Emeutes dans la ville

Conflits urbains et altérités contemporaines

Colloque international. Anthropologie des cultures globalisées : terrains complexes et enjeux disciplinaires

Québec, 7-11 novembre 2007

Session Violence structurelle et altérité

Intervention de Alain Bertho

Les émeutes d’octobre novembre 21005 en France ont frappé le monde par leur ampleur, leur durée, leur caractère spontané. Beaucoup a été écrit notamment en France pour tenter d’expliquer l’événement par les conditions sociales d’existence des jeunes en cause dans les quartiers où ces événements ont eu lieu. Peu d’analystes se sont penchés sur l’événement lui-même pour tenter de le décrypter dans sa singularité.

Car curieusement, les analyse ont laissé coéxister deux lectures pour le moins contradictoires :

  1. le caractère exceptionnel de l’événement.
  2. son caractère totalement explicable à l’aide d’une grille sociologique classique.

Ma thèse est d’une part que la singularité de l’événement française n’en fait pas pour autant un fait social isolé dans son genre et que d’autre part, nous devons prioritaire nous pencher sur ce que l’événement nous dit de notre contemporain urbain avant de se précipiter sur un discours de causes qui évacue l’analyse du sens.

Les affrontements urbains de type émeutes ne sont pas si rares que ça. Leur modus operandi et leurs contextes sont certes variables mais pas d’une extrême diversité. Ces événements, si on les lit en tant que tels et pas sous conditions des causes présupposées nous disent quelques petites choses de la période que nous vivons et de l’espace urbain comme espace stratégique aujourd’hui.

Les émeutes urbaines: scénario français, européen ou mondialisé ?

Que les émeutes française de 2005 ne soient pas un coup de tonnerre dans un ciel serein est une évidence et seuls les commentateurs française, prompts à refouler l’histoire récente ont pu l’affirmer sans broncher. Le scénario « mort d’un jeunes dans lequel un policier est impliqué » et « émeutes locale impliquant les jeunes contre les policier » est un scénario récurrent en France depuis 15 ans. Toulouse en 1998, Rouen en 1991 en particulier ont été le théâtre de tels événements.

Les émeutes n’ont pas pris fin avec la clôture de la période identifiée comme telle. Des dizaines de milliers de voitures ont été brûlées en 2006. Régulièrement des quartiers sont le théâtre d’affrontements du même type. Cergy en Juin, Trappes et Saint-Dizier en octobre ont connu de tels affrontements sans qu’il y ait eu mort d’homme au départ mais simplement un accrochage entre la police et les jeunes.

Ces événements ne sont pas seulement français. En Octobre, la mort d’un jeune déséquilibré au moment où il donnait seul l’assaut à un commissariat a provoqué plusieurs jours d’émeutes à Slotervaart dans la banlieue d’Amsterdam.

Comme en France, les commentaires ont alors insisté sur les origines et la religion supposée des jeunes émeutiers : maghrébins, musulmans. Ces émeutes sont-elle des émeutes de l’immigration ? Sont-elles le symptôme de la non intégration de ces populations. Quelques semaines plus tôt à Utrecht au Pays bas, un scénario singulier fait justice de cette hypothèse trop rapide. Ici, la mort d’un homme tué par un policier est bien à l’origine des affrontements. Mais l’homme est hollandais de souche, le policier d’origine maghrébine et les émeutiers fort peu musulmans… Que dire enfin des émeutes de Zhenzhou en juin 2007 ? De ce qu’on en sait, la prise à partie par les forces de l’ordre d’une jeune fille exerçant la vente à la sauvette a généré plusieurs jours d’affrontements massifs dont quelques images nous sont parvenues.

Le seul fil rouge tangible de ces explosions reste les rapports tendus de la jeunesse et de la police dans l’espace urbain et un modus operandi qui met le feu aux automobiles dans le quartier concerné et pas ailleurs. L’émeute marque le territoire urbain contre la puissance publique et produit de l’image symbolique.

La gare, la frontière, le contrôle des flux

Le 27 mars, le contrôle musclé d’un voyageur par ailleurs sans papier, Gare du Nord à Paris provoque un attroupement monstre. Les nombreuses vidéos amateurs disponibles sur ces événements sont riches d’enseignement. La première étape est un attroupement, massif celui-ci, sur plusieurs étages de cette sorte de forum qu’est le halle de la Gare. Le flux, dans ce lieu justement dédié aux flux qu’est une gare, s’arrête. L’indifférence habituelle devient curiosité. Le « non lieu » devient lieu. Lorsque la police arrive et intervient en masse c’est d’abord pour empêcher ce regard et pour réenclencher le flux anonyme. A ce moment précis on entre dans un autre espace temps qui se prolongera jusque dans la nuit, celui de la montée de la tension puis de l’affrontement. C’est alors la vidéo tournée par la télévision du côté des forces de l’ordre qui nous renseigne. On y voit ces forces en grande difficulté, incapables durablement aussi bien d’arrêter le flux qui lui amène sans cesse de nouveaux adversaires que de le rétablir pour vider la gare.

