Le travail en débat

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Note de 2003 par Alain Bertho

Les débats qui ont été au centre de la campagne électorale de 2007 en France, notamment sur le travail, m’incitent à rendre publique cette note de travail de 2003.

 


Situation

Depuis plusieurs années, se développe un débat international sur l’avenir du travail. Un certain nombre d’auteurs argumentent de façon diversifiée sur la fin des « société de travail »[1], la marginalisation du travail dans les activités sociales, voire la fin de sa « centralité ».

On peut avoir, vis à vis de ces débats et de cette argumentation, plusieurs attitudes :

  1. considérer qu’il s’agit là d’une justification bien pratique d’un ordre libéral qui dégage du profit en laissant des millions de gens au chômage
  2. considérer qu’il s’agit d’une théorie dangereuse car elle autorise toutes les stratégies de « partage du travail » (celui qui reste)
  3. considérer au contraire qu’il s’agit là de débats bien abstraits, loin des réalités et des préoccupations des gens.

L’objectif de la présente note est de montrer qu’il faut prendre ces débats au sérieux et que, même si on conteste de façon argumentée les théories de la fin du travail, il est indéniable qu’il s’est passé quelque chose dans le travail et dans sa marchandisation. Or, suivant le diagnostic que l’on porte sur « ce qui s’est passé dans le travail », on ne tirera pas les mêmes conclusions très concrètes en terme d’action et de proposition. Et à ignorer les implications théoriques des choix, on court un risque d’incohérence que l’on paie toujours un jour ou l’autre.

 Incertitudes autour d’un mot

Aussi ahurissant que cela puisse paraître, tout le monde ne parle pas de la même chose quand il parle de travail. Vouloir définir le travail confronte à des définitions différentes sinon opposées. Et ces définitions portent chacune un point de vue très pratique.

La définition juridique n’est pas celle du psychologue. La définition patronale (un travail bien défini et rémunéré) ne correspond pas à celle du travailleur qui y déploie toujours plus que ce qui est prescrit (en effort comme en compétence) et peut, au non de ce débordement, revendiquer un autre salaire ou une autre reconnaissance de son activité.

Bref, au de-là des querelles de spécialistes et de disciplines, il existe, et ce n’est peut-être pas nouveau, un conflit que l’on peut qualifier de classe sur la définition du travail. D’une façon où d’une autre, les différents des savants renvoient à ce conflit fondamental. De ce constat essentiel on peut tirer deux conclusions :

  1. Il est vain de chercher chez les experts la « bonne définition » du travail, car la réponse à cette question est avant tout politique ;
  2. Si, comme le pense Yves Schwartz dont je partage le point de vue, l’incertitude sur la définition du mot n’a jamais été aussi grande, c’est que nous sommes entrés dans une période où l’affrontement de classe sur la qualification et la reconnaissance de l’activité humaine est particulièrement ouvert. Cette ouverture se fait-elle d’abord au profit du Capital ou met-elle en danger sa domination ? Telle est une des questions fondamentales auxquelles il nous faut tenter de répondre.

Il nous faut, pour y voir clair, examiner tour à tour quelques enjeux autour desquels s’organisent les débat en cours.

Travail intégrateur ou travail créateur ?

On s’accordera assez facilement sur l’idée que ce n’est pas du tout la même chose de dire du chômage :

  1. Qu’il est un grand gâchis humain, tant du point de vue de la souffrance des personnes concernées que de la richesse créative potentielle qui est voici disqualifiée.
  2. Qu’il pose un problème de lien social parce que ceux qui en sont victimes ne sont pas intégrées à la vie normale.

On me dira peut-être que ce choix est trop court et qu’il peut être en fait l’un ET l’autre. Je ne le crois pas et je pense qu’on doit faire ici un choix politique.

Expliquons-nous sur les deux plans qui nous intéressent, le débat savant et le débat social.

Le débat savant

Le débat oppose ceux qui prophétisent la fin du travail et ceux qui tiennent pour le maintien de sa centralité. En fait les deux parties ne parlent pas le même langage[2].

