La métropole, nouvel espace stratégique

Alain Bertho, mars 2008


L’automne et l’hiver 2007-2008 en France a été marqué par quelques conflits sociaux classiques, sur les retraites ou le nouveau statut des universités. Aucun de ces conflits n’a mis réellement en péril la nouvelle construction politique et institutionnelle que le pouvoir issu de l’élection présidentielle de mai 2007 est en train de mettre en place.

Ce qui met en difficulté réelle ce nouveau dispositif vient de ce que le monde politique traditionnel continue à considérer comme des marges : une résistance populaire urbaine contre la persécution systématique des sans papiers organisée par le « Réseau éducation sans frontière », des luttes minoritaires mais fort bien médiatisées sur les questions de la pénurie de logement et enfin la question dite des « banlieues ».

Alors que la refonte néolibérale du contrat de travail était négociée sans trop de heurts avec les syndicats, les armes ont parlé dans la petite ville de Villiers le Bel dans la périphérie de Paris en novembre et le gouvernement, en janvier, cafouille dans l’annonce de son « Plan banlieue » portée par la ministre Fadela Amara.

La métropole, comme espace stratégique n’est pas soluble dans la refondation politique sarkozyste. Par un retournement étonnant le réservoir métropolitain des peurs agitées par la droite sécuritaire semble devenir un réservoir de résistance politique et idéologique.

La ville productive

La ville n’est plus ce qu’elle était. La ville fordiste était l’espace de vie et de reproduction de la force de travail séparée de l’espace de production et d’exploitation qu’était l’entreprise, elle était cette externalité positive que « les représentants de la classe ouvrière » dans les instances politiques locales pouvaient se targuer de gérer au mieux des intérêt de leur électeurs travailleurs. La gestion urbaine a fait partie du compromis fordiste.

Le passage de la phase fordiste à la phase suivante, celle de la mondialisation et de la métropolisation, a mis à mal ce compromis, déstabilisant simultanément les finances locales par le départ des entreprises et la société ouvrière qui s’était construite en polémique avec elles. Les municipalités ont géré tant bien que mal cette transition douloureuse perdant à la fois leurs moyens matériels, leurs électeurs et leur horizon politique. La gestion sociale qui avait été la promesse d’un mieux être voire d’une promotion sociale pour les habitants est devenue la défense pieds à pieds de quelques acquis dont une partie de la population ne peut même plus bénéficier. Le projet politique regarde dans le rétroviseur et les nouveaux problèmes sociaux sont perçus de plus en plus comme des « désordres » à réduire. Cette phase ouverte à la fin des années 70 a pris en France le nom de « problème des banlieues ».

Cette phase a duré plus de vingt ans. Les préoccupations liées à la « réparation de la ville fordiste » – ce qu’en France et dans l’Union européenne on a appelé la « politique de la ville » – ont polarisé les regards et les débats politiques. Dans le même temps, la nouvelle dynamique de la production immatérielle urbaine s’est imposée dans l’ombre et la ville est devenue ce nouveau collectif productif subjectif et coopérateur que nous connaissons.

Nous en sommes là.

D’un côté des métropoles productives traversées de flux de marchandises et d’humanité, foisonnantes, coopératives et violentes. De l’autre un capital financier mondialisé appliquant à cette métropole la logique rentière qui est maintenant la sienne. La valorisation et l’exploitation passe maintenant et de plus en plus par la rente urbaine et notamment la rente foncière. La crise des subprimes qui s’est déclarée en août 2007 et explose dans la bulle financière en janvier 2008 est peut-être la première vraie crise de ce système d’exploitation urbain. Ne s’agissait-il pas de transformer la précarité et donc le risque lié aux prêts à des gens non solvable en produits financiers très rentables ? « La marchandise aujourd’hui c’est nous » disait récemment une habitante de Saint-Denis dans une réunion de démocratie participative.

Des luttes qui construisent du commun

Deux terrains de mobilisation donnent aujourd’hui à voir les enjeux de la ville contemporaine : les squats et les sans papiers. Ces deux terrains sont significativement ceux sur lesquels en France le nouveau pouvoir issu des élections de 2007 butte sur une difficulté politique. Car sur ces deux terrains, les luttes construisent des solidarités, construisent du commun, même de façon partielle et localisée et entrave la stratégie sarkosyste de la guerre de tous contre tous.

