Les enjeux du FSE de 2003

 

Vanessa Cuny, DEA Institut d’Etudes Européennes 2004

Introduction

Depuis le premier forum social de Porto Alegre en janvier 2001 le mouvement altermondialiste s’est étendu et internationalisé donnant lieu à de multiples forums, continentaux, européens puis locaux. Après le premier forum social de Florence c’est Paris, Saint-Denis, Ivry-sur-Seine et Bobigny qui ont accueillit du 12 au 15 novembre 2003 le 2ème forum social européen avec en vue de nouveaux objectifs, entre autres l’élargissement des forums aux pays de l’Est, l’élargissement social ou encore la Convention sur la Constitution européenne. Au niveau de l’organisation, il s’agissait tout en respectant la Charte de Porto Alegre de proposer un espace ouvert aux organisations et associations prêtes à débattre et à informer les citoyens français sur les dangers du néolibéralisme. Ce défi à relever a permis à de nombreux acteurs de la société civile de se retrouver, d’établir des réseaux et d’élargir leur champ de bataille contre le phénomène de mondialisation.

Ce mémoire a pour intention de comprendre la création de ce Forum, sa mise en place et d’analyser son impact dans notre société. Nous étudierons leur évolution afin de se questionner sur leur nature et sur leur avenir dans le paysage social européen et international. Après cinq ans d’existence, des difficultés surgissent, notamment dans le cadre de l’organisation. Les Forums doivent se renouveler pour continuer la lutte contre le néoliberalisme mais surtout pour s’organiser de manière à réellement proposer de nouvelles alternatives ou du moins à les mettre en lumière.

Nous aborderons donc ici ces sujets en trois temps : la construction historique des forums, les défis rencontrés à Paris et enfin, les possibilités d’évolution des Forums.

I/ LES ORIGINES DU FORUM SOCIAL

Le Forum social européen fait partie du processus d’élargissement du Forum social mondial. Afin de mieux comprendre ce qu’est le Forum social européen que nous appellerons désormais le FSE et quelles sont ses racines et ses principes nous aborderons dans les prochaines pages les origines du Forum social mondial (FSM).

1. Qu’est ce que le Forum social ?

Le FSM réunit des organisations, mouvements ou simples citoyens qui s’opposent au néo-libéralisme et à ses conséquences désastreuses et qui s’emploient à bâtir une société à finalité humaine. Il veut être l’exemple même de la solidarité et d’une nouvelle forme de consensus et de concertation qui demande au citoyen de participer un peu plus à la vie politique et culturelle de son pays et à se solidariser avec les problèmes communs à tous. Il a été organisé pour la première fois à Porto Alegre (Brésil) en janvier 2001. Le dernier en date s’y est tenu en Inde à Mumbai, du 16 au 21 janvier 2004 avec plus de 100 000 participants soit, trois fois plus que la première édition. Un processus d’essaimage et de mondialisation du Forum social mondial a été mis en route dès 2002 au niveau continental, (Forum social africain au Mali, janvier 2002, et en Ethiopie, janvier 2003, Forum social asiatique, Inde, janvier 2003, Forums panamazoniques, Belém, Brésil, janvier 2002 et 2003, Forum social européen de Florence, novembre 2002), au niveau national (dans une trentaine de pays) et même au niveau local.

En 2003, on décomptait plus de 100 Forums sociaux locaux partout en France. Ils permettent de démultiplier la force du mouvement citoyen et de repérer et mettre en œuvre des alternatives à l’échelle locale. Ce sont des espaces ouverts à tous les acteurs de la société : individus, associations, ONG, syndicats, etc.

Selon la Charte de principes du Forum social mondial[1], paragraphe 1, un Forum social, à quelque niveau géographique que ce soit, est :

« Un espace de rencontre ouvert visant à approfondir la réflexion, le débat d’idées démocratique, la formulation de propositions, l’échange en toute liberté d’expériences, et l’articulation en vue d’actions efficaces, d’instances et de mouvements de la société civile qui s’opposent au néolibéralisme et à la domination du monde par le capital et toute forme d’impérialisme, et qui s’emploient à bâtir une société planétaire axée sur l’être humain. »

Le Forum réunit donc des acteurs très différents, associations locales, nationales ou internationales, ONG, syndicats. Sa force réside dans la volonté de ne pas nier les divergences d’opinions, mais plutôt d’organiser leur confrontation, pour faire avancer les débats. En tant qu’espace d’échange, le Forum ne prend pas position ; aucune déclaration au nom du Forum n’est donc publiée à l’issue de celui-ci et aucun des participants ne peut s’exprimer en son nom. Les partis politiques ne sont pas directement parties prenantes de l’organisation ou du contenu des rencontres, mais ils peuvent leur apporter leur soutien, cette règle étant appliquée de manière variable selon les traditions nationales puisque à Porto Alegre le Comité d’organisation du Forum a bénéficié du soutien du PT (Parti des Travaillistes).