Les prophètes parlent du travail comme « valeur », comme facteur « d’intégration » sociale. Ils parlent en fait de l’emploi salarié comme d’une expérience disciplinaire qui participe du maintien de l’ordre social dans son ensemble. Que leur souci soit de le maintenir en l’aménageant[3], ou de hâter sa chute pour laisser la place à d’autres facteurs de cohésion, leur idée est la même : le travail, « grand intégrateur »[4], serait ce qui assigne une place dans la fourmilière et ceux qui n’en ont pas sont d’abord un danger pour l’ordre surnommé « lien social ».

A l’opposé, ceux qui tiennent pour la centralité maintenue et peu menacée du travail, mettent en avant le point de vue des gens. L’activité créatrice est une dimension anthropologique fondamentale et une dimension psychologique tout aussi fondamentale de l’homme[5]. La souffrance de ceux qui sont privés d’emploi le manifeste à contrario. La question de l’heure n’est donc pas la remise en cause de la centralité du travail dans ce qui fait l’humanité, mais celle de la remise en cause de sa « reconnaissance »[6] (sociale, marchande, juridique, politique…). Au fond ce serait ce défaut de reconnaissance qui ferait chômage.

La conclusion logique d’une telle posture n’est donc pas le souci « d’intégrer » les gens à l’ordre immuable du travail mais de fonder un ordre où chacun serait reconnu.. On voit, je pense, comment ce débat est raccordé aux enjeux actuels autour de ce qu’on appelle l’insertion.

le débat social

Le débat social s’organise autour de la thématique de l’exclusion et de l’insertion[7]. IL est en fait beaucoup moins ouvert que le débat savant et est marqué par la dominance consensuelle d’une vision disciplinaire du travail.

La problématique dominante est en effet la suivante : les « exclus » doivent « s’insérer », autant dire se normaliser, quelque soit le prix à payer : sous salaire, précarité des embauches, disqualification des compétences antérieures. Dans cette logique c’est à « l’exclu » de faire l’effort principal, matériel et psychologique, pour rentrer dans le moule, pour devenir « employable »..

IL me semble urgent de critiquer politiquement cette vision dominante des choses.

On notera au passage la place particulière qu’a prise la formation dans ce dispositif institutionnel et intellectuel : elle fonctionne plus comme une disqualification des personnes et de leurs compétences que comme une possibilité de s’enrichir de nouvelles connaissances. La dimension stigmatisante d’une formation obligatoire et au rabais ne doit pas être sous-estimée dans les débats contemporains. Cette question pose celle de la compétence, on y reviendra.

 Valeur d’usage ou valeur d’échange

Le face-à-face évoqué plus haut n’oppose pas seulement ceux qui auraient une vision globale du travail (le grand intégrateur) à ceux qui auraient le point de vue des gens sur leur propre activité. Il met en question la place que l’on donne à la forme marchandise dans la définition du travail.

Cette question est essentielle et mérite un éclaicissement.

En effet ceux qui annoncent la fin des sociétés fondées sur le travail font apparaître ce dernier avec le capitalisme, c’est à dire avec la forme salariale. C’est pourquoi pour eux la crise du salariat annonce et exprime la crise du travail. Ils mettent d’une certaine façon un signe d’égalité entre travail et emploi.

En d’autres termes, et pour reprendre un bon vieux vocabulaire marxiste, il ne considère le travail que comme « travail abstrait » et comme « valeur d’échange ». C’est à dire ce qui permet de le traiter comme une marchandise.

Ceux qui prennent la question du travail du point de vue des gens insistent en fait d’abord sur le travail concret, le travail créateur de valeur, et donc sur la « valeur d’usage ».

Tout se passe comme si la tension entre valeur d’usage et valeur d’échange, mise en lumière par Marx, atteignait aujourd’hui des sommets. Une partie massive de la valeur d’usage de la force de travail est aujourd’hui disqualifiée : on lui dénie le droit de prétendre à être une valeur échange c’est à dire à recevoir un salaire.

Dans ces conditions, on se trouve devant un choix incontournable. Le point de vue dominant est que les contraintes de la valeur d’échange, c’est à dire celles du « marché de l’emploi » et de « l’employabilité » sont intangibles et que c’est à la force de travail de s’adapter. On voit bien que ce point de vue unilatéral pose un sérieux problème. Encore faut-il trouver des arguments pour le contester.

