le rapprochement avec les incidents survenus récemment dans la ville de Chlef, l’ex- chef du gouvernement est persuadé que les personnes qui ont saccagé les bureaux de poste , les agences d’opérateurs de téléphonie mobile, ainsi que la destruction de micro-ordinateurs des banques ne sont pas ces mêmes personnes qui revendiquent un toit. « Je ne pense pas que ce soient les citoyens qui souffrent de problèmes de logements qui sont à l’origine des troubles et de pillages de biens publics et privés.

Chaque partie est libre de faire sa propre lecture par rapport à ce qui s’est passé , mais en ce qui nous concerne, nous appelons les habitants de ces régions à la retenue et à éviter la violence », a indiqué M.Ouyahia. En affirmant sa peine suite à ces troubles (…), le chef de file du RND refuse de voir les choses sous l’angle de « qui est qui », (…) M.Ouyahia croit dur comme fer que ceux qui tirent les ficelles de ces émeutes ne sont autres que ceux qui s’opposent à un troisième mandat de M.Bouteflika. »( cf .extrait de l’article de Nabila Amir , in El Watan samedi 24 /05/ 2008).

L’ex-premier ministre fustigeant les maffieux des sombres tractations et de la culture de la rente, a ainsi tenu à clarifier les choses de son point de vue. Et comme il l’a expliqué à propos de ces malheureux évènements, il semble bien que les contestataires chélifiens n’aient rien à voir avec les vols et saccages commis, vraisemblablement, par de sinistres individus, à la faveur de la confusion générale.

Ces derniers n’entretenant aucun rapport avec les revendications des manifestants locaux déboutés, pour rappel, par l’annulation surprenante de l’aide promise en vue de la reconstruction des baraques au délai de validité largement dépassé. Ce qui a suscité la grogne des citoyens chélifiens, qui en l’absence de voies de recours de concertation et de dialogue, et pis l’affichage d’une froide indifférence de mépris d’autorités irresponsables, ont fini par pousser les revendicateurs concernés au recours de la contestation rageuse de la rue. Mais il faut être clair là –dessus ; les objectifs des manifestants chélifiens tendent à la construction de leur ville et non pas à sa destruction, à l’opposé de tous obscurs desseins d’individus calculateurs, pilleurs et saccageurs de biens publics et privés. Et l’on ne comprend que fort bien , à ce propos, les appels ,entre autres, de la commission de coordination des cités en préfabriqué de Chlef , et de la population Chélifienne en général, en direction des hauts responsables Algériens , pour faire preuve d’indulgence et du témoignage d’un esprit de compréhension vis-à-vis des inculpés Chélifiens innocents, n’ayant rien à voir avec d’éventuels sinistres individus saccageurs. Même si certains jeunes insurgés aient pu être tentés , dans le feu du déchaînement aveugle de la confusion générale, à suivre, et à leurs propres dépends bien entendu, les entraîneurs aux actes de saccage et de pillage , ces meneurs démentiels, de surcroît « infiltrés » et aux objectifs tout autres que ceux des émeutiers chélifiens , comme le pensent d’éminents observateurs, entre autres l’ex chef du gouvernement ,le président du RCD, etc. Dans cet ordre d’idées , l’ex-éducateur M. Mohamed Yacoubi, responsable de la commission de coordination des cités en préfabriqué, en attente du verdict du jugement le 1er juin, aurait pour seul crime commis celui ayant trait à la revendication légitime du droit citoyen à une vie décente que certaines instances autoritaristes locales, hostiles à toute ouverture de dialogue constructif, contrecarraient constamment. D’ailleurs, il ne faut pas néglger le fait que la commission de coordination des cités en préfabriqué exige que l’ex wali devrait etre jugé pour ses dépassements,comme le mentionne son tout dernier communiqué. De meme que, selon diverses appréciations, l’administartion locale serait derrière la présentation de rapports induisant en erreur sur la situation objective des séquelles persistantes du seisme d’El Asnam 1980. Bref, la population sinistrés de Chlef s’attend à ce que ces revendications soient prises en considération , de meme que soient libérés les leurs qui n’ont été animés ,en tout et pour tout , que par le souci de défendre les intérets sacrées de de leurs familles.

