Texte du CNU 2005

Qui a peur de l’anthropologie ?

 

Texte collectif de la section anthropologie-ethnologie-préhistoire du Conseil National des Universités, mai 2005

L’anthropologie française est en grand danger. Le pays de Marcel Mauss, de Claude Lévi-Strauss, d’une école d’anthropologie qui, du structuralisme au marxisme, a marqué le monde entier, s’apprête à en brader son héritage en terme d’enseignement et de recherche dans l’indifférence presque générale.

La restructuration actuelle de la carte universitaire française, liée à la mise en œuvre de la réforme « LMD » (licence master doctorat) et à une certaine mise en concurrence des universités et des formations, voit fermer des filières, disparaître des spécialités. Les sciences humaines et sociales dans leur ensemble subissent les contre–coups de cette mise en place. Elles-mêmes le plus souvent minoritaires au sein des sciences sociales, anthropologie, ethnologie et préhistoire perdent encore un peu de leur visibilité en dehors du maintien de quelques grands pôles comme Lyon 2, Paris 10, Paris 5, Aix Marseille ou l’EHESS.

Les enseignants chercheurs en poste aujourd’hui sont peu nombreux, 170 environ relevant de la section 20 du Conseil National des Universités (anthropologie et préhistoire). Près de 40 % des professeurs ont 60 ans et plus, moins de 15 % des maîtres de conférences ont moins de quarante ans. Le nombre de postes mis actuellement au concours est faible (6 postes de Maîtres de conférences et 5 postes de professeurs en 2005). Alors que ces postes sont ouverts essentiellement par le départ à la retraite de leur titulaire et exceptionnellement à des créations, ils ne sont pas toujours utilisés pour le recrutement d’anthropologues. A ce rythme combien serons nous encore dans dix ans ?

Ces dernières années ont été marquée par un débat intense en France tant sur la refonte des filières universitaires avec la réforme du « LMD » que sur l’organisation de la recherche. Ce débat n’est pas clos. Mais il a pourtant laissé des questions dans l’ombre : il a porté sur l’efficacité sociale des filières, sur le rôle et les moyens de la recherche publique. Questions essentielles. Mais il a laissé de côté l’apport de l’université et de la recherche au paysage culturel du monde, à notre capacité collective ou individuelle de penser une époque dont chacun s’accorde à reconnaître la singularité.

Car c’est bien de cela qu’il s’agit. Et c’est sur ce point que s’argumente parfois cette indifférence. Ecoutons la rumeur. L’ethnologie et l’anthropologie seraient des disciplines surannées destinées à s’éteindre ou au mieux à se fondre dans les autres sciences sociales. Sociologie et ethnologie ne sont-elles pas nées d’un « grand partage » originel ? A la sociologie l’étude de la société avancée, des Etats nations des métropoles, à l’ethnologie les peuples des autres continents. Ce partage de l’étude du « nous » et de l’étude des « autres » fut aussi pour l’ethnologie, et pour l’anthropologie un formidable appel à la construction d’une épistémologie de l’altérité, rigoureuse et respectueuse, une école exigeante pour apprendre à penser à la fois l’unité de l’humanité et la pluralité de ses mondes.

La globalisation ou mondialisation est à l’ordre du jour. La monde a vu en quelques décennies successivement les Etats nations devenir le mode général de gestion des affaires humaines sur tous les continents et les processus financiers, démographiques, culturels mondialisés en marquer les limites ou en tout cas en transformer profondément la nature.

Le « grand partage » n’aurait donc plus lieu d’être : l’argument semble d’une simplicité imparable. La mondialisation culturelle ferait disparaître les terrains exotiques de l’altérité et mettrait ainsi l’ethnologie en extinction presque naturelle. Mais outre que la mondialisation n’est pas synonyme d’uniformisation et que ces terrains de fondation gardent une part de leur actualité, il reste qu’une discipline intellectuelle, qu’une tradition de recherche, qu’une épistémologie ne se résume pas aux conditions historiques de sa naissance.

