VALEURS DU SPORT

SPORT, VALLEURS DU SPORT ET POLITIQUE SPORTIVE en Seine Saint-Denis

Malika Metnani

Rapport d’enquête décembre 2001

Le sport ne fait pas partie des interventions obligatoires d’un Conseil Général. Avec un budget de 68 millions de francs, le Département de la Seine-Saint-Denis, depuis 10 ans, entend construire une politique sportive originale entre l’intervention de l’Etat et celle des communes : une politique d’excellence (comme en matière culturelle) de promotion des disciplines (10 au total ). Il s’agit d’une politique de conventionnement avec les grands clubs, ayant pour but de promouvoir des pratiques de mutualisation des moyens et de mise à disposition des savoir-faire de haut niveau au service des clubs plus modestes. Ce faisant, le Département met en œuvre un type de politique publique qui tend à se développer dans d’autres domaines : une intervention financière et partenariale au sein de pratiques de droit privé afin de promouvoir des principes et des pratiques de fonctionnement.

Le Conseil général a souhaité une évaluation de sa politique.

L’évaluation des politiques publiques est un exercice classique largement pratiqué et pourtant toujours délicat. Il met en effet toujours commanditaires et évaluateurs devant une question complexe : que voulons-nous évaluer ? Les effets des choix politiques sur les procédures publiques ? C’est le choix qui a été le plus souvent fait pour la politique de la ville.

Les effets objectifs et quantitatifs de la politique sur le champ social concerné ? Cette évaluation quantitative est toujours possible : ventilation des crédits, évolution du nombre de conventions, nombre de clubs concernés… Mais il s’agit tout au plus d’une évaluation des moyens mis en œuvre.

Pour une part, cette évaluation, avait déjà été dessinée en interne au moment de mettre en chantier cette étude. Elle ne répond pas à une troisième question possible : comment la politique du Conseil Générale est-elle identifiée par ceux qu’elle concerne et par les autres, en quoi elle est, ou non, porteuse d’une certaine idée du sport (et laquelle) ? En quoi elle est, ou non, porteuse d’une certaine idée de la responsabilité publique en ce domaine (et laquelle) ?

Or qu’est-ce qu’une politique, même pratiquement opérationnelle, si elle n’est pas ‘’identifiée’’ comme telle par ceux auxquels elle s’adresse ? Une politique publique s’évalue autant à sa capacité d’imposer son point de vue qu’à sa capacité d’imposer ses décisions. Et la première question qui se pose donc est : en a-t-elle un, de point de vue ?

A cette question s’enchaîne alors logiquement une série d’interrogations : quels sont ses principaux énoncés ? Est-elle porteuse d’une certaine cohérence prescriptive dans le champ dans lequel elle intervient ? A-t-elle une idée du point de vue de ceux auxquels elle s’adresse et que compte-t-elle modifier ? Comment est-elle pensée par ces derniers ? Qu’en attendent-ils et qu’en font-ils ?

On voit bien, à partir du moment où l’on commence à décliner les interrogations, que la question de l’identification de la politique, en l’occurrence ici, la politique sportive du Conseil Général, va bien au-delà du simple problème de « communication » auquel on la résume trop souvent.

La politique sportive du Conseil Général est porteuse d’une certaine idée du sport. Il nous a semblé essentiel de creuser cette piste, du côté du Conseil Général et des acteurs institutionnels bien sûr, mais aussi du côté des acteurs de terrain. Au fond, l’interrogation fondamentale peut se ramener à « de quoi sport et politique sportive sont-ils les noms pour les acteurs de la politique départementale et pour les animateurs des clubs ? ».

Une telle enquête est certes un peu en décalage, de ce qui se fait habituellement en matière d’évaluation de politique publique. Mais il a semblé indispensable sur ce terrain, de savoir si cette politique était effectivement « pensable » par ses protagonistes et pensable sur des idées et des représentations en partage sur le sport, ses valeurs, son rôle social, son organisation. L’intérêt d’une telle approche est d’aller au-delà du simple bilan et de dégager les conditions subjectives et culturelles de nouveaux développements des choix déjà opérés. Elle permet non seulement de traiter de la question récurrente de la communication, mais de se tourner résolument vers ‘’les possibles’’.

Dans ce cadre, la démarche proposée a été celle qui préside régulièrement aux enquêtes de l’équipe de la Maîtrise de Sciences et Techniques « Formation à la connaissance des banlieues » depuis sa mise en place en 1994, qu’il s’agisse des enquêtes annuelles ou des études effectuées par l’équipe de recherche sur les foyers Sonacotra d’Argenteuil ou la démarche « Bonjour voisin » de la municipalité de Saint-Denis. Il s’agit d’enquêtes qualitatives sur guide d’entretien (l’entretien peut durer plusieurs heures) effectuée sur un échantillon restreint. Le texte des réponses, entièrement retranscrit fait l’objet d’une analyse de contenu extrêmement fouillée et technique.

Dans ce cadre, l’Association « les séminaires de Saint-Denis » a proposé de mettre en œuvre deux enquêtes successives:

1. Une enquête sur la perception de la politique départemental du sport par les professionnels

Cette enquête auprès des professionnels animateurs de clubs ou responsables de Comités Départementaux (bénéficiant de la politique départementale ou non) a eu pour objet d’identifier leur façon de concevoir le sport, le rôle des clubs, des fédérations, le rôle des pouvoirs publics et du Conseil Général en particulier.

L’enquête a débuté à la fin du mois de juillet 2000. Les personnes interrogées dans leur grande majorité ont accueilli favorablement la démarche et ont apprécié que le Conseil Général initie une enquête qui prend en compte leurs idées sur sa politique sportive. Nos interlocuteurs ont été au nombre de 32, hommes et femmes. En ce qui concerne la première enquête beaucoup d’entre eux occupent des postes de dirigeants au sein des instances institutionnelles (clubs, fédération, ligue). Les entretiens sont d’une durée moyenne d’environ deux heures, ils se tenaient en général sur le lieu officiel des structures, mais aussi, pour certains interlocuteurs, sur le lieu de leur travail professionnel.

2. Une enquête sur la logique et la mise en œuvre de la politique sportive proprement dite.

Cette enquête, auprès de professionnels ou d’élus du conseil général ou du ministère a eu pour objet d’identifier ce dont sport, valeurs du sport, mouvement sportif était le nom dans cet espace. Outre le dépouillement de la documentation mise à disposition par le Conseil Général, l’enquête a consisté en une série d’entretiens par questionnaires, utilisant la démarche habituelle de l’équipe de recherche de la Maîtrise de Sciences et Techniques « Formation à la connaissance des banlieues » dans ses enquêtes annuelles sur les banlieues, de recueillir précisément le point de vue des différents acteurs, du côté des clubs comme du côté du Conseil Général, afin d’identifier ce que signifie pour eux sport et politique sportive, comment est pensée la politique sportive du Département, ses objectifs, ses moyens, ses critères d’évaluation.

Problématisation

L’enquête mise en œuvre n’est pas une enquête d’opinion. C’est une enquête sur la « pensée des gens » dans une démarche d’anthropologie de la pensée.

Ce que pensent les gens : c’est ce point qui rend le mieux compte du type d’enquête que nous avons fait et il est donc nécessaire de donner quelques explications. Nombre de travaux qui sont à l’heure actuelle menés d’une part dans la formation doctorale de l’Université Paris VIII «anthropologie et Sociologie du politique », d’autre part par l’équipe de recherche «des Séminaires de Saint-Denis » tentent de mettre en pratique dans le cadre d’enquêtes l’énoncé «les gens pensent ».

Or, curieusement, cet énoncé ne va pas de soi . Tout au contraire, il prend le contre-pied de toute une tradition universitaire selon laquelle la pensée au sens plein, au sens de son exigence forte, était celle des savants dans leur travail scientifique. En d’autres termes, seule la connaissance scientifique, avec ses protocoles propres, ses apprentissages nécessaires, avait statut de pensée. Il n’y avait de pensée rationnelle que de pensée scientifique et, en conséquence, les formes de conscience, les représentations, les idées, bref l’ensemble de l’activité mentale des gens, au titre de son caractère non scientifique, était de fait comme de la non-pensée, partielle et nécessairement fausse puisque ne relevant pas de la science. Elle était répertoriée comme pré-notionnelle, idéologique.

Si les gens pensent, ce n’est pas en tant que savants, puisqu’ils ne le sont pas. Avec pour seul référent la pensée scientifique, il est bien vrai que les gens ne pensent pas. Si l’on veut tenir l’énoncé «les gens pensent », énoncé nécessaire à l’idée de démocratie et de liberté de la décision, alors il faut admettre qu’il y a une pensée des gens, absolument différente de la pensée scientifique, tout en étant cependant d’une extraordinaire profondeur, parce que c’est une pensée rationnelle ; bien que là encore, cette rationalité soit toute autre que la rationalité des protocoles scientifiques

Rompre avec cette vision, c’est ce qu’a entrepris de faire notre équipe de recherche en proposant de prendre au sérieux la pensée des gens, de la considérer comme une vraie pensée et non pas comme une sous-pensée. Cela signifie qu’il faut considérer qu’il existe, en dehors de l’espace savant ou de l’espace institutionnel, un univers d’intellectualité et de rationnalité (la pensée des gens), qui a la double caractéristique d’être largement en partage et d’être occulté et méconnu par toutes les formes de discours et de pensée « autorisée » (savante ou politique). Il s’agit donc de se donner les moyens de la recueillir et de la décrypter.

Si la pensée scientifique développe, comme nous le disions, ce que le savant peut savoir du monde à travers ses protocoles d’investigation, la pensée des gens développe aussi ce qu’il en est de leur rapport au monde, des idées qu’ils en ont. Alors le travail d’enquête, quand on s’intéresse aux gens en allant jusqu’à leur faire crédit d’une pensée éventuelle, va être, à l’occasion d’entretiens de rassembler ces idées, de mettre en lumière leur cohérence interne, leur système de thèse, c’est à dire comment se donnent là d’authentiques systèmes intellectuels, ‘’inimaginables et inconnaissables’’ sans ce rapport de considération et d’intérêt pour les gens.

La difficulté première vient du fait qu’il y a une multiplicité de pensées. La pensée scientifique en est une, essentielle et exigeante, qui développe le point de vue du savant sur le monde. La rationalité institutionnelle en est une autre. Elles ont en commun de se construire sur des prédicats logiques et de rompre la polysémie des mots par une démarche ‘’définitionnelle’’. La pensée populaire et courante que nous nommons « pensée des gens » s’organise de façon différente. Elle se construit autour des mots plus qu’autour de prédicats. La polysémie est rompue par l’usage du mot et non par une définition préalable (conceptuelle ou légale). Enfin, la pensée se cristallise sur des énoncés de type ‘’prescriptif’’[1] et non ‘’descriptifs’’ .Cette pensée, quand elle est identifiable se cristallise sur l’énoncé de ‘’possibles’’[2]

Une enquête sur les mots et le sens des mots s’impose donc ici.

C’est à partir de cette identification qu’a été construit le questionnaire d’enquête comme « enquête sur les mots » telle qu’elle est pratiquée par l’équipe de Paris 8 et l’association « les séminaires de Saint-Denis ». Et c’est sur l’identification ‘’des mots problématiques’’ qu’a d’abord porté le travail du comité de pilotage mis en place au début de l’enquête.

Une dernière précision d’ordre méthodologique et analytique doit être faite. Il est aujourd’hui convenu par beaucoup que le réel est unique, qu’il est là, que si chacun en parle dans ses propres mots et en regard de sa propre situation, pourtant chacun parle de la même chose. On pourra par exemple dire ici, que le sport est le sport et donc, le Conseil Général, les sportifs, les dirigeants de club, les bénévoles, la municipalité, etc, ont certes chacun un regard et un usage du mot sport, mais que c’est pour tous de la même chose qu’il s’agit. Toutes les enquêtes que nous avons faites montrent qu’il n’en est rien. Nous verrons comment la municipalité construit à l’intérieur de sa logique, une certaine idée du «sport », comment le Conseil Général en a une autre, les joueurs une troisième, etc. Et elles sont chacune singulières à un système de pensée propre. On voit bien le déplacement que cela appelle :

La question n’est plus «qu’est-ce que le sport », ce qui ouvre à la vaine recherche d’une définition, mais bien, « qu’est-ce que le sport, pour vous ». Et pour y répondre, il a fallu interroger successivement tous ceux qui, à un titre ou à un autre, répondent à cette question.

Là encore, pour les joueurs, les présidents de clubs, la municipalité, le Conseil Général, on peut supposer que ce qu’ils appellent « sport » est absolument interne à leur pensée, à la problématique qui est la leur, on pourra dire interne à leur langue. C’est à mieux connaître celle des acteurs de terrain que vise la première enquête.

Peut-être est-il utile de redire encore une fois, que ce que disent les acteurs de terrain n’a pas à nos yeux statut de vérité générale sur les différentes questions que nous aborderons dans nos entretiens. Cela n’abolit nullement l’existence sur ces questions d’autres démarches et d’autres langues. Mais il s’agit de répondre au souhait du Conseil Général, par le biais de cette étude, d’évaluer sa politique singulière qui résulte de sa définition d’une politique publique dans le domaine du sport et de donner la parole aux gens du terrain qui, on le sait, est souvent peu entendue comme parole.

Un des résultats les plus patents de nos différentes enquêtes est qu’il n’y a rien de plus opposé à la pensée des gens que la pensée sociologique, selon laquelle la société est composée de classes ou de groupe ou de strates, visibles ou invisibles, conscientes ou inconscientes, et que chacun, quand il parle, le fait, adossé à son appartenance de groupe ou de communauté, et que ce qu’il exprime n’est jamais que l’effet, clair ou biaisé, au mieux de son collectif, au pire de sa catégorie professionnelle d’appartenance.

De l’intérieur même de la sociologie, cette conception de la société est aujourd’hui hésitante. En effet l’ancien espace des choses, qui était également homogène à leur nomination, soit a disparu, soit se trouve considérablement transformé. Bien sûr, on peut proposer que « communauté » soit aujourd’hui le groupe de référence. Mais à supposer, même, ce qui n’est pas le cas, qu’il vaille pour l’ensemble des gens, ceci ne nous donnera jamais qu’une juxtaposition de communautés, juxtaposition sans ordre, car communauté n’inclut comme concept aucun principe de structuration des différentes communautés entre elles, comme cela était valable dans la problématique des classes sociales.

Aujourd’hui toute enquête auprès des gens est une mise à l’épreuve et une illustration, plus même, une spécification, de ce que les temps actuels, sont marqués par une conjoncture grave et difficile où la problématique de l’Etat et celle de la politique n’ont pas les soubassements antérieurs. La sociologie se trouve la nécessité de renouveler sa problématique, de désignation et de conceptualisation des groupes qui composent à ses yeux la société. Et la tâche est difficile.

Il n’y a guère d’autres choix, pour penser les situations, que de passer par la façon dont ces situations sont pensées par ceux qui les vivent. La question n’est donc pas de chercher quelle est la situation objective (sociale, professionnelle etc.) qui serait en mesure d’expliquer l’expression de telle ou telle « opinion ». La question est bien « qu’est-ce que les gens pensent et en quoi cette pensée pèse sur la situation », en quoi elle prend en compte, en quoi elle peut relayer la politique du conseil général ou au contraire, sur tel ou tel point, en être un obstacle… ? Quels sont les gens dont la pensée nous intéresse dans cette optique ?.

On comprendra bien, à la lecture de tout ce qui précède, que la problématique de l’échantillon d’enquête se pose ici de façon complètement renouvelée. Elle a fait l’objet d’un long débat au sein du comité de pilotage[3]. Cette problématique se décompose en deux questions :

1. A partir de quel seuil quantitatif peut-on considérer que l’enquête est scientifiquement fondée ? Sommes-nous dans une démarche de sondage ou d’enquête qualitative. Dans le premier cas un échantillon de plusieurs centaines de personnes est indispensable. Mais l’analyse de contenu disparaît au profit de la seule analyse statistique. Ce n’est pas le choix proposé. Dans le second cas, 20 à 30 entretiens suffisent pour dégager les grands traits d’une pensée populaire. L’expérience prouve qu’au-delà le matériel d’enquête réuni devient répétitif. C’est aussi un seuil matériel au-delà duquel l’analyse de contenu ne peut pas être poussée au bout.

2. Faut-il un échantillon « représentatif » de la population concernée. Dans les sondages, la représentation socio-démographique apparaît comme un passage obligé. Ici, il s’agira plus de cerner une représentativité de situations dans l’espace du sport. C’est sur ce dernier critère qu’a été construit l’échantillon.

Une procédure originale

Originale dans sa problématique et sa méthode, l’enquête l’a aussi été dans la mise en place d’un travail collectif. En effet, un groupe de pilotage a été mis en place du côté du Conseil Général associant responsables de la politique sportive au sein de l’institution et partenaires sportifs et universitaires.

D’un bout à l’autre du processus, l’équipe de recherche a été amenée à travailler avec le groupe de pilotage :

1. Pour l’élaboration du questionnaire d’enquête. L’élaboration du guide d’entretien a été précédée d’une série de séances de travail avec les acteurs du conseil général afin de préciser avec les principaux intéressés la nature et le contenu du questionnement.

2. Pour l’élaboration de l’échantillon

3. Pour le travail sur les différentes étapes du dépouillement et de l’analyse. La totalité du travail a été ponctuée par de moments d’interlocution entre l’équipe de recherche et le comité de pilotage

Ce travail en commun, chacun gardant son champ de compétence propre, a été particulièrement productif. Il a permis de pousser la qualité de l’enquête de terrain et de son analyse. Il a permis par ailleurs une meilleure appropriation des résultats par l’ensemble des membres du comité de pilotage qui en devenaient quelque part des ‘’co-auteurs’’.

Les valeurs du sport

Problématique générale

Pour de nombreux chercheurs, la question centrale est celle de l’interprétation du phénomène du sport moderne. Il semble que cela soit une question indissociable pour les historiens de l’industrialisation et de la rationalisation des pratiques sociales, mais aussi du questionnement sur l’émergence des Etats-nations modernes. Certains chercheurs proposent aujourd’hui de s’interroger grâce à la question du sport, sur la réalité effective de phénomènes comme la globalisation et le déclin de l’Etat-nation.

Dans les termes de notre démarche, il s’agit d’identifier dans le domaine sportif, la crise de l’Etat. Nous pensons que le mot sport n’est plus en partage dans l’esprit public. Sur l’espace du sport, la société aujourd’hui est chargée de trouver une nouvelle politique sportive.

Après enquête, il nous apparaît que dans cette étude le mot problématique est valeur. En effet, c’est sur ce mot que la politique sportive du Conseil Général a été identifiée par les personnes interrogées.

Les réponses de nos interlocuteurs nous permettent d’une part, de mieux identifier les questions sur l’idée du sport, d’autre part, d’avancer que ce n’est pas la situation des personnes interrogées en Seine-Saint-Denis sur le mot sport, qui est en partage, mais la question du nom du sport en intellectualité dans la conjoncture actuelle.

Nous sommes en mesure de dire au terme de cette étude, que la problématique posée est bien celle des valeurs du sport. En effet, notre analyse a montré que lorsque le sport est porteur de valeurs cela est identifié par une attente de prescriptions de l’Etat au niveau de la règle de fonctionnement pour le sport. Par contre, si le sport n’est pas identifié comme porteur de valeurs alors l’attente sera uniquement celle du financement de l’Etat et ne correspondra qu’à un espace sportif occupationnel.

La politique sportive du Conseil Général se veut une politique de conventionnement avec les grands clubs, ayant pour but de promouvoir des pratiques de mutualisation des moyens et de mise à disposition des savoir-faire de haut niveau au service des clubs plus modestes.

Les questions que pose la mission d’évaluation :

“ Grands clubs, clubs plus modestes ”, ces deux espaces du sport sont-ils distincts du point des valeurs du sport ? Y aurait-il un premier espace d’excellence avec des valeurs du sport et un second espace déserté par les valeurs du sport que nous nommerons : espace occupationnel ? La politique du Conseil Général poursuit-elle la piste du lien entre le sport de haut niveau et le sport plus modeste, car elle estime qu’en termes de valeurs du sport ce sont deux espaces séparés ?

La politique du Conseil Général ne privilégie pas l’espace occupationnel, mais investit l’espace d’excellence avec des valeurs du sport qui poursuivent le but de tirer vers l’excellence l’espace du sport plus modeste ?

Les « noms » des valeurs du sport

Nous avons travaillé sur les idées que les acteurs de cette politique ont sur les valeurs du sport. Nous avons pu dégager la catégorie de valeur et montrer comment à partir de là, plusieurs scénarios et dispositifs sont repérables dans les pratiques de nos interlocuteurs.

Notre entrée par le mot problématique valeur et la proposition de dire “ le sport est porteur de valeurs ”, est une proposition qui tient sous condition de l’identification qu’il y a « de l’Etat ».

Autrement dit, l’identification de la proposition “ le sport est porteur de valeurs ” est inséparable de la proposition “ l’Etat a à prescrire sur cette question ”. Nous insistons sur ce point, car c’est un préalable indispensable à l’identification de “ la politique sportive ” du Conseil Général. C’est ce dont nous traiterons dans un premier temps.

Dans notre deuxième partie, il ne s’agira pas, pour nous, de traduire en termes de lexicologie scientifique les idées et les propositions des personnes interrogées, mais tenter de suivre le fil complexe de quelque chose qui semble se dessiner autour de deux grandes familles de dispositifs :

Il y a des valeurs du sport de haut niveau et une façon singulière de porter un regard sur les valeurs du sport de masse.

Il y a des valeurs dans le sport de masse et une façon singulière de porter un regard sur le sport de haut niveau.

Le sport est porteur de valeurs

Dans notre avant propos méthodologique, nous avons exposé notre démarche et notre approche analytique des formes de conscience singulières. Et nous avons dit que ces dernières étaient identifiables par des thèses. “ Le sport est porteur de valeurs ”, est une thèse qui ne pouvait être dévoilée que par l’identification qu’il y a un Etat. Un Etat désigné par ces structures sportives de service public. Nous avons demandé à nos interlocuteurs ce qu’ils en pensaient :

– “ Que pensez-vous du service public en matière de sport en banlieue ” ?

– “ C’est quoi l’Etat pour vous ” ?

– “ Ce qui m’embête c’est votre terme banlieue ! Parce qu’ici c’est un département, c’est pas une banlieue !

– Pourquoi tout d’un coup le mot banlieue vous gène, c’est de le voir coupler avec le service public ?

‘’Il me gêne, à cause des événements… Parce que des événements…, il y en a aussi bien à Paris que dans des villages et que tout d’un coup on parle de banlieue…Bon, évidemment, il y a une concentration, comme on dit, en banlieue mais…,Versailles, y’a pas de problèmes ?…bon, vous me dites que le 93 c’est une banlieue, alors que c’est un département ! Parlons de villes ! C’est un regroupement de villes de banlieue, c’est un département ! Après je sais pas… il faudrait comparer la criminalité ou les problèmes sur la banlieue du 93 et X…. Et je suis sûr qu’au nombre d’habitants, il y a autant de problèmes dans le 93, qu’à X… ” !

“ Je ne pense pas qu’il faille un service public spécifique pour la banlieue…,peut-être des formes spécifiques… Je ne pense pas que ce soit un manque de moyens, mais que c’est beaucoup plus dans l’utilisation des ces moyens…Je crois qu’il y a beaucoup de gens qui travaillent dans leur coin et pas assez de coordination de ce travail ”.

Dans ces citations qui ont en commun le refus de banlieue pour désigner : ville, département ou le 93 ; ce qui est dit, c’est un souhait de ne pas faire sortir le mot “ banlieue ” de l’Etat. C’est aussi dire que c’est un espace où il y a des règles.

Ce que dit le refus du mot “ banlieue ”, c’est que le sport existe comme un objet social bien identifié et que lorsque cet espace existe, il est identifié par l’Etat en contact avec un endroit qu’il prescrit. Nous pouvons dire alors que pour nos interlocuteurs : l’Etat finance une structure qui prescrit des valeurs et qu’il y a une affirmation forte : le sport est porteur de valeurs.

La thèse qui affirme que le sport est porteur de valeurs, se décline dans les propos de nos interlocuteurs en plusieurs polarités.

Première polarité : des prescriptions à l’Etat

“ l’Etat, ça devrait être le garant de la constitution ! Ça devrait être sa responsabilité de contrôler toutes les instances à commencer par les fédérations, mais, aujourd’hui, ce n’est pas ça qui se passe ” !

“ …C’est bien de faire découvrir une activité sportive aux jeunes et de les diriger vers une structure sportive qui contient les valeurs du sport. C’est permettre aux jeunes d’être accrochés à ces vertus, qu’elles deviennent les leurs et les aident à grandir droits ”.