Ces heures d’affrontement qualifiées d’émeutes révèle une dimension subjective de la gare dans l’espace urbain.

Dans une enquête sur les jeunes de banlieues fréquentant le quartier parisien des Halles (enquête menée fin 2006), nous avons été confrontés à une réponse étrange. En effet, à la question très géographique et très positivistes « Quelles sont les limites du quartier ? », plusieurs jeunes interrogés nous on répondu quelque chose du genre : « le quartier commence au RER et s’arrête au RER ». La gare de RER-métro qui se trouve sous le quartier était ainsi donnée comme une sorte d’hypertexte urbain permettant de passer du grand ensemble de banlieue au quartier central des halles sans transitivité, sans médiation spatiale. Cette réponse éclaire l’événement. Hypertexte de la ville contemporaine, les gares sont des zones frontières comme déterritorialisée. Il ne manque plus que les gardes frontières. Mais en fait il sont là : militaires mis en place dans les dispositifs anti-terroriste appelés en France Vigipirate et contrôles policiers au faciès. L’autre nom de la gare des halles, pour les jeunes, c’est le Check-point.

Dans le monde contemporain, le contrôle du flux dont les gares, mais aussi les aéroports, sont le lieu devient donc un enjeu direct de pouvoir. Quand le contrôle filtre voire ralentit le flux, l’intervention policière peut au contraire tenter de le rétablir. C’est le cas le 27 mars 2007 à la Gare du Nord de Paris. Mais ce fut aussi le cas un an plus tôt dans la phase finale de la mobilisation de la jeunesse en France contre le « Contrat première embauche » dit CPE. Dans une mobilisation dont le maître mot fut sans doute le « blocage », le blocage des voies de communication urbaines et interurbaines, chemin de fer et autoroutes, s’est généralisé dans les deux dernières semaines comme mode quasiment insurrectionnel. Dès le début du mouvement, les lycéens que j’ai pu observé à Saint-Denis trous les matins on inscrit leur mobilisation dans l’espace de la ville en bloquant le Route nationale 1 qui passe à proximité de leur établissement et fait de ce blocage un enjeu d’affrontement avec la police

Le blocage suivi de l’affrontement dispose un nouvel usage de l’espace public. Ce n’est pas le mode insurrectionnel de la barricade censée délimité un territoire urbain à défendre. Ce n’est pas non plus la manifestation classique qui use de l’espace urbain comme d’une scène de représentation symbolique de la mobilisation. Le blocage localise d’affrontement dans des noeuds stratégiques de la ville. Il opère comme la grève des salariés.

Il faut noter que le mouvement français contre le CPE en 2006 à utilisé les deux modes contemporains : la manifestation et le blocage. Mais la figure de la manifestation elle-même a montré des signes forts d’essoufflement. Je parle là de la désorganisation du flux des manifestants et du caractère aléatoire de la structuration du cortège avec banderoles identitaires mais surtout des affrontement entre des jeune manifestants et des jeunes identifiés comme « casseur », venus prioritairement transformer l’espace urbain en espace de face à face avec la police..

Enjeux territoriaux de la ville Monde

L’altermondialisme, depuis ses débuts, entretient un rapport particulier avec les enjeux territoriaux urbains. Seattle en 1999 ouvre un nouveau cycle de manifestations violentes. Gènes en 2001, avec la mort de Carlo Giuliani et les scènes d’une extrême violence qui ont marqué la ville pendant de longues heures semble avoir atteint un sommet. Les affrontements liés à des rassemblements altermondialistes sont devenus plus sporadiques durant quelques années. Le G8 de 2007 a vu les rues de Hambourg et Rostock renouer avec ce cycle d’affrontements symboliques.

A l’évidence la des acteurs de ces émeutes ne sont pas la même que celle de ceux des émeutes françaises de 2005. Mais c’est sans doute la même que celle des bloqueurs de trains et de gares en France de 2006 lors de la mobilisation anti CPE. Jeunesse scolarisée baignée de culture alternative, futurs travailleurs de l’immatériel. Ils ont néanmoins en commun avec ces enfants des cités et des banlieues leur très grande jeunesse et leur immersion subjective dans la mondialisation urbaine. Mêmes silhouettes, mêmes sweets noirs et capuches, mêmes accompagnements sonores sur les bribes de vidéos glanées sur Youtube ou sur Dailymotion, espace virtuel d’échange et de partage de ces jeunesses-là.