Il nous faut pour cela nous demander quelle est la composition de la valeur d’usage de la force de travail, autrement dit que produit aujourd’hui le travail humain et quelle est la réalité des compétences mobilisées ?

 La question de la compétence

Le glissement contemporain de la notion de qualification à la notion de compétence inquiète. On peut comprendre cette inquiétude. En effet, la notion de qualification s’est construite comme une garantie pour le travailleur, une certification officielle de la valeur de son travail et donc un point d’appuis pour la défense de son emploi et de son salaire. La notion de compétence apparaît comme plus floue et donc plus soumise à l’appréciation arbitraire de l’employeur. Les « bilans de compétences » ne sont pas prioritairement des outils de promotion.

Néanmoins la situation mérite d’être examinée de façon plus contradictoire. Comme l’on mis en valeur depuis longtemps ergonomes et sociologues du travail, le travail réellement effectué et la compétence réellement mobilisée dans l’acte productif débordent toujours le cadre étroit de ce qui est demandé par l’employeur, ce qu’on appelle le travail prescrit.

Travail réel, travail prescrit, travail imprescriptible ?

L’emploi n’a jamais reconnu la totalité du travail effectué !

Il y a toujours eu un écart, que le taylorisme voulait réduire, voire nier simplement, entre le travail prescrit et la réalité du travail effectué. Mais aujourd’hui cet écart semble devenir un gouffre. Mais que l’on nomme les nouveautés productives « révolution informationnelle » ou montée du « travail immatériel » [8].,

Aujourd’hui, l’autonomie subjective et industrieuse des hommes devient un facteur central de rentabilité ! Mais on ne discipline pas les cerveaux comme on discipline les corps. Il devient de plus en plus clair que l’activité humaine la plus créatrice de richesse est immatérielle, non mesurable et imprescriptible et la mobilisation réelle de cette partie obscure du travail est lourde d’incertitude pour la cohésion de l’entreprise et ses normes. Le travail potentiellement le plus rentable est aussi potentiellement incontrôlable..

La prescription opératoire traditionnelle, celle qui fonde le fordisme, tend de plus en plus à céder la place à une prescription subjective. On ne dit plus au travailleurs fait ce que je dis de faire. On lui dit : sois ce que je te dis d’être. Mieux encore : sois ce que tu sais être et que je ne peux pas être à ta place. Comme le note Yves Schwartz[9] : « La montée de la notion de « compétence » dans la gestion du travail dans les entreprises montre bien qu’on peut de moins en moins distinguer l’approche et l’évaluation des postes de travail de celles de la qualité des hommes qui les occupent ».

Le doute patronal sur la prescription de travail est renvoyé sur le soupçon d’inemployabilité porté sur des millions de chômeurs et de précaires.. Vu sous cet angle, la qualification « d’inemployabilité » appliquée souvent à la main d’œuvre disponible et qui justifie la démarche formatrice et conformatrice dans l’insertion, se retourne contre l’employeur : ce sont les entreprises, dans les conditions actuelles de leur développement qui ont du mal à employer.

On pourrait même avancer l’idée qu’avec l’intellectualisation de travail, l’intégration de la responsabilité, de l’initiative et de l’autonomie dans la compétence (comme valeur d’usage de la force de travail), l’homme s’est en quelque sorte en partie réapproprié l’outil.

Le capital pensait pouvoir s’approprier l’homme, ou son clone, par la mécanisation des gestes, puis des opérations intellectuelles les plus sophistiquées. Le passage du tour au robot, de la clef à molette à l’ordinateur semblait rendre tangible le rêve d’un travail sans travailleur, d’une usine sans hommes, d’un capital sans gréviste, sans comité d’entreprise, sans délégué du personnel, sans prime de licenciement.