“ Ce que je pense, c’est qu’heureusement qu’il y a le service public pour le sport ! Sinon on tomberait dans quoi ? Le professionnalisme ? Ce serait pas la bonne solution. Si on n’avait pas les communautés territoriales et municipales à ce moment là : on serait à la recherche de sociétés qui seraient plus dans la recherche de promouvoir leurs marques que de s’occuper du sport ! Alors que là, il n’y a pas de problème, c’est bien ciblé !

Un espace du sport reconnu comme tel renvoie à une vision du développement sur l’Etat, c’est à dire que pour la majorité de nos interlocuteurs, le sport est porteur d’une double appartenance : d’une part, c’est une structure qui a un rapport avec l’Etat, “ l’Etat, ça devrait être le garant de la constitution ” d’autre part, le mot sport est identifiée par des valeurs : “ une structure sportive qui contient les valeurs du sport ”

Le sport est donc bien identifié à la fois comme porteur de valeurs et comme un espace institutionnel. Lorsque le sport est porteur de valeurs, alors se dispose cette singulière polarité chez nos interlocuteurs qui va leur permettre de prescrire à l’Etat et de tenir des prescriptions sur le sport.

“… C’est permettre aux jeunes d’être accrochés à ces vertus, qu’elles deviennent les leurs et les aident à grandir droits ”.

Dans cette citation, nous avons une proposition claire de prescription à l’Etat : l’Etat doit faire en sorte que les jeunes puissent venir dans des structures qui fonctionnent dans des valeurs du sport et qui affirment un principe fort de l’Etat pour tous. C’est bien parce que la personne a une prescription forte sur les jeunes, tous les jeunes et non pas certains jeunes, qu’elle peut demander à l’Etat d’être le facilitateur de ces propres prescriptions.

Deuxième polarité: Pas de prescriptions sur l’Etat

Lorsque le sport n’est pas porteur de valeurs, alors se dispose une polarité chez nos interlocuteurs qui ne va pas leur permettre de prescrire à l’Etat et de ne pas tenir des prescriptions sur le sport.

“ L’état, c’est l’administration ! Maintenant si on se rapporte au domaine de la politique sportive, je dirais que c’est plus que largement insuffisant ! ils ont des personnels compétents, mais ne leur donnent pas les moyens financiers ce qui limitent largement leurs actions ”…

“ …L’Etat dirige et depuis qu’il y la décentralisation l’Etat a fait de gros progrès, on est quand même plus proche et on a des réactions plus pratiques et plus rapides que précédemment ; et bien sûr on peut penser au Conseil Général qui a de plus en plus de pouvoir… ”

Dans les citations qui précèdent, il n’existe qu’une vision partielle et intéressée sur l’orientation d’un Etat financeur. Il n’y a aucune valeur du sport qui soit convoqué, l’Etat est reconnu et accepté uniquement sur les prescriptions pratiques ; il n’y a pas de vision d’un Etat sur les principes, mais une vision pratique sur l’Etat financeur.

L’Etat gestionnaire est seulement plus proche et plus pratique, il n’est pas question de prescriptions ni sur l’Etat ni sur le sport…

Dans la citation qui suit la personne n’accordant pas de valeurs au sport ne tient aucune prescription sur l’organisation sportive : certains jeunes doivent faire du sport pour répondre à une exigence de l’espace social, qui n’est pas l’espace des valeurs du sport valable pour tous

“ …Les valeurs du sport, c’est pour moi les valeurs qui dynamisent les scolaires par exemple, peut- être pour arriver à de meilleurs résultats, c’est en tout cas l’espoir que nous formulons ; et ainsi d’arriver à la vie active avec l’envie de continuer l’effort. Dans notre association, il n’y a pas que le sport, il y a le coté social qui est très important parce que nous sommes confrontés à des jeunes qui ont d’énormes difficultés sur le plan familial, sur le plan scolaire, plus tard sur le plan professionnel, qui n’ont pas la possibilité, bien souvent, d’être logés d’une façon correcte, je veux pas dramatiser, mais il y a quand même des jeunes qui se trouvent habitant dans des appartements où il y a 7 ou 8 enfants ! donc difficultés à tous les niveaux. D’autre part, il y a également la recherche d’emplois, nous arrivons difficilement, mais nous essayons, alors nous avons trouvé des pistes chez les sapeurs pompiers par exemple, mais c’est aussi un métier très dur et ça freinent quelquefois les ambitions, la police c’est moins dur ! et nous essayons aussi dans les entreprises. L’idéal pour nous, c’est d’arriver que les jeunes en même temps qu’ils s’investissent dans le sport, s’investissent dans une entreprise et que cette entreprise leur accorde une formation professionnelle qui puisse être transformée en un emploi à durée indéterminée’’.

Il est bien évident dans cette citation qu’il ne s’agit pas d’une vision de structure du sport fonctionnant dans les valeurs du sport ; mais d’une description, d’une qualification de la structure comme tenant compte uniquement d’une vision spécifique de la population en termes de manques de tous ordres.

Pour conclure sur les deux polarités étudiées, nous pouvons dire que ce qui se dessine : ce sont bien des positionnements différents sur la finalité et les valeurs du sport, selon le positionnement de nos interlocuteurs par rapport à la puissance publique.

Nous verrons plus loin, dans les choix proposés pour une politique sportive dans le Département, comment les deux polarités dans leurs activités singulières rencontrent la proposition de la politique de conventionnement et de mutualisation des besoins du Conseil Général.

Valeurs du sport et multiplicité des espaces

La question de la multiplicité des espaces liée aux valeurs du sport se déploie entre trois polarités. Il y a des valeurs au sport de masse et une façon singulière de porter un regard au sport de haut niveau. Il y a des valeurs dans le sport de haut niveau et une façon singulière de porter un regard sur les valeurs du sport de masse. Il y a enfin, des regards singuliers entre les deux dispositifs

Valeurs du sport de masse et regard sur le sport de haut niveau

Dans cet espace de pensée, nous sommes en présence d’un développement de prescriptions sur les valeurs du sport elles-mêmes :

… “ Dés l’instant ou on rentre dans le domaine sportif, on apprend des règles et dés l’instant ou on apprend des règles, on apprend à être citoyen ”

Lorsque la personne désigne le sport comme un espace des valeurs, elle le fait en se soutenant du ‘’compte’’ qu’elle se fait des gens, il y a ceux qui viennent dans ces structures qui portent des valeurs et ceux qui n’y viennent pas, ce qui sera en partage ce sont les valeurs propres du sport :

“ …Donc, les gens qui viennent dans le sport c’est des individualités qui sont différentes que celles qui n’y viennent pas ! Ça, c’est clair ! Fatalement, tout ce qu’on apprend aux jeunes par le sport, ça revient dans la vie ! Par exemple, un jeune qui a été sportif et qui devient père de famille n’a pas la même réaction avec son enfant que celui qui n’en a pas fait ! Je dis pas qu’il n’y a que ce domaine là qui apprend, mais…bon ! ”

Suivre le cheminement de cette pensée, va maintenant nous montrer comment lorsque la personne tient sur les valeurs du sport, lorsqu’elle tient un compte égalitaire des gens, l’idée qu’elle a du sport va opérer une séparation en termes de valeurs dans les deux espaces du sport : le sport de haut niveau et celui du sport pour tous :

“ Je pense qu’à l’origine oui ! Après, on n’a plus les mêmes valeurs, c’est clair ! On n’a pas les mêmes débats…quoique…, c’est des clubs professionnels, ils ont de gros sponsors, ils ont beaucoup d’argent…, c’est des gestionnaires, c’est plus des sportifs ! ”

“ Les valeurs du sport de haut niveau qui sont reconnues par l’Etat ! Moi, je reconnais pas ça comme ça ! Moi, le sport de haut niveau… je dirai qu’à la limite toute personne qui fait un sport, quelque soit sa performance, dés l’instant qu’elle atteint le maximum de sa performance et qu’il s’y tient : il fait un sport de haut niveau ! Pour lui ! Alors, évidemment, ça c’est pas reconnu ! Mais ça, c’est une autre affaire ! Il y aussi le regard du coté marchand, le sport de haut niveau aujourd’hui, celui qui est reconnu, pas celui que moi, je reconnais ! Plus ça va et plus il faut des sous ! Il faut donner ! Il faut donner : la pub ! …Machin…enfin, c’est la vision qu’on a du haut niveau ! ”

– C’est pas la votre… mais quelle est la votre ?

“ C’est pas la mienne ! Ça peut pas être la mienne ! D’ailleurs, ça gâche un peu…autant j’admire le sportif en tant que tel ! Parce que n’importe quel sportif, dans n’importe quel sport ! Fatalement, il a quand même un don pour arriver à ce niveau là ! Mais je reconnais plus ce qu’il y a derrière ! Toutes les valeurs…beaucoup de valeurs sont effacées par l’appât du gain ! Quand vous demandez à un gamin, pourquoi il veut faire du foot ? Il va vous dire : “ parce que je veux gagner de l’argent ” ! Et pas : “ parce que je veux bien jouer ” ! Déjà, ça me heurte ! Je suis déçu ! C’est pas le foot qui l’intéresse, c’est l’argent qui est derrière ! Dans l’esprit des jeunes on a retiré ce coté sportif par lui-même, quand on parle du sport de haut niveau, pouf, on parle de business… !’’

Les valeurs du sport pour tous, sont sous condition d’une prescription de l’Etat, les propos recueillis révèlent qu’il y a défaut de prescription à son égard, son espace est nié dans les structures de l’Etat qui ne reconnaît dans son espace que le sport de haut niveau. Ce dernier est clairement identifié comme le domaine de l’argent et des médias :

“ Je me demande s’il existe encore…malheureusement… Est-ce qu’on peut appeler sport pour tous, les gens qui trottinent le long du canal à Bobiny ? Non ! Le sport pour tous, aujourd’hui, il est de moins en moins structuré, il a pratiquement plus qu’une fédération qui fait ça, c’est la X…qui reste encore dans cette illusion. Je dirais, par rapport au sport de haut niveau, qui est le sport médiatique et le sport d’argent ! Mais le sport pour tous, il demande aussi une structure et, malheureusement, cette structure on ne lui accorde pas ! Aujourd’hui les institutions reconnaissent le sport qui va vers la reconnaissance du haut niveau, mais ne reconnaissent pas la base ! Mais, malheureusement, c’est de la base et du sport pour tous, que sont issus tous les sportifs ! Et sans le sport de masse, comment arriverons-nous à sortir de cette masse les individualités, des équipes, qui vont pouvoir générer du sport de haut niveau ? Ça va être impossible ! Aujourd’hui dans notre club, on se retrouve dans certaines difficultés à cause de ça ! Le Conseil Général nous aide pour le sport de haut niveau, on n’a aucune aide pour le reste ! On se débrouille comme on peut, mais c’est un tort ! La reconnaissance du sport dans sa totalité, surtout dans un club omnisports, c’est vital ! La compétitivité, c’est ça ! Donc, je dirai, que le sport pour tous, les institutions le mettent un petit peu entre guillemets et disent : “ oh ! Ça serait bien qu’il ait du sport pour tous, ça serait chouette, c’est bien ! … Mais qu’ils se démerdent ! ”

La piste qui tente de lier les deux espaces est étroite dans la citation qui suit, la personne désigne les institutions dans leur défaut de prescription non pas, pour le sport pour tous qui pour lui n’est pas en défaut de principes, mais, pour le sport de haut niveau.

“ Non, ce n’est pas la même chose ! Fatalement l’un est issu de l’autre ! Il y a toujours cette notion du sportif qui a été issu d’une masse et qui passe au haut niveau parce qu’il en a eu les possibilités. On peut plus les associer ! De la façon dont c’est fait aujourd’hui, j’espère qu’il y aura une marche arrière et Mme la ministre fait du boulot ! Espérons que ça aboutisse… il y a une reconnaissance qui devrait se faire ! Mais bon, sinon le sport de haut niveau va être mis à mal… ”

“ …Mais personne ne veut la (différence entre sport pour tous et sport de haut niveau) reconnaître ! Si, la municipalité, parce qu’on est sur une commune ! Sinon, le Conseil Général reconnaît nos équipes qui sont en Nationale, le reste, ils en n’ont rien à faire ! Alors que c’est une bêtise monstrueuse ! On ferait mieux d’analyser les clubs, et de dire “oui, fatalement : pour avoir ces équipes là ! Vous êtes obligés de maintenir tout le bas ” ! Et, ça, c’est compliqué…je dis pas qu’ils sont pas conscients, mais soit : ils en ont pas les moyens parce que le circuit est compliqué, ou c’est pas leur volonté ! ”

“ …Donc, à mon avis, ils n’ont plus la même vision, ils ont une vision du sport en gestionnaires, de sport médiatique, de sport spectacle et plus du tout de sport pour l’individu ! ”

“ …Nous, dans un club comme le mien, notre vision c’est le sport pour l’individu ! Ils s’en foutent si le gamin va se casser ! “ Tu cours demain et je veux pas le savoir ” ! C’est deux mondes ! ”

“ C’est un engrenage ! J’espère qu’on rentrera jamais là-dedans ! Quelle horreur ! On le sait… l’argent, ça amène tellement de choses, mais ça détruit beaucoup de choses ! Et dans les grands clubs, l’argent a détruit le coté sport ! Ça détruit ça ! On recherche l’image du club, pas le défi sportif… la performance sportive à tout prix ! Ils sont prêts à avaler n’importe quoi pour arriver les premiers ! On l’a vu pour le tour de France ! ”

– Vous pensez que c’est nouveau…, ça n’a pas toujours été un peu comme çà…

“ Honnêtement j’en sais rien ! J’ose espérer que non ! Les médias sont plus virulents, Donc, c’est évident que maintenant, vu tout ce qu’il y a derrière : l’appât du gain, les sponsors…, on a intérêt à être premier ! Le deuxième, il a aucun intérêt ! Il faut être premier, avec toute la dérive que ça a donnée ! On voit la morphologie des sportifs changer…, on voit beaucoup de choses, c’est triste donc, à partir d’un certain moment, ces gens là ils n’aiment plus le sport…c’est une autre vision, ils n’aiment que l’argent ! ”

Valeurs du sport de haut niveau et regard sur les valeurs du sport de masse

Ce dispositif intellectuel va s’appuyer non pas sur les résultats sportifs pour porter un regard sur les valeurs du sport, mais plus sur l’idée que ce qui manque au sport de masse c’est les compétences du sport de haut niveau. Le sport de haut niveau est un espace qui détient les valeurs du sport, il est construit sur des exigences, un respect de soi et des autres, une discipline, des règles… Critères, qui manquent à l’espace du sport pour tous, identifié comme celui d’un : espace fonctionnel vers lequel il faut transférer un encadrement professionnel.

“ …Oui, le sport en général est porteur de valeurs. Là, j’aimerai dissocier le sport individuel et le sport collectif, parce qu’on a pas affaire aux même valeurs, à mon avis. Concernant le sport individuel, que se soit dans la victoire ou dans la défaite, on ne peut s’en vouloir qu’à soi même ! Ou alors à la limite au matériel : on jette la raquette si on n’est pas content… Alors que dans le sport collectif : on est tributaire des partenaires…donc, là l’approche est différente…

Nous allons voir comment ce second dispositif est articulé à la reconnaissance de valeurs dans le sport, comment il se traduit par une continuité dans les disciplines et la nécessité d’un financement qui permettent de passer du sport de masse vers le sport de haut niveau.

– Multiplicité

Nous avons là l’idée qu’il existe bien des valeurs dans le sport et quelles sont multiples. La multiplicité sur l’espace des valeurs est fondée sur la multiplicité des disciplines et elle se déploie dans le sport entre le collectif et l’individuel. C’est encore là l’affirmation que le sport est un espace lié à une pratique réglée et non pas un espace occupationnel.

… Que dans le sport collectif les valeurs sont toujours mitigées ! on peut être content d’une victoire, mais au niveau individuel, on peut être déçu par une mauvaise prestation. Sinon en conclusion, les valeurs qui sont valables pour les deux types de sport, c’est : le respect de l’adversaire, de l’arbitre voir du public dans certains cas…savoir se maîtriser quelles que soient les attitudes extérieures…si on respecte ces valeurs là ben…on pourrait dire qu’on est un sportif quoi !

– Continuité

Il y a multiplicité par disciplines, mais aussi continuité entre disciplines, entre sport de haut niveau et sport de masse dans les valeurs du sport.

…Le sport de haut niveau, c’est l’élite. C’est…ceux qui ont su sortir du sport de masse…C’est les meilleurs…C’est les plus doués au départ, mais aussi ceux qui ont su travailler et améliorer ces dons de départ et respecter une vie de sportif de haut niveau, c’est à dire : un entraînement très intensif, éliminer tous les excès : alimentaires, alcool, tabac dans certains cas. Malheureusement ou heureusement, pour arriver au haut niveau, il faut travailler très dur…

– Sens du financement

La demande à l’Etat est que son financement puisse permettre à tous ceux qui le veulent ou le peuvent, de passer du sport de masse au sport de haut niveau. Le financement du sport est ainsi, déterminant pour tirer le sport pour tous vers l’excellence.

“ …Le SPT, c’est le sport de masse. C’est la possibilité à tous de faire du sport, alors pour ça aussi on en revient aux moyens qu’il faut mettre en place : installations, matériels…et malheureusement par exemple au niveau de notre club, à partir d’un moment, on est un peu obligé de refuser les joueurs et là on n’est pas dans du sport pour tous parce qu’on a pas les installations pour prendre tout le monde. Dans une catégorie d’âge, on ne peut pas prendre plus de 40 joueurs, sinon on rentre plus dans les conditions correctes de la pratique quoi ! ”

– Si à votre niveau, ce n’est pas du sport pour tous, ça se pratique où ?

“ Le sport pour tous, on est d’accord ! Mais pour pouvoir pratiquer, il faut quand même un minimum ! Moi je ne parle plus de faire du football, si sur un terrain il y a 1 ballon pour 25 ! Même si du sport pour tous, il ne faut pas négliger la qualité de l’encadrement : un nombre suffisant d’éducateurs rémunérés, donc il faut des moyens, des subventions au niveau municipal…donc, voilà quoi ! Tout se regroupe et on en revient toujours aux problèmes de financements, de moyens et d’équipement ! ”

“ …Le sport de masse fournit des éléments pour le sport de haut niveau, mais c’est pas comparable ! Un sportif de haut niveau s’entraîne 2 fois par jour, un sportif de masse s’entraîne 1 ou 2 fois par semaine ! c’est pas le même monde…c’est pas les mêmes règles… ”

– Pas le même monde ?

“ Oui, pas les mêmes règles de vie, des visites médicales quotidiennes, des régimes alimentaires, on est souvent en stage…au niveau du sport de masse peut importe…à partir du moment ou on a passé la visite médicale pour pouvoir signer une licence, on est apte à faire dus sport de masse quoi ! Si on prend le tour de France, par exemple, il y a l’Allemand qui est arrivé avec 4/ kg en trop, ça se voit tout de suite, il a tout de suite été relégué ! Il a fait des erreurs qu’il paye comptant quoi ! Au niveau du sport de masse c’est pas important…qui dit sport de haut niveau, ça veut dire y’a compétitions, y’a résultats dit obligations de résultats ! On ne peut rien négliger à ce niveau ” !

Il va se profiler alors, ce que nous pouvons nommer un écueil dans le fonctionnement dans ce dispositif : la dérive possible des grands clubs vers le professionnalisme qui éloigne de la totalité des valeurs du sport et souligne le danger de perdre une cohérence entre les deux espaces.

“ …Au niveau du football, la grosse différence entre petit club et grand club c’est encore une différence de moyens et de l’encadrement. Parce qu’à la limite, au départ les gamins ont la même qualité et, à la limite, il peut y avoir plus de qualité chez les gamins de “ petit club ”, ‘’que les gamins de grand club’’, mais dans l’évolution et après dans le déroulement des séances d’entraînement et au niveau de l’encadrement là se pose la question de pouvoir rémunérer des entraîneurs chez les petits clubs, qui se contentera des bonnes volontés, sans peut-être toutes les compétences d’un encadrement diplômé ; ce qui jouera sur l’évolution des gamins. Les qualités de base sont innées, mais après sur l’évolution…

‘’… En ce qui concerne le sport de masse, oui. Mais qui dit grand club, dit peut être un club qui va porter vers le haut niveau, vers l’élite et à partir de ce moment là, on dissocie un peu les objectifs ; tant qu’on reste dans le sport de masse il n’y a pas de différence… ”

“ …A partir de ce moment là”… Se pose la nécessité de faire des choix dans la prescription possible sur la politique du Conseil Général. Et donc, “ à partir de là ” peuvent s’énoncer les choix possibles de politique sportive pour le Conseil général, tels qu’ils se disposent dans la pensée de nos interlocuteurs.

Les choix possibles de prescription publique

1) Choix 1

Prescrire au Conseil Général de concentrer son financement sur les petits clubs parce que de toutes les façons les grands clubs lui échappent fatalement :

“ …Oui, de toutes les façons le Conseil général n’a pas les moyens de faire de l’élite ! Ils n’ont pas les moyens d’avoir un club de foot qui fonctionne ! “

“ …Ils essayent, mais par rapport au club pro, c’est rien ce qu’ils leur refilent ! C’est beaucoup par rapport à ce qu’ils nous donnent à nous ! Donc, ils arriveront pas à en faire un super club ! L’élite, on y va ou on n’y va pas ! Je pige pas leur truc ! Le RS, ne fait pas comme nous, ils ont une formation qui marche pas fort et ils veulent faire de l’élite ! ils peuvent pas ! Le résultat pour eux n’est pas bon ! il est bon pour nous parce qu’on est un petit club, on arrive à faire des choses qui tiennent la route… ”

“ …Je trouve que c’est une bonne chose de scinder les deux : que le Conseil Général ne s’occupe que de l’image du département en ne s’occupant finalement que des clubs d’élite ! Ça peut être une politique décidée, qui est légitime ou non, c’est eux qui décident ! Ce n’est pas moi qui fait la politique du 93 ! ”

– Ça se fait aussi avec vous !

“ Oui, mais c’est pas moi qui demain vais dire “ le Conseil Général va faire pendant 10 ans de l’élite et puis les 10ans après du développement ” ou je sais pas quoi ! J’ai pas les billes pour le faire, je connais pas le budget…je trouve que ce qu’ils font est apparemment astucieux ! …Maintenant si on veut rentrer dans la polémique : qu’est-ce que c’est Le X…en France et qu’est-ce que c’est le X…en Europe ! Quand j’ai dit au club qu’on allait être conventionné par le Conseil Général via le Y…parce qu’il avait nettement plus de licenciés ! Les gars ont rigolé ! Qu’est-ce que ça voulait dire ? Au niveau national et européen nous avons de plus bons résultats ! Qu’est-ce que ça veut dire le critère du nombre à ce niveau ? Nous on va continuer à travailler sur le développement, mais dans 10 ans, ce ne sera peut-être plus ce critère du nombre pour les subventions ! C’est pour ça que je vous disais qu’on peut pas grand chose sur la politique du département ! Mais bon on écoutera ! De toute façon, on aura bien travaillé et puis voilà ! Comme ça sur le papier la politique sportive du Conseil général, la mutualisation des clubs etc. Ca à l’air intéressant ! C’est une bonne chose qu’ils s’occupent de ça ! Moi, je préférais…moi, je dirai au RS d’aller … On ne peut pas faire du sport d’élite au stade actuel ! Au point ou en est le foot actuellement, c’est ridicule de se lancer dans une course qui va nous tuer et qui va nous bouffer ! Faisons du basket, du volley, de l’athlétisme, du handball, de la natation…Mais je pense que le sport de masse est quand même la politique normalement du Département ! Le foot est incontournable évidemment ! Donc, il faut des super clubs formateurs et les meilleurs ils iront ailleurs ! On n’a pas les moyens ! Ou alors on arrête le sport de masse et on fait que de l’élite, pour avoir les moyens d’avoir 1 bon RS dans le département ! Ça serait bien qu’il ait quelqu’un qui dise le foot ça suffit ! Et que les moyens soient répartis ” !