2. A l’origine : la lutte contre le néolibéralisme

La mondialisation et le néolibéralisme sont des mots qui sont à la base des contestations du mouvement altermondialiste et ils seront récurrents dans ce mémoire, cependant que signifient t-ils ? Et s’ils sont effectivement à l’origine du mouvement de contestation altermondialiste, essayons d’en définir brièvement les fondements et objectifs.

Susan George, américaine de naissance et citoyenne française, est politologue, vice-présidente d’Attac et essaye d’apporter une définition claire sur ce vocabulaire dans Un autre monde est possible si… P.15 elle revient sur l’aspect récent de l’utilisation de cette dénomination et se pose aussi la question de ce que peut bien cacher le terme « mondialisation » :

« Dans un discours prononcé en 2002, le président de la République fédérale d’Allemagne, Johannes Rau, a dit qu’à la fin des années 90 la moitié de la population allemande n’avait jamais entendu parler de la « mondialisation », mais qu’en 2002 presque tout le monde, dans son pays, connaissait ce mot. J’ai trouvé « mondialisation » dans le Petit Larousse 1980, mais son équivalent anglais, globalisation, ne figure pas dans l’Oxford English Dictionary de 1976. Aujourd’hui, ce terme réellement surutilisé, envahissant, est partout. Mais que veut-il dire au juste? »

Pour Susan George p.16 avec le discours d’aujourd’hui on pourrait croire que :

« La « mondialisation » est une force qui domine notre destin, tout comme la gravité nous plaque au sol ; une puissance contre laquelle de simples mortels ne peuvent rien. […] p.18 Le mot « mondialisation » semble vouloir dire « système économique intégrant tous les pays, toutes les classes, tous les peuples, dans un tout harmonieux »-au cours d’une sorte de marche collective, la main dans la main, vers la Terre promise. En fait, il signifie exactement le contraire : des conditions extrêmement inégales d’inclusion dans une économie mondiale pour des pays se trouvant à des niveaux différents de développement, et un phénomène sans précédent, tant au Nord qu’au Sud, d’exclusion de la vie économique, et par conséquent de la société. Des millions de personnes découvrent soudain qu’elles sont devenues superflues, que l’on n’a besoin d’elles ni pour produire ni pour consommer.[…] p.19 Ceux qui luttent contre ses effets nuisibles parlent souvent de mondialisation commandée par les entreprises, ou mue par la finance, ou néoliberale. Aux Etats-Unis, certains l’appellent aussi la mondialisation néoconservatrice. » »

p.21 elle revient sur la définition de « néolibéralisme » :

Le « Néolibéralisme » est une doctrine économique (que partagent les néoconservateurs). Elle repose sur des marchés ouverts, concurrentiels, et sur le « mécanisme des prix » – ce qui veut dire que les prix doivent être déterminés par l’offre et la demande, non par des interférences et des subventions de l’Etat dans l’économie. Ils sont pour le libre-échange et contre les syndicats. A leurs yeux, l’éventail des dispositifs de protection sociale qu’offre l’Etat providence n’est qu’un vol pur et simple, organisé par l’Etat. Ils veulent donc réduire les impôts. […] Tous les qualificatifs utilisés – « commandé par les entreprises », « mue par la finance » ou « néolibérale » – décrivent la phase la plus récente du capitalisme mondial, celle dans laquelle il est entré vers 1980. […]

« Voici une excellente définition de la mondialisation due a M. Percy Barnevik, qui fut souvent nommé « homme d’affaires européen de l’année » avant de tomber dernièrement en disgrâce en raison d’un comportement exagérément cupide et d’être contraint de quitter, par retraite anticipée, ses fonctions à ABB […] :

« Je définirai la mondialisation comme la liberté pour mon groupe d’investir où il veut quand il veut ; de produire ce qu‘il veut ; d’acheter et de vendre où il veut, et de subir le moins de restriction possible liées à la législation du travail ou aux conventions sociales. »

Susan George dénonce trois libertés fondamentales pour les ETN et les financiers : « la liberté d’investir, la liberté de faire circuler les capitaux, la liberté d’acheter et de vendre sans entrave des biens et des services par delà les frontières. » au détriment des lois et règles protégeant les salariés et les collectivités humaines. p.23

Ainsi elle conclut p.24 que « Si l’on veut une définition en bonne et due forme, « mondialisation » désigne simplement la phase la plus récente du capitalisme mondial et le cadre politique qui l’aide à prospérer. C’est un mot d’ordre idéologique, parce qu’il est porteur d’idées servant au mieux les intérêts de ceux qui profitent de l’ordre économique , social et politique actuel. » Après cette approche analytique de Susan George du phénomène de mondialisation néolibérale essayons de comprendre dans quelles circonstances sont nés les Forums sociaux.