Quant à ce qui a trait à l’hypothétique exploitation de ces malheureux évènements , dans des desseins autres que ceux des émeutiers de telle ou telle région,en général, pourquoi ne pas prendre les dispositions qui s’imposent,bien avant le surgissement brutal de ces déplorables faits ?

En effet, ce n’est un secret pour personne que c’est généralement l’absence de voies de recours saines et de dialogue démocratique qui favorisent ce genre de dérives dangereuses , qui en fin de compte portent préjudice à tout le monde. Car le défaut de possibilités de libre expression sans contrainte aucune, n’est pas sans inciter, probablement, certains désespérés à recourir à ces pratiques destructives inadmissibles, et que rien ne justifie. Et en vue de parer concrètement à ces risques de dérapages, continuellement en suspens, que l’on me permette cet avis , étant un farouche adepte indépendant de la liberté d’expression et du doit citoyen,en général ; Pourquoi certains décideurs des pouvoirs centraux et leurs délégués régionaux n’entreprennent-ils pas de sérieuses mesures de rémédiation à cette situation ? N’auraient-ils pas, franchement, une part de responsabilité dans le fait d’acculer nombre de désespérés « bâillonnés » à recourir à de telles voies de recours illégales de la contestation rageuse dans la rue ?…

A cause, justement, de l’imposition d’un verrouillage systématique de toutes possibilités de libres contestations démocratiques , ouvertement tolérées sur la place publique, et télévisuelle en direct , sans restrictions et contraintes aucunes , et du reste en conformité légale avec les orientations fondamentales de textes officiels consacrant le sacro – saint principe du droit à la libre expression et contestation démocratique pacifiste, sans nuls harcèlements hypocrites et qui se trouvent aujourd’hui enfreints par certains, parmi ceux-là mêmes qui sont censés les appliquer ?

Rien , absolument rien ne justifie le recours à la violence, et sous aucun prétexte, quel qu’il soit. .Mais il faut tout de même veiller à couper l’herbe sous les pieds de tout éventuel aventurier tenté de s’appuyer sur tel ou tel motif d’absence de créneaux de libre contestation démocratique , ouvertement tolérée en Algérie, pour entraîner à sa suite des nuées d’émeutiers, minés par une rageuse folie vengeresse ,de destruction et de dévastation, ciblant essentiellement les symboles du pouvoir étatique , à leurs yeux défaillant, et en deçà des attentes et espoirs placés en lui. Nul doute, que le jour , ou nombre de décideurs et hauts responsables , – dans la majorité des pays arabo -musulmans surtout, – commenceraient à accepter de se remettre honorablement en cause, ou de tolérer dans les institutions les contestations démocratiques pacifistes divergentes, en n’ayant pas peur d’admettre courageusement les insuffisances ou critiques émises de tout jeune opposant , plutôt que de le pousser par le mépris du blocage affiché , à l’émeute colérique dans la rue, nul doute que ce jour là une révolution morale et mentale s’opérerait dans tous les esprits.

Il est dit dans le saint Coran «Dieu ne change l’état d’une communauté que si ses gens changent dans leur for intérieur».

L’émeutier en recourant à l’acte désespéré de violence, applique sa propre logique de sanction d’insurgé contre ceux qu’il perçoit comme oppresseurs («haggarrine»). Et dans la logique revancharde aveugle, des jeunes recourant à l’émeute, et à la violence dans les cas de comportement déchaînés aveugles , ces derniers n’agissent pas moins , eux-mêmes , également , exactement en ce qu’ils reprochent à leurs responsables autoritaristes , c’est- à- dire en oppresseurs « haggarrines » vis-à-vis de tout ce qu’ils saccagent comme biens appartenant à la société civile, avant tout.

Cette dernière étant ,bien entendu, à promouvoir en toutes circonstances,et d’éviter d’en détériorer les piliers, quels que soient les prétextes ou considérations avancés pour excuser tels ou tels agissements ravageurs.

