De Tout-sous-le-ciel au Tout-monde

Commentaire de «La Vision Chinoise, Le Concept de Tout Sous Le Ciel. Une Introduction Sémantique et Historique»

(texte de Zhao Tingyang Professeur à l’Institut de Philosophie, Académie Chinoise des Sciences Sociales )

par Nicole Lapierre, Directrice de recherche au CNRS

La lecture du texte de Zhao Tingyang sur le concept de Tout-sous-le-ciel m’a immédiatement évoqué la poétique de la relation et la conception du Tout-monde chez Edouard Glissant. Entre le philosophe chinois et le poète martiniquais, je voudrais donc faire entendre quelques échos, quelques résonances. Non sans préciser d’emblée qu’il n’est pas question ici de ramener de l’inconnu à du connu, dans une démarche réductrice et niveleuse de sens, ni de chercher un quelconque socle commun à ces deux approches, dans une hypothétique archéologie des fondations. Il s’agit plutôt d’une réflexion itinérante, passant des propos de l’un à ceux de l’autre, les rapprochant sans les confondre, attentive aux distances comme aux proximités de pensée.

Proximité et distance d’emblée, dans la façon dont chacun appréhende le nouvel âge de la globalisation. Une situation chaotique, qui est encore un « non-monde », dans la mesure où elle n’est pas socialement organisée, nous dit Zhao Tingyang. Un ensemble, une totalité « réalisée dans le conflit, l’exclusion, le massacre, l’intolérance, mais réalisée quand même », affirme de son côté Edouard Glissant . Et cette totalité plurielle et conflictuelle, il l’appelle justement « chaos-monde ». Parlent-ils de la même chose ? Oui, mais leurs questionnements sont différents. L’un part d’une analyse critique des théories et institutions politiques, pour constater (et déplorer) le fait qu’il n’existe guère de mondialité, mais seulement de l’internationalité. C’est-à-dire une vision qui, ne dépassant guère le périmètre des entités nationales, se borne à relier celles-ci par des organisations inter-étatiques, plus ou moins légitimes et représentatives, potentiellement litigieuses, et fondamentalement inadaptées face à la globalisation. L’autre, part des changements affectant les identités, les sociétés et les cultures. Ce qu’il nomme chaos-monde, c’est « le choc, l’intrication, les répulsions, les attirances, les connivences, les oppositions, les conflits entre les cultures des peuples dans la totalité contemporaine . » Il ne méconnaît pas les violences, les inégalités, les rapports de force, qui agitent ce chaos-monde, mais il y décèle aussi l’émergence de formes nouvelles et imprévisibles. Ce mouvement, inventif et subversif, ne suscite pas l’aplatissement des différences et l’uniformisation des cultures, mais leur « créolisation », qui est un processus de transformation réciproque, dans le surgissement d’une esthétique du divers. L’un songe à un ordre harmonieux du monde en son entier, l’autre aux aléas et désordres créateurs d’un Tout-monde en gestation.

Entre les deux, cependant, il y a des points de tangence, des moments de coïncidence ou des « lieux communs » au sens où l’entend Edouard Glissant : non pas des idées reçues, mais « littéralement des lieux où une pensée du monde rencontre une pensée du monde . » Ainsi, les deux perspectives rompent avec l’idée d’un espace de domination ou de conquête. Edouard Glissant récuse l’articulation du pouvoir et du territoire, fondée sur une culture atavique, une identité unique, une filiation excluant toute altérité. Il préfère les cultures composites, les identités rhizome, les lieux d’installation plus que les terres d’enracinement. Le concept de Tout-sous-le-ciel qui, selon Zhao Tingyang, « évoque théoriquement la totalité du monde » dans son lien à la totalité des peuples, se situe lui aussi au delà des lignes de frontières et des obligations ou prérogatives attachées à un État natal quel qu’il soit. On retrouve également, dans les deux perspectives, le primat accordé à la relation. C’est, nous rappelle Zhao Tingyang, un des fondements de la pensée chinoise où « toute chose est caractérisée et définie en fonction de sa relation avec-et-pour l’être humain. » C’est une notion centrale dans la pensée et la poétique d’Edouard Glissant. L’imaginaire de la relation s’oppose aux idées binaires, aux ontologies roides, aux alternatives implacables : elle conjoint l’identité et la différence, le soi et l’autre, l’ici et l’ailleurs. Elle permet à chacun de vivre dans son lieu en habitant le monde.

Le philosophe (qui est peut-être aussi poète) et le poète (qui est assurément aussi philosophe), s’accordent à l’évidence sur une récusation de la notion occidentale d’empire et de ses incarnations historiques, du monde antique aux États-Unis d’aujourd’hui. Dans La cohée du Lamentin , le dernier livre d’Edouard Glissant, un chapitre est consacré à la critique des empires et de leur double obsession : la conquête extérieure et la reconquête intérieure, il se conclut ainsi : « l’Empire ou le Tout-Monde, la balance est devant nous . »

Reste donc l’inquiétude. Et l’incertitude quant à la configuration à venir de cette nouvelle mondialité. Le concept de Tout-sous-le-ciel évoque des niveaux et des cercles concentriques renvoyant les uns aux autres : la famille, le peuple, le monde… L’imaginaire du Tout-monde est « archipélique », il n’a ni noyau, ni centre, il s’étend, se dilate par rencontres et réseaux. Il y a là deux visées, deux horizon, entre poétique et politique. Entre elles et avec d’autres, il importe de continuer à chercher ce qui, selon une belle formule chère à Glissant, peut « changer en s’échangeant ».

~ par Alain Bertho sur 18 avril 2008.

 
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