William F. Fisher et Thomas Ponniah, se sont impliqués dans la sauvegarde de la mémoire du FSM 2002 et nous rapportent un témoignage important en publiant un livre contenant les documents clefs de ce Forum. Dans la préface de Un autre monde est possible ils tracent une vision claire concernant la naissance des forums. Ainsi, bien que depuis longtemps des mouvements de protestations tentaient de se faire entendre (comme par exemple les grèves en 1995 en France), c’est depuis Seattle en 1999[2], que la contestation de l’ordre économique néolibéral, représenté par les Institutions Financières Internationales, l’OMC et par le Forum Economique Mondial de Davos[3], s’est élargie de façon exponentielle.

Dans les années 90, elle se limitait à des manifestations sporadiques, peu structurées.

Il était donc évident qu’il serait indispensable pour les mouvements hétérogènes des différentes sociétés civiles de se doter d’un lieu pour discuter de la situation, échanger des expériences, créer des réseaux et réfléchir à des propositions en vue d’un « autre monde possible ».

Après le premier événement Anti-Davos en 1999[4], l’idée d’une rencontre des forces vivantes des sociétés civiles du monde entier (ONG, associations, syndicats, mouvements sociaux…) et le désir de construire un nouveau monde s’est concrétisé autour de trois hommes:

Oded Grajew, coordinateur de l’Association brésilienne des entrepreneurs pour la citoyenneté (CIVES) et inventeur du Forum.

Francisco (Chico) Whitacker, secrétaire exécutif de la commission Justice et Paix de la conférence épiscopale brésilienne (CBJP).

Bernard Cassen, directeur général du Monde Diplomatique et à l’époque président d’ATTAC France (Action pour la taxation des transactions financières en aide aux citoyens).

Pour Oded Grajew « cest en février 2000 quil a eu lidée du Forum social mondial », comme il nous lexplique dans un article où il revient à loccasion du FSM de Mumbai sur lorigine des Forums. Ainsi, cest lors dun voyage à Paris alors quil était avec sa femme Mara et que les médias faisaient intensément la couverture du Forum économique mondial à Davos quil sindigne sur le monopole de la pensée néolibérale : « On disait que tous les problèmes sociaux et environnementaux seraient résolus par la libre circulation de produits, services et capitaux. Ceux qui protestaient navaient pas de propositions alternatives. Ils étaient contre le progrès et la modernité. »

Aussi pour répondre à ce phénomène d’hégémonisation de la pensée il pensa créer un espace de rencontre de la société civile ayant trois grands buts:

« 1- Montrer que nous pouvons et devons choisir le monde que nous voulons, entre une société où le social soit au service de l’économique ou l’économique au service du social, entre être citoyens ou simplement producteurs et consommateurs, entre construire seulement des marchés ou former des communautés, choisir la compétition ou la solidarité, décider parmi des valeurs seulement monétaires ou, par-dessus tout, humains.

2- Avoir un espace pour protester, réfléchir, analyser mais, principalement, pour présenter des propositions et rendre transparente les pratiques qui donnent la priorité au développement humain.

3- Offrir un espace de rencontre pour que les personnes et les institutions ayant une vision du monde semblable puissent s’articuler pour promouvoir principalement des actions concrètes. »

Les réflexions de Oded Grajew sur la mondialisation font écho à des luttes sociales qui nous ont précédées, des idées centrées sur les droits fondamentaux des êtres humains:

« Je pensais, et je continue de le faire, que l’énorme concentration de revenu, de richesses et de pouvoir se doit au simple fait que la majorité des personnes qui n’a pas les plus élémentaires droits humains assurés (et qui représentent la majorité de la population mondiale), ne réussit pas à réagir car elle est convaincue qu’il n’y a pas d’alternatives pour cette situation et qu’elle n’arrive pas à se grouper pour acquérir une force transformatrice. »

Pour Christophe Aguiton, dans Le monde nous appartient p.100, l’émergence d’un mouvement social était imminent : « Dix ans après la chute de Berlin, les données de la nouvelle situation commencent à être intégrées par les acteurs sociaux. Ce délai a permis que se développe un nouveau cycle de mobilisations, national dans une première étape, puis continental et international. » Dans Où va le mouvement altermondialisation Gilbert Wasserman souligne p. 12 que :