Autrement dit , dans pareille situation désolante , opposant deux logiques contraignantes « verrouillage systématique / recours à la rue ou l’émeute » , ou d’une part, gouvernants défaillants, et d’autre part citoyens insurgés, la part de responsabilité des deux parties se trouve engagée , et dans pareilles circonstances particulières, qui peut dire que l’un est plus coupable que l’autre ou le second est moins responsable que le premier ? Dans les deux cas , les voies de recours n’ont pas été , si l’on peut dire « nobles », relevant de l’acte civilisationnel mutualiste émancipé. En d’autres termes plus clairs, et pour le dire franchement et en tout esprit de démocratie, les deux attitudes se rejoignent dans le fond , du fait de leur culture fondamentale sous-tendante et déterminant , de part et d’autre, leur recours à des formes de violence pour résoudre une problématique sociale.

En un mot , toutes les parties antagonistes n’ont absolument rien à voir avec les idéaux nobles de la démocratie et la mise en pratique de ses règles élémentaires pour éviter d’en venir à pareilles dérives et confrontations. Car , à chaque fois que se multiplient les interdits tyranniques , à chaque fois prolifèrent parallèlement les fruits amers de la jacquerie. C’est bien connu.

Apparemment, malgré les historiques acquis d’octobre 88, et le combat anti- terroriste de plus de dix ans pour que l’Algérie ne sombre pas dans les méandres du dictat de l’intolérance et de l’intégrisme de la pensée unilatérale, on n’en a pas fini encore avec les séquelles de la crise multiforme.

Cette dernière « qui frappe la société globale depuis plus d’une décennie aura ajouté au poids de la frustration des jeunes et rien dans l’immédiat ne permet d’envisager au problème une solution à la hauteur des ambitions modernistes du pays. Ce n’est pas peu dire que dans l’ensemble des situations jusque-là examinées tant par les tenants de la décision politique eux –mêmes que par les différentes enquêtes empiriques , il y a convergences de vues pour faire du désenchantement le sentiment le plus généralement partagé par une jeunesse en désespérance et accusant un formidable déficit en matière d’espérance(…) Tous ces mouvements de protestation d’allure spontanée (…) donnent à penser que la société algérienne inaugure une phase de dérèglement social sur fond de culture de l’émeute « ( cf. in article La culture de l’émeute, du Dr Noureddine TOUALBI – THAALIBI, ancien Recteur de l’université d’Alger, l’Expression du 26/05/2008)

Et face aux difficultés croissantes qui s’annoncent à l’horizon , qu’est- ce qui conviendrait d’entreprendre dans l’immédiat , préalablement à toutes tentatives de remèdes ou de recours qui peuvent s’avérer inappropriés ? Commencer, d’abord et avant tout, par déverrouiller le système caparaçonné pardi !

La culture de l’émeute

26 Mai 2008

Pr Noureddine TOUALBI-THAÂLIBI (*)

La récurrence de l’émeute signe habituellement la faillite des rapports de confiance entre gouvernants et gouvernés.

En ce qu’elle en est la forme la plus violente, l’émeute représente, en premier lieu, l’expression la moins socialisée de groupes sociaux soumis à une détresse existentielle vécue dans le sentiment de continuité et de fatalité. Elle s’exprime, en deuxième lieu, lorsque tous les canaux conventionnels de manifestation du ressentiment collectif à l’égard des gouvernants sont en panne ou, comme c’est régulièrement le cas dans notre pays, lorsque les émeutiers (généralement des jeunes) sont déjà gagnés par un processus de répudiation de l’autorité publique, dont le caractère à la fois disciplinant et sécurisant, aura subi, pour diverses raisons, l’érosion de ses valeurs symboliques, condition de sa légitimation politique. L’émeute ne doit par ailleurs prêter à inquiétude que lorsqu’elle fonctionne, à répétition, comme modalité discursive (une forme de langage), de stigmatisation de l’ordre (ou du désordre) établi. Et c’est alors qu’il convient de bien apprécier la gravité de la situation: le fait est que la répétition de l’émeute conduit, dans une société travaillée en profondeur par un désordre permanent, au danger de la contamination de l’ensemble du corps social et à son corollaire, l’émergence d’une tradition nihiliste dont certains signes ont déjà fait leur apparition dans le champ social algérien.