Le mécanisme de la rente tend à faire du mal logement un phénomène massif même s’il touche prioritairement les plus discriminés. Les luttes, animées en France depuis longtemps pas le DAL (Droit au logement) organisent des collectifs locaux de squats combatifs et compétents dans la négociation avec l’Etat et les propriétaires. Dans certains cas, comme à Saint-Denis, les organisations de locataire (La CNL) accepte en son sein les « occupants sans droits ni titre » (le squatters) et réclame pour eux un relogement dans le cadre des opérations de démolition du parc social par l’agence Nationale de Rénovation Urbaine. Ces luttes ont conquis leur visibilité dans l’espace public. Les animateurs nationaux de ces luttes sont devenus des interlocuteurs de l’Etat.

Le phénomène le plus spectaculaire est sans doute le réseau d’aide aux enfants et aux familles de sans papiers connu sous le nom de Réseau Education Sans Frontière. Ce réseau mobilise des gens qui n’ont parfois aucun passé militant dans des actions de solidarité d’urgence et de solidarité illégale. Ces actions articulent un usage efficace de l’outil Internet, la mobilisation rapide de compétence juridique et l’interconnaissance de confiance, de quartier, d’amitié, ces réseaux urbains informels, la plupart du temps invisibles mais toujours actifs.

Squats, sans-papiers : ces mobilisation rencontre l’Etat. Elles rencontrent la répression, parfois la négociation. Les hommes et femmes politiques qui les croisent sont tour à tour des ennemis, des interlocuteurs, parfois des partenaires ; jamais des représentants. Le commun qui se construit dans l’espace urbain se construit dans l’affrontement ou dans l’exode. Jamais dans un processus de représentation.

Des enjeux de gouvernance… ou des enjeux de lutte ?

Si la ville n’est plus seulement l’espace « hors entreprise » mais est devenue aussi, de façon hégémonique, l’espace social de création de richesses immatérielles, l’usine de la mondialisation, ses logiques de gestion politiques ne sont plus les mêmes

Ses habitants, venus des quatre coins du monde en sont les soutiers de cette mondialisation. Les élus et les gestionnaires de ce collectif sont dès lors confrontés à ce paradoxe : tout ce qu’ils investissent pour améliorer la vie des habitants de la ville renforce la capacité créative de l’espace urbain, provoque l’augmentation de la rente foncière et du coût du logement (y compris social) et se retourne quelque part contre ces mêmes habitants.

Que fait-on dans ces conditions des « occupants sans droit ni titre », autrement dit les familles qui faute de revenus ou par discrimination raciste sont exclues du droit au logement ? Les compte-t-on comme des habitants à part entière aux côtés desquels il faut être dans leur lutte contre les bailleurs, l’Etat et les marchands de sommeil ou les compte-t-on comme des « habitants en trop », voire des délinquants à expulser ? Le communisme municipal peut-il s’ouvrir à des affrontements « de classes » d’un type nouveau ou va-t-il se replier sur la gestion sociale de « sa population » ?

La difficulté est d’autant plus grande que la bonne échelle de gouvernance du territoire mondialisé est bien l’agglomération. En France cette échelle peut être prise en compte par l’institution de la « Communauté d’agglomération » qui regroupe plusieurs communes ». Mais cette instance, issue d’un scrutin indirect, contient aussi un danger de mise à distance des populations : ce n’est pas une institution très adéquate pour une dynamique démocratique ouverte aux nouveaux acteurs et aux nouvelles problématiques de conflit. Que dire alors lorsque l’échelle de gouvernance qui se profile est celle d’une métropole du style de Londres ou de Paris ?

Les enjeux sont réels et les possibilités très contrastées entre le choix d’une entité multipolaire (Londres) et celui, portée par le gouvernement français et la municipalité de Paris (toutes tendances confondues) d’une gouvernance centralisée (Le Grand Paris). La disjonction est alors à son maximum entre l’espace dans lequel se débattent et se nouent les enjeux institutionnels (élus et gouvernement) et celui ou se déploient les enjeux concrets de l’exploitation et de la rente métropolitaine. De cette disjonction naît la violence.