2) Choix 2

Demander au Conseil Général de s’occuper des grands clubs pour leur prescrire sur les valeurs du sport. Il faut que le Conseil se mêle des valeurs du sport :

“ …Au niveau de joueurs de nos clubs à nous, qui dit sport professionnel, dit il faut que ça soit rentable ! il faut qu’un joueur soit rentable ! et à partir de là…heu…on se soucie peu de certains problèmes que le joueur à la disposition du club professionnel peut rencontrer ! je sais que certains jeunes de notre club sont partis dans un club professionnel et…je sais qu’au niveau des blessures… par exemple, lorsqu’un joueur est blessé assez grièvement et qu’il ne peut plus “ jouer pour eux ” ils le délaissent complètement ! ils coupent les contrats et en reprennent un autre ! donc au niveau humain c’est…pas très…c’est des valeurs humaines qui sont limites quoi ! Contrairement au club amateur où on se soucie un peu du gamin au niveau de la scolarité, des problèmes familiaux etc.…A la limite,… tout le monde est tenté de rentrer dans un club professionnel, alors quand il y en a un qui ne leurs convient plus, ils en ont une dizaine qui attend à la porte prête à rentrer dans leurs jeux ! donc, ils peuvent se permettre ce comportement ! mais au niveau humain, c’est…le monde de la rentabilité ! à partir du moment où on n’est plus rentable, on est remplacé. ”

3) Choix 3

Porter attention aux clubs qui se mettent en situation d’essayer de tenir la ‘’tension’’ de ne pas tomber dans l’occupationnel ni dans le professionnalisme et la rentabilité

– Vous dites que c’est une décision, au départ, d’être un petit club ou grand club ?

“ Ben…C’est un peu une décision…obligatoire quoi ! c’est à dire que lorsqu’on a pas les moyens…on va prendre un exemple, au niveau du football lorsqu’on termine en tête de la division régionale, on peut passer au niveau national, qui dit niveau national dit par exemple, pour les moins de 15 ans … faut avoir les moyens de se déplacer. Alors même si on a des aides de la fédération un petit peu, il faut des gens pour accompagner les gamins, les faire manger, etc.… Et tous les clubs ne peuvent pas… …Nous, on s’est déjà dés-inscrits de compétition pour des problèmes comme ça,…c’est une décision du président, on avait la possibilité de devenir un grand club et on a pris la décision de rester un club moyen…Les gamins ont été déçus, et on en perd…Pour nous, c’était un problème de terrain, à ce niveau, là il faut 3/4 entraînements, et ça se serait fait au détriment des petits, du sport de masse, c’est pareil, on est un club municipal, il faut que tous les gamins jusqu’à 15ans de la commune, puissent faire du football à X…, donc voilà quoi ! on a un peu panaché, on a dit stop à la haute compétition et on remet le sport de masse ! On avait plus tiré vers l’élite…Alors ça, aussi, c’est une décision politique, au niveau du sport ça dépend de la volonté politique de la municipalité, certaines développent plus la culture, la musique, et pour d’autres : c’est donner plus de subvention aux sports, parfois plus à certains sports au détriment des autres… c’est comme ça… ”

“ Nous, on est un club un peu intermédiaire, lorsqu’il y a des bons joueurs dans les petits clubs, ils viennent chez nous et on a généralement de très bons rapports avec les petits clubs, puisqu’on ne leur prend pas tous leurs joueurs, on leurs prend vraiment que leurs meilleurs joueurs ; et quand nos meilleurs joueurs sont demandés par les grands clubs professionnels, on fait la même chose, même si ça fait mal au cœur de perdre ces meilleurs éléments, il faut penser aux gamins et à leur évolution ; à partir du moment ou on ne peut peu plus répondre à ces attentes, il est normal qu’ils aillent dans un endroit qui est plus adapté… ”

Bénévoles, professionnels

Les questions de professionnalité, de bénévolat, et leurs rapports posent pour nos interlocuteurs celles des compétences des gens sur le terrain, mais surtout celles plus complexes de l’entrée en scène de nouveaux protagonistes comme les groupes médiatiques ou les entreprises financières prêts à investir dans le domaine sportif. La question de fait, n’est plus celle traditionnelle entre financements publics et privés, mais fait émerger de nouvelles oppositions entre sponsors internationaux et mécènes locaux, dirigeants bénévoles et managers professionnels.

Les discussions entre amateurisme et professionnalisme semblent perdre de leur acuité et ce sont les problèmes de droits d’accès aux images sportives, (loi buffet et sa redistribution égale pour tous) et de fiscalité sportive qui deviennent les plus saillants.

A terme, les notions d’excellence sportive comme celle de l’excellence culturelle glissent vers les notions ”d’exception sportive ” à l’image de “l’exception culturelle ”. Nous verrons comment pour nos interlocuteurs ces déplacements semblent dessiner des aspects de la crise de l’Etat dans le domaine sportif.

De quoi “professionnel ” est-il le nom dans l’espace du sport ?

Dans notre travail de recherche sur les formes de consciences contemporaines, nous ne présupposons pas l’existence de groupes . Dans notre enquête sur la politique sportive du Conseil Général, nous vérifions encore une fois, qu’il n’y a pas à priori des groupes auxquels correspondrait une subjectivité propre et que l’on puisse qualifier comme étant “les professionnels du sport ou dans le sport ”. Nous avons dans notre exposé méthodologie, posé que si “ groupe de professionnels ” il y a, c’est aux interlocuteurs de le disposer comme tel.

“ Professionnel ” dans nos différentes enquêtes dans les usines, les entreprises, les foyers de travailleurs nomme un rapport singulier au travail. Dans cette enquête, “ professionnel ”est un mot qui circule sur des places, sur des rôles. Suivre la pensée en intériorité que le mot ’’professionnel’’ provoque parfois chez nos interlocuteurs, va nous permettre dans un premier temps, de dessiner les figures de sa circulation dans un deuxième temps, d’en préciser l’enjeu pour la politique sportive du Conseil Général.

Notre travail, ne consistera pas à désigner la place de cet enjeu, mais à clarifier ce qui se joue lorsque la multiplicité de sens qui s’attache aujourd’hui au mot professionnel est rompue par des prescriptions. Nous nous attacherons à distinguer les figures et les logiques portées par les réponses à la question : “ Pour vous, c’est quoi être professionnel «  ?

Les figures de la circulation du mot “ professionnel ”

1- “ Etre professionnel ” : prescription sur les gens

“ …(professionnel ?) ” Ça, c’est pas de moi dont il s’agit ! professionnel : c’est de faire son travail en tant qu’entraîneur, en tant qu’éducateur de la manière la plus professionnelle possible, c’est également dans l’organisation du travail, d’être le plus professionnel aussi au niveau des cadres : secrétaires compris ; d’être le plus professionnel dans les organisations que nous mettons sur place. ”

– Pouvez-vous parler de professionnels parmi vos sportifs ?

“ Des gens qui se font payer ? Non ! Mais des gens qui se font aider, oui ! En fonction de critères bien précis : sociaux généralement, mais… Non, nous n’avons pas de professionnels. Le X… est un sport amateur, alors vous dire que le X… n’est pas un sport amateur, parce que dans le tas vous en avez qui touchent, également des primes, mais en dehors de nous, …alors, c’est vrai que quand on est bon en Y…on fait une carrière, sans être professionnel on arrive à en vivre voilà… ”

L’énoncé est compliqué : il y aurait professionnel et professionnel ; d’un côté ceux qui travaillent, qui sont payés, qui ont des compétences pour une tâche qu’on leur désigne, mais ces derniers ne sont pas des professionnels ; ils ne le sont que dans leur manière d’accomplir leur mission. Ils sont payés ; “ être professionnel ”, ce n’est pas un statut, c’est une manière de l’être. Dans cet énoncé “ être professionnel ” devient une prescription sur la façon de travailler des gens. C’est une prescription sur des personnes exerçant dans le club et payés pour une activité.

Pouvez-vous parler de professionnels parmi vos sportifs ?

“ …Des gens qui se font payer ? Non ! Mais des gens qui se font aider, oui ! En fonction de critères bien précis : sociaux généralement, mais… non nous n’avons pas de professionnels.

Notons la singularité de la proposition : là, les joueurs ne sont pas professionnels puisqu’ils ne sont pas payés. “ Etre payé ” n’est pas tout à fait du même ordre que : “ d’arriver à en vivre ”, expression que nous analyserons plus loin.

Dans cette citation « professionnel » ne désigne pas les sportifs : c’est l’employé avec une prescription sur le critère de compétence qui porte la prescription.

“ Etre professionnel sportif ”, c’est être uniquement du coté de l’argent. Mais de quelle nature est l’argent des sportifs ?

“ Etre payé ” en fonction d’un statut de professionnel, ne désigne pas toujours “ le même argent ”. L’argent que perçoit le sportif n’est pas celui que perçoivent “ les autres ”… Ceux qui font partie des mêmes institutions sportives : clubs, fédérations, ou institutions qui les entourent : médias, multinationales… En effet, lorsque le critère de l’argent est évoqué comme étant celui des sportifs, il est très souvent fait référence à l’argent de “ beaucoup trop !” à celui qui mène éventuellement les sportifs à la triche, au dopage…

2- “ Etre professionnel ” : prescription sur soi en extériorité

“ …Bénévole, c’est être fou ! Fou et passionné ! Parce que qu’on passe la majeure partie de sa vie à s’occuper de la vie des autres au détriment de la vie de famille, quelques fois d’une vie professionnelle ! Ça arrive aussi, car cette passion déborde assez fréquemment sur l’activité professionnelle et il y a eu des gens qui se sont fait licenciés du boulot comme ça ; et puis parallèlement, il y a beaucoup de divorces… ”

Dans cet énoncé, professionnel est pris en extériorité de l’espace du sport. Etre professionnel peut recouvrir les critères que nous avons analysés précédemment, mais il les place en ce qui le concerne, en dehors de l’institution sportive. Le sens de la compétence professionnelle pour notre interlocuteur ne s’applique qu’à l’extérieur du club.

Notre interlocuteur à ainsi construit sa catégorie de professionnel en disposant trois sens différents :

un sens prescriptif pour ceux qui travaillent dans son club, c’est “ être professionnel. ”

un sens monétaire pour les sportifs, joueurs professionnels, “ c’est l’argent ”

un sens purement statutaire pour lui et c’est en dehors du club dans“ la vie professionnelle ”

Afin, de rompre la polysémie, cette personne va devoir choisir un principe de partition, et ce sera celui de l’argent. Il s’opère un basculement des mots vers les noms des lieux : ainsi “ être professionnel ” pour lui, c’est l’être sur le lieu de sa vie professionnelle, là où on peut avancer qu’il perçoit un salaire ; “ être bénévole ” va alors s’attacher au lieu du club.

Nous pointons une fois encore, la nécessité pour notre interlocuteur de rompre la polysémie du mot problématique professionnel : ainsi lorsque bénévole et professionnel sont en face à face, il rompt la multiplicité en identifiant professionnel à “ argent ”.

Il s’opère ici aussi, un basculement des mots vers les noms des lieux. Pour cette personne, “ être bénévole ” dans sa vie personnelle, c’est là où il n’est pas payé, “ être professionnel ”, identifie le lieu où il est payé.

“ Je pense que lorsqu’on emploie un professionnel, on doit être capable de lui présenter un projet ou il y exactement les choses qu’il a à faire, maintenant il apporte aussi sa part de connaissances pour aider au projet. Il ne faut pas que ce soit à sens unique ! ”

Nous sommes en présence d’une extension de la figure du professionnel payé : ce n’est pas quelqu’un qui est uniquement “ payé ”, il a une particularité, il apporte aussi sa part de “ connaissances ” et on a à son égard une exigence. Une exigence vis à vis de celui qui emploie le professionnel, il y a là une prescription du club sur le statut de professionnel.

“ …Un professionnel, c’est assumer d’une façon compétente, performante la tâche qu’on a à réaliser. Que ce soit en tant que cadre, que ce soit en tant que sportif, je crois qu’on signe un contrat et il faut le respecter, voilà… ”

Dans cet énoncé, il est fait une différence entre l’action elle-même et la responsabilité de l’action, la personne découple la prescription de l’action et la connaissance. Elle ramène d’un coté à la direction du club une exigence de prescription de sérieux sur l’action et elle renvoie la mobilisation des connaissances au professionnel employé de l’autre.

Le professionnel est un technicien, c’est quelqu’un à qui on va prescrire des tâches et la technicité de ces tâches sera à sa charge, mais pas la responsabilité.

“ …Il faut que les choses soient bien claires ! On a des structures qui reposent avant tout sur le bénévolat où la responsabilité des décisions incombe aux bénévoles, et donc, c’est eux qui les prennent ! et il y a des gens qui sont là pour travailler et c’est à eux d’exécuter… ”

Dans cet énoncé, il y a une séparation entre la prescription de travail : le “ projet ”et la compétence ; ici la prescription sur le club et sur le sport, ce n’est pas une affaire de compétence, c’est autre chose : c’est le bénévolat ”.

Le professionnel ne prescrit pas, il applique, il respecte le contrat, on lui confie une mission. Pour lui, il ne s’agit pas de remettre en question le bénévolat, en disant que c’est un contrat entre bénévole et professionnel, il ne dit pas que c’est l’argent qui fait la différence, ce qui fait la différence, c’est la responsabilité, c’est le bénévole qui décide. “ …la responsabilité des décisions incombe aux bénévoles… ”

La compétence est d’un coté, la décision de l’autre. “ Etre professionnel ”, pour cette personne, c’est être “ celui qui fait ”. Les professionnels se sont ceux qui sont employés dans le club. Dans l’énoncé qui suit, les choses sont séparées : les missions sont confiées par les dirigeants bénévoles, ceux qui ont le pouvoir politique, aux professionnels en tant qu’ils ont des tâches à faire comme techniciens.

“ …(être professionnel) …C’est pouvoir vivre de son enseignement et aussi avoir des relations privilégiées avec ceux à qui on enseigne, avec les sociétaires, des relations qui soient amicales, ce n’est pas uniquement être rémunéré pour le travail qu’on fait. Etre professionnel, c’est aussi faire le lien entre les bénévoles et les institutions, les sociétaires, c’est être un peu au centre des débats et faire avancer, développer le club et améliorer la vie des adhérents… ”

Le premier énoncé : “ vivre de son enseignement précise que sa vie professionnelle se confond avec son statut de bénévole dans un unique espace : celui du sport. Notre interlocuteur poursuit en disant que professionnel, ce n’est pas uniquement être payé, mais c’est surtout de pouvoir s’y consacrer entièrement. Le critère de l’argent dans cet énoncé est un moyen pour “ être au centre des débats ”.

“ Pouvoir en vivre ”, c’est ne pas être obligé de faire autre chose à coté pour gagner sa vie, c’est pouvoir se consacrer à ce que l’on à envie de faire ; mais ce n’est pas que ça, c’est aussi pour “ être professionnel ” pouvoir en tant que dirigeant “ être au centre des débats ”.

Nous avons là une figure du professionnel qui rompt la polysémie du mot en choisissant la place de prescripteur, du “ professionnel ” bénévole dans le critère de responsabilité politique.

“ …C’est pas parce qu’on touche de l’argent, qu’on est pro ! Il y a une différence entre : un entraîneur bénévole qui va être là pour le match de ces joueurs le samedi, et qui viendra pas voir jouer, les autres équipes du club le dimanche ; et un entraîneur salarié qui viendra le dimanche pour encourager les autres, la différence c’est pas juste l’argent… “

Dans cet énoncé, nous nous trouvons dans une figure de la prescription . La proposition dans cet énoncé pour “ être professionnel ” ne se résume pas à être rémunéré pour le travail que l’on fait, ni même à la manière de le faire. Ce qui est introduit ici, pour la première fois, et permet le basculement : c’est l’espace de l’activité sportive, l’espace du terrain. “ Etre professionnel ”, dans cet énoncé, est soutenu par le critère du sens des responsabilités.

Cette personne refuse le critère de l’argent comme critère de partition entre professionnel et bénévole. Nous sommes en présence d’une prescription sur la prise en charge du sport, en privilégiant le critère de responsabilité vis à vis de l’activité principale.

Cette prescription se dispose comme l’affirmation d’une différence d’appréciation des principes, car la personne dit que pour être professionnel, il faut être là tous les jours. Il faut soutenir les jeunes. Il s’agit de prescrire sur le destin du collectif, il faut “ s’occuper de tout le monde… ”

La thèse, dans les propos de notre interlocuteur, inaugure deux nouvelles figures du professionnel: les non-joueurs et les joueurs. Il fait la séparation dans l’institution sportive entre joueurs et non-joueurs tout en disposant une articulation entre les deux.

Dans un premier temps, la prescription sur la professionnalité du coté des non-joueurs, c’est celle de prendre en charge l’intérêt de tout le collectif, la prescription tient sur le plan du sport ; elle se dispose dans le fait de prendre en charge les autres… encourager… ”.

“ …Pour moi-même, les clubs pro ne sont pas tous pro. Il y a des clubs qui sont plus pro que d’autres. Par exemple, il y a des clubs pro en France, mais s’ils n’ont jamais joué en compétition européenne, ils n’ont pas encore cette expérience, ils sont moins pro que ceux qui l’ont. Ils sont pro dans toute leur structure, dans tout ce que vous voulez, mais ils ont une lacune… ”

Dans un second temps, la prescription sur la professionnalité du coté des joueurs, c’est celle d’avoir l’expérience du haut niveau, du niveau européen.

La partition ne se joue pas sur professionnel et bénévole, mais sur professionnel et amateur. Sur la figure du “ joueur pro”, ce n’est pas seulement le critère de l’argent qui peut faire la différence, mais sur le niveau de compétition, sur l’expérience de la compétition, en un mot, sur la compétence.

Cette nouvelle figure éclaire notre précédent chapitre, sur l’articulation à penser en termes d’enjeu politique le “ sport pour tous ” et le “ sport de haut niveau ”.

Le sens proposé ici de la professionnalité est de type prescriptif, nous l’avons vu, mais pas de l’ordre de la prescription sur les gens comme dans les trois premières figures. Ce qui proposé dans cet énoncé est de l’ordre de la prescription sur les clubs.

“ …Il y a des clubs qui sont plus pro que d’autres… ”

“ Etre professionnel ”, se dispose dans cet énoncé en “ c’est être un club professionnel ” ; le qualificatif “ club pro ” s’identifie par l’expérience des joueurs grâce aux compétitions, mais la qualification se diffuse sur la totalité du club, cela veut dire que le qualificatif de professionnel pour être porté par tous les gens du club, est complètement commandé par les joueurs, donc commandé par l’activité sportive, par le sport.

Par contre, lorsqu’il dit : “ pro dans toutes leurs structures… ”, ne suffit pas pour être “ un club pro ”, cela veut dire que le fonctionnement des clubs peut être professionnel, la gestion financière peut être professionnelle, mais qu’il choisit de s’appuyer sur le critère de l’expérience de jeu des joueurs.

Le fonctionnement professionnel des clubs n’étant pas déterminant, quant à lui, pour la qualification de professionnalité du club.

3“ Etre professionnel ”, c’est être sérieux !

“ Etre professionnel ? …C’est dans la vie de tous les jours, dans toute action…parce que dans un club, c’est vaste…Bon, si quelqu’un me dit “celui là, c’est un professionnel dans un club ”, je vais dire, c’est un joueur, c’est un joueur qui est payé ! Après, on peut être professionnel dans un club en étant secrétaire administratif, entraîneur ou éducateur… professionnel, ça serait donc, quelqu’un qui est payé si on en parle comme ça…Par contre, je crois que je peux dire que j’ai une action professionnelle sur ce club, je suis sérieux, si on fait le choix d’une action, par un travail sérieux, on va faire aboutir cette action ! Voilà le professionnalisme : c’est des connaissances et du sérieux ”!

Pour notre interlocuteur, professionnel n’est pas un classement en extériorité d’une qualification contenue dans une nomenclature. C’est le nom en pensée, de son rapport à toute son activité “ Etre professionnel…, c’est dans la vie de tous les jours, dans toute action ”.

Nous pouvons avancer que professionnel exige une subjectivité positive qu’il va confronter avec à des classifications du mot professionnel pensés en extériorité.

Cette exigence en pensée, permet de mettre en place un dispositif qui dessine trois figures du professionnel sous la forme de trois énoncés :

“ …C’est un joueur qui est payé ” : figure traditionnelle plutôt dominante, celle qui vient à l’esprit, courante qu’il ne retient pas.

“ …Professionnel, ce serait donc, quelqu’un qui est payé… si on en parle comme ça… secrétaire administratif, entraîneur ou éducateur …” Dans cet énoncé, nous avons juste une extension au fait d’être payé contenue dans la première figure, une extension sur la question de l’argent. Cette deuxième figure peut être liée à l’argent, notre interlocuteur ne le dit pas. De la même façon, le joueur ou le secrétaire administratif peut être sérieux ou ne pas l’être.

“ Professionnalisme sur ” et non pas “ professionnalisme dans ”, une troisième figure de professionnel se dispose avec d’autres mots, les critères de sérieux et d’action, vont se disjoindre parce qu’il ne dit pas que cela est lié à l’argent.

La disjonction se fait entre argent d’un coté et sérieux de l’autre ; ils ne sont pas en face à face, ce sont deux espaces distincts pour donner un sens au mot professionnel. Ils peuvent, être joints dans la pratique, mais la disjonction qu’il introduit a pour fonction de donner un sens au mot et va lui permettre de rompre la polysémie du mot professionnel : “ C’est être sérieux ” qui lui permet de qualifier “ professionnel ”.

Le passage au “ je ” dans son énoncé, marque son inscription personnelle dans cet espace de la multiplicité du mot professionnel “ par contre, je crois que j’ai une action sur ” affirme sa pensée en intériorité et l’on peut dire avec notre interlocuteur que le professionnalisme, c’est des “ connaissances et du sérieux ”

Pour notre interlocuteur le fait d’être professionnel “ dans ”, cela renvoie à être payé et celui d’être professionnel en ayant une action “ sur ” cela renvoie à sérieux.

Dans le premier cas, c’est le club qui prescrit la place à la personne qu’il va payer. Etre professionnelpayé dans ”, cela renvoie à des noms de métiers : joueur, secrétaire, entraîneur, éducateur, cela revient à désigner quelqu’un à une place.

Dans le deuxième cas, c’est une prescription sur le club faite par le professionnel. Etre professionnel “ sur ”, cela renvoie au critère “ action ”, qu’il réitère pour pointer et affirmer son choix.

“ Le joueur, l’entraîneur… ” peuvent se retrouver dans cette situation ; matériellement la même personne peut, suivant la façon dont on la regarde, être qualifiée de professionnel dans un sens ou dans l’autre ; mais ce sont deux qualifications qui ne se confondent pas. C’est bien pour la raison majeure d’en dévoiler l’enjeu politique qu’il convient d’en préciser le sens et rompre la polysémie. “ Par contre, je… ” fait basculer sa décision et pour lui professionnel, c’est la figure du professionnel, qui choisit d’avoir: “ action, sérieux, connaissances, prescriptions sur le club ” .

Vis à vis des autres personnes qui agissent dans le club, notre interlocuteur adopte une attitude exigeante de professionnalité qui n’est pas seulement indexée à argent ; il ne convoque pas de critère en subjectivité, pour lui, les choses sont séparées. Il y la compétence d’un coté et les valeurs de l’autre…

Pour résumer cette analyse, nous pouvons dégager trois grandes figures du professionnel couplées aux mots : argent, compétences, prescriptions.

Professionnel = Compétences : figure qui ne s’applique pas aux joueurs.

Professionnel = Prescription : qui ne s’applique pas aux joueurs.

Professionnel = Argent : figure qui englobe le joueur payé ou par extension n’importe qui payé dans une structure sportive

Nous verrons comment travaille à l’intérieur des entretiens, le critère de l’ “ argent ” qui semble s’appliquer aux trois figures et qui en réalité ne concerne que les joueurs. Nous verrons aussi, comment l’ “ argent des joueurs ” n’est pas le même argent qui circule dans les institutions sportives.

“…Nous, on se considère pas comme pro ou amateur on est nous mêmes ! On fait avec nos qualités et nos défauts, il n’y a pas de pro, pas d’amateurs ou alors à la limite, on est tous amateurs ! Y’a pas d’expert chez nous ! ”

Dans cette citation qui refuse les deux qualifications en introduisant la figure de l’expert, il est dit qu’il n’y a pas dans les clubs des “ gens ” dont la compétence institutionnelle serait reconnue, payés éventuellement et qui, au nom de cette expérience, se donneraient le droit de diriger le club. Pour lui l’expert, c’est le critère de la compétence, plus celle de l’autorité reconnue.

La figure de “ l’expert ” nous permet de faire le lien et de vous exposer l’analyse des propos aux questions : “ bénévoles et professionnel est-ce la même chose pour vous ? ”

Bénévolat et professionnalité : un faux dilemme ?

Si comme nous l’annoncions dans notre avant propos, les discussions entre les mots amateurisme et professionnalisme semblent perdre de leur acuité, pour de nombreux chercheurs qui tentent d’introduire dans la lexicologie du sport, comme le souligne un de nos interlocuteurs le mot expert ; pour nombre de nos interlocuteurs, c’est le mot de bénévole qui devient obscur, difficile à cerner. Le caractère aléatoire de son statut est remis en cause, mais pas celui de son pouvoir de décision politique.