Il faut enfin ajouter que l’agitation sporadique des jeunes doit toujours être interprétée non pas en fonction de son facteur déclencheur réel (comme s’en suffit habituellement 1e politique), mais selon la trame (à décoder) du message symbolique véhiculé par l’action violente, c’est-à-dire cette violence généralement spontanée et imprévisible dont se nourrit l’émeute. Ne voyons-nous pas comment cette violence frappe, en priorité, les instruments de symbolisation de l’Etat? Au fond n’est-ce pas l’Etat lui-même qui, feignant d’ignorer les cris de détresse des jeunes, est régulièrement vilipendé d’avoir failli à ses missions et fonctions? Jusqu’à n’avoir pas su imaginer le moindre artifice pour se montrer capable de porter en direction de tous ces jeunes en détresse quelque motif d’espérance?

N’avait-il pas raison Napoléon Bonaparte lorsqu’il disait qu’un chef, tous les chefs, doivent avant tout savoir se comporter en «marchands d’espérance»?

J’ajouterais, pour terminer cette rapide rétrospective conceptuelle, le fait que la récurrence de l’émeute signe habituellement la faillite des rapports de confiance entre gouvernants et gouvernés. Or, la perte de confiance lorsqu’elle advient, conduit inévitablement à une succession de ruptures dans les processus de formation de la relation entre les deux termes de l’équation: rupture symbolique (refus de l’ordre franchement rejeté ou soumis à la dérision populaire), rupture d’autorité consacrant un sentiment d’impunité, rupture de la chaîne des éléments de la hiérarchie sociale conduisant à l’apologie du désordre et à la multiplication des conduites d’affrontement nihilistes.

A présent que le cadre de réflexion est pour ainsi dire balisé, il s’agit, sans plus tarder, d’aller à l’analyse de faits qui, de mon point de vue, ont rendu la culture de l’émeute saillante dans un pays où la misère des jeunes (misère sociale, affective et sexuelle) semble paradoxalement, se structurer dans un climat d’opulence matérielle, opulence de surcroît tapageuse et dont les jeunes se sentent injustement exclus des bienfaits. Tout se passe alors comme si, portés par un masochisme d’un nouveau genre, les gouvernants s’appliquaient, inconsciemment, à exacerber davantage les frustrations de tous les laissés-pour-compte de la société.

Le désenchantement du monde

Il n’est pas utile de rappeler ici les raisons sociologiques, démographiques, psychologiques et politiques qui font qu’aujourd’hui 1a situation de la jeunesse figure en tête de liste des problèmes qui complexifient à l’infini le champ sociologique et politique algérien.

Pour faire court relativement aux causes, forcément diverses, de la situation généralement dégradée de pans entiers de cette jeunesse, il suffit de songer à son ampleur au regard de la population globale (près de 70% de moins de 30), à son désoeuvrement grandissant et, surtout, à l’absence de perspectives qui oblitère gravement son avenir.

La crise multiforme qui frappe la société globale depuis plus d’une décennie aura ajouté au poids de la frustration des jeunes et rien dans l’immédiat ne permet d’envisager au problème une solution à la hauteur des ambitions modernistes du pays. Ce n’est pas peu dire que dans l’ensemble des situations jusque-là examinées tant par les tenants de la décision politique eux-mêmes que par différentes enquêtes empiriques, il y a convergence de vues pour faire du désenchantement le sentiment le plus généralement partagé par une jeunesse en déshérence et accusant un formidable déficit en matière d’espérance. Une crise de confiance à variables multiples est en passe d’organiser les rapports sociaux des jeunes aux adultes, à l’intérieur d’un processus d’opposition et de conflictualité de type anomique: opposition à la norme sociale, à ses médiateurs naturels (la parentèle), symboliques (les pouvoirs publics lorsque, par exemple, la violence à l’école, dans les stades et dans la société en général, atteint des seuils alarmants…).

Tous ces mouvements de protestation d’allure spontanée, c’est-à-dire ne paraissant pas toujours résulter d’événements précis ou de facteurs sociologiques et politiques déterminants, donnent à penser que la société algérienne inaugure une phase de dérèglement social sur fond de culture de l’émeute où les jeunes exercent naturellement une fonction principale.

