A quoi et à qui sert l’anthropologie du contemporain ?


Colloque « A quoi servent les sciences sociales », Université de Paris 8, 28-30 juin 2007

Alain Bertho,Professeur à l’IEE, Université de Paris 8

Une discipline en crise ?

L’anthropologie française est en crise. A Paris 8 on le sait depuis longtemps. Mais on ne sait pas assez que cette crise est générale. La mise en place du LMD a vu, voit fermer des filières, disparaître des spécialités. La carte universitaire des formations s’éclaircit. La section 38 du CNRS a failli à moitié disparaître l’an dernier…

Cette disparition ne ferait sans doute pas grand bruit. Combien sommes nous ? 170 dans les universités. Un peu plus au CNRS. La totalité des anthropologues (et préhistoriens français sont aà peine plus nombreux que les seuls professeurs de sociologie…Une toute petite ethnie intellectuelle. Près de 40 % des professeurs ont 60 ans et plus, moins de 15 % des maîtres de conférences ont moins de quarante ans. Le nombre de postes mis actuellement au concours est faible. Alors que ces postes sont ouverts essentiellement par le départ à la retraite de leur titulaire et exceptionnellement à des créations, ils ne sont pas toujours utilisés pour le recrutement d’anthropologues.

Ce n’est pourtant pas au nombre que l’on mesure sa renommée. L’anthropologie française s’honore d’un passé prestigieux, de grands noms internationalement connus. Cette crise et cette disparition annoncée sont-elles dans l’ordre des choses ?

Du colonialisme à la mondialisation

Une discipline née avec la colonisation ne voit-elle pas naturellement sa séquence s’achevée avec l’avènement d’une mondialisation urbaine. L’ethnologie et l’anthropologie seraient des disciplines surannées destinées à s’éteindre ou au mieux à se fondre dans les autres sciences sociales. Sociologie et ethnologie ne sont-elles pas nées d’un « grand partage » originel ? A la sociologie l’étude de la société avancée, des Etats nations des métropoles, à l’ethnologie les peuples des autres continents. Le « grand partage » n’aurait donc plus lieu d’être : l’argument semble d’une simplicité imparable. La mondialisation culturelle ferait disparaître les terrains exotiques de l’altérité et mettrait ainsi l’ethnologie en extinction…

Une discipline foisonnante et pleinement contemporaine

La richesse de la production des anthropologues, la diversités des nouveaux terrains couverts vient contredire la rumeur et interroger le sens de la crise institutionnelle de la discipline. Le CNU avait d’ailleurs en 2005 posé la question : « qui a peur de l’anthropologie ? ». Anthropologie de l’art, anthropologie des banlieues, ethnomusicologie, ethnohistoire, ethnopsychiatrie, ethnolinguistique, anthropologie religieuse renouvelée : dans la diversité des objets empiriques, nombre de ces approches convergent vers une posture d’anthropologie du contemporain qui a longtemps fait l’originalité de notre université.

L’expression « anthropologie du contemporain », je vous l’accorde est curieuse. Elle infère presque que l’exotisme relève d’une résurgence du passé. Claude Lévi-Strauss nous avait bien mis en garde : les sociétés d’ailleurs ne sont pas des conservatoires de notre propre passé.

En l’occurrence, il s’agit moins d’user du contemporain comme élément de datation ou de localisation des situations d’enquêtes que de prendre le contemporain ou le présent comme un objet culturel problématique nécessitant une enquête.

Tout en considérant pour ma part que tous les choix cités sont également légitimes dans une discipline qui ne peut avoir quelque orthodoxie que ce soit, je voudrais m’appesantir un peu sur ce pari d’une anthropologie du contemporain ou anthropologie du présent dans laquelle je suis pleinement investi.

Quatre héritages

Il faut sans doute identifier notre héritage disciplinaire. Il est triple: une posture, un objet et une éthique.