Or, il devient alors de plus en plus évident que la richesse créée vient de l’homme et de lui seul, qu’elle est dans sa subjectivité, son inventivité. A quoi sert-il d’avoir à la Plaine-Saint-Denis, la chaîne automatisée de production de tee-shirt la plus rapide, s’il n’y a personne pour vous dire quel est le modèle de tee-shirt qui va s’arracher dès demain dans les super marchés ? Etre le premier sur le marché oui, mais avec quel produit ? A quoi sert-il d’avoir la production et la distribution la plus performante de CD, s’il n’y a personne pour produire la musique et les paroles qui vont demain faire rêver et danser des millions de consommateurs potentiels ? Le capital sait toujours bien optimiser la valeur d’échange, mais a de plus visiblement besoin des hommes pour déterminer la valeur d’usage !

Compétence individuelle, compétence collective

Si le travail capté par le capital est bien, en proportion toujours croissante, subjectivité et créativité humaine, force est de constater que dans les formes, les techniques et les terrains contemporains de la production que certains chercheurs désignent comme « immatériels », c’est la totalité de la subjectivité sur la totalité du temps de vie qui devient potentiellement rentable.

Nous sommes bien devant ce paradoxe : plus la compétence rentable devient subjective, et donc individuelle, plus elle devient d’une autre façon collective. Car la richesse subjective dont il est question s’alimente à l’environnement humain, aux relations sociales les plus diverses de l’individu en question. La vie sociale dans son ensemble devient d’une certaine façon ce que les économistes appellent une externalité[10], la culture des hommes et des femmes, leurs capacités de coopération, la circulation informelle d’informations et de savoirs, etc.

Car si le travail, c’est l’homme dans toutes les dimensions de sa vie, il faut gérer le lien nécessaire entre l’individualisation, et la subjectivation de plus en plus forte de l’activité de travail et la socialisation des compétences mobilisées. Intégrer la subjectivité dans la compétence requise, c’est d’une certaine façon y intégrer le milieu familial, local, urbain, culturel, la multiplicité des activités sociales où elle s’enracine.

Réduire le travail à sa seule séquence salariée et prescrite dans la vie de l’individu devient une démarche fondamentalement contre-productive.

L’économie monde contemporaine est une économie d’archipel, nous dit Pierre Veltz[11] : la « géoéconomie qui se tisse en réseau à l’échelle planétaire » s’enracine dans le milieu urbain des métropoles. Elle y puise ses ressources dans le maquis des PME, des services publics et du travail précaire. C’est là qu’elle trouve le « territoire social créatif » dont parle Toni Negri en conclusion d’une étude collective sur l’industrie du textile[12]. Il y compare la mobilisation du travail dans le textile et l’habillement dans la zone Nord de l’Italie et dans le quartier parisien du sentier. Dans un cas, la culture ouvrière et militante des grands combinats métallurgiques de l’Italie du Nord s’est réinvesti dans un réseau de P.M.E. fortes de leur créativité industrieuse et de leur capacité de coopération. Dans l’autre on voit toute la richesse d’une culture urbaine investie dans le travail immatériel de la mode. Dans les deux cas, la coupure réelle ne se situe pas entre salariés et entrepreneurs locaux mais bien entre ce collectif de travail territorialisé et les lieux de réalisation financière de leur valorisation qui se situent à d’autres niveaux, notamment européens. Dans les deux cas, la précarité et la dureté des conditions locales sont le fruit de la pression exercée par ces lieux externes de pouvoir et de valorisation financière : le territoire créatif est toujours en danger de se transformer en « territoire normalisé répressif qui est celui sur lequel règne la vision politique de la grande entreprise »[13].

C’est dans les secteurs du travail que Toni Négri appelle immatériel (la mode, l’audio visuel, la culture en général) que s’observe aujourd’hui, de la façon la plus nette, la structure particulière de ces nouveaux de bassin de travail[14]. La richesse de ce capital humain produit par du capital humain que la valorisation financière vient ponctionner et discipliner, peut émerger loin des centres, dans les espaces parfois les plus stigmatisés que ceratins sociologues nomment les « interstices urbains[15].

Cette nouvelle dimension collective de la force de travail pose plusieurs problèmes.