“ …Il faut que les choses soient bien claires : on a des structures qui reposent avant tout sur le bénévolat où la responsabilité des décisions incombe aux bénévoles, et donc, c’est eux qui les prennent … ” !

Le bénévole qui ne peut disparaître, c’est celui qui prend les décisions, c’est l’autorité, c’est la loi, nous sommes en présence d’une prescription sur l’Etat qui devrait intervenir sur cette question. Nous pouvons ainsi, disposer deux figures du bénévole :

1) La figure du bénévole qui est celle de l’élu, élu qui par “ passion ”, gère et détient le pouvoir.

2) La figure du bénévole qui choisit ses tâches par “ passion ” ; “ coupe le citron le dimanche ”, ou “ lave les kimonos ” qui n’a pas de pouvoir politique, mais pas d’obligation de résultats non plus.

Ce qui traverse toutes les citations, c’est que la position de décideur du bénévole, ne doit pas être remise en cause. Ce qui est remis en cause, c’est le caractère aléatoire de son statut, qui empêche la reconnaissance. Il ne faut pas que le bénévole perde le pouvoir de décider, mais s’il pouvait ne plus être nommé “ bénévole … ”, le danger qui se profile alors, c’est celui qu’il n’y ait plus de bénévoles et surtout de devoir céder le pouvoir aux experts.

Ce qui est revendiqué dans le changement de statut du bénévole ne semble pas être de l’ordre d’une rémunération, parce que la reconnaissance n’est pas revendiquée comme étant celle d’un poste de travail. Mais une reconnaissance ,de l’ordre de la compétence.

“ …Dans le club, on est pour une reconnaissance du statut des bénévoles, c’est pas nécessairement en terme de rémunération, mais quand on passe 20/30 ans à s’occuper de trésorerie ou de secrétariat, ça pourrait se transformer en point de retraite : ils pourraient, comme les délégués syndicaux lorsqu’ils sont convoqués pendant les heures de travail par les collectivités locales, être en décharge, ce qui donnerait un autre cachet au statut du bénévole et ferait qu’il soit mieux dans sa peau… ”

…La question d’être rémunérée ?…

“ …Ça ne me choque pas dans la mesure où on a quelqu’un à qui on confie une mission. Et si cette personne répond aux aspirations, il n’y a pas de problème… ”

“ …Etre bénévole dans un club, ça doit être dur ! C’est une passion et il y a beaucoup de divorces à cause de ça ! Les bénévoles, ils participent énormément dans la vie du club ! S’ils n’y en avaient pas, les clubs auraient du mal à s’en sortir ! ”

“ …C’est péjoratif ! Hélas le bénévolat c’est …le bénévole c’est un mot que j’aime pas trop ! On parlait tout à l’heure du sport pourri…c’est tellement décrié…on sait que c’est une chose nécessaire le bénévole dans un club…C’est vrai qu’ils feraient mieux de ne pas le faire ! Mais on en a besoin, et puis… Je trouve qu’il y plein de bénévoles qui permettent de faire des choses sympa dans les clubs et qui sont maltraités, qui ne sont surtout pas reconnus ! C’est comme la loi de 1901, c’est un truc qui…dans le monde moderne quand on voit que tout le pognon qui traîne partout ! Et des gens qui rament pour 200 balles… ”

Bénévole : “ C’est péjoratif ” ! “ C’est nécessaire ” ! “ C’est pas reconnu ” !

– “ C’est nécessaire ”, parce que leur existence contribue à donner une image positive des institutions sportives, mais c’est ne pas être reconnu parce que le statut de bénévole n’est pas normé dans l’institution.

“ C’est péjoratif ”, d’une part, par le fait de ne pas être reconnu ce qui montre l’absence de règles qui devraient régir le statut de bénévole. D’autre part, c’est autour de l’argent aussi que c’est péjoratif : “ les gens qui rament pour deux cent balles ”

“ C’est pas reconnu”: Il y a des vrais bénévoles et des faux bénévoles et les faux portent préjudices aux autres ; pour ceux qui travaillent vraiment, cela empêchent la reconnaissance de ce qu’ils font et cela rabaissent leur travail.

Bénévole : “ C’est le passé ”!

“ …Je trouve, c’est trop de passé pour ce terme et je ne vois pas l’avenir de ce terme ! Cros-Marie était un bénévole…Alors,…le comparer à un type qui s’occupe de foot dans un petit club de village… Et bien, ils ont le même titre ! Ça va plus quoi ! ”

 

Le mouvement sportifFaiblesses et prescriptions

“ Le mouvement sportif, c’est quoi pour vous ? ”

Les réponses à cette question, tout comme celles sur le mot problématique “ professionnel ”, en désigne la multiplicité de sens et de logiques. L’analyse des propos nous aide à cerner au plus près les noms de qui porte les prescriptions dans l’espace sportif aujourd’hui, nous verrons que les propos de nos interlocuteurs ne désigne pas le “ mouvement sportif ” comme un mot prescriptif.

Faiblesses du mouvement sportif entre reconnaissance et récupération

“ Le M/S ça existe, c’est de plus en plus reconnu, c’est hélas un peu récupéré par le fric ! Ça draine un tel volume de pognon que ça s’entoure de gens peu recommandables ! Mais le mouvement sportif par lui-même, comme il est plus reconnu qu’avant comme facteur d’intégration, d’un point de vue social et surtout bien être. Les sportifs ont pris de l’importance, mais n’en sont pas encore à porter eux-mêmes le mouvement sportif ! Ca vient doucement… ”

“ …A mon avis le mouvement sportif n’existe pas d’une manière contractuelle. Il est récupéré par des personnes qui, elles, ne croient pas au mouvement sportif ! Le sport n’appartient plus aux clubs, il est détenu par les multinationales ! Très peu de clubs participent à ce mouvement, il y a peu de grèves, peu de plaintes sur l’abus des fédérations sur la non – couverture sociale. Il y a des conventions collectives par branches, sauf pour le sport ! Il n’existe pas de mobilisation, les salaires ne sont couverts par rien ! Il y a des lois, mais qui ne tiennent plus la route ! en fait, pour que le mouvement sportif soit l’émanation des clubs il faudrait des démissions en masse au niveau des fédérations… ”

Les énoncés n’opposent pas une entité saine qui serait le mouvement sportif, à “ l’argent ” qui serait malsain. Le mouvement sportif a subit les conséquences de son succès parce qu’il n’est pas assez solide, la prescription est d’une part, de l’ordre de la norme, de la règle sur toutes les institutions sportives : clubs et fédérations. D’autre part, de l’ordre de la prescription sur les gens : il faut des “ gens ” plus compétents dans ces institutions, mais surtout il faut que les sportifs s’en mêlent.

Ce n’est qu’à ce prix, que l’on peut repousser un peu le rôle de l’argent, qui vient de la faiblesse interne du mouvement sportif. La faiblesse interne est constitutive de la faiblesse du rôle de l’Etat, de l’absence de prescriptions de l’Etat dans l’espace du sport. Voir à ce propos, la question essentielle des valeurs du sport, traitée dans notre premier chapitre.

“ …Le M/S, ça part de l’olympisme et ça redescend après… Le mouvement sportif, pour moi, c’est au niveau de l’Etat déjà au niveau du pays…dans… quelles sont les possibilités que l’on donne aux jeunes ou au moins jeunes de pouvoir faire du sport, quelles sont les organisations, quelles sont les installations…que l’on met à disposition des gens pour pouvoir faire du sport ?…Ca part aussi de l’encadrement que l’on met à disposition …Qu’est-ce qu’on peut dire…alors, nous on parle niveau amateur ! Après au niveau professionnel, c’est encore autre chose, il y a d’autres…C’est en fait tous les moyens financiers, matériels, humains que l’on peut mettre à disposition des éducateurs ect… , Pour pouvoir organiser et développer le sport dans un pays. Au niveau des horaires aussi, par rapport à certains pays étrangers, c’est pas facile : les horaires scolaires sont très chargés pour faire du sport, trouver des créneaux horaires, c’est la croix et la bannière ! Donc, je pense qu’il des améliorations à faire surtout par rapport au domaine scolaire… ”

“ Le Mouvement sportif n’existe pas d’une manière contractuelle ! ”. Effectivement, il n’est pas normé, pas structuré, il est récupéré soit par “ le fric ”, soit par des personnes “ qui, elles, ne croient pas au mouvement sportif… le sport n’appartient pas aux clubs, mais aux multinationales ”.

“ Il faut surtout pas mélanger tout le monde ! Il y a d’abord, ceux qui le gèrent : les multinationales avec énormément d’argent vite gagné ! …Et ceux qui en vivent et accaparent l’image des sportifs avec toutes les dérives possibles…

Le mouvement sportif, c’est ce qui existe dans les clubs, qui est reconnu (voir : “ professionnel et bénévole ”), mais aussi ce qui est récupéré. Les clubs sont affaiblis, ils vivent difficilement et ce sont les fédérations, les multinationales… qui le “ gèrent ”.

Les propositions sont toujours pensées en figures contradictoires : reconnu – récupéré ; clubs – fédérations ; ceux qui le font – ceux qui en vivent .

Ce qui se dévoile dans ces énoncés, c’est la proposition de la capacité des joueurs à donner une qualification au mouvement sportif et une qualification de professionnalité aux clubs, mais ils n’en ont pas les moyens … Les sportifs ont pris de l’importance mais n’en sont pas encore à porter le Mouvement Sportif lui-même…

Cet énoncé confirme la thèse que nous avons traitée plus haut : la professionnalité doit être portée par les sportifs.

Quelles prescriptions sur le mouvement sportif ?

Qui porte le mouvement sportif aujourd’hui ?

“ …Le mouvement sportif existe bien, c’est celui qui rassemble tous les sportifs. ”

“ …C’est toujours l’élite qui est reconnue dans le mouvement sportif ; alors nous les gens qui sommes à la base du mouvement sportif on a des fois l’impression d’être des laissés pour compte !

“ …Il faut qu’un joueur soit rentable ! ”

Nous avons dans ces citations deux énoncés à mettre en vis à vis :

La question de l’argent, de la gestion “ saine ” est à prendre de compte pour nos interlocuteurs ; mais pas la désignation de qui porte le mouvement sportif, le sport et ce qui s’y passe.

La question de savoir comment la prescription sur le sport peut être portée par le sportif, lorsque le sportif n’est pas désigné en subjectivité, mais comme étant l’outil de la rentabilité.

L’énoncé “ il faut qu’un joueur soit rentable ! ” désigne une situation ou la subjectivité du mouvement sportif est ailleurs que dans le sport et en extériorité de celui qui pratique.

Il y a bien une subjectivité, une prescription : il énonce d’une manière très forte, qu’il y a une logique de fonctionnement, une logique d’organisation et de choix ; mais c’est une logique où le joueur n’est plus le sujet du sport : c’est le moyen d’obtenir la rentabilité.

L’énoncé qui affirme que le mouvement sportif existe bien et que : “ c’est celui qui rassemble tous les sportifs ”, désigne la subjectivité complètement du coté des sportifs. Ce n’est pas le sport, ce ne sont pas les clubs, ce sont ceux qui sont dans l’activité sportive, ceux qui sont sur le terrain ou ceux qui viennent regarder l’activité sportive sur les gradins, le public est annexé au mouvement sportif, mais se sont d’abord les sportifs qui le portent.

Ce sont là deux postures subjectives complètement opposées une de l’extérieur de la pratique (argent…), l’autre de l’intérieur (sportifs…). Ce n’est donc pas la question de l’argent qui oppose ces deux citations parce que dans ces sportifs, il peut y en avoir qui gagnent bien leur vie ; c’est la question de : qui donne un sens au mouvement sportif ?

Si on prenait uniquement la question de l’argent comme principe de partition, ce qui oppose ces deux citations serait la question : c’est l’argent de qui ? Lorsqu’il est dit qu’un joueur doit être rentable, ce n’est pas le salaire du joueur qui est en cause, c’est le bénéfice du club, des fédérations, des multinationales…

L’argent en tant que tel, n’est pas ce qui oppose les deux énoncés, ce qui les oppose : c’est la logique de l’argent, c’est pour qui on le gagne ? Et qui le gagne ? Il faut qu’un joueur soit rentable ! . Le joueur peut être rentable en ayant un salaire d’empereur, il peut être aussi rentable en ne gagnant que de quoi : “ l’aider à vivre ”, peu importe, ce qui est important c’est que ce soit rentable pour le club, les fédérations, les multinationales…

Une certaine logique du sport …

“ …Mais on peut imaginer qu’il y a certainement trop d’argent ! Trop d’argent et ça fait peut-être rêver les jeunes, mais, d’abord, il y a beaucoup d’appelés et peu d’élus ! Et d’autre part, c’est peut être aller un peu loin, et ce n’est pas tellement bon sur le plan éthique. En fait, ce n’est pas souhaitable qu’il y ait autant d’argent, enfin bref, on ne peut pas l’empêcher puisque c’est la vie qui est comme ça maintenant. Quant à dire qu’il est pourri, ben, il est pourri quand il y a des affaires ! Bon quand il y a des affaires de dopage ! Bon on est complètement contre le dopage ! Vous dire qu’il n’y aura pas chez nous, dans notre club, des dopés j’en sais rien ! Je ne peux pas le jurer, ça serait stupide de ma part de le prétendre ! sans compter que la carrière est bousillée et ça c’est un autre problème qui n’est pas le plus important, c’est plutôt le fait que physiquement sur le plan santé ils peuvent être détruits et sur le plan de l’esprit, c’est une tricherie, ce qui est très mauvais surtout pour des jeunes… ”

La logique dans cet énoncé est une logique singulière du sport, ce n’est pas une logique interne au club, il dit que “ dans le sport ” il y en a qui gagnent “ trop d’argent ”. Etre dans cette logique, c’est se mettre dans la situation de désigner des comportements négatifs du coté des sportifs “ …oui, l’argent, ça peut faire rêver les jeunes ”.

“ Le mouvement sportif rassemble tous les sportifs ”, ceux qui le gèrent et ceux qui en vivent, par contre le dopage possible : seuls les sportifs en sont responsables.

Etre dans cette logique, laisse voir une opposition, qui entraîne à une impasse parce que le mouvement sportif qui rassemble tout le monde, ce n’est pas une prescription. Cette formulation n’est pas une prescription suffisante, car notre interlocuteur laisse entrer l’argent et en incombe la faute aux sportifs.

En effet pour notre interlocuteur aujourd’hui, la faiblesse du mouvement sportif est à chercher dans ses structures, dans sa culture, dans le comportement négatif des sportifs et du public…, dans l’argent qui pervertit tout et qui fait qu’il y a des problèmes.

Une logique externe au sport

“ …Il faut réguler et contrôler les sportifs, mais pour moi ce sont dans leur grande majorité, des gens sérieux, je préconise de systématiser et adapter les contrôles, pas uniquement sur le dopage, à ceux que j’appelle “la mafia au col blanc ”, car l’objectif de ces gens là, c’est que seuls les athlètes soient condamnés et pas leurs dirigeants ! …”

Dans ces citations, la logique qui pervertit le mouvement sportif est extérieure. Et la possibilité d’y résister doit être rechercher chez les sportifs eux-mêmes.

“ C’est aux sportifs de faire le mouvement correctement… ”

“… mais on essaie de les prémunir contre les effets néfastes du dopage…”

La citation est complètement homogène à la précédente logique : la personne renvoie la responsabilité aux sportifs, en renversant la question parce qu’elle ne cite pas les problèmes de dopage, mais elle dit la même chose, c’est le même point de vue : le problème et la solution se condensent sur les sportifs.

Nos interlocuteurs considèrent que le mouvement sportif est porté par les sportifs; s’il est affaibli, c’est parce qu’il y a des dérives du coté des sportifs et pour qu’il retrouve sa santé, c’est aux sportifs de faire le travail.

Nous sommes en présence de prescriptions internes, de moralité et non pas sur des prescriptions sur les valeurs du sport.

Principes en intériorité et prescriptions sur les valeurs du sport

“ …Et puis, il faut avoir une action très formatrice envers les jeunes afin qu’ils aient les bonnes valeurs et alors, eux transformeront la société du sport ! On transforme pas la société en essayant de transformer les institutions si c’est pas les hommes qui sont les vecteurs essentiels du sport et c’est les hommes qui doivent changer la société du sport, sans ça elle changera pas ! et c’est pareil pour la société…”

Dans cet énoncé, il est question d’une prescription sur les règles et sur des principes. Il s’agit de mettre à l’abri le mouvement sportif, qui dans son état actuel n’est pas assez prescrit, pour pouvoir faire face à la logique de rentabilité.

Nous ne sommes plus, dans la logique qui énonce, comme dans notre première citation, que le problème vient de l’extérieur du mouvement sportif, qu’il provient d’un souci de rentabilité, il n’est question là, que d’une prescription de morale.

“ …Dans le sport, on est vraiment le parent pauvre du gouvernement ! Quand on aidera un peu plus le mouvement sportif et qu’on aidera un peu moins la police, on y gagnera en image pour changer ! A mon avis, il faut moins de répression et apprendre aux gamins à se défendre dans la vie… ”

“ …Pour moi actuellement, il n’y a pas de mouvement sportif, il y a des mouvances sportives ou chacun est dans sa chapelle et pas de grand mouvement sportif fédérateur de la base, pas d’unité dans les revendications… ”

Dans cet énoncé, il n’y a pas de mouvement sportif, non pas, parce qu’il n’est pas organisé et normé, mais parce qu’il n’y a pas de prescriptions de l’Etat ou pas les bonnes prescriptions… Ce qui éclaire la citation, “ c’est aux sportifs de faire le mouvement sportif autrement ”.

Cette personne demande que le mouvement sportif soit lui-même prescripteur et soit porté par les sportifs. Ce qui lui permet d’une part, de porter une prescription sur les sportifs et d’autre part, lui permet à lui d’être porteur de son rôle d’éducateur

Trois figures de prescriptions

Pour résumer nos propos…

Les énoncés affirment d’une part, que le mouvement sportif existe, qu’il est fort, reconnu…, mais porte en lui la faiblesse des structures juridiques aujourd’hui trop étroites. La loi de 1901 n’établit plus des règles suffisantes, il n’y a pas de conventions collectives. C’est à l’Etat de prescrire sur le mouvement sportif pour l’aider à résister aux dérives des affaires, de l’argent, du dopage…

D’autre part, nous avons mis en évidence qu’effectivement existe dans nos entretiens une prescription sur l’Etat, mais ce n’est pas la prescription sur l’Etat qui fait le mouvement sportif.

Nous pouvons établir après cette analyse trois grandes figures dans l’espace du sport :

l’Etat

le mouvement sportif

les gens dans l’espace sportif

Première figure

Elle dispose : Etat, une pensée en extériorité du mouvement sportif.

Pour que le Mouvement Sportif existe, il faut prescrire à l’Etat : il faut condamner les dirigeants incompétents, il faut des règles …C’est toujours de l’intérieur du mouvement sportif que la personne s’exprime, mais le mouvement sportif n’a pas de subjectivité en propre.

Deuxième figure

Cette deuxième figure dispose : Etat, une prescription sur les gens dans le mouvement sportif.

La prescription sur les gens concerne “ les jeunes qui sont attirés par l’argent ”, elle précise aussi que “ c’est à eux de faire autrement ” ce qui revient à leur faire porter la responsabilité de l’état actuel du mouvement sportif.

Troisième figure

La troisième et dernière figure dispose : une subjectivité propre au mouvement sportif, une prescription sur l’Etat mais c’est la prescription elle-même qui constituerait le mouvement sportif.

Il y a là, une prescription secondaire sur les gens : il faut que les gens aient la subjectivité de prescrire, mais pas sur eux-mêmes ; c’est à partir du moment où ils auront cette prescription sur l’Etat qu’il y aura des valeurs, des principes qui constitueront le mouvement sportif

Pour conclure…

“ … (Le mouvement sportif) ! Ça, c’est des conneries ! C’est des gens de bureaux qui n’ont rien à voir avec le monde du sport et du terrain, la plupart du temps et qui parlent comme ça ! Pour moi, ça veut rien dire !’’

“… Ça veut rien dire…parce que mouvement sportif pour moi, dans ma tête… pour moi, c’est que des grosses huiles, le problème, c’est ça : pour les politiques, pour les gens qui cherchent à s’intéresser au monde du sport, toutes les personnes socialement importantes qui cherchent à s’intéresser au sport, elles ont forcément affaires à ces huiles là avant de venir discuter avec des gens comme moi, ou d’autres dirigeants d’associations sportives. Ces gens pour moi, ils représentent pas le sport. C’est peut-être des bons avocats au niveau de l’écrit, je dirais, oui ils connaissent bien le fric, les lois, les juridictions et tout le tralala… mais de ce qui est du terrain, de la réalité, des difficultés et autres, non ! ”

– Vous, vous n’utilisez jamais le terme mouvement sportif ?

“ Non, c’est des grands mots qui servent à rien. ”

Dans cet énoncé, la thèse principale est en accord avec la troisième figure. La personne dit que le mot n’a de sens que s’il sert à quelque chose. Elle affirme que le “ mouvement sportif ”, ce n’est pas un mot utile aujourd’hui, le mot qui doit servir, qui est utile, c’est celui qui prescrit en termes de ‘’valeurs’’. Il faut entendre mot “ utile ” comme un mot pouvant être prescriptif pour les gens eux-mêmes et envers les décideurs politiques…

 

Subjectivité (s) du sport

“ On dit souvent : “ je suis dans le sport ”, qu’en pensez-vous ? ”

“ Sport, travail est-ce la même chose pour vous ? ”

Comment l’activité sportive ou l’activité dans le cadre d’un club sportif est-elle désignée par les personnes que nous avons interrogées ?

Après avoir montré que le mot sport, ouvrait d’abord à des valeurs et que le vis-à-vis bénévole/professionnel était fortement ‘’subjectivisé’’, il est logique que notre démarche d’investigation débouche sur cette dernière question.

On comprend au passage, en quoi elle est beaucoup plus pertinente que la simple mise en relation des réponses avec la place objective des personnes dans le mouvement sportif. La question qui nous préoccupe, en effet, n’est pas de savoir “ pourquoi ils disent cela ”, mais bien « qu’est-ce qu’ils disent ? », avec « quels mots » et « en quoi ce qui est dit, éclaire les enjeux profonds de cet espace social » ?

Car notre propos, n’est pas celui d’analyser des “ opinions ”, mais bien de traquer les possibles énoncés en subjectivité. Ce sont en effet ces possibles en subjectivité que rencontre d’abord la politique publique en matière de sport, qu’elle peut mobiliser ou qu’elle doit au contraire contrarier. Lorsque ces possibles sont portés par des exigences de principes ou de valeurs, nous les appelons “ prescriptions ”.

L’activité déployée dans le champ du sport est singulière. Nous avons vu qu’elle ne peut se penser sous la catégorie générale de travail. : “ Ce n’est pas du travail, parce que c’est du plaisir. ”

Il faut donc l’appréhender à partir du mot sport lui-même. C’est en partant de là qu’est apparue une forte tension entre deux propositions : “ être dans le sport ” ou “ être sportif. ” Cette tension se donne à voir dans l’énoncé de deux thèses :

Première thèse : “ Etre dans le sport ”

“ Etre dans le sport ” désigne une position qui est pensée comme étant une activité principale. Si sportif et gestionnaire sont joints dans la pensée de la personne, elle peut affirmer et dire : “ je suis dans le sport ! ”. La gestion devenant de fait, l’activité principale. Cette thèse pose le mot sport comme le nom d’une situation singulière.

Deuxième thèse : “ Etre sportif ” ; “ identité sportive ”

Si l’activité de gestion n’est pas principale pour le dirigeant d’une structure sportive, alors c’est “ être sportif ” qui prime dans la désignation du rapport au travail. Cette thèse pose le mot sport comme le nom d’une subjectivité singulière du corps. C’est pourquoi, lorsque le corps appartient plus au système (la situation) qu’au sportif, ce n’est plus d’identité sportive qu’il s’agit, du sportif il ne reste plus que les performances : le sportif est dés – identifié.

Logique d’une entrée par a subjectivité.

L’entrée par la subjectivité rassemble des personnes interrogées qui n’ont pas toutes forcément la même conception ni la même pratique du sport. Mais, elles ont toutes un rapport subjectif très fort au mot lui-même et à ce qu’il désigne dans ce cas.

Le sport, c’est “ personnel, un plaisir, une passion ”.