Qui dira aujourd’hui que la mondialisation nous offre une société globale apaisée et unifiée ? Qui dira aujourd’hui que la question de l’altérité ne se pose pas au contraire de façon universelle et universellement singulière quand on parle ici de « conflit de civilisation », quand le nationalisme explose, dans le bruit des armes se fait entendre, quand la laïcité déchaîne à nouveau des passions, quand des jeunes, en France, en 2005, s’en prennent violemment à d’autres jeunes à l’occasion d’un mouvement qui aurait au contraire pu les rassembler ?

Le malaise identitaire qui s’exprime de multiple façon n’est-il pas d’abord cette difficulté à penser et à symboliser l’autre auquel la mondialisation et l’urbanisation mondialisée nous confrontent aujourd’hui partout et à tout moment ? Et à le penser autrement qu’à travers les standarts réducteurs (et destructeurs) d’une « ethnicité » essentialisée ou d’une « identité » irréductible et intangibles des cultures.

Si comme l’exprime le romancier américain Paul Auster dans la Trilogie new-yorkaise, « les mots que nous employons ne correspondent plus au monde », ils sont alors sources de malentendus, d’incompréhension et d’affrontements. La décomposition contemporaine du langage commun produit plus que de l’ignorance : elle génère intolérance, souffrance et violence. L’anthropologie a de nouveaux défis à relever, une nouvelle histoire intellectuelle à écrire. Elle a commencé à le faire, sur le terrain de la vie urbaine depuis vingt ans déjà, sur le terrain de la mondialisation de la culture, sur celui des institutions, sur celui du patrimoine ou sur celui de la santé, …

La vitalité intellectuelle de la discipline s’éprouve aussi à la diversification des objets, au nombre et à la qualité des thèses soutenues chaque année. Chaque session annuelle du CNU qui voit régulièrement une centaine de jeunes chercheurs qualifiés, nous en offre une vision cavalière particulièrement encourageante. Une nouvelle génération d’anthropologues affronte aujourd’hui les défis du contemporain.

Or ce sont aussi des défis pratiques. La question du rapport à l’autre n’a rien d’un supplément d’âme culturel et sociétal. C’est aujourd’hui le nœud de multiples situations d’activité humaine sinon de travail. A l’heure où l’échange, la médiation, la production symbolique sont au cœur d’une activité productive et créatrice de plus en plus culturelle et immatérielle l’anthropologie est de plus en plus appelée à être une discipline appliquée et à enrichir son apport théorique de cette exigence d’implication concrète en situations.

Ceci n’est pas un voeu pieux. C’est un effort déjà engagé avec succès dans d’autres pays. C’est aussi le constat d’un travail initié au sein de l’université française par des anthropologues à l’origine de démarches professionnalisantes exemplaires dans les domaines les plus divers qui vont de la banlieue à l’informatique en passant par la santé, les métiers de l’image ou de la médiation sociale. En ayant le souci du devenir professionnel de ses étudiants bien au-delà des classiques débouchés universitaires, en ayant le souci de l’utilité sociale et contemporaine de sa posture cognitive sur le monde, l’anthropologie ne brade pas son héritage, elle le renouvelle et le prolonge. Car une telle confrontation ne peut qu’enrichir un retour réflexif et théorique toujours nécessaire sur elle-même et sur son patrimoine. Elle peut y compris redonner sens et une impulsion à ses terrains les plus « traditionnels ». Elle ne peut enfin que stimuler un recrutement universitaire pour l’instant en dessous du seuil démographique de remplacement.

Voilà pourquoi les menaces qui pèsent sur l’anthropologie dans l’université et les ambitions qu’on doit nourrir pour elle ne concernent pas que les anthropologues. Il s’agit, pour nous tous, de ne pas se priver d’un moyen o combien actuel de penser le monde présent, plein de promesses et de dangers dans lequel nous tentons de vivre ensemble et d’agir.

~ par Alain Bertho sur 4 mai 2007.

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