L’altérité

L’altérité car dans le tronc commun des sciences sociales, l’ethnologie est née de la découverte de l’autre et du besoin de le comprendre. Tel était le sens de ce « grand partage » : A la sociologie l’étude de la société avancée, des Etats nations des métropoles, à l’ethnologie les peuples des autres continents. Ce partage de l’étude du « nous » et de l’étude des « autres » fut aussi pour l’ethnologie, et pour l’anthropologie un formidable appel à la construction d’une épistémologie de l’altérité, rigoureuse et respectueuse, une école exigeante pour apprendre à penser à la fois l’unité de l’humanité et la pluralité de ses mondes. Pour apprendre aussi à savoir qui est l’autre avant de construire sur lui des abstractions conceptuelles et explicatives.

La culture

Au partage du « nous » et des « autres » correspond un partage conceptuel fondateur entre la « société » pour les uns et la « culture » pour les autres. Différence d’objet mais aussi tendanciellement une différence de posture. Comme dit Clifford Geertz (ou plutôt comme disait), l’anthropologue se contente de lire par-dessus l’épaule de l’autre pour tenter d’en restituer sa pensée. Il ne construit pas un savoir scientifique, il construit des récits dans lesquels entrent la personnalité de l’auteur et les modifications de la situation décrite inférées par son enquête. L’anthropologue n’est jamais neutre car il est forcément là, en interlocution avec l’autre

L’enquête

Pas d’anthropologie sans enquête d’immersion, sans cette observation participante ultra locale qui fait se noyer l’enquêteur dans son milieu d’enquête, jusqu’à en partager les expériences les plus extrêmes

Une éthique de l’usage social du savoir

Que faire de ce savoir qui n’est autre peut-être qu’une opération de traduction pour rendre communicable au plus grand nombre ce qui faisait communication partagée d’un groupe ? En temps de colonisation, cette question n’est pas anodine. Elle pu, très concrètement être une question militaire. Yves Lacoste nous a appris que la géographie ça sert à faire la guerre. L’ethnologie, cette discipline du passage et du nouveau partage peut, a pu, aussi servir à faire la guerre. De cette histoire douloureuse, la discipline a, je pense, su tirer profit.

Que faire de cet héritage ? Quelle anthropologie du contemporain ?

Identifier ainsi l’anthropologie – et cette identification fait aujourd’hui consensus dans l’anthropologie mondiale- c’est évidemment refuser de la réduire aux objets empiriques sur lesquels s’est jusqu’à présent arrêté son regard.

La mondialisation nous propose trois directions possibles d’enquête et une posture, celle de l’ethnologie appliquée :

  1. le champ de la multiplicité des altérités contemporaine
  2. le champ de l’anthropologie réciproque
  3. le champ de l’identification intellectuelle de cette nouvelle séquence historique

Je m’explique

La multiplicité des altérités contemporaines

Qui dira aujourd’hui que la mondialisation nous offre une société globale apaisée et unifiée ?

Qui dira aujourd’hui que la question de l’altérité ne se pose pas au contraire de façon universelle et universellement singulière quand on parle ici de « conflit de civilisation », quand le nationalisme explose, dans le bruit des armes se fait entendre, quand la laïcité déchaîne à nouveau des passions, quand des jeunes, en France, en 2005, s’en prennent violemment à d’autres jeunes à l’occasion d’un mouvement qui aurait au contraire pu les rassembler ?

Pour une anthropologie réciproque

Et si nous renversions le regard ? Et si nos villages et nos villes étaient le terrain d’enquête pour un anthropologue Chinois, Wan Mingming pour ne pas le nommer ? Et si c’était un ethnologue Mali, Moussah Sow de l’université de Bamako qui menait enquête sur l’image de l’étranger … au Mali. Ce projet d’anthropologie réciproque est aujourd’hui porté par un réseau international de collègues et l’Université de Paris 8 en est. Nous en exposerons le projet au colloque sur les cultures globalisées organisé par la revue Anthropologie et société de l’Université Laval du Québec en novembre. Et nous serons des assises de l’anthropologie réciproque qui se tiendront en 2008 au Guatemala

L’identification intellectuelle de la nouvelle séquence historique

Reste le troisième champ : celui du contemporain proprement dit.