« on ne peut comprendre le mouvement altermondialiste, ni sa façon dont il aborde ses contradictions internes si on ne voit qu’il s’est constitué de façon fondamentalement différente du mouvement ouvrier ou socialiste. Ce dernier en effet c’est dès le départ défini au nom d’une catégorie sociale particulière, ce qui n’est pas le cas de l’altermondialisme. […]A l’inverse du mouvement ouvrier et socialiste,[…] le mouvement altermondialiste s’est d’emblée constitué par agrégation de cultures, de courants, de pratiques différentes. Cette agrégation est d’ailleurs la condition sine qua non de son existence. […]L’identité de ce mouvement est donc d’abord marquée par sa multiplicité, tentative de réponse à la multitude des acteurs et des causes qui le nourrissent. […] Ce mouvement ne saurait d’ailleurs constituer un « camp », comme on parlait jadis du « camp socialiste » pour l’opposer à l’adversaire capitaliste ou impérialiste : d’une part, parce qu’il n’est pas constitué par des Etats ou des systèmes d’Etats et, d’autre part, parce que se refermer en un camp prédéterminé serait contradictoire avec cette vocation permanente à la multiplicité. »

Il s’agissait donc de construire un nouveau mode de mobilisation sociale, mais comment construire un mouvement dans une telle diversité d’acteurs sociaux? D’un point de vue plus technique pour comprendre la mise en route d’un tel événement il est intéressant de se référer au livre Tout a commencé à Porto Alegre, de Bernard Cassen, qui nous emmène dans les coulisses de ces forums, il nous raconte la naissance même de ce contre-Davos dans son bureau du Monde diplomatique. Il revient notamment sur son idée d’organiser le Forum, non pas en Europe mais à Porto Alegre (p. 22):

« de mon point de vue, un Contre-Davos ne pouvait se tenir en France, trop proche à tous égards de la Suisse. Il fallait une rupture géographique et symbolique, donc trouver une ville d’un pays du Sud. Je fis valoir que le Brésil était, et de loin, le meilleur candidat, compte tenu de la puissance de ses mouvements populaires et des appuis politiques et logistiques dont nous pourrions y disposer. Je pensai bien sur à Porto Alegre où la mairie et le gouvernement de l’Etat étaient entre les mains amies.

P. 19 il nous expliquait déjà que cette ville il la connaissait bien puisqu’il y avait effectué un reportage pour le Monde diplomatique en juillet 1998[5]. Ce reportage était centré sur l’expérience du budget participatif que menait la ville de Porto Alegre, projet très respecté à l’étranger et pourtant très critiqué par les médias au Brésil, ainsi comme le témoigne Bernard Cassen:

« Ce qui m’avait aussi frappé, c’est que les trois quotidiens de Porto Alegre ne parlaient pratiquement jamais de cette expérience – et les rares fois où ils le faisaient, c’était pour la dénigrer – alors qu’elle était connue et étudiée à l’étranger, et en particulier en France où, entre autres, l’équipe municipale de Patrick Braouezec à Saint-Denis la suivait de près.

Il revient aussi sur l’appellation du FSM qui devait ressembler le plus possible à celui du FEM afin de semer la confusion au départ puis attirer l’attention des médias, un coup fin de la part d’un habitué des médias puisque c’est exactement l’effet que produisit le premier FSM suscitant même l’intérêt du fondateur de Davos. Ainsi Bernard Cassen nous explique qu’il y avait deux décisions à prendre p. 22, 23 :

« Il suffisait simplement de changer un adjectif : ce ne serait pas le Forum économique mondial, mais le Forum social mondial (FSM. Il ne s’agissait pas seulement là d’une variation lexicale. Le propos était de montrer que le futur rendez-vous de Porto Alegre placerait au poste de commandement les intérêts des sociétés, des femmes et des hommes, et non pas ceux de l’économie et de la finance. En un seul mot, tout serait dit ! »

L’autre décision importante était :

«[…]de poursuivre le parallélisme conflictuel avec Davos, il fallait que le FSM se tienne aux même dates que le WEF. C’était la […] une stratégie a visée médiatique.- d’offrir une alternative, sans indécision ni échappatoire possible, entre David et Goliath : compte tenu de l’éloignement entre les deux sites, il faudrait choisir (pour les responsables politiques, syndicaux, voire associatifs, comme pour les journalistes), aller soit à Davos, soit a Porto Alegre. »

Enfin, la quasi-homonymie des deux manifestations et leur simultanéité constituaient des atouts maîtres au point que même :