  1. Comment la rémunérer ? Comment en comptabiliser la ponction durant le court moment de mise en valeur dans l’entreprise ? Si le capital n’accepte de payer que cette partie infime et contrainte du travail, il s’expose à deux inconvénients majeurs. Le premier est de « gâcher la marchandise » par manque d’investissement des sujets dans l’activité. On parlera de manque de motivation, d’attitude bureaucratique, de manque d’initiative. Le second est de dégager, en dehors de l’entreprise, une masse d’activités sociales diverses et socialement nécessaires à la qualité du travail, mais non rémunérées : activité associative, activité de loisir, de culture, rapports de coopération les plus divers.
  2. Si le travail est partout, où est-il ? Fin de la centralité de travail ? Faut-il entendre par là que le travail n’est plus au centre mais qu’il est partout ? Il déborde de la vieille usine, il déborde de la journée de travail, au risque de se dissoudre dans la quotidienneté la plus banale. Le triomphe annoncé de l’homme comme capital le plus précieux peut donc se traduire dans les consciences par une dilution de la figure de l’ouvrier, du travailleur, du travail lui-même. C’est cette incertitude subjective qui pèse aujourd’hui sur la politique, qui entrave la manifestation de cette puissance collective et qui favorise toutes les régressions. Le collectif de travail peut-il encore se penser dans le cadre contraint de l’usine, de l’entreprise ? Certes oui dans de nombreux cas : l’entreprise reste un lieu de subjectivité collective très fort et les formes prises par les mobilisations de salariés ces dernières années nous le confirment régulièrement. Mais au-delà ? Quel peut-être le lieu, l’échelle, le creuset d’une subjectivité collective plus large ? Dès qu’on sort de l’entreprise commence la difficulté à identifier une figure du travail qui rassemble des hommes et des femmes dans leur mobilisation. Y a-t-il un niveau intermédiaire entre l’assemblée générale des grévistes d’un site et le « tous ensemble » qui retentit pour la première fois en novembre 1995 ?
  3. L’exploitation devient globale. La rentabilisation par le capital de cette immense richesse humaine dans le seul temps de travail contraint interne à l’entreprise, fait supporter la production de la plus-value à la totalité ou du moins à une grande part de la population environnante.. La pauvreté et la précarité ne sont pas des anomalies sociales extérieures au mécanisme économique de valorisation du capital et d’exploitation de la créativité humaine. Ils en sont le cœur. Antagonisme capital/travail se donne aujourd’hui comme un antagonisme entre le capital et la totalité du travail social[16]

Les transformations de l’activité productive ébranlent donc les capacités de prescription « d’emploi » de la part des entreprises : on est passé de la réalisation rapide d’opérations à la sollicitation d’une intelligence pratique et à l’intervention pertinente sur les événements[17]. C’est bien la forme emploi qui est remise en cause et non le travail lui-même. C’est une définition historique et sociale limitée du travail qui touche ici à sa fin, atténuant la différence entre le travail et l’activité[18]. Dans ces conditions rien d’étonnant à ce que la forme salariale caractérisée par l’emploi à durée indéterminée dans une entreprise, spécifié par un métier ou une qualification, garantie par un statut ou une convention et une forme salariale alliant salaire direct (qui rémunère le travail du salarié) et le travail indirect (qui rémunère les autres activités et situations : maladie, retraite, travail familial, travail social, etc.) soit en crise. C’est sur cette crise et le constat qu’on peut aujourd’hui compter plus de 4500000 situations particulières d’emploi « nouvelles »,que Dominique Méda[19] appuie sa démonstration sur la fin du travail.:

 Quelle crise du travail ?

Ce détour un peu long dans les enjeux ouverts par la question de la compétence éclaire d’un jour assez cru l’interrogation de départ : qu’est-ce qui est en crise dans le travail. A coup sûr, il apparaît que la crise dont il est question est celle de la crise de la forme marchandise du travail. Non, le travail n’est pas une valeur en voie de disparition, comme l’affirme Dominique Méda, il serait plutôt en voie d’explosion, au sens où ce qui semble s’évanouir c’est bien la possibilité d’établir la valeur marchande du travail.

Ce n’est donc pas le long cycle du labeur humain qui s’achèverait mais plutôt le cycle de la valeur initié par Ricardo et prolongé par Marx. L’équation qui part du capital pour aller au capital augmenté, en passant par la conjonction de l’objet marchandise avec l’acte de travail, peut de moins en moins se poser comme telle. Aussi paradoxale que cette affirmation puisse paraître au vu des conséquences concrètes et immédiates de cette situation, la vraie difficulté de l’époque réside moins dans la difficulté des travailleurs à trouver un emploi que dans la difficulté des employeurs à les exploiter.