Si comme l’exprime le romancier américain Paul Auster dans la Trilogie new-yorkaise, « les mots que nous employons ne correspondent plus au monde », ils sont alors sources de malentendus, d’incompréhension et d’affrontements.

La décomposition contemporaine du langage commun produit plus que de l’ignorance : elle génère intolérance, souffrance et violence. L’anthropologie a de nouveaux défis à relever, une nouvelle histoire intellectuelle à écrire.

L’hypothèse, en effet, est que ce qu’on nomme mondialisation/globalisation remet en jeu les paradigmes et les catégories des sciences sociales. Elle force la pensée à se redisposer dans les dimensions spatiales et temporelles. Nous sommes sans doute face à un changement d’intellectualité sociale, politique et savante, au sens où l’entendait Thomas Kuhn. La grande résistance de certaines disciplines à admettre la rupture introduite par la mondialisation/ globalisation trouve son origine dans le fait que cette rupture opère justement au niveau symbolique, dans les fondements mêmes de la rationalité commune qui a permis l’intelligence de la période qui s’achève.

Alors que, comme nous le montre l’anthropologue indo américain Arjun Appadurai, nous vivons sans doute d’un rôle sans précédent du travail de l’imagination, des catégories centrales de l’humanité moderne, celle de politique, celle de travail et celle de ville, voire d’Etat et de Société, ne peuvent donc s’exempter d’un réexamen minutieux.

Nous sommes par certains côtés devenus les autres de nous-mêmes.

Le rôle de l’anthropologie, dans ces conditions, est de se confronter avec ses méthodes et sa posture, aux terrains qui recèlent aujourd’hui le plus d’opacité à la rationalité savante constituée, autour notamment des catégories d’Etat, de politique, de ville ou de travail, pour en dégager, de l’intérieur, les modes d’intellectualité réellement à l’œuvre. Ce faisant on comprend bien que la réflexivité opérée ne peut produire un savoir cumulatif, qui s’agrégerait aux corpus antérieurs, mais une interpellation conceptuelle, une « anomalie » assumée. Telle est le sens d’une anthropologie du présent.

Les défis pratiques d’une ethnologie appliquée

Ces défis intellectuels sont aussi des défis pratiques. La question du rapport à l’autre n’a rien d’un supplément d’âme culturel et sociétal. C’est bien souvent une question très pratique : question sociale, culturelle, politique, économique même.

Cela a deux conséquences

1

C’est aujourd’hui le nœud de multiples situations d’activité humaine.

C’est au cœur de multiples enjeux éthiques auxquels nous sommes tous confrontés.

C’est pour ces raisons que l’anthropologie et l’enquête ont leur place dans des formations professionnalisantes.

Je l’ai mis en œuvre lors de la création de la MST banlieue en 1994 et le prolonge aujourd’hui au sein du Master Villes et nouveaux espaces européens de gouvernance. Ce choix s’avère utile pour la formation comme pour la recherche.

2

La connaissance réciproque des intellectualités et des cultures est aujourd’hui la seule alternative à la tentation autoritaire et policière de la cohésion sociale.

Cet enjeu ne peut pas être mis entre parenthèse. Notre discipline connaît trop, par expérience, la nécessité de maîtriser les usages sociaux de son savoir pour rester naïve en la matière ou campée sur une position « d’objectivité scientifique » et de neutralité illusoire.

Son savoir, l’anthropologue le tient de ses rencontres d’enquête, de ces femmes et de ces hommes qui lui ont fait un jour assez confiance pour partager leur façon de penser la vie.

La moindre des choses est de se mettre en posture de leur restituer la valeur de ce don.

Don contre don : rien de très surprenant pour un ethnologue…

~ par Alain Bertho sur 30 juin 2007.

 
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