« Le fondateur et président de Davos, Klaus Schwab, en fit lui même l’aveu […] s’exprimant devant des journalistes à Buenos Aires, le 21 mars 2001, il déclara que le FSM avait commis un « détournement négatif » de la renommée du WEF. […] Pour qui est familier des logiques médiatiques, la conclusion de M.Schwab était en partie exacte : « Sans Davos, personne n’aurait jamais entendu parler de Porto Alegre. » Disons qu’il aurait fallu plusieurs années pour arriver à un résultat obtenu en l’espace de quelques jours, mais n’anticipons pas… »

Francisco Whitaker, bien qu’il reconnaisse que Tout a commencé à Porto Alegre nous permet de «bien profiter d’un témoignage irremplaçable sur les articulations nécessaires et tensions vécues », critique un peu l’attitude de Bernard Cassen en ce qui concerne leur discussion avec Oded Grajew sur l’idée de créer un forum ; selon lui il « donne l’impression de s’attribuer carrément toute la démarche, comme si nous n’étions allés le voir qu’avec un objectif quand même plus pauvre, «couler Davos», et que tout était né directement dans son « tout petit bureau. Il propose au lecteur « Pour connaître bien l’histoire du FSM » de « chercher d’autres témoignages, comme ceux de Oded Grajew lui même ou bien « mon texte présentant les «origines et objectifs du FSM», sur le site web[6] du FSM dès 2000 ».

Selon l’article publié dans le Correio da Cidadania le 22 janvier 2001 tout a débuté avec l’annonce publique de la :

« proposition d’un Accord multilatéral d’investissements – plus connu sous le sigle AMI ou, en anglais MAI – qui devait être signé par les pays les plus riches du monde avant d’être « proposé », ou plutôt « imposé » aux autres pays du monde. Cet accord avait été discuté, dans le plus grand secret, au sein de l’OCDE et était censé devenir une sorte de Charte mondiale du capital, auquel il octroyait tous les droits – surtout dans le Tiers Monde, qui recevrait les « investissements » – et pratiquement aucune obligation. Le journal français le Monde diplomatique reprit et diffusa alors une première dénonciation faite aux Etats-Unis par le mouvement « Public Citizens », conduit par Ralph Nader, dans un article signé par une avocate de ce mouvement, Lori Wallach. De la réaction au caractère absurde de cet accord naquit un mouvement social de contestation qui, fin 1998, conduisit la France à se retirer des négociations et, partant, à son abandon ».

Le Monde diplomatique va jouer dans les années à suivre un rôle important, tout d’abord, c’est Ignacio Ramonet qui a l’idée d’utiliser dans un article parut dans le numéro de mai 1998 le slogan « Un autre monde est possible » inspiré des révolutionnaires zapatistes, fortement opposés à l’impérialisme américain au Mexique. Dans son numéro de janvier 2001 il popularise le nom de la ville brésilienne appelée à devenir un symbole planétaire.[7] Puis, c’est encore au sein du Monde diplomatique que va naître une association qui connaîtra un succès fulgurant au sein des militants anti-globalisation, il s’agit d’Attac : à l’origine Association pour la taxe Tobin d’aide aux citoyens et, aujourd’hui, Association pour la taxation des transactions financières pour l’aide aux citoyens[8] le 3 juin 1998, née de l’éditorial d’Ignacio Ramonet parut en décembre 1997. Rappelons que le Monde diplomatique représente en moyenne 350 000 tirages par mois en France et 1.500.000 exemplaires vendus dans le monde entier avec 26 éditions (papier et Internet inclus).

Francisco Whitaker pense que c’est « à partir des articulations […] entre tous ceux qui se refusaient à voir un monde entièrement contrôlé par les intérêts du capital, que commencèrent à s’organiser des manifestations contraires à ce type de mondialisation. » Les plus connues, de par leurs répercussions médiatiques, furent celle de Seattle, contre l’OMC, celle contre le FMI et la Banque mondiale à Washington, « où les représentants des gouvernements ont dû clôturer leur réunion un jour plus tôt que prévu. ». Il y avait donc en Europe la naissance d’une résistance à la mondialisation selon les principes du Consensus de Washington. La preuve en est avec les rencontres baptisées Anti-Davos organisées par des universitaires et des économistes et par le meeting organisé par Attac au Zénith en 1999. Christophe Aguiton, alors responsable des actions internationales d’Attac, dans son article publié dans Contre la dictature des marchés « Vers des mobilisations européennes et mondiales » projette déjà une idée de forum et explique que :

« la multiplicité des thèmes de mobilisation et l’impact d’initiatives mondiales, comme les rencontres internationales organisées en juin 1999 à Paris par Attac et quatre autres réseaux internationaux, montrent que nous sommes passés à une nouvelle étape. Il nous reste maintenant à réussir ces mobilisations et, pour cela, à rendre pérennes les coordinations de réseaux et de mouvements qui se structurent activement à l’échelle internationale ».