Ce diagnostic a des conséquences très pratiques sur la façon d’envisager des issues pratiques à la crise de l’emploi

L’obsolescence annoncée de la forme salaire, déjà remise en cause par les politiques publiques d’emploi et la tendance à la fiscalisation des dépenses sociales, doit être interrogée. Pour Bernard Friot, par exemple, il ne faut pas oublier que le salaire reconnaît de fait deux champs d’activité humaine qu’il distingue comme travail d’emploi et travail de prestation. Le travail d’emploi est rémunéré par le salaire direct et correspondrait à l’activité déployée sur le poste de travail lui-même. Le travail de prestation renvoie au salaire indirect, dit « charges sociales », rémunérant de fait des activités nécessaires à la bonne réalisation du premier. Mais, selon lui « Le travail d’emploi irait-il en se rétrécissant que cela ne signifie pas que le travail reconnu dans le salaire va en se réduisant ». De fait, la vraie question « est celle de l’articulation entre le travail d’emploi et le travail de prestation ». [20]

Autrement dit, ce qui se joue dans le débat sur la lourdeur des charges sociales, c’est la capacité des entreprises à prendre en charge, via le salaire, le poids grandissant du travail de prestation dans l’ensemble des activités sociales. Dans la forme salariale actuelle, les chômeurs ne sont pas « exclus » mais plus « inclus » même que d’autres puisque payés sur le salaire à travers les ASSEDIC. Ils sont plus inclus que ceux qui bénéficient de mesures précaires aidées, comme l’ASS ou le RMI ou les contrats d’insertion à subventions publiques diverses. Ces dernières ne font reculer le chômage que dans la mesure où elles font en fait reculer l’emploi dans sa forme salariale. Et donc, dans la conjoncture présente, en restant prisonnier de la forme traditionnelle de l’emploi, on ne fait reculer le chômage qu’en payant de moins en moins les activités situées hors de l’entreprise mais de plus en plus importantes du point de vue quantitatif autant que qualitatif.

Le seul horizon viable est donc celui d’une « sortie par le haut » des la crise actuelle du salariat, c’est à dire une socialisation plus importante du salaire. C’est sur ce terrain et non sur celui de l’assistance qu’il nous faut aborder le débat sur le revenu minimum d’existence. C’est dans ce cadre que doit se penser la perspective avancée d’une « sécurité-emploi-formation », avec un nécessaire approfondissement sur la notion de formation dont nous avons pointé quelques chausse-trappes….

 Le sens du travail terrain de l’activité politique

Il reste une dernière dimension , souvent sous estimée dont il nous faut prendre toute la mesure politique. Le terrain de l’activité professionnelle lui-même devient l’espace d’une prise de conscience, d’une résistance voire d’une mobilisation proprement politique. On sait bien que cette dimension est souvent présente dans la mobilisation des salariés du service public. Les cheminots, les enseignants, les infirmière, les postier, les agents des impôts, pour ne citer qu’eux nous en ont donné de multiples exemples. Mais on aurait tord de penser que ce phénomène n’est le fait que de quelques corporations bien identifiée. IL est beaucoup plus général, même s’il est parfois souterrains et ne se manifeste pas forcément de façon collective.

Du guichetier de la poste à l’ingénieur informatique, de l’agent de maintenance à l’enseignant, les travailleurs modernes mobilisent, on l’a vu, des ressources personnelles et des compétences bien au-delà ce qui leur est explicitement demandé, parfois à l’encontre de ce qui leur est demandé. Ce qui existait déjà de façon marginale dans le taylorisme tend à devenir dominant. L’emploi, donc l’employeur, ne reconnaît jamais totalement le travail réellement effectué et ceci souvent pour la raison simple qu’il l’ignore. Ce déni pratique des compétences et de l’ouvrage, qui s’il est de moins en moins matériel n’en est pas moins réel, est une source de souffrance quotidienne pour des millions de gens.