L’émeute s’installe.

Car la nature de la ville, sa consistance matérielle, productive, territoriale, politique devient le terrain même du nouvel « affrontement de classe ». La question de la nature de ses habitants, de leurs statuts, de leurs droits, est un enjeu non pas marginal mais central du nouveau dispositif. La violence des mécanismes financiers qui les exploitent n’a d’égale que la violence des révoltes qu’ils suscitent.

L’émeute s’installe dans le paysage politique urbain. En France bien sûr où la tension n’a jamais cessé depuis octobre novembre 2005. Pour la seule année 2007 on peut en recenser six en plus des traditionnels feux de voiture de la Saint-Sylvestre et des incidents qui ont suivi l’élection de Nicolas Sarkozy : la Gare du nord le 27 mars, Cergy le 17 juin, Saint-Dizier et Trappes en octobre, Aulnay début novembre,Villiers le Bel fin novembre. La France, de ce point de vue apparaît comme un laboratoire. Mais elle n’est pas exceptionnelle. On ne peut oublier les émeutes de Hambourg et Rostock au printemps lors de la réunion du G8, les émeutes suscitées à Copenhague en mars par la destruction du Ungdomhuset, maison des jeunes autogérée, les émeutes de Stolevart dans la banlieue d’Amsterdam en octobre 2007 ou celles suscitées par la mort d’un tifoso italien tué par la police en novembre. En février 2008, Copenhague connaît encore plusieurs jours de combats de rue. La Chine même est touchée accumulant les tensions urbaines violentes dont une part au moins nous est connue[1] : Dongguan en 2004, Shengda et Ruian en 2006, Zhengzhou en Juin 2007, Chongqing en Juillet puis de nouveau en novembre…

Partout l’émeute s’installe quand les termes de la contradiction sont de l’ordre de l’indicible, quand la souffrance, la stigmatisation ou l’injustice ne trouvent pas d’écho dans l’espace public, quand le consensus des forces institutionnelles se construit contre les victimes. Qu’importe que ce consensus se nomme Harmonie (Chine) ou République (France), le symptôme est le même : l’absence d’un énoncé politique à la fois légitime et polémique de la situation faite aux habitants génère l’explosion.

Le conflit métropolitain est nier et renvoyer au désordre. A quelques semaines de distance, deux favelas du nord de la Rio de Janeiro, Jacarezinho et Mangueira.(30 janvier) et une ville de la banlieue parisienne, Villiers le Bel ( 18 février) sont investies pas la police. Même scène de guerre urbaine, plus ou moins violente selon les continents, même déni politique…

Quelle politique du commun ?

Y a-t-il une alternative politique à l’émeute ? Telle est la question du jour. Cette alternative n’est sans doute pas sur la scène représentative traditionnelle. Elle est sans doute à chercher dans ce que l’anthropologue indo-américain Arjun Appadurai nomme « Deep democracy »[2].

En fait deux problèmes se posent. Le premier est celui de l’agrégation des luttes, de la mise en commun des communs dispersés. La seconde est celui de la « stratégie » c’est-à-dire du rapport à l’Etat.

La question de la construction du commun des communs a bien été celle du processus des forums sociaux mondiaux initiés en 2001 à Porto Alegre. Mais ce processus, novateur dans ses formes et sa stratégie reste majoritairement porté par des organisations, des mouvements et des militants issus de l’ancien espace des luttes sociales et de la séquence fordiste même s’il a déployé ses premières mobilisations dans la conflictualisation du territoire urbain (Seattle 1999 et Genova 2001). Les Zapatistes qui sont un peu les inventeurs de la formule ou, par exemple, le mouvement des sans terres, ont du mal a trouver leur place.

C’est de façon volontariste que les militants du Mouvement de l’Immigration et des Banlieues ou ceux des organisation de sans papier ont du imposer leur problématique au sein du Forum social européen de 2003 à Paris Saint-Denis. C’est en marge de ce mouvement que s’organise et s’épanouit le Forum des Autorité Locales de Périphérie organisé par le ville de Nanterre en 2006 .qui a le grand mérite de faire glisser débats et réflexion de l’opposition centre périphérie à la notion de « solidarité métropolitaine ».