Dans ce cas, c’est bien la subjectivité qui fait l’unité et non pas ce sur quoi s’exerce la subjectivité. De ce point de vue, l’opposition des énoncés, “ Je suis sportif ” et “ Je suis dans le sport ”, n’est pas une opposition de situations objectives, mais bien une opposition de subjectivités portant chacune une conception du sport.

“ Etre sportif ” s’efface quand une autre activité est définie comme principale, cette nomination s’oppose à celle de dire “ Etre dans le sport ! ”

Ainsi, “ Je suis dans le sport ”, peut désigner, soit quelqu’un qui en vit, comme un moyen de vivre, soit le temps que la personne y consacre, c’est une entrée en extériorité. Cette désignation ne donne pas lieu à la représentation d’une identité, mais fait le descriptif d’une situation.

Tandis que la revendication “ d’être sportif ”, est d’abord le maintien de la subjectivité. Dans cette logique, faire du footing ou du sport de haut niveau relève d’un rapport complètement subjectif qui n’est pas le descriptif d’une situation, mais l’analyse d’une identité.

Cette proposition annule le problème du statut, de la place, du rôle dans une structure sportive. La manière de regarder, de désigner l’espace où ils sont impliqués dans des rapports au travail est commandé par la subjectivité et non pas par la situation matérielle.

Lorsque l’identité sportive n’est pas définie par une situation matérielle…

1) La passion peut être identifiée à travail à la condition d’être sportive. Mais l’activité principale pour vivre doit être séparée.

“ …Non, pour moi travail, c’est personnel, c’est à l’extérieur… ”

“ …Ah non ! ici, c’est que du plaisir ! avec en prime la notion de voyage, c’est ça qui est bien ! ”

“ … Je vous dis que ce n’est pas un travail quand ça vous plaît et que c’est une passion ! moi, je dis jamais que c’est du travail, pourtant c’est dur ! …J’aime trop ça pour que ce soit un travail … ” “ …C’est un travail qui n’est pas du travail parce que c’est une passion ! ”

“ Ah non, travail, c’est pas la même chose ! Si je pouvais faire que du sport…le sport c’est une passion ! Ça peut être dur physiquement de courir un 400 mètres, mais par rapport au travail que je fais pour vivre, ce n’est pas du tout la même chose ! ”

“ Je ne le fais pas de la même façon, c’est deux choses différentes…On n’a pas les mêmes aspirations…Je crois pour être efficace, il faut le faire avec plaisir, quand il n’y a pas de plaisir, ça devient rébarbatif…C’est plus sur la façon de faire… ”

“ …Je suis président du club et d’abord, je peux pas dire que c’est un travail, c’est une passion ! C’est pas un travail, c’est pas mon emploi, je suis bénévole ! ”

2) Dans les citations qui suivent, les personnes valident “ être dans le sport ” en négatif puisqu’elles le refuse en tant qu’activité principale : pour elles “ faire du sport ”, c’est différent à “ être dans le sport ”.

“ …Jusqu’à la semaine dernière oui, pour moi, c’était la même chose, mon travail, c’était d’être dans le sport et le sport, pour moi, c’était un travail . Ce que je veux dire c’est qu’avant la semaine dernière, parce que maintenant je suis salarié, avant pour moi, être dans le sport c’était mon travail, c’était mon occupation, ça me prenait la tête 24/24… ”

“ J’ai mon travail, je suis commerçant, c’est mon deuxième boulot, le mot retraite, j’aime pas du tout ! j’ai toujours eu deux fonctions et après 10/12 heures de boulot, je viens ici le soir ”

“ Moi je dis: je fais du sport ou je pratique un sport et moi je joue au foot ! ”

“ Avant tout, je suis joueur ! depuis un an, je suis éducateur, je suis sensé passer mon diplôme d’éducateur initiateur n°1 et j’entraîne les seniors. On peut dire: je suis en formation ”…

Lorsque l’entrée par la subjectivité s’adosse à valeur et s’oppose à “ être dans le système ”…

“ Donc, un moment, j’ai postulé pour être président parce que j’estimai que j’avais des valeurs à défendre, contrairement à ceux dont on parlait tout à l’heure, moi j’ai rien à y gagner !

– Vous pensez que le mot travail, ça marche toujours avec quelque chose à gagner ?

“ Le travail, pour moi, c’est quelque chose qu’on est obligé de faire, mon travail qui me fait vivre, je suis obligé de le faire ! ”

– Vous pouvez aussi avoir une passion, comme vous dites, du travail qui vous fait vivre…

“ Et je le suis complètement ! Et heureusement sans ça : je pourrais pas assumer les deux !

“ Je suis pas dans le sport ! Je suis sportif, point ! C’est quoi être dans le sport ? Comme quelqu’un qui travaille dans l’agro-alimentaire ? Non, je peux pas dire ça de toute façon, je suis pas un professionnel ! Je fais du sport, je suis sportif : c’est une identité d’être sportif ! C’est quelque chose, c’est pas rien d’être sportif ! On est porteur de valeurs ! On n’a pas le même regard vis à vis d’un autre individu…Et d’abord, on a pas la même façon de procéder : on est des battants, en général ! Vous savez, on apprend à gagner, mais on apprend aussi à perdre et ça c’est un avantage dans la vie ! Il faut être humble devant la défaite…

“ Je crois que quelqu’un qui dit “je suis dans le sport ”, c’est quelqu’un qui en vit. Personnellement, je ne dis pas ça, non ! ”

“ …Je pense…je suis certain, que tous les présidents font cette activité d’abord, par amour du sport et par amour des autres pour faire fonctionner, dans certaines valeurs, les institutions que sont les clubs…

“ …Pour moi, c’est pas un travail ! Si c’était un travail je ne le ferais pas ! Ça m’intéresse pas ! Ou alors je deviendrai un gros président de club rémunéré et tout le cirque ! Et je rentre dans le système et … C’est pas mon genre ! ”

“ Je ne travaille pas ici, je suis président du club. Mais ma profession, c’est professeur de judo, je suis éducateur sportif. Mais pas ici, dans d’autres clubs.

“ J’essaye de transmettre des valeurs de la vie dans le sport que des partenaires, des amis, des enseignants passionnés m’ont transmises… de faire en sorte que ce que j’ai appris comme savoir, comme connaissances et que j’ai mis à mon profit puissent profiter à d’autres. C’est un peu une chaîne de transmission qui ne serait pas rompue…, un peu la tradition orale de nos anciens : transmettre l’envie de transmettre. J’ai été formé et j’ai formé et les jeunes vont transmettre ; je pense que c’est comme ça que l’individu s’améliore…,même si je ne l’avais transmis qu’à une seule personne, la chaîne n’est pas rompue… ”

“ Non, je fais du sport…, je dirige un club, je ne suis pas dans la corporation, je n’appartiens pas à quelque chose non, …et ce n’est pas mon métier ! Donc, éventuellement, si c’était mon métier ; peut être… je pourrais dire : je suis dans le sport !

Un espace du sport reconnu comme tel renvoie, comme nous le notions dans un chapitre précédent, à une vision du développement sur l’Etat, c’est à dire que le sport est porteur d’une double appartenance : d’un coté, c’est une structure qui a un rapport avec l’Etat, “ l’Etat, ça devrait être le garant de la constitution ” et de l’autre coté, le mot sport qui est identifié par des valeurs : “ une structure sportive qui contient les valeurs du sport ”.

Le sport est donc bien identifié à la fois comme porteur de valeurs et comme un espace institutionnel.

Qui est “ dans le sport ” aujourd’hui ?

Il y a ceux qui le gèrent bénévoles, professionnels…

L’espace sportif aujourd’hui est souvent configuré par la logique particulière de l’argent. Ce dernier sera la ligne de partage entre ceux qui décident de penser la structure sportive comme une entreprise avec les valeurs du marché comme références principales et ceux, comme le montre les citations, qui choisissent d’adosser leur activité sur des valeurs du sport :

“ Oui, le sport et le travail, c’est la même chose, parce que maintenant on est obligé de gérer un club sportif comme une entreprise Nous avons, actuellement, un cabinet comptable extérieur, un commissaire au compte extérieur au cabinet comptable et puis une bénévole qui vient 2 fois par semaine pour rentrer toutes les dépenses et les entrées d’argent du club et, donc, c’est un travail de gestion. Mais, c’est tout un ensemble, c’est aussi un travail d’éducation envers les jeunes et qui rejaillit sur les éducateurs pour un exemple d’attitudes : enlever sa casquette…, de politesse : dire bonjour en se levant… des choses auxquelles je tiens beaucoup.

“ Si je suis dans le sport ? Je suis bien obligé, de le dire ! Je le disais avant d’être à la retraite, je disais, je m’occupais de X…, moi et d’autres bénévoles et je m’en glorifiais de le faire d’autant que c’est une passion ! Maintenant oui, je suis complètement dans le sport, c’est une passion qui dure depuis 40 ans…, au détriment de ma vie de famille parfois.‘’

“ J’ai été joueur du club et je suis directeur général du club… Pour moi, c’est une profession, le sport, c’est un vrai travail ! Il génère actuellement des milliers d’emplois ! Les cocos ne veulent pas voir qu’aujourd’hui il y a une autre forme de travail ! Et ils ne veulent surtout pas reconnaître que ce travail, ils ne le connaissent pas ! Et ne le maîtrisent pas ! Le sport, c’est maintenant le premier outil de l’activité économique mondial ! Mis à part peut-être les fonctionnaires ! Pourtant les cocos devraient se rendre compte que le poste de Maire-Adjoint aux sports n’a pas été créé sous Léon Blum ! ”

“ Oui, quand on me demande ce que je fais, je dis que je suis dans le sport. ”

Il y a les “ sportifs ” et l’identité sportive…

“ Les jeunes le disent (“ je suis dans le sport ”) et c’est une façon de dire : “ j’existe ! J’ai une bonne mentalité ”. C’est un terme de maintenant. Je sais que les jeunes qui se font contrôler au faciès par les flics mettent en avant en termes d’identité valorisante le fait qu’ils appartiennent au club et apparemment pour les flics, c’est un plus ! enfin… ”

Dans cette citation, les valeurs du sport sont convoquées en extériorité, comme identité attribuée et non singulière.

Elles sont instrumentalisées dans le cadre d’un rapport valorisé à l’espace du sport. Les valeurs sont renvoyées au système. On est ici dans le même espace intellectuel (en positif) que celui ouvert par une expression médiatique, tristement célèbre où il s’agit d’identifier que le jeune est dans le système, “ à l’insu de leur plein gré ”, c’est le rapport au système, au fonctionnement structurel du système qu’il est fait référence.

Car lorsque la subjectivité reste accrochée au rapport personnel de l’activité sportive, de son rapport à soi, à son corps en lien avec le sport, la revendication est et demeure une revendication de l’identité sportive. Lorsque le corps n’appartient plus au sportif, qu’il ne devient qu’un outil, qu’un moyen pour vivre, quand le corps appartient plus au système qu’au sportif, ce n’est plus d’identité sportive dont nous parlons, mais d’un corps dés – identifié.

“ Etre dans le sport ” pour un joueur, cela peut s’envisager comme “ quelqu’un qui en vit ” or, quelqu’un qui en vit peut très bien se dire et être effectivement sportif. Par contre choisir l’appartenance à une identité sportive ne peut se lire que lorsqu’elle est définie par soi et non pas par le contexte.

Le partage se fait par identité sportive, quand sport se définie d’abord par son rapport à soi, à ses engagements, à ses entraînements, sa fatigue, ses performances, à ses valeurs…

Si la place dans le sport se définit avant tout dans un organigramme, ce n’est plus en intériorité que le rapport à l’activité sportive est pensé, mais en extériorité. Ce n’est plus une identité en intériorité, en subjectivité, mais une identité définie par l’extérieur. Dire “ je suis dans le sport ”, cela revient à dire que le sport n’est pas en ‘’moi’’, mais que le “ soi ” est dans le sport. Concernant les joueurs, la ligne de partage n’est donc pas argent, mais identité sportive et “ système ”.

Tenir sur identité sportive, même si elle prend des allures objectivables, par exemple en soulignant la dureté de l’entraînement, c’est avoir une formalisation de la subjectivité qui est externalisée sous forme de valeurs. Nous pointons là ce qui vérifie l’identification de la politique sportive : par valeurs du sport.

CONCLUSION

Les moyens de réinjecter la subjectivité du sport seraient bien contenus dans l’éthique des valeurs dans le sport.

“ J’essaye de transmettre des valeurs de la vie dans le sport, que des partenaires, des amis, des enseignants passionnés m’ont transmises… une identité avec des valeurs de la vie ”

Valeur de la vie, identité sportive, ce sont là des expressions en intériorité complète, cela n’est pas partageable, ce n’est pas des propositions de socialisation. Ce sont des prescriptions sur soi. La question se pose avec gravité aujourd’hui pour le sportif de haut niveau, car “ être dans le sport ” en tant qu’outil de performances peut engendrer des dérives préjudiciables en terme d’identité, “ les valeurs, c’est d’abord le rapport à l’autre ”.

Trouver, comme nous l’avons fait, à partir de l’enquête et des propos des gens, que l’identification du sport se fait par valeurs du sport était une étape importante. Nous confirmons ici que la prescription de “ remise en ordre ” (du système) ne peut se faire au nom de valeurs du sport désincarnées, mais seulement à partir de la subjectivité singulière du sport pour chacun. En effet, réfléchir aux solutions dans la situation actuelle avec comme principale préoccupation: qu’est-ce ce que c’est qu’être sportif ? ” ramène à travailler sur l’engagement subjectif individuel dans le sport

Pointer comme nous le faisons dans ce document, l’importance de l’entrée par la subjectivité dans le sport, c’est ouvrir les pistes de travail à la politique sportive du Conseil Général. Ce qui constitue le sport comme “ valeur ”, c’est le sport comme usage de soi et non le sport comme spectacle.

Comment cela peut-il se traduire en terme de politique publique ?

Renforcer ce pôle qui existe, dans la politique sportive du Conseil Général, tout envisager et tout faire pour que cela continue à rester possible pour l’immense majorité de ceux qui font du sport, ne peut se réduire, pour la majorité des personnes interrogées, à de la socialisation en direction d’une frange de la population.

Il s’agit de donner la possibilité à tous de s’engager dans une activité sportive de la façon subjective la plus forte possible, afin de répondre à un objectif démocratique : permettre à chacun “ d’être un sportif ”.

La pensé institutionnelle

La première partie traitera de l’espace d’intellectualité institutionnel. La seconde partie traitera des logiques portées par cet espace. La troisième, des principes de la professionnalité.

Nous traiterons d’une part de la façon dont la politique du Conseil général est identifiée par ceux qui “ font ”, “ gèrent ”, “ opèrent ” dans les dispositifs politiques à l’intérieur du champ institutionnel, d’autre part, nous verrons en quoi, pour eux, elle est porteuse ou non d’une certaine idée du sport, d’une certaine idée de la responsabilité publique en ce domaine.

Peut-être est-il utile de redire encore une fois, que ce que disent les élus et institutionnels n’a pas à nos yeux statut de vérité générale sur les différentes questions que nous aborderons dans nos entretiens. Cela n’abolit nullement l’existence sur ces questions d’autres démarches et d’autres langues. Mais il s’agit de répondre au souhait du Conseil Général, par le biais de cette étude, d’évaluer sa politique singulière qui résulte de sa définition d’une politique publique dans le domaine du sport, de donner la parole aux “ opérateurs ” et aux « décideurs » au plus haut niveau.

Nous avons interrogé dans cette enquête des personnes ayant un statut d’élus ou d’institutionnels au sein de structures étatiques. Leur mission n’était pas obligatoirement liée au monde sportif. Nous avons mené une enquête que nous pouvons qualifier de “ difficile ”[4] sur un terrain tout à fait particulier : celui du plus haut niveau de la décision politique et de la gestion administrative.

Après analyse des entretiens, nous pouvons désigner le champ dans lequel ont été émis les discours comme un champ d’intellectualité très spécifique. Nous exposerons comment nous pouvons avancer la présence de discours qui s’inscrivent, dans leur quasi-totalité, dans ce que nous pouvons nommer comme “ une pensée institutionnelle ”.

Multiplicité des réalités, unicité de lieu

Notre travail d’analyse, dans ce contexte, consiste à préciser l’espace d’intellectualité du champ institutionnel et les limites qu’il impose à une pensée singulière.

Dans les citations qui suivent, les gens qui font le mouvement sportif sont convoqués “ en extériorité ”, comme réalité objective et non subjective. La logique est, ici, une logique d’identification et de ‘’compte’’ de ceux qui sont dans le système et de ceux qui n’y sont pas. C’est le système comme “ réalité institutionnelle ” qui fait référence.

“ Le mouvement sportif, il faut se mettre d’accord d’entrée sur le sens de cet ensemble, si c’est le sens d’aujourd’hui, si c’est le sens le plus courant pour nous dans le ministère, dans les affaires institutionnelles lorsque l’on parle du mouvement sportif, on parle du mouvement sportif organisé. C’est à dire, de l’ensemble des institutions fédérations qui regroupent des comités, des ligues, des clubs, des licenciés, qui organisées entre elles dans le CNOSF à vocation à représenter les 14 millions de licenciés ! Pour les opérateurs du sport, dans le sens le plus courant, le mouvement sportif, c’est ça ! ”

“ … Et notre préoccupation au ministère et de la ministre, c’est de consolider le mouvement sportif, parce qu’une organisation collective a du sens, elle est porteuse d’énergie, de savoir-faire, de règles du jeu ”

– Et pour vous, ça serait quelque chose qui existe ?

“ Le mouvement sportif ? bien-sûr, c’est une réalité ! C’est une réalité d’abord institutionnelle, c’est une réalité de force sociale, c’est une réalité de représentation, c’est une réalité politique. 14 millions d’électeurs se retrouvent dans un monde où ils partagent des valeurs.”

“ Le mouvement sportif ? C’est toutes les institutions…Il y a aussi le mouvement sportif International, ce qui m’arrive en premier, c’est l’olympisme évidemment. Au départ, ce sont les associations et les fédérations, toutes les structures institutionnelles…Le mouvement sportif en propre, pour moi c’est institutionnel. Le mot mouvement sportif, c’est institutionnel. Hors ministère Jeunesse et Sport, le mouvement sportif, c’est l’Etat en fait ! ”

“ Le mouvement sportif, je dirais que cette situation est à la fois positive et négative. Je commence par le négatif : cette appellation, le mouvement sportif c’est forcément, pour moi, quelque chose de fermé, voire très réticent sur de nouvelles entrées, qui véhicule, c’est un peu péjoratif, un état d’esprit qui entre le “ dire ” et la réalité présente, à mon avis, un certain nombre de fossés. Je crois que ce coté négatif du mouvement sportif fait qu’il ne représente pas grand chose de vrai pour moi ! Sur le plan des grandes ambitions, ce que je disais tout à l’heure sur les valeurs, en réalité, je ne lui fais pas du tout confiance et je ne suis pas sûr du tout que ce soit un grand mouvement !”

– Ça l’a été et ce ne l’est plus ou ça n’a jamais existé ?

“ C’est possible…Mais si ça l’a été, c’est aussi dans le discours, quand on parle de la renaissance du Mouvement sportif après la seconde guerre, j’ai pas fait de recherches particulières, mais je ne sais pas si sur le terrain ça a été vécu comme tel par les gens…Je pense qu’il y a toujours eu un décalage entre le discours et la réalité. ”

La préoccupation majeure de nos interlocuteurs est que cet espace puisse être le lieu de gestion d’une multiplicité de réalités. Les valeurs sont instrumentalisées dans le cadre d’un rapport privilégié à l’espace institutionnel du sport. D’une certaine façon, les valeurs sont renvoyées à la gestion du système.

Ainsi, “ le mouvement sportif ” pour ceux qui se parlent en termes “ d’opérateurs du sport peut désigner soit une réalité, soit une institution, soit une situation. Ce que nous nommons une entrée en extériorité, cette désignation ne donne pas lieu à la représentation d’une identité, mais fait le descriptif d’une situation objective. Ce qui, nous le verrons, pose la question de la démocratie dans cet espace comme principe d’objectivation de la subjectivité.

Cette proposition désigne le statut, la place, le rôle dans une structure sportive. La manière de regarder, de désigner l’espace où ils sont impliqués dans des rapports au travail est commandé par la situation matérielle, par les rapports existants ou non avec les institutions et l’Etat.

Le nom du sport

De quoi le sport est-il alors le nom dans l’espace institutionnel? Les énoncés affirment le choix de maintenir “ les valeurs du sport ” dans une vision globale et générale de la société ” et dans un historicisme tout aussi objectivant.

“ Le sport n’est pas en dehors de tous les éléments de la réalité sociale ”

“ C’est le produit de la société ”

“ C’est une production sociale issue à grand peine des luttes sociales de monde du travail ”

“ Que c’est tout d’abord une pratique aristocratique ” “ C’est le moment où le sport a été approprié par les ouvriers, les paysans, par des agents de l’Etat pour en faire un registre culturel’’.

“ A la fois comme instrument dans l’histoire du contrôle des masses et des différentes idéologies. ”

Les valeurs du sport sont ici ‘’dé-subjectivées’’, renvoyées à leurs conditions de production (la société) ou à leur usage (culture, contrôle), renvoyées à leur place dans un espace de mise en ordre des “ éléments de la réalité sociale ”, autrement dit à l’espace de l’Etat.

Tenir une énonciation dans le champ institutionnel requiert, par ailleurs, la nécessité de tenir sur un ‘’séquencement’’ historique d’étapes successivement ouvertes et closes. Il y a toujours un avant et un après :

“ Le sport a été fortement utilisé à la fois comme instrument dans l’histoire du contrôle des masses et des différentes idéologies. Parce que certains ont retenu du sport, bien évidemment, le principe de compétition. Et qui dit compétition dit un 1er, un 2éme… et je crois que cela a été une tendance très lourde qui a marqué tous les courants de la pensée politique. ”

“ Après je pense qu’il y a eu une tendance que l’on pourrait dater des années 70/80, où on a considéré que le sport pourrait être un instrument de réparation sociale. Et, en lui donnant des vertus thérapeutiques, sport insertion et tout ça … On en est revenu me semble-t-il. On ne peut pas faire dire au sport plus qu’il ne peut. ”

Qui est dans le mouvement sportif aujourd’hui ?

Comment ‘’compte-t-on les gens’’ ? Le ‘’compte’’, là encore, se fait à partir de la réalité institutionnelle et non à partir de la pratique sportive singulière

“ Dans le mouvement sportif actuellement, il y a trois grands pôles :

Les pratiquants et les pratiquantes dont la tendance est, surtout chez les plus âgés, d’aller vers un sport de loisirs détente à la carte qui s’occupent peu de vie démocratique du mouvement sportif.

A l’autre extrémité, il y a les dirigeants sportifs qui, eux, sont dans 90% des cas des gens extraordinaires, bénévoles, pas formés, mais qui donnent du temps, qui donnent tout à leur structure pour que tout ça existe.

Et puis, il y a, au milieu une autre partie, qui sont les gens salariés dans le mouvement sportif. ”

“ Pour moi, le mouvement sportif c’est l’ensemble des individus de l’institution qui participent au sport, c’est les associations de jeunesse et d’éducation populaire qui à un moment organisent une activité physique et sportive que ce soit dans le cadre d’une initiation, du loisir. Ce sont également les communes et leurs services des sports, les personnels du ministère de la jeunesse et des sports. On peut aussi élargir aux organisations syndicales qui jouent un rôle essentiel dans les comités d’entreprises et qui, à travers ça, favorisent le développement d’activités sportives par le biais d’associations. Le mouvement sportif, c’est pour moi plus large que les fédérations sportives, c’est la raison pour laquelle, une quinzaine d’années après la loi de 84, le Conseil National des Activités Physiques et Sportives a pu se mettre en place avec une grande diversité de partenaires. ”

“ Donc, entre 5 millions de licenciés et 30 millions de pratiquants, (…). Ces autres millions de pratiquants, ça m’étonnerait qu’ils soient tous inorganisés “

“ Donc, il faut concilier ces deux aspects du sport ! Donc, dans le mouvement sportif, il est nécessaire de faire le distinguo selon l’appellation plus institutionnelle ou le concept large, mais lié à l’ensemble des sportifs français. ”

Dans cette citation, les gens qui font le mouvement sportif sont convoquées en extériorité, comme identité attribuée et non singulière. Les valeurs sont instrumentalisées dans le cadre d’un rapport valorisé à l’espace du sport. Les valeurs sont renvoyées au système. On est ici dans un espace intellectuel qui ‘’compte’’ et où il s’agit d’identifier que les gens sont dans le système. C’est le rapport au système, au fonctionnement structurel du système qu’il est fait référence. Le “ sportif ”, impliqué dans une subjectivité singulière et à un rapport au corps, laisse la place au pratiquant.