« Intuition politique » dit Bernard Cassen p.38 dans Tout a commence a Porto Alegre « dont il avait fait preuve en imaginant les Rencontres de Saint-Denis ». Susan George rappelle dans Un autre monde est possible si … que pendant l’été 1999, ATTAC-France (qui n’avait qu’un an d’existence) a tenu a Saint-Denis,[..] un rassemblement inédit où environ 1200 personnes venues de 80 pays, dont des pays pauvres en développement se sont réunies. Au programme, assemblées plénières, ateliers sur divers aspects de la mondialisation, événements culturels et musicaux. » p. 196. Troublante ressemblance avec la programmation les Forums sociaux.

Cette montée de l’action militante en Europe alliée à l’émergence du combat social au Brésil symbolisée par la montée au pouvoir du PT, Parti des Travaillistes, a débouché sur la naissance d’une nouvelle étape de résistance à une pensé devenue hégémonique à l’échelle planétaire et il a alors semblé possible de réunir toutes ses forces civiles pour construire un « autre monde » dans lequel l’économique serait placé au service de l’être humain. Ainsi Chico Whitaker poursuit dans son article du Correio da cidadania:

« Par delà les manifestations de masse et la contestation, il devait être possible d’ouvrir une étape de propositions, une quête concrète de réponses aux défis de la construction d’ « un autre monde », dans lequel l’économique serait placé au service de l’être humain, plutôt que le contraire. Des économistes et autres universitaires opposés au néo-libéralisme réalisaient déjà en Europe des rencontres baptisées de Anti-Davos. Mais leur but allait beaucoup plus loin. A savoir, organiser une autre rencontre, de portée mondiale, où seraient présentes toutes les organisations en cours d’articulation dans les manifestations de masse, rencontre fondée sur le social : le Forum social mondial. Pour donner une dimension symbolique à cette nouvelle étape, la rencontre devait avoir lieu aux mêmes dates que celle de Davos en 2001 et il en serait de même chaque année.

L’auteur de cette idée remarquable […] fut notre ami Oded Grajew, qui me la soumit […]. Nous décidâmes de la présenter au directeur du Monde diplomatique, qui est aussi le président d’ATTAC France, Bernard Cassen et de voir avec lui si elle serait bien perçue hors du Brésil.

L’enthousiasme de Cassen fut tel qu’il nous proposa d’organiser le Forum au Brésil. A ses yeux, l’effet symbolique exigeait qu’il se tînt dans un pays du Tiers Monde. Et le Brésil offrait les meilleures conditions. C’est de lui encore que vint l’idée de l’organiser à Porto Alegre, capitale d’un Etat dont le prestige s’accroît à chaque jour qui passe en vertu de ses expériences démocratiques et de sa lutte contre le néo-libéralisme. Cassen nous renvoya donc le défi : si nous étions capables d’organiser le Forum, nous recevrions non seulement l’appui de son journal, mais encore et certainement celui des organisations qui se dressent dans le monde entier contre la domination du capital. »

Bernard Cassen à ce moment là représente un vrai atout pour faire connaître et mobiliser les acteurs sociaux en France mais aussi à l’international.

Il nous dit dans Tout a commence a Porto Alegre p. 31 que c’est pour honorer sa promesse faite aux Comité d’organisation brésilien de les soutenir dans l’organisation du premier FSM qu’il a utilisé deux outils à sa portée: Attac et Le Monde diplomatique.

« Il fallait évidemment commencer par Attac, dotée d’un double atout : d’une part, elle comptait parmi ses membres nombre d’organisations (syndicats et associations) disposant de leurs propres relais internationaux et, d’autre part, elle était insérée, en tant que telle, dans divers réseaux, dont certains s’étaient déjà réunis : à Saint-Ouen en décembre 1998, où avait été élaborée la plate-forme du mouvement international Attac ; puis, de manière autrement plus massive, en juin 1999, lors des Rencontres internationales de Paris à Saint-Denis. »

Quant au Monde diplomatique, bien qu’il ne se « doutait pas une seconde qu’il serait également partie prenante » (p.24, Tout a commence a Porto Alegre), il obtient tout de suite l’adhésion de Ignacio Ramonet qui « « cliqua » immédiatement, et se réjouit par avance de ce missile lancé contre le Forum de Davos dont il avait déjà dénoncé les scandaleuses prétentions dans son éditorial du Diplo du mois de janvier 1996 ».

Bénéficiant donc d’un appui médiatique important, Oded Grajew et Chico Whitaker entreprirent :

« d’identifier les organisations et associations disposées à relever ce défi et à assumer cette énorme tâche. Le 28 février 2000 vit la réunion à Sao Paulo des représentants de 8 organisations[9] qui ont souscrit un  » Accord de coopération  » visant à organiser le Forum social Mondial […].