Les dernières émeutes de Berriane sont exemplaires de cette situation qui reste cependant en deçà de celle qui a conduit de nombreux jeunes, gagnés par une vision eschatologique du monde (la vie n’a de sens que si elle prépare la mort) à opter pour l’islamisme politique. A un degré moindre, mais aussi inquiétant pour l’avenir du pays, l’augmentation de la délinquance juvénile, la prolifération des maladies mentales ou même, dans certains cas, l’augmentation régulièrement rapportée, par les médias nationaux des cas de suicides inexpliqués de jeunes, sont des situations fortement indicielles de l’anomie qui envahit le champ social

Qu’il s’agisse des choix prétendument militants d’une jeunesse désemparée mais qui trouve dans le sacré une «valeur – refuge» de substitution ou qu’il s’agisse de délinquance ou de suicide des jeunes, il faut savoir que l’ensemble de ces mouvements protestataires ne participent que très rarement de «l’éthique de la conviction» mot qui, selon Max Weber, désignerait la force d’un engagement ou d’un renoncement librement consenti. Cette protestation semble plutôt résulter d’une conjonction de frustrations sociales et individuelles se traduisant invariablement et faute de mieux, par des manifestations nihilistes et utilisant différentes formes de violence dans le but proclamé de torpiller le rapport des forces sociales et politiques en présence ou dans celui, encore plus tragique de dire sa souffrance face à l’indifférence du monde. Le désespoir comme l’aspiration à une meilleure projection existentielle, apparaît ainsi et dans bien des situations, comme étant au coeur de la protestation désabusée du jeune. Quelle que soit la réalité insuffisamment étudiée de l’équation, le fait est que le dossier «jeunesse» revêt, en cette orée du troisième millénaire, une importance drastique.

Longtemps minorée par les différents pouvoirs politiques qui se sont succédé à la tête de l’Etat algérien depuis l’Indépendance nationale en 1962 ou, au mieux, conjoncturellement, instrumentalisée pour des considérations tantôt idéologiques, tantôt partisanes ou électoralistes, la variable jeunes qui, partout ailleurs dans le monde fonctionne comme un volet important des politiques nationales en matière de planification de la dynamique sociale, opère en Algérie et à contrepoint des pays développés, comme un facteur paradoxal d’immobilisme et de dérèglement social.

Quelques points d’ancrage du problème

Parmi les causes susceptibles d’être invoquées pour expliquer le désaveu lié aux actions jusque-là menées en direction des jeunes, quelques lieux de réflexion méritent d’être rapidement explorés:

1-La problématique ressortissant à la jeunesse est de configuration forcément plurielle, d’où sa richesse autant que sa complexité. De là, une politique performante en direction des jeunes traditionnellement considérés comme étant «les forces vives d’une nation» ne trouverait tout son sens que si elle est conçue, non plus d’un point vue vertical classique, mais en fonction des ramifications d’une perspective horizontale impliquant une diversité d’acteurs sociaux et politiques.
Autrement dit, l’approche habituelle du dossier qui, officiellement, participe des prérogatives du seul ministère de la Jeunesse et des Sports évacue à peu de frais sa dimension pluri – factorielle et exonère du même coup de leurs responsabilités nombre d’acteurs et de secteurs de l’État pourtant directement concernés par le problème.

Les ministères de l’Education, de l’Enseignement supérieur, de la Culture, de l’Intérieur, de la Solidarité, les Wilayas et autres organismes relevant de la «société civile» (ONG), devraient donc devoir s’investir entièrement en tant que partenaires naturels de l’équation dans toute action nationale menée en faveur des jeunes.

Une nouvelle politique qui prendrait par exemple la forme d’un pacte ou d’une convention nationale de la jeunesse, aurait à préciser les paramètres de cette solidarité intersectorielle en traçant les responsabilités ou «plan de charge» de chaque secteur. L’obligation de résultat pour chacun des acteurs dûment mandatés par la convention pour remplir un certain nombre de missions deviendrait alors la règle.

Ces obligations ainsi partagées dans un cadre consensuel présenteraient en outre l’avantage méthodologique de diluer 1’immensité du problème, au prorata des responsabilités de chaque organisme relevant de l’Etat.

2-Le reproche généralement fait au secteur de la jeunesse et des sports est d’avoir régulièrement fait dans la facilité en optant pour une démarche généralement réductionniste de la variété de ses missions au seul volet sportif. Et bien que l’activité sportive soit effectivement insécable des intérêts des jeunes, de leurs aspirations professionnelles, de leur besoin de catharsis et autres fonctions à caractère sociologique et psychologique, il faut tout de même observer que dans la durée du temps social, le sport n’a le plus souvent (pour la grande majorité des populations du moins) qu’une valeur ludique. Il est le lieu de substitution ou, au mieux, de sublimation de difficultés existentielles et non un moyen de praxis sociale.