“ Ce mouvement sportif, parce qu’on continue à en parler, ça peut générer éventuellement des ambitions : on va construire des équipements sportifs, on va développer des disciplines particulières, les jeux olympiques… Tout ça, je pense que c’est porté par ce qu’on a pris l’habitude d’appeler mouvement sportif comme si c’était quelque chose de très rond de très homogène. En disant mouvement sportif, on ne dit pas autre chose, ça suffit ! C’est rond en soi, c’est suffisant, c’est dynamisant, c’est forcément juste et, donc, ça peut éventuellement agrandir le sport ! ”

– Pour les gens du terrain, il manquerait au mouvement sportif un acteur fondamental : le sportif …

“ Oui, je suis assez d’accord, c’est ce que je disais sur le décalage entre le discours et la réalité… Après, le sportif, quel que soit son âge, parce qu’il y a quand même beaucoup de jeunes, les jeunes, de quoi bénéficient-il ? De ces valeurs qui sont plus ou moins plaquées sur ce qu’on appelle le mouvement sportif ? Parce qu’il y vraiment de grosses disparités, deux poids deux mesures y compris dans des clubs voisins, y compris dans la même discipline… ”

– “ Dans la première phase de l’étude, les gens du terrain disaient que le mouvement sportif devait revenir aux sportifs, vous en pensez quoi ?

“ Pour moi, c’est une affirmation qui peut recouvrir en réalité deux choses : ça peut être une revendication du mouvement sportif fédéral d’être davantage écouté (..) La deuxième interprétation qui serait : chacun à droit à la pratique sportive et qu’il appartienne ou non au mouvement sportif fédéral, il doit pouvoir être entendu. Il doit y avoir pour ceux qui ne sont pas licenciés dans une fédération la possibilité de donner leur avis et faire en sorte que leurs besoins soient pris comme d’autres besoins en compte, sans nécessairement passer par une fédération. On peut très bien interpréter cette formule sous ses deux aspects… ”

La “ subjectivité ” comme entrée possible dans l’espace institutionnel ?

“ C’est la participation d’un individu à la vie citoyenne, je ne vois pas dans le sport quelque chose qui lui serait spécifique en terme de valeurs… il y aurait la question de la tolérance ? si, peut-être, ce qui lui serait spécifique, c’est l’idée d’aller toujours plus loin, peut-être un sentiment très individuel… “

“ …C’est vrai que lorsqu’on entend valeurs, on cherche plutôt les valeurs positives, c’est une autre vie collective, la peur aussi…afin de surmonter la peur aussi …, c’est, …voilà…. C’est tout ce que je peux dire … ”

“ …Donc, il y a tout ça… Je pense que l’idée première, c’est que le sport c’est d’abord une volonté d’être bien. D’être bien soi même et d’être bien avec les autres. Je pense qu’il faut faire très attention…, le sport va peut-être… Est le premier moment de vie commune, d’engagement commun et c’est ça que j’ai envie de valoriser. ”

“ …Et à faire en sorte que les gens acceptent de se rencontrer et une fois qu’on a le même maillot et le même short et une fois qu’on est dans le jeu, ces gens vont partager un moment d’émotion humaine qui est pour moi fondamentale. Très spécifique, pour moi ! ”

Nous avancions cette conclusion dans notre première enquête : “ L’entrée par la subjectivité rassemble des personnes interrogées qui n’ont pas toutes forcément la même conception ni la même pratique du sport. Mais elles ont toutes un rapport subjectif très fort au mot lui-même et à ce qu’il désigne dans ce cas. ”

Ici, la subjectivité n’est convoquée que de façon événementielle, pour être immédiatement annulée, comme subjectivité, dans l’objectivité de ses effets sociaux : “ l’émotion populaire, ça se travaille ”. C’est ainsi, par exemple qu’est évoquée la Coupe du Monde, l’événement phare pour la période actuelle.

Pour la majorité de nos interlocuteurs il y a un avant et un après coupe du monde :

“ La victoire de la France pour la coupe du monde, ça a été à la fois : un superbe moment d’unité nationale, parce qu’il faut le voir comme ça et il y en a peu. Et y compris internationale, car ce qui était beau et valorisant, c’est que cette équipe soit à l’image du pays, dans sa diversité, son origine multiple. Je crois que les Français étaient fiers de dire : on a une équipe qui nous ressemble. Mais après, il ne faut pas non plus créer du rêve. Il faut faire très attention, tout le monde ne sera pas Zidane ! Tout le monde ne sera pas Carambeu, tout le monde ne sera pas Didier Deschamps, donc il faut énormément être attentif et pédagogique avec les jeunes et leur dire : ça peut être aussi un instrument de promotion sociale, mais beaucoup au départ, peu à l’arrivée ! Beaucoup de travail, beaucoup d’abnégation, d’abandon de soi même, de sa vie professionnelle, et puis c’est difficile ! Il y aura de plus en plus, je pense, un poids de…, alors certains vont jusqu’à théoriser en disant que la crise des idéologies a permis l’espace du sport ! …”

“ … La coupe du monde, personne ne peut nier que cela a été un moment d’adhésion populaire à l’idée d’une équipe multi-origine.., forgée dans un creuset un peu de bric et de broc… et qui, à un moment donné, fait jouer l’émotion et c’est un moment de bonheur intense. Et, en même temps, c’est quelque chose d’extrêmement structuré en matière de communication. Qui a été au départ quelque chose de complètement intuitif, puisque 3 mois avant personne ne donnait un kopeck pour gagner la coupe du monde. Sauf ceux qui ont su dire”: de toutes les façons, c’est en France et il va se passer quelque chose”, parce que là où il y a de l’émotion populaire dans le sport, il y a des professionnels qui le travaille ! On est encore une fois dans des entrées multiples dès qu’on s’attache à faire émerger un produit ! ”

L’intellectualité institutionnelle introduit une périodisation et un comparatisme typologique. L’événement devient une rupture d’ordre dans le dispositif social, le point de passage d’une séquence à une autre. Il est annulé dans sa singularité subjective. Ce qui fait que la démarche est nécessairement dialectique, il lui faut un dispositif de cohérence, de liaison entre le subjectif et l’objectif, c’est par ce passage que le descriptif devient analytique.

Logique institutionnelle et mouvement sportif

La logique est ici une logique d’identification et de ‘’compte’’ de ceux qui sont dans le système et de ceux qui n’y sont pas. C’est le système, comme “ réalité institutionnelle ” qui fait référence. Comment se déploie une logique d’identification ?

La pensée institutionnelle, dont nous avons dit précédemment qu’elle se donnait à voir dans une posture d’extériorité, se vérifie dans la qualification de l’espace du mouvement sportif, la qualification du mot problématique bénévole, la qualification des valeurs du sport et, pour finir, nous verrons comment politique et communication se parlent dans cet espace.

Le mouvement sportif comme réalité institutionnelle

Nous écrivions en conclusion du chapitre sur « la pensée institutionnelle », que le mouvement sportif, pour les “ opérateurs du sport, peut désigner soit une réalité, soit une institution, soit une situation. C’est ce que nous nommons une entrée en extériorité, cette désignation ne donne pas lieu à la représentation d’une identité, mais fait le descriptif d’une situation objective.

Pour la majorité de nos interlocuteurs, le mouvement sportif existe. Le mouvement sportif c’est un fait social, c’est aussi une réalité institutionnelle. Cet espace a des frontières limitées institutionnellement. Les pratiquants “ libres ”, non structurés ou faiblement organisés, n’en font pas partie, ils constituent, néanmoins, ce qu’un de nos interlocuteurs nomme “ le paysage sportif français ”.

A l’intérieur de cet espace, nous trouvons des “ éléments ” qui nomment cet espace comme un fait social. Il y a le sport de haut niveau, le sport pour tous, les structures et les responsables bénévoles qui dirigent et qui gèrent, il y a l’argent, les médias, les sponsors, les sportifs, la drogue… Le rôle, la fonction “ des opérateurs du sport ”, est d’agir sur la gestion de cet espace. Nous les avons sollicité pour réfléchir, le temps d’un entretien, sur la façon dont ils pensent leurs actions et comment ils se positionnent et regardent “ le monde sportif ”.

Nous sommes en présence d’énoncés qui prennent appui sur une posture liée à l’espace de l’Etat. C’est une position qui regarde de l’extérieur un ensemble multiforme qu’il nomme mouvement sportif. Mouvement sportif qui tient en une description objective, mais qui ne se donne pas comme priorité d’analyser les effets internes à cet espace.

– Et, pour vous, ça serait quelque chose qui existe ?

“ Le Mouvement sportif ? bien-sûr, c’est une réalité ! C’est une réalité d’abord institutionnelle, c’est une réalité de force sociale, c’est une réalité de représentation, c’est une réalité politique ! 14 millions d’électeurs se retrouvent dans un monde où ils partagent des valeurs.”

“ … Pour nous, dans le ministère, dans les affaires institutionnelles, lorsque l’on parle du mouvement sportif, on parle du mouvement sportif organisé. Pour les opérateurs du sport, dans le sens le plus courant, le mouvement sportif, c’est ça ! ”

“ …Ces autres millions de pratiquants, ça m’étonnerait qu’ils soient tous inorganisés ! Ils peuvent être liés à une association sportive tout en n’étant pas licenciés, ceux là ils font partie du paysage sportif français, sans être, au sens commun, dans le mouvement sportif français. ”

Dans cet espace normé, il y a des “ gens ” qui bougent. La description des déplacements des sportifs entre haut niveau et sport de masse est faite dans une logique objectivante. En effet, pour une majorité de nos interlocuteurs, ce qui “ fait ” le mouvement sportif, c’est “ le mouvement des sportifs ” réglementé par l’institution.

Nous verrons comment cette posture empêche de s’intéresser aux rapports et aux enjeux de représentations de “ ceux qui font ” le mouvement sportif.

“ Donc, il y a une double entrée : Selon le champ, on peut être l’un ou l’autre et sur l’étape d’une vie ou d’une évolution assez logique, on passe de l’un à l’autre ! C’est pour ça que, moi, je ne voyais aucune antinomie entre ces deux concepts qui sont traduits très concrètement par des natures d’encadrement différentes. Entre l’entraîneur de l’équipe de France et un animateur de quartier qui fait une transversalité de pratiques sportives ? les deux font du sport. Mais on n’est pas tout à fait sur les mêmes registres pédagogiques, on ne joue pas sur les mêmes acteurs pour fonctionner et puis on ne gère pas tout à fait les mêmes équipements.”

Deux options existent, sport de haut niveau et sport pour tous, mais il n’y a pas nécessité dans la citation qui précède, de les faire tenir dans l’espace institutionnel. Cette responsabilité, comme nous le verrons, est reportée sur le “ local ”. La responsabilité du gestionnaire est pensée et prise au niveau de son institution. Le choix de faire tenir “ les deux entrées ” est déplacé sur une description de pratique individuelle

Ce sont des degrés de pratique de qualité différente. C’est la description en extériorité d’un comportement sportif, il ne désigne pas une identité sportive, il n’est question que du rôle, du statut ou de la place “ du sportif ” dans des pratiques de qualités ou “ …des activités ludiques au sens le plus basique du terme ! ”

La logique dans cette posture est qu’elle tente d’approcher cette “ réalité ”, non pas pour réduire l’extériorité entre les deux espaces, mais en travaillant à une homologie institutionnelle.

Les représentations qui fonctionnent dans l’espace du mouvement sportif doivent tendre à devenir de plus en plus homogènes aux deux espaces. La tension des rapports n’est pas niée, mais la personne travaille non pas à réduire l’écart pour ne pas rester en extériorité, mais à réduire la singularité de l’ensemble de cet espace.

Le lien entre le sport pour tous et le sport de haut niveau, ne relève pas d’une décision de l’Etat, c’est une décision politique locale. Ce sont deux instances séparées, par le mode de gestion.

“ Donc, dans une politique générale d’équipements sportifs, on sait que des responsables politiques ont à prendre la double entrée. On peut, à un moment donné, faire des équipements sportifs à vocation polyvalente, c’est concevable’’

‘’Donc, la déclinaison autour de ces deux concepts, pour nous, le hn, c’est l’équipe de France, c’est la représentation nationale, c’est un véritable chapitre organisé dans la maison. Ici, il y a un bureau pour les pratiques de type spt qui est dirigé différemment, mais on sait que sur le terrain on a une gestion non pas contradictoire, mais à concilier entre les parties pour tenir ces deux effets et que manifestement le sport c’est les deux ou l’imbrication des deux plus que la somme’’ !

Entrées multiples de la représentation

La proposition qui va suivre, revendique de désigner le statut, la place, le rôle de chacun dans une structure sportive. La désignation des dirigeants doit sortir des urnes, c’est une position qui a à gérer “ quelque chose de très compliqué ”. La proposition de résolution de la tension entre les deux espaces est sensiblement différente de la précédente, elle tente de peser, toujours de l’extérieur, sur les rapports existants ou non avec les institutions et l’Etat et à faire fonctionner l’outil démocratique par la voie des élections.

Réduire la singularité de l’ensemble, c’est le nom de la démocratie dans cet espace posée comme objectivation de la subjectivité.

“ On peut comprendre, y compris pour les licenciés dans un club adhérent à une fédération, qu’ils perçoivent quelque distance, avec les gens de la fédération et les gens du Comité Olympique; c’est une image, qui n’est pas étrangère y compris dans une municipalité ou autre, des crises de confiance dans tout ce qui est représentation populaire, il peut y avoir cette crise de confiance sur, ‘’Est-ce que ceux qui nous représentent, le font bien’’ ? ‘’Le fait d’être représentés, ne dénature pas notre pensée première’’ ?“ Le tout réintroduit, n’est jamais égal à la somme des individus pour constituer le tout’’ ! Ce sont des questions qui ne traversent pas seulement le mouvement sportif ! Donc, je peux comprendre ça ! ”

Dans cet énoncé, la “ réalité ”est celle de son espace, en insistant sur le fait de dire que son action est extérieure à l’espace institutionnel et qu’il s’agit d’introduire les règles, d’obliger à la loi, pour réduire les écarts de fonctionnement.

“ Ceci dit, la réalité est quand même un peu différente ! Par la Loi, y compris la loi du 6 juillet, renforce considérablement la nécessité, l’obligation des processus démocratiques à l’intérieur du mouvement sportif, à l’intérieur des désignations des représentants des fédérations, afin de se passer du système des grands électeurs qui filtre la parole. On le sait bien, les hommes politiques sont dans ce domaine là. C’est bien la volonté de faire en sorte que les aspirations des licenciés qui sont à la base soient le plus possible pris en compte. Alors que ce ne soit pas un combat gagné, ça j’en conviens bien aisément !’’

En signalant un autre niveau de décision, lié à un autre aspect de la représentativité, l’idée de l’extériorité de la posture ,dans cette citation, est finalisée. En effet ce qui caractérise “ les décisions de proximité ” c’est un autre mode de gestion.

– Donc, ce qui existe actuellement n’est pas très palpable pour les sportifs et les gens du terrain ?

“ Je ne dirais pas ça, parce que quand même, sur les millions de sportifs licenciés la majorité sait de quoi il s’agit. Mais, je suis plus interrogatif sur cette question, pour ceux qui pratiquent l’activité sans avoir de rapport à ce mode de gestion du monde sportif et, eux, peuvent effectivement avoir l’impression que leur activité ne soit pas prise en compte ou alors elle ne le sera que dans les décisions de proximité. Dans les quartiers, dans la cité, la commune elle peut peser d’un poids réel dans une démocratie de proximité, où ils auront leur place et leur sens. Il faut bien voir cette entrée multiple dans la représentativité !’’

L’espace institutionnel que nous analysons est cadré par un discours objectivant, il montre combien il est difficile pour ceux qui y sont de s’extraire de cette logique qui tente de penser et de lier, les nouvelles “ valeurs ” comme l’argent, qui contraignent à une nouvelle politique gestionnaire.

Les énoncés affirment le choix de maintenir “ les valeurs du sport ” dans une vision globale et générale de la “ société ” et dans un historicisme tout aussi objectivant.

Le “ dégagement ” vers le local qui n’est pas un “ dés-engagement ” institutionnel, se nourrit de la nécessité de lier entre les anciennes valeurs du sport, “ le sport pour tous ” et les “ nouvelles valeurs ” qu’appellent l’entrée de l’argent. Mais cette recherche exige de dépasser les limites de la gestion institutionnelle, car elle exige la posture de prendre la responsabilité de peser sur des représentations et des enjeux de rapports internes.

Qui est dans le mouvement sportif aujourd’hui ?

Dans les propos qui suivent, la proposition ne quitte pas l’espace de la pensée institutionnelle, en inscrivant son propos dans la séquence historique d’aujourd’hui. Mais sa description est singulière. La personne pose et répond à la question importante de “ qui sont les gens dans le mouvement sportif ” , c’est une position qui tente un regard sur les enjeux et les rapports entre les différentes représentations.

“ Dans le mouvement sportif actuellement, il y a trois grands pôles : les pratiquants et les pratiquantes dont la tendance est, surtout chez les plus âgés, d’aller vers un sport de loisirs détente à la carte et qui s’occupent peu de vie démocratique du mouvement sportif. A l’autre extrémité, il y a les dirigeants sportifs, qui eux sont dans 90% des cas des gens extraordinaires, bénévoles, pas formés, mais qui donnent du temps, qui donnent tout à leur structure pour que tout ça existe. Et puis il y a au milieu une autre partie, qui sont les gens salariés dans le mouvement sportif. ” Et du niveau local jusqu’au niveau national on retrouve cette tension, sauf qu’au niveau national et international, les pressions autour du mouvement sportif sont de plus en plus fortes’’

Pour notre interlocuteur, la proposition, toujours en extériorité, est de qualifier l’espace du mouvement sportif comme ayant rejoint un autre espace : celui du monde du travail.

“ …Le salariat, (qui est arrivé récemment dans l’univers sportif, le mouvement sportif a été très longtemps réticent à l’arrivée du salariat), je parle au niveau très local, le salariat a fait changer les choses. Pourquoi il a changé les choses? Parce que le bénévole été quelqu’un de pas formé, comme je le disais plus haut, et le salarié qui est généralement quelqu’un de formé et qui a aidé à la structuration de la vie associative. Et souvent, les dirigeants bénévoles l’ont vécu comme une prise de pouvoir ! Ils ne le vivent pas très bien. Donc là, il va falloir que dans le mouvement sportif, on sache qu’il peut y avoir aussi des relations de conflit, de promotion sociale et ce n’est pas simple. Par exemple, l’arrivée des emplois jeunes a totalement bouleversé le mouvement sportif, alors que le mouvement sportif a employé des gens ; avec les emplois jeunes le mouvement sportif a salarié des gens, ce qui est une révolution ! Ça a fonctionné au petit bonheur la chance avec l’enveloppe que l’on se donnait à la fin du match ou de l’entraînement et tout ça est en train d’évoluer ”. Et maintenant, la place des pratiquants : est-ce qu’ils vont rester spectateurs ou est-ce qu’ils vont eux-mêmes avoir un droit de regard sur la gestion ?

Bénévole

Avec le mot problématique “ bénévole ”, nous poursuivons l’analyse et le dévoilement de ce que désignent les mots lorsqu’ils sont appréhendés en extériorité et dans l’espace institutionnel. Le statut particulier du mot bénévole nous renseigne sur les “ valeurs ” qui semblent immuables dans le temps, certes le temps séquentiel, des valeurs référencées au système, mais qui ouvrent des perspectives de lien entre les deux espaces :

“ Non ! ce n’est pas un mot du passé ”

“ Moi, je ne dirai que c’est un mot du passé et qu’il est sans avenir, car finalement la grande revendication qui vient : c’est quand même un statut de bénévole, et quand on pose aux gens la question (assises de la vie associative), l’engagement associatif reste pour les gens la chose qui est encore plus positive que d’être dans un syndicat ou un parti politique, pour aller vite… ”

“ Bénévoles ? Je ne sais pas moi…,bénévole est porté par la loi de 1901 et on va fêter le centenaire de la loi de 1901 dans quelques semaines… On a environ 10% d’associations en plus chaque année, pour environ 30% qui meurent. Donc depuis 30 ans, on est en solde positif dans le nombre d’associations existantes en France. Si le bénévolat était en chute libre, s’il y avait un marasme continu, ça se saurait ! en termes un peu abrupts, je m’inscris en faux sur le fait de dire qu’il y aurait moins de bénévoles que par le passé… ”

“ Mais, je pense que le terme lui-même est plus que jamais reconnu aujourd’hui. Sur une véritable balance forte, sur cet engagement fort, donc, militant, puisque si on n’en tire pas profit, on vient non pas pour prendre, mais pour donner. C’est une caractéristique du militantisme ! ”

– Est-ce qu’alors vous pensez que militant est un mot du passé ?

“ Absolument pas, Puisque je l’associe à bénévole ! Si on n’a pas de bénéfice des opérations que l’on fait, et qu’on travaille pour le bien commun, c’est donc que quand on est bénévole on est militant.”

“ Je ne crois pas du tout. Si les bénévoles militants qui assument cette responsabilité, pensaient cela, ils s’en iraient, personne n’oblige les gens à prendre des responsabilités. S’ils prennent de plus en plus de responsabilités dans les associations, c’est donc que l’affaire marche ! ”

Ce sur quoi, nous informent ces énoncés, c’est la présence d’une pensée disjointe sur le mot problématique bénévole. D’une part, en toute objectivité, les bénévoles existent, les associations comme structures institutionnelles sont en pleine expansion. D’autre part, le doublet militant/bénévole est toujours là, pour la majorité de nos interlocuteurs et objectivement opérant :

– Vous pensez que bénévole est toujours face à face avec militant

“ Oui, il est face à face avec militant, mais en même temps, là aussi quand on parlait de frontières qui deviennent floues, moi, je ne vois pas beaucoup de différence maintenant, entre : un bénévole dans un cadre sportif et un militant d’une association de parents d’élèves par exemple, généralement ils font les deux et ils font la même chose, généralement. Alors, peut-être, il y aura un autre terme qui naîtra, mais le concept restera, c’est à dire le concept de dire, “ Je veux donner du temps ‘’. Ils ne veulent pas forcément un retour en monnaie sonnante et trébuchante, puisque c’est le principe même du bénévolat, par contre ce qu’ils veulent, c’est de la reconnaissance, c’est à dire du temps, pouvoir travailler, représenter leur association … Donc, des moyens pour le faire, pour alléger leur travail ce qui est logique. Des moyens qui peuvent être des moyens salariés, mais qui peuvent être aussi des moyens financiers. ”

Les prescriptions ” ou la “ redistribution ” ?

Le déplacement du mot bénévole, par son identification à une crise sur “ les valeurs ” du bénévolat, revient à s’interroger sur le fonctionnement et les enjeux d’un espace en intériorité, ce qui nous l’avons vu, est hors du champ de compétence de la pensée gestionnaire et ce, même si certains de nos interlocuteurs tentent des “ échappées ” en prescrivant sur la gestion du mouvement sportif.

“ …Alors qu’ensuite, ils aient des interrogations sur la façon de le faire ! Alors là, je commence à être intéressé. Mais je veux bien au départ, marquer un peu par provocation, qu’il y en a de plus en plus et qu’on n’est pas obligé de le faire. Donc, je suis bien obligé de dire : crise du bénévole ? Peut-être. Mais quand il y a crise, il y a récession. L’histoire m ‘a toujours appris ça, ce n’est pas le cas donc, je dis : c’est une fausse crise. Maintenant, si on a des interrogations sur les valeurs qui portent le militantisme et le bénévolat, là je comprends le sujet, mais ce n’est pas tout à fait la même question ! Que le rôle des bénévoles ait évolué historiquement, et qu’aujourd’hui la charge du bénévole soit de nature différente et plus complexe, c’est évident ! Le propre des choses, c’est de se transformer !

La “ crise ” du point de vue de notre interlocuteur, ne pourra être résolue par “ les éléments ” intérieurs, la “ gestion ” de la crise ne trouvera de solution que par l’injection extérieure de moyens financiers et du salariat :

“ Pour l’instant, souvent c’est l’homme ou la femme qui en a pris la charge et qui assume tout dans l’association ! Je pense très franchement que l’importance du mouvement associatif et son implication dans la société justifie que l’on donne aux associations les moyens de mener leurs tâches et mener leurs tâches, ce n’est pas que des bénévoles passent 30 heures par semaine à faire de l’animation sportive. C’est qu’ils aient les moyens d’avoir un ou 2 emplois ! Emplois qui leurs permettent de mener correctement leurs animations sportives ; et alors le président ou la présidente pourra développer des stratégies éducatives en relation avec ce qui existe dans le champ social, avec les mairies, avec les groupes de vacances, pour concevoir les projets ! Ce qui est le rôle du militant et du bénévole, qui ne réside pas seulement dans effectuer des tâches d’animation. ”

Les bénévoles doivent se porter aux commandes des affaires ! ”

“ Par contre la charge qui leur incombe à évoluée considérablement depuis 30 ans et le bénévole, sans remettre en cause son axe de bénévole, qui le fait se porter aux commandes des affaires, la preuve c’est qu’ils sont de plus en plus nombreux, et parce qu’il est militant et bénévole, il s’interroge sur la façon de le faire, ça c’est certain. Qu’il y ait une crise de réflexion identitaire sur bénévolat ne peut être assimiler à la perte de nombre de personnes voulant s’engager dans ce créneau !