Une délégation de ces organisations se rendit à Porto Alegre au mois de mars 2000 pour y consulter Olívio Dutra[10] et Raul Pont[11] et voir si les gouvernements fédéré et municipal acceptaient d’accueillir le Forum, tout en partant du principe que ce projet serait mis en œuvre par les organisations de la société civile. Le gouverneur et le maire ayant répondu par l’affirmative, l’heure était venue de travailler au plus vite à l’organisation et à l’effective mise en œuvre de cette nouvelle rencontre mondiale y compris en invitant d’autres organisations de la société civile afin de monter un Comité brésilien d’appui au Forum. »

Une fois la machine mise en route à Porto Alegre, il fallait trouver l’occasion de se faire entendre pour interpeller la société civile et ses représentants et leur proposer de participer à cet événement. L’occasion fut trouvée :

« Suivant une suggestion de Cassen, une délégation se rendit fin juin à Genève, où devaient se réunir, dans le cadre d’un  » sommet  » alternatif au Sommet social de l’ONU « Copenhague + 5 », une grande partie des organisations qui s’articulaient à travers le monde dans les manifestations contre le néo-libéralisme. Un espace nous fut ouvert pour nous permettre de présenter notre proposition, qui fut très bien accueillie. Le vice-gouverneur du Rio Grande do Sul, Miguel Rossetto, était également du voyage pour confirmer que l’Etat avait accepté d’accueillir le Forum. A cette occasion, un Comité international d’appui au Forum fut mis en place.[…]

Notre intention est d’ouvrir un espace – avec chaque année, un nouvel approfondissement – à une réflexion elle aussi  » mondialisée « , en quête d’alternatives à ce modèle qui nous domine[…]. Nous espérons que cette répercussion assurera définitivement le début d’une nouvelle étape dans le combat contre l’assujettissement de l’être humain aux intérêts du capital.”

Cette phase est appelée par Bernard Cassen dans Tout a commence a Porto Alegre « Mise en orbite internationale ». C’est effectivement un travail d’influence et de militantisme qui a été assuré notamment par Attac. Il fallut d’abord trouver une place dans la programmation du sommet pour la prise de parole de Miguel Rossetto qu’il fit de trois façons, en présentant un texte de présentation du FSM déposé par Maria Ierardi et Christophe Ventura « salle après salle dans tous les locaux où avait lieu le sommet alternatif sur chaque chaise de délégué ». Ensuite en « détournant en partie la conférence de presse du début de la rencontre » que Christophe Aguiton avait organisé où Bernard Cassen intervenait en tant que président d’Attac et qui profita de cette occasion pour passer le parole à Antonio Martins qui évoqua la future rencontre de Porto Alegre aux journalistes. Enfin, en « organisant l’intervention de Miguel Rossetto, vice gouverneur de l’Etat de Rio Grande do Sul. Il sut faire entendre l’appel et fut acclamé par quelque 600 délégués représentant environ 200 organisations d’une soixantaine de pays. » p.42. A partir de ce moment là, le premier Forum Social Mondial de Porto Alegre était lancé et il fallait désormais en assurer l’organisation pour en faire un succès.

Monter un tel projet en si peu de temps était un réel défi mais les objectifs étaient clairs et les instigateurs de ce forum étaient d’accord sur des principes fondamentaux concernant sa mise en place, pour les deux auteurs de Un autre Monde est possible[12] p. 13, ils ont clairement distingué trois clefs de voûte pour le Forum :

Tout d’abord, le Forum aurait lieu dans le Sud, comme le proposait Bernard Cassen, pour plusieurs raisons : la ville de Porto Alegre, la capitale de l’Etat du Rio Grande do Sul et le fief du Parti des Travailleurs (Partido dos Trabalhadores), a été choisie comme un exemple remarquable de démocratie participative. Elle a en effet adopté un système de programmation budgétaire, le budget participatif (Orçamento Participativo), qui permet aux citoyens de décider directement d’une partie du budget municipal[13].

Ensuite, le Forum s’appellerait Forum Social Mondial (FSM), afin de mieux marquer son opposition aux idées dominant le Forum Economique Mondial de Davos (FEM).

Enfin, le Forum aurait lieu aux mêmes dates que le FEM pour obtenir l’attention des médias mondiaux.