Chacun a une certaine idée de ce que veut dire bien faire son travail. C’est ce qu’on appelle le sens du métier. Il a une dimension subjective personnelle (l’image qu’on a de soi), mais aussi une dimension collective (l’idée qu’on se fait de l’utilité collective de son activité). Or aujourd’hui, bien souvent, non seulement le travail ne pourrait pas s’effectuer sans une part importante d’initiative des travailleurs, mais même sans une part de transgression des règles édictées par l’employeur. Et le « sens du métier » vient ainsi se confronter à toutes les manifestations possibles de la logique de rentabilité à courte vue. En ce sens, les questions de morale professionnelles tendent à devenir des questions politiques à part entière.

 Quel rapport de force capital travail ?

La question de l’appréciation du rapport de force actuel entre capital et travail est une question essentielle car elle aussi détermine des choix de perspective et de mobilisation. Sur ce point il me semble nécessaire de distinguer deux niveaux : le rapport de force politique actuel et le rapport de force productif fondamental.

Le rapport de force politique

Le rapport de force politique construit pendant un quart de siècle de crise de l’emploi est à coup sûr en faveur du capital. On peut en décliner les éléments : chômage massif, précarisation du travail, flexibilité, pression sur les revenus, destruction du droit du travail.

Ce rapport de force s’est notamment établi sur une série de défaites de l’acteur collectif qui portait jusqu’ici la cause du travail, à savoir la classe ouvrière : défaite sur la défense des emplois supprimés en masse, défaite sur la défense des garanties salariales… La baisse des effectifs syndicaux depuis les années 1976-7 est une des dimensions importantes de ce rapport de force.La multiplication des petites entreprises et la stratégie patronale d’externalisation des activités ont contribué à la consolider.

Inutile de s’appesantir sur le sombre bilan du dernier quart de siècle. Insistons peut-être sur ce que ces années ont créé d’irréversible. Une période s’achève et avec elle celle où la classe ouvrière comme acteur collectif appuyé sur la mobilisation des grandes entreprises pouvait tout à la fois porter les intérêts de tous et symboliser une figure emblématique du travail.

Le rapport de force productif

Dans le même temps, il ne serait pas juste de ne pas voir ce qu’il y a de plus neuf dans la période. Si ce que nous avons vu sur la notion de compétence est vrai, le capital est en fait devant un problème majeur. Ce qu’il y a de plus neuf dans la production humaine de richesses, notamment toutes les dimensions informationnelles et culturelles de cette production, est aujourd’hui en mesure d’échapper au cadre marchand. Le capital a de plus en plus de mal à enserrer dans un cadre exploitable la part potentiellement la plus rentable de la créativité.De plus, si l’exploitation est tendanciellement de plus en plus globale, cela signifie conjointement que les terrains potentiels de résistance se multiplient.

On peut dont lire l’agressivité des stratégies patronales, notamment en matière de »refondation sociale » comme le produit de l’arrogance des vainqueurs. On peut lire, par exemple, la flexibilité seulement comme un basculement du rapport de force en faveur du capital[21].

Mais on peut aussi lire ces stratégies comme la manifestation, dans le cadre d’un rapport de force politique pour l’instant favorable au capital, d’une inquiétude fondamentale sur le devenir de l’exploitation du travail !!! Sans tomber dans un optimisme béat, ne perdons pas de vue que la situation est singulièrement ouverte, que des possibilités historiques existent et que ce sont pour l’essentiel les armes politiques qui nous manquent pour les faire fructifier.

Les risques de confusion des deux niveaux

Si on ne se tient qu’au premier niveau du rapport de force (politique) on risque fort de n’avoir qu’une conception défensive des combats à venir, voire une conception rétrograde au sens au sens où la restauration préalable de l’ordre ancien de l’exploitation peut apparaître comme le seul moyen de faire repartir la lutte sur des « bases saines ». Cette tentation défensive peut se manifester sur les terrains les plus divers qui vont de la crispation au cadre national des débats et des luttes au repli sur la mobilisation ouvrière traditionnelle, en passant par la valorisation du travail comme discipline morale, par l’opposition de la qualification (garantie) à la compétence (notion considérée comme dangereuse). Autant de terrains sur lesquels le capital adosse sa stratégie sur des nécessités objectives de développement.