L’Etat doit redistribuer l’argent !”

“ A terme je trouve que l’Etat, du coté des emplois jeunes, aide à la structuration de la vie associative et je pense qu’il y a un avenir dans des emplois aidés, parce qu’il ne faut pas se leurrer, ça ne choque personne et je trouve ça normal, que les partis politiques soient financés par la collectivité et par contre la vie associative devrait trouver elle-même ces propres ressources ! Non ! Je considère que c’est aux collectivités publiques, et à l’Etat en premier lieu, de dire “ l’association, c’est un des 4 piliers de la vie démocratique : il y a la presse, le syndicalisme, la vie politique et la vie associative ; si on les met au même niveau et historiquement en 25 ans en France on a eu : droit de la presse et droit des syndicats, la démocratie politique et la loi sur la vie associative. Donc, si c’est un pilier de la vie démocratique il faut qu’on aide à la création d’emplois y compris à l’intérieur de la vie associative. En plus on a la chance d’être dans un pays où l’initiative associative est la chose la plus dynamique qui soit ! Il se crée plus d’associations maintenant qu’il ne s’en est créé, il y a 10 ans tous les jours… ”

Dans ces énoncés, il est spécifié qu’il faut amener l’Etat à aider le mouvement associatif, comme n’importe lequel des espaces et registres culturels: l’école, les partis politiques, “ l’Etat doit injecter de l’argent , l’Etat doit aider au fonctionnement de ces espaces ”.

La question pour interlocuteur est toujours liée à l’identification aujourd’hui de l’espace du sport comme celui du monde du travail : “ Pourquoi le sport manque t-il d’argent ? Là, où justement, l’argent est anormalement puissant. “ L’argent, il faut le redistribuer ” , en disant cela, la personne ne dit pas qu’elle est contre “ la professionnalisation ” des bénévoles, elle dit que l’Etat “ re-distributeur ” a à intervenir dans l’espace du mouvement sportif.

Ce n’est pas une posture identique, à celle qui définit l’espace associatif comme devant lui-même être “ aux commandes des affaires ”, en se créant la possibilité d’une nouvelle gestion.

Ces deux postures de prescriptions sur le mot problématique bénévole ont en commun de déboucher : sur la nécessité de la professionnalisation de la fonction de bénévolat.

D’une part, nous avons cette posture qui dit,“ il faut que les bénévoles deviennent des gestionnaires ! ” en argumentant du fait que les bénévoles y “ trouvent leur compte ”.

D’autre part, la posture qui affirme que l’institutionnalisation ne peut se faire sans revivifier l’espace militant, la matière militante et cela passe obligatoirement par une prescription sur la démocratie au sein des structures de l’Etat.

Valeurs du sport

Nous avions dit, dans les premiers chapitres de cette étude que la problématique posée est celle des valeurs du sport. En effet, pour les personnes interrogées dans notre première enquête, si le sport est porteur de valeur, cela est identifié par une attente de prescriptions de l’Etat en ce qui concerne la règle de fonctionnement pour le sport. Par contre, si le sport n’est pas identifié comme porteur de valeurs, alors l’attente sera celle du financement de l’Etat et ne correspondra qu’à un espace occupationnel.

Dans un premier temps, nous vous exposerons à quoi sont rattachées les valeurs du sport dans cette enquête. Dans une seconde partie nous verrons comment la règle de fonctionnement de la politique sportive du Conseil Général ” est identifiée et liée à la communication.

“ Par contre, et de plus en plus, et ça je le comprends, c’est pour ça qu’on parle de crise du bénévolat, c’est un moment de renouvellement des cadres et, en particulier, dans le sport, c’est qu’ils souhaiteraient que cela ne leur coûte pas. Ils ne veulent pas que ça leur rapporte, mais que cela ne leur coûte pas. Ça se comprend un peu actuellement dans le sport il y a un problème, ça coûte quand même plus cher d’être bénévole que de ne pas l’être. Et que ce temps n’est pas valorisé. Et l’argent donné n’est pas rendu. Il vaut mieux donner 50.000 francs à la recherche sur le cancer, parce que c’est déductible des impôts, plutôt que de donner 20 heures par semaine pour le club de foot. Et ça, les gens ne comprennent pas bien.”

“ Donc, je suis bien obligé de dire : crise du bénévole ? Peut-être ! Mais quand il y a crise, il y a récession ! l’histoire m ‘a toujours appris ça ! Ce n’est pas le cas donc, je dis : C’est une fausse crise ! Maintenant si on a des interrogations sur les valeurs qui portent le militantisme et le bénévolat, là je comprends le sujet, mais ce n’est pas tout à fait la même question !

Ce qui semble poser problème à la pensée institutionnelle, c’est bien d’être interpellé pour intervenir, sur ce qui fonde les enjeux dans l’espace du mouvement sportif en termes de valeurs.

Sport, un médiateur social

Dans la pensée institutionnelle, le sport représente l’ultime modèle d’épreuve juste. Palliatif symbolique aux inégalités de la compétition scolaire, puis professionnelle, le sport est devenu cette image essentielle qu’une société se fait de sa propre perfection. Parmi les mythes égalitaires, il est sans doute le plus puissant par sa propriété d’assurer un classement à partir d’une égalité de chances au départ garantie par des règlements standardisés. Il devient un instrument de médiation sociale et de contrôle.

“ C’est clair que, pour moi, le sport a une valeur extrêmement importante dans la mesure ou c’est un élément un peu fédérateur. On se rend compte que grâce au sport, il y a plein de gens qui se rencontrent, qui ont des échanges. Le sport peut être un médiateur (…) entre différentes classes …

“ Le sport peut aussi être un médiateur social, une façon de contenir la violence, de faire en sorte que l’autre, c’est pas forcément, un ennemi mais quelqu’un avec qui on peut partager une valeur, un enthousiasme pour une activité. ”

“ En ayant leur pratique sur un objet qui est l’activité physique, avec des règles ou pas de règles, performances ou moins de performances, (…) on peut dépasser les clivages antérieurs classiques, où des pans entiers de société ne se mêlent pas et ne se parlent pas.”

“ Le sport a été fortement utilisé, à la fois comme instrument dans l’histoire du contrôle des masses et ce par les différentes idéologies. Parce que certains ont retenu du sport, bien évidemment, le principe de compétition. Et qui dit compétition, dit un premier, un 2éme …et je crois que cela a été une tendance très lourde qui a marqué tous les courants de pensée politique ”

“ Oui, porteur de valeurs, ça c’est clair ! Même si certaines sont remises en cause actuellement. Je mettrais dans valeurs : l’investissement dans la pratique sportive, la volonté par l’effort physique parce que se retrouver autour d’une table de bridge, c’est plus le plaisir de se retrouver, plus l’aspect ludique. Le respect de la compétition, ça c’est propre au sport, vouloir gagner… Le respect de l’adversaire… ”

“J’ai simplement une vieille connaissance du sport universitaire on n’avait pas du tout les mêmes problèmes (…) que ces problèmes que l’on peut rencontrer en Seine Saint-Denis qui sont souvent dus à la difficulté sociale qui existe entre les groupes, qui font que la difficulté de se rencontrer est plus grande. On avait d’autres valeurs aussi : une valeur de surpassement, une valeur qui existait déjà sur le plan universitaire, celle de travailler ensemble, celle de l’effort…, peut-être des valeurs plus personnelles que des valeurs communautaires…. ”

“ Après, je pense qu’il y a eu une autre tendance que l’on pourrait dater des années 70/80 où l’on a considéré que le sport pourrait être un instrument de réparation sociale. Et en lui donnant des vertus thérapeutiques, sport insertion et tout ça…, on en est revenu me semble t-il. Il ne faut pas faire dire au sport plus qu’il ne peut ! ”

“ Je crois que c’est une des particularités du sport, de concilier des choses qui si, on n’y prend pas garde, pourraient devenir incompatibles et contradictoires. C’est peut-être là qu’il y a une originalité… ”

Des citations nombreuses montrent cette entrée massive dans l’utilitarisme social des valeurs du sport, ainsi sorties d’elles-mêmes : (“ Ce qui veut dire que je ne considère pas que le sport a des valeurs parce que le monde s’appelle sport. Il a des valeurs parce que c’est une production sociale) . Elles ouvrent naturellement à une tentation d’instrumentalisation qui est immédiatement refusée.

“ En fait, moi je pense qu’il y a des valeurs, mais surtout ce qu’il faut éviter, c’est l’instrumentalisation. C’est ce qu’on essaye de faire à tous les niveaux et ,en tant qu’élu, au plan local jusqu’au plan national, c’est à çà que je travaille. Et ce n’est pas simple, car c’est vraiment un nœud de pressions… ”

“ Après ça, je pense qu’il ne faut pas essayer de l’utiliser, il y a trop de gens qui essayent de l’utiliser : les puissances d’argent, le sport médiatique, le sport mode, le sport utilisé par la politique qui ne le fait plus de la même manière, mais l’utilise en retour image. On utilise les artistes, les sportifs…’’

Gérer l’émotion

Nous avions conclu notre analyse de la pensée institutionnelle en disant que l’intellectualité institutionnelle introduit une périodisation et un comparatisme typologique.

L’événement (sportif) devient une rupture d’ordre dans le dispositif social, le point de passage d’une séquence à une autre. Il est annulé dans sa singularité subjective. Ce qui fait que la démarche est nécessairement dialectique. Il lui faut un dispositif de cohérence, de liaison entre le subjectif et l’objectif. C’est par ce passage que le discours descriptif est un discours analytique.

Dans ce face à face de deux espaces totalement différents, le sport pour tous et le sport de haut niveau, la question de ” la gestion de l’émotion ”, qu’il faut communiquer prend une importance capitale :

“ La valeur essentielle, pour moi, de l’activité physique et sportive déclinée en mot sport, sport parce que c’est plus facile à dire et tout le monde sait ce que ça veut dire, c’est cette capacité à transcender les pyramides des âges, les pyramides sociales, les couches…Et à faire en sorte que les gens acceptent de se rencontrer et une fois qu’on a le même maillot et le même short et une fois dans le jeu vont partager un moment d’émotion humaine qui est pour moi fondamentale très spécifique, pour moi . Là, à mon avis, on a le creuset des valeurs du sport. C’est à dire que le partage de l’émotion sur le plan physique, le partage de l’action prime sur d’autres éléments qui tendraient à séparer les gens et à les tenir dans des clans, dans des chapitres clos et étanches… ”

“ Parler comme ça, je ne ferais que réaligner des concepts que j’accole au mot sport, mais je ne nie pas la genèse que je mets sous l’action, par exemple : de solidarité fraternité. Alors moi, ce que je pense, c’est que le moment de partage d’émotion corporelle dans le sport est de nature à faire prendre conscience que l’on est à peu près tous pareils. ”

Lorsque qu’il apparaît que le sport a comme valeur essentielle “ la gestion de l’émotion collective ”, lorsque le sport se donne comme nom l’espace de “ production d’émotion ”, il se dit là quelque chose de compliqué à penser.

En effet, en lui donnant ce rôle, en spécifiant l’espace du sport de cette manière, sa jonction avec les autres registres culturels est annulée.

De quel ordre est cette difficulté à penser ?

Une première proposition, dans la citation qui suit, pour résoudre cette tension. Elle est le fait d’un élu, il propose la réhabilitation de la démocratie dans l’espace du sport, afin que ce dernier rejoigne les autres registres culturels.

“ Je pense que le sport ne peut pas et ne doit pas être utilisé comme idéologie de remplacement. Le sport est traversé par les mêmes structures sociales et culturelles. Il n’y a qu’à voir par exemple, la place des femmes dans le sport. Elle reste encore minime, parce que c’est un lieu qu’on n’a pas voulu historiquement pour elles. Les femmes ont du se battre pour l’arracher. Et je pense qu’elles peuvent par certaines pratiques sportives, surtout dans le sport collectif, elles peuvent changer les choses, parce que dans le sport individuel, elles ont leur place depuis longtemps. Elles peuvent surtout faire qu’il y ait une meilleure et plus grande démocratie sportive . Ça, c’est un problème…il faut que, du plus petit niveau au plus grand niveau nos concitoyens et nos concitoyennes, qui sont très exigeants en matière de démocratie et de rapport au politique, il faut qu’ils sortent d’une manière de lâcheté à l’égard de leur hiérarchie sportive. Donc, il y a tout ça…Je pense qu’il faut faire très attention… ”

Une autre proposition plus administrative suggère, tout en reconnaissant que “ le sport n’est pas indemne de mauvaises pratiques ”, de recourir aux moyens de la Communication et, plus précisément, à la notion d’Evénement comme solution à cette tension.

“ …Et d’un autre coté, aujourd’hui, il faut bien le reconnaître, le mouvement sportif lui-même pour gérer ses propres affaires à besoin de s’appuyer sur les éléments de la communication. Puisque c’est ça qui alimente les caisses d’un certain nombre de fédérations pour faire tourner la machin, et qu’il a dépassé le simple stade où chacun met sa cotisation et on fait avec ça ! Il faut trouver d’autres moyens et, donc réintroduire le produit de l’événement et de sa communication qui génère des fruits économiques. Pour les réintroduire dans le circuit. Alors, on voit bien que parfois, dans certains de ces éléments, l’événement est produit de toutes pièces ! On n’est pas dans un monde de pureté ! Il y a cette essence originelle, cette communication intuitive du geste, mais ça, ça ne cache pas une réalité qu’en terme de gestion on passe dans le business ! ”

 

La politique comme Communication ?

La Communication au service de l’information du citoyen : la Communication sociale est perçue au travers des campagnes d’intérêt général développées par les ministères, les administrations, les collectivités. (…) La Communication d’intérêt général est avant tout un excellent moyen d’informer le citoyen sur les problèmes de sociétés, les questions sociales, les réglementations existantes et les politiques suivies par l’Etat. A long terme, la Communication d’intérêt général est susceptible de faire évoluer les mentalités et d’agir sur les comportements. ”[5]

La communication

(La coupe du monde de football 98) ‘’…Forgée dans un creuset un peu de bric et de broc… et qui, à un moment donné, fait jouer l’émotion et c’est un moment de bonheur intense. Et ; en même temps, c’est quelque chose d’extrêmement structuré en matière de communication qui a été au départ quelque chose de complètement intuitif, puisque 3 mois avant personne ne donnait un kopeck pour gagner la coupe du monde, sauf ceux qui ont su dire: » de toutes les façons, c’est en France et il va se passer quelque chose ». Parce que là où il y a de l’émotion populaire dans le sport, il y a des professionnels qui la travaille. On est encore une fois dans des entrées multiples dès qu’on s’attache à faire émerger un produit. Alors, on voit bien que, parfois, dans certains de ces éléments, l’événement est produit de toutes pièces. On n’est pas dans un monde de pureté ! Il y a cette essence originelle, cette communication intuitive du geste, mais ça, ça ne cache pas une réalité qu’en terme de gestion, on passe dans le business ou on passe dans la gestion planifiée, ou on passe dans l’intérêt de la santé de la population. Le sport, ce n’est pas uniquement le regarder à la télévision ! ”

Dans cet énoncé la communication est le nom de la politique institutionnelle. Ce qui relèverait de l’intérêt général dans un événement phare comme la coupe du monde favorise une forme d’indistinction entre le secteur privé et le secteur public. Car le secteur privé est présenté comme un partenaire essentiel de l’acte de gouverner. L’événement est donc présenté comme le moyen performant de l’exercice du pouvoir politique et par l’institution elle-même.

“ Ah ! La communication dans le sport, je pense que c’est devenu le premier support de communication. Il n’y a qu’à voir l’évolution de la publicité. Avant, il n’y avait que les comédiens, les top modèles maintenant, c’est les sportifs LU, c’est Lizarazu, VOLVIC, c’est Zizou, non c’est vraiment devenu le premier support de communication. C’est une tendance très très lourde, pas seulement chez nous il n’y a qu’à voir aux Etats Unis… après, à la télévision, c’est le poids du sport dans les médias. ”

-“ Je crois que la communication est fondée sur ce phénomène affectif. Maintenant les professionnels de l’économie et du business savent qu’il faut travailler sur la communication pour mettre en musique le sport, en faire un véritable événement social et donc travailler largement avant et après pour avoir un produit global qui est vendable. Présentable au public et communicable au sens le plus large. Et à partir du moment ou il y a une large adhésion populaire, on peut exploiter cet événement qu’on a crée et qu’on a su faire présenter et faire reconnaître, comme un événement d’importance pour les gens ! ”

Le choix d’une politique sportive est laissé à l’appréciation et à la responsabilité du “ local ”. Le rôle du gestionnaire et de faire en sorte que les rouages fonctionnent, que le département du sport de haut niveau et le bureau du sport pour tous coexistent.

“… C’est pour ça que je pense que toutes les formes sociales portées par le sport aujourd’hui ont une place, dans les questions modernes du sport ; l’essentiel c’est qu’aucune ne soit exclusive, admette les autres, et ne les mette pas en système de dépendance !’’

La valeur, “ l’essence originelle ”, du sport est dictée par la nécessité de gérer “ les éléments ” pour que l’espace de l’institution continue d’exister.

“ … Mais la sagesse pour nous, c’est de savoir, quand on est quelque part dans une institution ou qu’on est décideur, qu’on a dans le registre sportif plein de volets à activer : Dans celui du haut niveau et de la haute performance, dans celui des créations événementielles, dans celui… Je dirais plus …, il y a un creuset de la vie sociale affichée derrière le mot sport. Quand on a pris tout ça en compte, on peut activer les curseurs sur telle ou telle activité, pour une période donnée, pour permettre l’industrie du sport sans décrocher des autres éléments qui constituent l’ensemble du sport. ”

Par cet énoncé, nous arrivons au terme de notre développement de la pensée institutionnelle en extériorité. La logique de cette pensée, nous insistons sur cette thèse, est de réduire l’extériorité en travaillant à une homologie institutionnelle entre les deux espaces du sport.

En effet, le rapport entre un point et un autre de la dynamique interne, notamment la question de “ comment redistribuer l’argent du sport ? ” est renvoyée à leur propre définition du mouvement sportif institutionnel.

Le rôle “ d’activer les curseurs ” est celui de mettre en avant un élément ou un autre, selon la conjoncture, mais il ne permet pas d’avoir comme objectif politique d’agir sur les rapports internes, de décider au niveau de l’institution, de l’Etat, ce qui se nommerait prescription sur le Sport en France:

Sport spectacle ou sport de masse ? La gestion des rapports internes dans l’espace du sport, est dans la conjoncture actuelle, de la seule responsabilité du “ local ”, libre à lui d’avoir ou non “ une politique volontariste ”.

Communication et politique

“ …Généralement le manque de communication, c’est le manque de politique. On communique bien quand c’est clair dans sa tête ! Ça semble une évidence, mais faut-il encore dire. S’il y a un magma de choses et qu’il n’y a pas de lignes de force, on prend ce qui vient chaque jour et, forcément ça donne une communication hachée, comme l’est la politique ! ”

La politique de conventionnement du Conseil Général à ceci de particulier, c’est qu’elle n’intervient pas en extériorité, elle intervient pour essayer de modifier les comportements et les représentations des rapports entre les “ différents éléments ” de l’espace du sport. Ce que nous révèle l’enquête dans l’espace institutionnel, c’est que la politique du Conseil Général est difficile à penser au niveau de l’institution.

Si, comme nous l’affirment nos interlocuteurs, la politique, c’est la communication et la scène de la communication, l’événement, nous comprenons cette difficulté de penser la politique de conventionnement du Conseil Général. En effet, une politique qui vise à transformer l’intérieur de l’espace sportif, ne peut faire l’événement et conséquemment, ne peut pas faire de la communication au sens politique de l’institution.

“ Quelque chose de départemental en matière sportive a du mal à exister, parce que le sport c’est soit national : l’équipe de France, soit c’est local. Alors après, pour le département, c’est plus difficile. Donc, son travail, à mon avis, dans la communication, c’est ce qu’il a commencé à faire : c’est les grands rassemblements sportifs qui se passent dans son département. Là est sa marque ! Le prix de la Seine Saint-Denis en équitation par exemple… , c’est plus sur les événements sportifs que sur la vie des clubs. Le sport c’est aussi une politique de clocher, c’est entre Don Camillo et Pépone. Entre le club du curé et le club du maire… ”

Le mot communication apparaît d’une part, comme le nom d’une politique consensuelle, d’autre part, comme la matière première de la politique institutionnelle en matière sportive.

“ …La communication va prendre en compte tous ces éléments là. Si dans une collectivité, elle choisit d’associer l’image du maire et celui du champion uniquement dans cet objectif là et bien, ça sera un peu court ! ”

La proposition de joindre politique et communication est nous, semble t-il ambivalente : « si la communication est mauvaise, c’est parce qu’il n’y pas de politique à communiquer » n’est pas équivalent à « s’il n’y a pas de communication, il n’y pas de politique. »

“ Je crois qu’en Seine Saint-Denis, on a un déficit en communication. Nous n’arrivons pas, ne serait-ce qu’à amorcer des réponses aux questions qu’on se pose en ce qui concerne notre communication… La communication dans le sport franchement, je pense que c’est un peu anecdotique, c’est trop personnalisé ! On parlait tout à l’heure du sport de hn, de la professionnalité. C’est presque exclusivement de ça dont il s’agit ! ”

En effet, parler de “ déficit de communication ”, nous renseigne sur l’existence d’une politique en dehors de la communication et non pas de son absence.

Dans la citation qui suit, la personne revendique la politique sportive du Conseil Général comme une politique de transformation de ce qui existe, elle affirme par-là sa posture à l’intérieur de l’espace du mouvement sportif.

– “ En ce qui concerne la politique sportive chez nous, je trouve que l’on ne sait pas rendre lisible tout en ce qui concerne l’argent qui est mis dans le sport ! ”

“ On ne sait pas qu’elle est la forme du soutien financier du Département, on ne sait pas non plus expliquer les choix :

– sur la question de la mise en réseaux des disciplines

– sur la question du soutien à telle ou telle discipline

– sur la question des grandes manifestations, c’est souvent ponctuel ! ”

“ J’avoue que toutes ces questions sont assez floues, il faut peut-être revenir à l’origine et savoir pourquoi elles ont été développé dans le Département, on ne sait plus… il n’y a qu’une chose qu’on fait pas mal, peut être moins bien que d’autres :

– c’est la question du soutien aux équipements sportifs

– et la gestion d’un certain nombre d’équipements,

“ Je dis, on fait moins bien que d’autres, parce que le Département aide aux réhabilitions et ce sont surtout les communes qui en tirent profit ! ”

“ Aujourd’hui, il me semble que ce que fait le Conseil Général, c’est finalement un dispositif assez complexe…, que les gens ne comprennent pas ! Il suffit de prendre son temps et d’expliquer vraiment toutes les actions, mais ce que je constate, c’est que l’on communique sur les grandes manifestations et sur quelques sportifs de hn qui sont issus du Département et voilà ! ”

La politique sportive du Conseil Général se veut un moyen d’intervenir dans l’espace sportif. Cette décision, cette prise de responsabilité l’inscrit en dehors du champ de la pensée institutionnelle, dans le sens où elle nomme les “ éléments de sa réalité sociale ”. Nommer, c’est ‘’compter ‘’ les gens dont elle estime qu’ils ont quelque chose en commun, c’est à dire quelque chose à partager.