Territoire des altermondialismes, la ville monde est aussi l’espace stratégique des mondes qui s’y croisent… pour le meilleur et pour le pire. Si les émeutes françaises n’ont été ni des émeutes ethniques ni des émeutes religieuses, force est de constater que cette figure de l’affrontement raciste entre composantes urbaines diverses n’est pas absente du paysage. C’est une des dimensions par exemple de l’émeute d’Utrecht en 2007 citée plus haut. Or dans ce cas la violence vient des néerlandais de souche et est dirigée contre les populations perçues comme étrangères.

Les violences à connotation ethnique ont-elles d’autres racines que la logique du pogrom ou de la peur du pogrom comme à Bradford en 2001 ? L’hypothèse mérite d’être examinée avec attention. Les émeutes d’Alcorcon (banlieue de Madrid) en janvier 2007 sont directement dirigées contre les émigrés d’Amérique latine, ayant pourtant la même langue et la même religion que les espagnols de souche, contrairement aux ouvriers agricoles marocains victimes du pogrom d’El Ejido en Andalousie en 2000. Les émeutes de Kondopoga, ville de Carélie, en septembre 2006 a vu les commerçants caucasiens pris à partie par les russes de souche. Dans ces cas là c’est la violence qui constitue et nomme d’ethnicité urbaine et non le contraire. Cette violence n’est pas l’apanage des « natifs » contre les « migrants ». Elle est aussi celle des militants nationalistes Turcs contre les kurdes et les arméniens à Bruxelles en octobre 2007. Cette violence est celles des dominants contre des minorités qui font peur. Elle est notamment le fait de jeunes européens de souches confortés par le fantasme du « racisme anti-blanc », thèmes obsessionnel des blogs et sites d’extrême droite en Europe.

Ville théâtre du rassemblement contre ceux qui sont perçus comme les pouvoirs de la mondialisation ou espace d’affrontement entre les dominés de cette mondialisation, les deux faces de l’alternative nous donnent à voir un télescopage du local et du global qui est la consistance même de l’urbanité contemporaine.

Jeunes, immigrés, précaires et la construction de lieux communs

Les événements de Copenhague en mars puis en octobre 2007 disposent la ville comme un enjeu territorial spécifique de la construction du commun. Il s’agit au départ, en mars de la mobilisation contre l’expulsion et la destruction d’un immeuble chargé d’histoire, le « Ungdomshuset » (maison des jeunes). Cet immeuble, ancien haut lieu du mouvement ouvrier, Maison du peuple inauguré en 1897, était squatté et autogéré avec l’accord de la mairie depuis les années 1980. Il était devenu un centre politique et culturel alternatif sur le modèle de ce qui existe notamment en Allemagne et en Italie sous le nom de Centri sociale. Le lieu était connu et reconnu. La chanteuse Björk elle y était passée. La municipalité décide de mettre un terme au compromis et vend l’immeuble à une secte religieuse.

Outre la résistance massive, et violente, qui fait reculer la destruction de décembre à mars, c’est la solidarité internationale des lieux alternatifs qui frappe à cette occasion. Le consulat Danois de Lyon, par exemple est pris à partie par des militants du squat culturel de la ville. En octobre une nouvelle mobilisation tente d’imposer un nouveau lieu à Copenhague, le G-13. Sans succès.

C’est en 2006 en France, à Cachan que les deux sociologies de mobilisations se sont croisée de façon tangible, avec l’évacuation du Squat géant de Cachan et la mobilisation associative et intellectuelle pour prendre la défense des expulsés. Les plus précaires, les soutiers de la mondialisation ont croisé le chemin des « activistes » altermondialistes des nouveaux terrains urbains, comme ce la s’est déjà fait sur le terrain de l’école avec l’essor du réseau éducation sans frontières. On n’est certes plus dans l’émeute puisque la violence dans ce cas n’est venue que des forces de l’ordre, mais dans des actions d’occupation non violente de la ville sur des enjeux urbains. C’est le cas en ce moment même avec le campement sauvage mené depuis plusieurs semaines place de la Bourse à Paris.

L’émeute, comme en d’autres époque n’aurait donc été que le signe annonciateur : signe annonciateur de nouveaux enjeux urbains, signe annonciateur d’un nouvel usage de la ville comme territoire de lutte, signe enfin de nouveaux acteurs dont la convergence « fait mouvement » et construit un « commun » qui fait sens.

Jeunes, immigrés, précaires sont à la ville-monde ce que les ouvriers ont été à l’usine : les plus dominés dans l’atomisation, les porteurs d’une nouvelle figure du nous et de l’autre dans certains moments de convergence et de prescription commune.

~ par Alain Bertho sur 7 janvier 2008.

 
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