[1] Les principaux protagonistes de ce débat sont

Jérémy Rifkin, La fin du travail (1996), Dominique Méda, Le travail une valeur en voie de disparition (1995), André Gorz, Misère du présent, richesses du possible (1997), Yves Schwartz, notamment Reconnaissances du travail (1997), Christophe Dejours, Souffrance en France, Paul Bouffartigue et Henri Eckert, Le travail à l’épreuve du salariat, à propos de la fin du travail (1997)

[2] On pourra lire à ce propos l’excellente synthèse de Catherine Faure-Guichard, « L’introuvable centralité du travail, bilan provisoire d’un débat en cours », dans les Temps Modernes d’avril 1999

[3] C’est par exemple le point de vue de Robert Castel dans Métamorphoses de la question sociale

[4] Yves Barel, « Le grand intégrateur », Connexions, n°56 1990

[5] C’est l’approche de Yves Clot (Le travail sans l’homme, 1995), Yves Schwartz ou Christophe Dejours

[6] Yves Schwartz dir., Reconnaissances du travail, pour une approche ergologique, PUF 1997

[7] cf Christophe Guitton, « Travail et ordre social, une étude historique et juridique des politiques d’insertion par le travail », Travail et emploi 77

[8] Corsani (A.), Lazzarato (M.), Negri (A.), Le bassin de travail immatériel dans la métropole parisienne, L’Harmattan, 1996

[9] Schwartz (Y.), « Penser le travail et sa valeur », Séminaire de l’IRM sud « Travail, marginalisation, citoyenneté », Avis de Recherches n°35

[10]Moulier Boutang (Y), « la revanche des externalités », Futur antérieur, 39/40, 1998/1.

[11] Veltz (P.), Mondialisation, villes et territoires, l’économie d’archipel, P.U.F, 1997

[12] Lazzarato (M.), Moulier-Boutang (Y.), Negri (A.), Santilli (G.), Des entreprises pas comme les autres : Benetton en Italie, le sentier à Paris, Publisud 1993

[13] ibidem p258

[14] Corsani (A.), Lazzarato (M.), Negri (A.), Le bassin de travail immatériel dans la métropole parisienne, L’Harmattan, 1996

[15] Hélène Hatzfeld, Marc Hatzfeld et Nadja Ringart, Quand la marge est créatrice, les interstices urbains initiateurs d’emplois, L’Aube 1998

[16] Ricardo Antunes, « A propos des actuelles métamorphoses du travail et de son caractère central », Actuel Marx n°24 1998

[17] Zarifian (P.), Le travail et l’événement, L’Harmattan, 1995

[18] « Déstabilisation des contenus d’activité professionnelle, brouillage des formes d’emploi, flou dans la définition des titulaires des postes de travail : tels sont les constats de départ qui invitent aujourd’hui à reprendre les efforts de conceptualisation du travail, d’autant que ces phénomènes de déstabilisation sont instrumentés selon des perspectives de remise en question de la centralité du travail. Ces approches occultent des questions de fond. Elles présupposent des contenus univoques de la notion de travail. Or cela n’a jamais été le cas, car aucune définition du travail claire n’est possible. » Schwartz (Y.), « Penser le travail et sa valeur »,op. cit.

[19] « Travail, emploi, activité : de quoi parle-t-on? », Données sociales 1996- La société française, et Le travail, une valeur en voie de disparition, Aubier 1995. Elle s’appuie notamment sur le travail de Robert Castel (Les métamorphoses de la question sociale, 1994), W. Bridges (« La fin du travail salarié 1994 », Partage, fév 1995) et A. Supiot (critique du droit du travail, P.U.F 1994)

[20] Friot (B.), « Quel travail reconnaît l’emploi ? », Colloque « Travail marginalisations, citoyenneté », Marseille 3-4 mai 1996.

[21] On aura un exemple de cette « lecture noire » en lisant Richard Sobel, « Travail et politique, De Marx à Marx en passant par la sécurité sociale », La Pensée, décembre 1999

~ par Alain Bertho sur 6 mai 2007.

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