CONCLUSION

Dés 1984, le Conseil Général a choisi d’intervenir dans le domaine du sport. Il affirme ainsi sa volonté d’impulser le développement des activités physiques et sportives. En effet, le Conseil Général considère que ces activités sont une dimension indispensable à la construction de la personnalité et au développement de chaque individu. Il décide par ces actions, de sa part de responsabilité publique à savoir : faire des choix pour une politique sportive originale et poser la question des responsabilités des autres niveaux institutionnels, de la Ville à l’Etat. C’est ainsi que la politique sportive du Conseil Général se veut une politique de conventionnement avec les grands clubs, ayant pour but de promouvoir des pratiques de mutualisation des moyens et de mise à disposition des savoir-faire de haut niveau au service des clubs plus modestes. «Ce choix de politique sportive structurante pose la double nécessité des moyens financiers et humains à mettre en œuvre pour impulser un parti pris, des formes de travail innovantes, dans un milieu peu enclin à porter des projets ou des actions mutualisantes et minées par une concurrence sportive exacerbée.[6]»

Comment évaluer une telle politique, et permettre ainsi au plus grand nombre de personnes liées à l’espace sportif et à l’espace institutionnel de participer à son évaluation et à son développement ? L’association « les Séminaires de Saint-Denis », proposant des études sur l’évaluation des politiques publiques, a répondu à cette commande en menant deux enquêtes : une enquête sur le terrain qui sera le propos de ce texte et une autre en institution.

Enquête sur le terrain

Le propos de cette enquête a été celui de rencontrer les «gens du terrain », afin d’entendre leurs avis, leurs idées sur les grands référents à partir desquels s’est organisée et s’organise leur réflexion sur une politique du sport. A partir des réponses faites à un questionnement précis, notre travail a consisté à comprendre comment s’organise la pensée des personnes interrogées, quels sont les mots mobilisés, les thèses voire les prescriptions énoncées. L’objet de la recherche n’est donc pas de recueillir et de mesurer une « opinion », mais bien d’analyser une conjoncture intellectuelle et subjective, élément constitutif essentiel d’une situation dans laquelle une politique publique entend intervenir.

Nous avons mené sur le terrain une enquête scrupuleuse sur la base d’entretiens et d’analyse des enjeux « en pensée », c’est à dire, les catégories qu’utilisent les gens pour dire ce qui est nommé sport et politique sportive. L’analyse s’efforce de ne pas être une interprétation, mais une lecture en intériorité des propos réellement tenus et une présentation de leurs enjeux.

Ces enjeux se déploient autour de mots problématiques ayant fait l’objet de notre étude sur la politique sportive du Conseil Général. Ils sont contenus dans les chapitres de ce document et font l’objet d’une synthèse dans notre conclusion: sport, valeurs, professionnel et bénévole, mouvement sportif , et subjectivité(s) dans le sport.

1. Sport

Le premier champ d’intellectualité à interroger est donc celui du sport lui-même. Dans ces conditions, la question n’est plus «qu’est-ce que le sport ?», ce qui ouvrirait à la vaine recherche d’une définition, mais bien, « qu’est-ce que le sport, pour vous ?». La question n’est pas de savoir quelle est la bonne réponse et quelle est la mauvaise, mais bien quelle est la diversité des idées, valeurs, conceptions que ce mot porte pour les uns et pour les autres ?

Le mot sport pour les personnes interrogées s’est déployé autour d’un choix soit : le mot sport est avant tout une discipline singulière, soit il est un choix en subjectivité, soit une entrée par les sportifs ou une vision d’un système qui ferait que « le sport c’est devenu autre chose », peut-être un travail…

2. Valeurs : une certaine idée du sport et une certaine idée de la puissance publique.

Nous sommes en mesure de dire, après enquête, que la problématique posée dans cette étude est celle des valeurs du sport[7]. En effet, dans cette étude le mot problématique est valeur, c’est sur ce mot que la politique sportive du Conseil général a été identifiée par les personnes interrogées. Dans nos exposés méthodologiques, nous avons développé notre démarche et notre approche analytique des formes de conscience singulières, et nous avons dit que ces dernières étaient identifiables par des thèses.

«Le sport est porteur de valeurs», est une thèse qui ne pouvait être dévoilée que par l’identification qu’il y a un Etat désigné par ses structures sportives de service public, quel que soit le niveau territorial de compétence concerné. L’Etat doit en être le garant (« l’Etat, ça devrait être le garant de la constitution ») et de l’autre côté, il doit prendre à son compte ces valeurs. C’est à ce titre que le sport est identifié à la fois comme porteur de valeurs et comme un espace institutionnel.

Cette entrée est d’autant plus importante que l’idée du sport, autrement dit, ce dont le mot sport est le nom aujourd’hui, n’est plus en partage dans l’esprit public. Ce constat justifie, s’il en était besoin, la nécessité d’une forte prescription publique sur l’idée du sport, sur la visibilité d’une « politique sportive » porteuse d’une certaine idée du sport.

Les enjeux de la politique sportive du Conseil Général sont apparus comme étant portés par la notion de valeur. La problématique posée dans cette étude sera en conséquence celle des valeurs du sport.

Il se joue sur la politique sportive, comme dans tous les autres domaines où la puissance publique est engagée, la validité des notions de puissance publique et de l’Etat. L’enquête nous informe sur le choix des personnes interrogées entre deux positions majeures :

1) Le choix d’avoir des prescriptions sur les principes et les valeurs du Sport, et donc d’être porteur au niveau du département d’une certaine idée de la puissance publique alors que l’Etat manque de visibilité prescriptive sur le sport au niveau national. « C’est permettre aux jeunes d’être accrochés à ces vertus, qu’elles deviennent les leurs et les aident à grandir droit ». Il s’agit bien là d’une prescription à l’Etat de devoir faire en sorte que les jeunes puissent venir dans des structures qui fonctionnent dans des valeurs du sport, qui affirme un principe fort de l’Etat pour tous. C’est bien parce que les personnes interrogées ont une prescription forte sur les jeunes, tous les jeunes et non pas certains jeunes, qu’elles peuvent demander à l’Etat d’être le facilitateur de leurs propres prescriptions.

2) Le choix de ne pas avoir de prescriptions sur les valeurs et les principes du Sport fait en sorte que la puissance publique n’apparaît plus que comme un moyen de financement et entraîne à une position de solliciter le niveau de la puissance publique la plus proche : la municipalité, le Conseil Général, dans une logique qui pourrait s’apparenter à une logique de « clientélisme ».

«L’Etat dirige ! Et depuis qu’il y la décentralisation l’Etat a fait de gros progrès, on est quand même plus proche et on a des réactions plus pratiques et plus rapides que précédemment ; et bien sûr on peut penser que c’est le Conseil Général qui a plus de pouvoir.»

Lorsque le sport n’est pas porteur de valeurs, il n’y a prescription ni sur l’Etat, ni sur le Sport. Il n’existe alors, qu’une vision partielle et intéressée sur l’orientation d’un Etat financeur.

Que « l’Etat doive prescrire sur cette question », est un point qui en soi, se pose en préalable à l’identification d’un autre espace de la puissance publique à savoir : la politique sportive du Conseil Général.

Synthèse des dispositifs en pensée, sur le mot valeur.

Nous pouvons dire que se dessinent des positionnements différents sur la finalité et les valeurs du sport chez nos interlocuteurs par rapport à la puissance publique. Nous allons voir comment ces dispositifs de pensées utilisent les catégories de multiplicité, de continuité, et du sens du financement, rencontrant et s’appropriant ainsi la proposition de la politique sportive du conseil général, en matière de conventionnement et de mutualisation des besoins.

Multiplicité, car nous avons là l’idée qu’il existe bien des valeurs dans les sports et qu’elles sont multiples. La multiplicité sur l’espace des valeurs est fondée sur la multiplicité des disciplines et elle se déploie dans le sport entre le collectif et l’individuel. C’est encore là l’affirmation du choix que le sport est un espace lié à une pratique réglée et non pas un espace occupationnel.

 

Continuité, car s’il y a multiplicité de principes et de règles par discipline, il y a continuité entre disciplines entre sport de haut niveau et sport de masse dans les valeurs.

 

Sens du financement, car la demande faite à l’Etat est que son financement puisse permettre à tous ceux qui le veulent ou le peuvent de passer du sport de masse au sport de haut niveau. Le financement du sport va être déterminant pour tirer le sport pour tous vers l’excellence.

A – Premier point de vue .

L’idée, que ce qui manque au sport de masse ce sont les compétences du sport de haut niveau, identifie le sport de haut niveau comme celui qui détient les valeurs du sport, qui pose des exigences, qui exige un respect de soi et des autres, qui possède une discipline , qui édicte des règles. Toutes ces exigences manquent à l’espace du sport pour tous qui est identifié comme un espace fonctionnel vers lequel il faut transférer un encadrement professionnel.

 

Ce premier dispositif est articulé à la reconnaissance de valeurs dans le sport, comment il se traduit par une continuité dans les disciplines et la nécessité d’un financement qui permette de passer du sport de masse vers le sport de haut niveau. Il va se profiler alors, ce que nous pouvons nommer un écueil dans le fonctionnement dans ce dispositif, la dérive possible des grands clubs vers le professionnalisme, qui éloigne de la totalité des valeurs du sport et souligne le danger de perdre une cohérence entre les deux espaces.

B – Second point de vue

Un autre point de vue part des prescriptions sur les valeurs du sport elles-mêmes. Lorsque la personne désigne le sport comme un espace des valeurs, elle le fait en se soutenant du compte égalitaire qu’elle fait des gens. Il y a ceux qui viennent dans les structures qui portent des valeurs et ceux qui n’y viennent pas. Mais ce qui sera en partage, dans tous les cas, ce sont les valeurs propres du sport qui resteront accessibles à tous. Tenir sur les valeurs du sport pour tous, sur un compte égalitaire des gens, conduit à opérer une séparation en termes de valeurs entre haut niveau et sport pour tous.

Les valeurs du sport pour tous sont, sous condition d’une prescription démocratique de l’Etat. Or, s’il y a défaut de prescription démocratique, son espace est nié. Lorsque l’Etat ne reconnaît que le sport de haut niveau, la porte est ouverte à l’espace de l’argent et des médias.

 

Nos interlocuteurs posent alors, la nécessité de faire des choix dans la prescription possible sur la politique sportive du Conseil général.

C’est ainsi que se dégage les recommandations suivantes pour les choix possibles de prescription publique dans l’espace sportif.

 

Choix 1 : Prescrire au Conseil général de concentrer son financement sur les petits clubs, parce que de toutes les façons, les grands clubs dans leurs grandes majorités lui échappent, échappent aux valeurs du sport.

 

Choix 2 : Demander au Conseil général de s’occuper des grands clubs pour leur prescrire sur les valeurs du sport. Il faut que le Conseil Général se mêle des valeurs du sport.

 

Choix 3 : Porter attention aux clubs qui se mettent en situation d’essayer de tenir une position intermédiaire, c’est à dire, de ne pas tomber dans l’occupationnel ni dans le professionnalisme et la rentabilité.

 

La piste qui tente de lier les deux espaces est étroite pour nos interlocuteurs. Ils désignent les institutions dans leur défaut de prescription non pas pour le sport pour tous, qui lui n’est pas en défaut de principes, mais pour le sport de haut niveau.

« Professionnels » et bénévoles

« Professionnel » dans nos différentes enquêtes dans les usines, les entreprises, les foyers de travailleurs, nomme un rapport singulier au travail. Dans cette enquête, « professionnel »est un mot qui circule sur des places, sur des rôles. Suivre la pensée en intériorité qu’il provoque parfois chez nos interlocuteurs, va nous permettre, dans un premier temps, de dessiner les figures de sa circulation ; dans un deuxième temps, d’en préciser l’enjeu pour la politique sportive du Conseil Général[8].

Choix 1 : compétences d’un côté, argent de l’autre

Il y a professionnel et professionnel ; d’un côté ceux qui travaillent qui sont payés qui ont des compétences pour une tâche qu’on leur désigne, mais ces derniers ne sont pas des professionnels ; ils ne le sont que dans leur manière d’accomplir leur mission. Ils sont payés.

« Etre professionnel », ce n’est pas un statut, c’est une manière de l’être, une prescription sur la façon de travailler des gens. Dans sa première figure, « professionnel » ne désigne pas les sportifs. C’est l’employé avec une prescription sur sa compétence. Tandis que « Etre professionnel sportif » c’est être uniquement du côté de l’argent. Mais de quelle nature est l’argent des sportifs ? « Etre payé » en fonction d’un statut de professionnel ne désigne pas toujours « le même argent ». L’argent que perçoit le sportif n’est pas celui que perçoivent « les autres »; ceux qui font partie des mêmes institutions sportives : clubs, fédérations, ou institutions qui les entourent : médias, multinationales… En effet, lorsque l’argent est évoqué comme étant celui des sportifs, il est très souvent fait référence à l’argent de «beaucoup trop !» à celui qui mène éventuellement les sportifs à la triche, au dopage…

Choix 2 : prescription sur soi

Dans une seconde figure, professionnel est pris en extériorité de l’espace du sport, selon des critères placés en dehors de l’institution sportive. Le principe de partition est celui de l’argent. Il s’opère un basculement des mots vers les noms des lieux. Ainsi « être professionnel » renvoie au lieu de sa vie professionnelle, « être bénévole » s’attache au lieu du club. Il est fait une différence entre l’action elle-même et la responsabilité de l’action, la personne découple la prescription de l’action et la connaissance. Elle ramène d’un côté à la direction du club une exigence de prescription de sérieux sur l’action, et elle renvoie la mobilisation des connaissances au professionnel employé de l’autre. Le professionnel est alors un technicien, c’est quelqu’un à qui on va prescrire des tâches, et seule la technicité de ces tâches sera à sa charge mais pas la responsabilité.

Si professionnel est interne au lieu du club c’est en tant que technicien sous la prescription du responsable bénévole . La compétence est d’un côté, la décision de l’autre. Du coup, si la professionnalité est revendiquée pour le bénévole c’est au nom de la technicité, et non pas du salaire. « Etre professionnel » est soutenu, est porté, par le critère du sens des responsabilités.

Pour les joueurs, la prescription sur la professionnalité c’est celle de l’expérience du haut niveau, du niveau européen. La partition ne se joue pas sur professionnel et bénévole, mais sur professionnel et amateur. Sur la figure du « joueur pro», ce n’est pas seulement le l’argent qui peut faire la différence, mais le niveau de compétition, l’expérience de la compétition, en un mot, sur la compétence. Le qualificatif « club pro » s’identifie par l’expérience des joueurs grâce aux compétitions, mais il se diffuse sur la totalité du club. Cela veut dire que le qualificatif de professionnel pour être porté par tous les gens du club, est complètement commandé par les joueurs, donc commandé par l’activité sportive, par le sport.

Choix 3 : bénévolat et professionnalité : un faux dilemme ?

Pour nombre de nos interlocuteurs c’est le mot de bénévole qui devient obscur, difficile à cerner. Le caractère aléatoire de son statut est remis en cause, mais pas celui de son pouvoir de décision politique. La position qui traverse toutes les citations, c’est que la position de décideur du bénévole ne doit pas être remise en cause. Ce qui est remis en cause, c’est le caractère aléatoire de son statut, qui empêche la reconnaissance. Il ne faut pas que le bénévole perde le pouvoir de décider même s’il pouvait ne plus être nommer « bénévole».

Le danger c’est qu’il n’y ait plus de bénévoles, le danger c’est de céder le pouvoir aux « experts ». Ce qui est revendiqué dans le changement de statut du bénévole ne semble pas être une rémunération, parce que la reconnaissance n’est pas revendiquée comme étant un poste de travail, mais en terme de compétence.

Mouvement sportif

Les énoncés n’opposent pas une entité saine qui serait le mouvement sportif, à « l’argent » qui serait malsain. Le mouvement sportif a subi les conséquences de son succès parce qu’il n’est pas assez solide. La prescription est d’une part, de l’ordre de la norme, de la règle sur toutes les institutions sportives : clubs et fédérations et, d’autre part, de l’ordre de la prescription sur les gens : il faut des « gens » plus compétents dans ces institutions, mais surtout il faut « que les sportifs s’en mêlent ».[9]

Proposition 1 : le sens du mouvement sportif doit être porté par les sportifs.

Ce n’est qu’à ce prix, que l’on peut repousser un peu le rôle de l’argent , qui vient de la faiblesse interne du mouvement sportif. La faiblesse interne est constitutive de la faiblesse du rôle de l’Etat, de l’absence de prescriptions de l’Etat dans l’espace du sport. Les propositions sont toujours pensées en figures contradictoires : reconnu – récupéré ; clubs – fédérations ; ceux qui le font – ceux qui en vivent.

Ce qui se dévoile dans ces énoncés, c’est la proposition de la capacité des joueurs à donner une qualification au mouvement sportif et une qualification de professionnalité aux clubs, mais ils n’en ont pas les moyens. «Les sportifs ont pris de l’importance, mais n’en sont pas encore à porter le mouvement sportif lui-même». Cet énoncé confirme la thèse que nous avons traitée plus haut : la professionnalité doit être portée par les sportifs. Ce n’est donc, pas la question de l’argent qui partage (dans ces sportifs, il peut y en avoir qui gagnent bien leur vie), mais c’est la question de « qui donne un sens au mouvement sportif ? »

Proposition 2 : repenser les structure juridiques du mouvement sportif.

Nous avons mis en évidence, que les énoncés affirment que le mouvement sportif existe, qu’il est fort, reconnu…, mais les structures juridiques aujourd’hui peinent à soutenir la force militante qui lui donnait corps . A la loi de 1901 n’est plus adjoint le dispositif militant qui permettait sa souplesse et il n’y a pas de conventions collectives. C’est à l’Etat de prescrire sur le mouvement sportif pour l’aider à résister aux dérives des affaires, de l’argent, du dopage… Ce n’est qu’à ce prix que l’on peut pallier la faiblesse interne du mouvement sportif. Cette faiblesse est constitutive de la faiblesse du rôle de l’Etat, de l’absence de prescriptions de l’Etat dans l’espace du sport. Le « mouvement sportif », ce n’est pas un mot utile aujourd’hui, le mot qui doit servir, qui est utile, c’est celui qui prescrira en termes de valeurs. Il faut entendre mot « utile » comme un mot pouvant être prescriptif à la fois pour les gens eux-mêmes et pour les décideurs politiques…

Subjectivité (s) dans le sport.

Les personnes interrogées n’ont pas forcément la même conception ni la même pratique du sport, mais elles ont toutes un rapport subjectif très fort au mot sport[10]. Ce qui commande tout au départ, c’est une subjectivité par rapport au mot sport. Les gens commencent par dire, c’est « personnel, un plaisir, une passion ». Faire le choix d’une entrée par ces mots nous permet d’avancer que c’est la subjectivité qui fait l’unité et non pas ce sur quoi s’exerce la subjectivité .

Au terme de l’enquête, la question « qu’est-ce que le sport pour vous ?» prend toute sa dimension, car réfléchir aux solutions dans la situation d’aujourd’hui se conjugue avec une préoccupation centrale : « qu’est-ce ce que c’est qu’être sportif » ? Ce constat, ramène à travailler sur un objet qui concerne l’engagement subjectif individuel dans le sport. Renforcer ce pôle qui existe, dans la politique sportive du Conseil Général, envisager et mettre en œuvre les objectifs pour que cela continue à rester possible pour l’immense majorité de ceux qui font du sport ne peut se réduire, pour la majorité des personnes interrogées, à des actions de socialisation en direction d’une frange de la population.

Il s’agit de donner la possibilité à tous de s’engager dans une activité sportive de la façon subjective la plus forte possible, afin de répondre à un objectif démocratique : permettre à chacun «d’être un sportif». Ce n’est donc pas en privilégiant son rôle de financeur et en « saupoudrant » toutes les structures sportives que le Conseil Général, paradoxalement, jouerait au sens fort, le rôle de puissance publique que lui demande de tenir les personnes interrogées dans cette enquête, mais en réaffirmant sa volonté d’impulser le développement du sport dans sa dimension de principes et de valeurs pour l’épanouissement de « tous les gens du 93 ».

L’Etat, les gens, deux espaces d’intellectualité

La seconde partie de l’enquête, menée au sein de l’institution publique, nous a ouvert à un autre espace d’intellectualité sur le sport[11]. L’espace d’intellectualité institutionnelle se caractérise d’abord par l’objectivation de ce qu’elle décrit et de ce sur quoi elle agit. Ne laissant aucune place à une approche en subjectivité et en intériorité du sport, la pensée institutionnelle construit son discours en extériorité.

Arrêtons nous un moment sur cette question. La question du vis à vis objectif/subjectif est essentiel pour comprendre les limites ou les potentialités d’une politique sportive. Le sport, du côté des sportifs ou du mouvement sportif est d’abord une subjectivité cristallisée dans des valeurs et incarnée dans des pratiques.

L’objectivation de cette subjectivité, dans une organisation, ses règles et ses financements est fondamentale, mais logiquement seconde. A l’inverse la logique institutionnelle part de l’objectivité institutionnalisée de la politique publique ou du mouvement sportif. Dans cette logique, la subjectivité est considérée comme importante mais logiquement seconde. Elle ne s’incarne pas dans des pratiques, mais dans des événements. En effet, la subjectivité, lorsqu’elle est convoquée par l’institution, est immédiatement objectivée en « événement », « émotion collective » qui sont plus à gérer qu’à comprendre.

Il y a quelque part quelque chose d’étanche entre ces deux modes de pensée. Si on s’en tient là, la politique publique, quelques soient ses choix d’orientation, risque fort de rester à la surface des choses, soit en agissant sur la partie objectivée du sport (le mouvement sportif) notamment par des interventions financières ou réglementaires, soit en créant l ‘événement subjectif. Dans les deux cas, elle ne peut se donner comme finalité d’intervenir dans les enjeux subjectifs qui traversent le sport, notamment la question des valeurs. Car dans cette logique, la politique institutionnelle est le plus souvent pensée en terme de « communication » à vocation consensuelle[12].

Or, s’il est bien une leçon à tirer de l’étude, c’est que la première enquête nous a fait mettre en valeur des attentes du milieu associatif sportif sur cette politique communicante : il faut qu’elle serve à mettre de l’ordre et du sens dans la subjectivité du sport, celui qui fait le plus événement et communication, c’est à dire le sport de haut niveau. Autrement dit, la prescription des gens sur cette politique de communication est qu’elle ne soit justement pas consensuelle.

On pourrait peut-être avoir un exemple d’une telle politique avec le Tour de France perturbé par la mise en lumière brutale de cas de dopage, il y a quelques années. On est très loin de l’événement « Coupe du monde de Football », beaucoup plus classique et consensuel dans sa facture.

D’autre part, force est de constater que la politique de conventionnent du Conseil général ne rentre pas dans le cadre dominant de la politique institutionnelle, car elle tente d’intervenir en intériorité dans la subjectivité du mouvement sportif. Elle pèse sur les pratiques au nom d’une certaine idée du sport. Elle n’est pas plaquée de l’extérieur. Les valeurs qu’elle convoque, les prescriptions qu’elle énonce sont déjà présentes dans le mouvement sportif. Mais, pas de façon consensuelle.

En ce sens, elle est plus proche des gens, mais a plus de mal à être lue et comprise par l’institution : elle ne peut pas faire « communication » au sens politique du terme. Est-ce si important ? Choisissant de travailler de l’intérieur du milieu du sport, elle n’est pas sur le même terrain. Elle doit cependant être attentive dans la communication qui l’accompagne, a expliciter ses valeurs et ses finalités pour convaincre, peut-être, pour mobiliser les attentes préexistantes au sein du sport, sûrement.


1-Notre propos, n’est pas celui d’analyser des “ opinions ”, mais bien de traquer les possibles énoncés en subjectivité. Ce sont en effet ces possibles en subjectivité que rencontre d’abord la politique publique en matière de sport, qu’elle peut mobiliser ou qu’elle doit au contraire contrarier.

2- Lorsque ces possibles sont portés par des exigences de principes ou de valeurs, nous les appelons “ prescriptions ”.

[3] Liste en annexe

[4] Les difficultés sont d’une part, liées à l’emploi du temps surchargé des personnes interrogées : (difficulté à obtenir les rendez-vous, déplacements de rendez-vous, désistements). D’autre part, difficulté de « parler » avec une personne ne faisant pas partie de l’institution sur les “ choses internes ”, difficultés qui ce sont soldées, une seule fois, par le refus de l’entretien individuel, la personne exigeant la présence de collaboratrices “ au cas où j’aurais des trous de mémoire”, estimant par ailleurs que de toute manière “ je pense comme mes chefs et je suis d’accord avec ma hiérarchie ”.

[5] Source : Bulletin de l’AACC, n°13, dossier spécial : “ La Communication, une force au service de notre économie ”, Paris, 1991.

[6] Document interne, Services des sports, Conseil Général de Seine Saint-Denis.

[7] Ce point est développé dans le chapitre 1

[8] Ce point est développé dans le chapitre 2

[9] Ce point est développé dans le chapitre 3

[10] Ce point est développé dans le chapitre 4

 

[11] Ce point est développé dans les chapitres 5 et 6

 

[12] Ce point est développé dans le chapitre 7

 

~ par Alain Bertho sur 1 mai 2007.

 
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