Il faut bien se rendre compte en effet qu’aussitôt l’émotion d’un match ou d’une exhibition sportive consommée, le jeune redevient le sujet généralement oublié d’une réalité sociale implacable. Or, pour la masse la plus importante de la jeunesse algérienne ce réel, tel que vécu au quotidien dans le sentiment d’inutilité sociale et 1e déficit de l’espérance, équivaut, dans bien des situations à une mort symbolique qui motive en retour des conduites mortifères de destruction, Or, celles-ci – on l’a déjà dit – prennent des formes multiples: elles peuvent être de type exogène (violence à l’égard d’autrui dans l’homicide ou la dégradation de biens publics) ou endogène (conduite auto-destructive comme dans le cas du suicide par exemple).

La violence grandissante dans les stades ou même dans les écoles pourrait ainsi trouver en cette conjecture un début d’explication: elle fonctionnerait comme un exutoire à la forte accumulation des tensions intérieures (chômage, frustrations sociales et sexuelles, sentiment d’auto-dépréciation…) et que la valeur ludique du jeu lui-même augmentée par l’effet d’entraînement des foules permet paradoxalement d’évacuer. Le stade comme jadis les théâtres clandestins acquiert, en situation de crise sociale, une fonction légitime de défouloir mais à grande échelle. Pour, autant, la valeur intrinsèquement positive du sport n’est pas fondamentalement remise en cause par ces dysfonctions plus ou moins violentes et qui peuvent en émailler, ici et là, l’exercice. Sa vocation qui est à la fois cathartique (défouloir) et prophylactique (préventif des grosses tensions à l’intérieur des groupes sociaux), mérite sans aucun doute un investissement soutenu. Cependant, il serait naïf d’y voir la panacée d’une politique globale susceptible de satisfaire tout ou partie des multiples attentes d’une jeunesse désabusée et en rupture de confiance avec une société réputée inapte à recevoir ses aspirations et surtout à les satisfaire.

3-Cette crise de confiance entre les jeunes et leurs aînés est en outre régulièrement travaillée par de graves dissonances entre les attentes des jeunes et cette manière toute intuitive au moyen de laquelle les pouvoirs publics prétendcnt, en temps de troubles, pouvoir résoudre les facteurs à l’origine de la protestation des jeunes. Cependant, et face à un système de gouvernance autoritaire habituellement peu enclin à prêter une oreille attentive aux doléances des jeunes et, par-dessus tout, peu soucieux de tirer parti de la formidable force de changement social qu’ils représentent, les solutions proposées apparaissent alors comme des pis-aller qui ont en plus cette faculté d’exacerber le ressentiment de leur destinataire. Et c’est alors que se forme un hiatus fondamental, c’est-à-dire un conflit de signification entre générations incapables de donner le même sens à un monde, d’autant plus complexe qu’il est porté par un mouvement vertigineux de changement accéléré. Faut-il de surcroît rappeler que les systèmes de représentation du monde et des choses qui l’entourent ne prennent jamais le même sens selon l’âge, le sexe, les conditions de vie et les niveaux culturels en général. C’est ce que l’on appelle les variables sociologiques traditionnelles dont nulle politique avisée ne peut plus faire l’économie de l’analyse lorsque viendra le jour où il faudra, par exemple, imaginer un véritable plan d’action en faveur de la jeunesse algérienne. Mais en attendant cette mue salvatrice, ne devrait-on pas aussi penser l’émeute dans son aspect positif? Le fait est que par-delà les troubles et les désagréments qu’elle produit dans toute société où elle fonctionne dans des proportions tolérables, l’émeute est parfois assimilée à un instrument original de quantification du niveau de délitement de toutes ces catégories sociales qui permettent la vie en commun. C’est alors que les mouvements de foule vont servir aux spécialistes de baromètre social indiquant le niveau des tensions dans les groupes autant que la qualité de la gouvernance.

(*) Ancien Recteur de l’Université d’Alger

~ par Alain Bertho sur 9 juillet 2008.

 
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