C’est pourtant en s’inspirant de cette nouvelle méthodologie politique que diverses associations de quartier en France s’associent pour donner naissance en juin 2007 au Forum social des quartiers populaires. En Amérique Latine un « forum da périphérias » s’est tenu du 24 au 26 janvier 2008 à Dunas, Pelotas, Rio Grande do Sul, Brasil.

Deep democracy[3]

Mais l’adoption même remaniée de cette démarche agrégative et inclusive ne résout pas le second problème, justement objet d’un évitement systématique de la part du mouvement altermondialiste : la question du rapport au pouvoir et à l’Etat.

Ces luttes ne peuvent pas ou ne veulent pas, être l’objet d’une « représentation politique » au sein de l’Etat. L’espace de la lutte pour un autre mode de vie commune et celui du pouvoir sont aujourd’hui disjoints. La pensée stratégique de type léniniste a perdu sa pertinence.

Faut-il pour autant se détacher des enjeux classiques de l’élection ? C’est difficilement pensable. Mais alors comment les aborder ? Une des pistes à l’œuvre si on abandonne la figure de la représentation électorale est celle du choix des futurs interlocuteurs des mouvements.

Le glissement linguistique du gouvernement à la gouvernance est le symptôme d’un constat : la gouvernementabilité représentative, même dans ses versions participatives a atteint ses limites. C’est la nature même de la métropole qui est la cause. On sait que dans le travail industriel, le travail prescrit ne peut être réalisé qu’au prix de la mobilisation spontanée, souvent invisible, parfois camouflée car paradoxalement réprimé, du travail réel des ouvriers. On sait que dans les secteurs de travail immatériel direct, ou les secteurs pour lesquels cette part du travail devient déterminante dans la production de plus value, cette part du « réel », en fait de l’autonomie cognitive, décisionnaire et coopérative des travailleurs, devient déterminante.

Cette nouveauté fait de l’organisation du travail, de sa prescription et de sa codification une sorte de quadrature du cercle au sein des entreprises, quadrature qui se solde souvent par la décision d’externalisation de séquences productives. C’est dans cette conjoncture que la ville est devenu un collectif productif. Or si la ville est devenue l’usine, aux difficultés de gouvernement de la ville s’ajoutent les difficultés contemporaines de gouvernement de l’usine. La gestion fordiste et « représentative » de la ville n’est plus possible. Son maintient coûte que coûte ne peut que sombrer dans les abîmes de politiques sécuritaires sans limites.

Car l’alternative à l’émeute ests ans doute à chercher du côté de la mise en tension permanente de la négociation avec l’Etat (national, local ou européen). De ce point de vue la question électorale s’énonce ainsi : où se situent les gestionnaires de ces territoires et les interlocuteurs du mouvement dans le choix stratégique qui se pose à eux aujourd’hui ? Sont-ils les tenants de la guerre contre les gens ou de l’interlocution et de la paix ?

La nouvelle production urbaine peut être la matrice subjective d’une nouvelle citoyenneté ni représentative ni « participative » mais que nous pourrions appeler « agrégative » au sens ou la production de commun est inséparable de la prise de décision collective. L’heure est aux grumeaux (lumps), selon l’expression de Saskia Sassen car heure est à faire de la métropole un acteur collectif et coopératif en capacité permanente de négociation avec les lieux de décision politique et financiers dans le cadre d’une gouvernance conflictuelle.


[1] On compte 87 000 « incidents de masse » –émeutes, manifestations et autres troubles–en 2005, la dernière année pour laquelle des statistiques sont disponibles.

[2] Arjun Appadurai “Deep Democracy: Urban Governmentality and the Horizon of Politics” in Public Culture, Volume 14, Number 1 (Winter 2002).

[3] Arjun Appadurai “Deep Democracy: Urban Governmentality and the Horizon of Politics” in Public Culture, Volume 14, Number 1 (Winter 2002).

~ par Alain Bertho sur 23 mars 2008.

 
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