Le Forum est donc né comme une initiative des sociétés civiles du Sud (notamment la société civile brésilienne) pour les sociétés civiles du monde entier. L’idée a fait son chemin et elle a abouti à la constitution d’un Comité d’Organisation brésilien (CO)[14], composé de plusieurs ONG (IBASE, Centre of Global Justice, ABONG, Attac-Brésil), d’un mouvement social (le mouvement des travailleurs sans terre, MST ), d’un syndicat ( Central Unica dos Trabalhadores, CUT ), d’une organisation d’entrepreneurs ( CIVES ) et d’une organisation catholique (la commission Justice et Paix de la conférence épiscopale brésilienne). Cet organe restreint est donc devenu l’organisateur du premier FSM : toutes les décisions étaient prises en son sein, par exemple, c’est lui qui a rédigé la Charte des principes[15] à la fin du premier Forum.

Contrairement a l’image qu’ils peuvent dégager, comme le souligne François Houtart dans son article « Des manifestations de rue aux forums sociaux » dans Manière de Voir n° 75, Altermondialistes de tous les pays, p. 78, « Nés à Porto Alegre en 2001, les forums sociaux – qu’ils soient mondiaux, nationaux, locaux ou thématiques – ne sont ni des Woodstock sociaux ni une Ve Internationale. Simplement les assemblées foisonnantes d’une société en mouvement. » Dans le prochain chapitre nous allons retracer l’historique des forums et montrer leur évolution en nous attardant sur leur contenu.

3. Historique du FSM

Du premier forum de Porto Alegre à celui de Mumbai en Inde, chaque forum a permis une évolution au sein de ce processus. Chaque année une nouvelle ville accueille un Forum, chaque année elle décide de la méthode d’organisation, chaque année elle rencontre de plus en plus de succès, s’élargit et se questionne pour avancer dans le combat qu’il mène. Dans les paragraphes qui suivent nous allons analyser l’apport de chaque Forum au mouvement altermondialiste en nous appuyant sur les informations contenues dans le livre de William F.Fisher, Un autre monde est possible, sur le cédérom du Forum social Mundial 2003, sur le site Internet de chaque forum FSM, FSE ou FSL et sur le site Internet d’associations comme le CRID et Attac et dans Un autre monde est possible si…de Susan George.

Le 1er FSM en janvier 2001, est parti de la prise de conscience de l’état du monde, des conséquences désastreuses de la mondialisation et de la nature de la mondialisation néolibérale. Le point central de cette première rencontre était l’identification des différents sujets de changement: son but était en effet de réunir toutes les différentes forces qui luttent contre le système néolibéral afin de les identifier et de créer des relations entre elles. Après cette étape, le Comite des instances brésiliennes a crée la Charte des Principes du Forum qui oriente la poursuite de cette initiative avec ses 14 articles: elle montre bien ce qu’est le Forum, ses fondements, ses objectifs, qui y participe et comment il fonctionne. Rappelons que La Charte envisage le Forum comme un :

« espace ouvert de rencontres pour l’approfondissement de la réflexion, le débat démocratique d’idées, la formulation de propositions, le libre échange d’expériences et l’articulation d’actions efficaces, d’entités et de mouvements de la société civile qui s’opposent au néolibéralisme et à la domination du monde par le capital et par n’importe quelle forme d’impérialisme, et qui sont investis dans la construction d’une société planétaire centrée sur l’être humain. »

Cet espace est, paragraphe 2, un « processus permanent de recherche et d’élaboration d’alternatives, qui ne se réduit pas aux manifestations sur lesquels il s’appuie ».

C’est un espace ouvert de rencontres internationales pour débattre mais aussi pour construire des alternatives centrées sur l’être humain contre le néolibéralisme. Il accueille les instances et mouvements de la société civile, il articule de façon décentralisée et diffuse les décisions multiples sans restriction ni censure mais stipule bien qu’il ne représente pas la société civile de même que personne ne peut parler au nom du Forum. Seuls les partis politiques et les organisations militaires ni ont pas accès, bien que leurs représentants sont accueillis à titre personnel. Enfin, les droits de l’homme et le respect de l’environnement sont défendues par la capacité de résistance sociale non violente des participants.

Le 2ème FSM a gardé le système d’organisation du premier Forum, mais dans le fond il a de fait marqué le passage de la dénonciation aux propositions d’alternatives. Dans cette deuxième édition, on a imaginé comment devrait être cet « autre monde possible », une mondialisation à visage humain capable d’améliorer la vie de l’humanité entière. Cette réflexion a abouti à la conclusion que beaucoup « d’autres mondes sont possibles », car les instances des sociétés civiles présentes au Forum sont hétérogènes et porteuses d’idées différentes. L’année 2001 a vu la polémique de la Conférence mondiale contre le racisme à Durban, la crise financièrement de l’Argentine, la faillite de multinationales comme Enron, l’intensification du conflit israélo-palestinien et par dessus-tout, les événements du 11 septembre et le bombardement de l’Afghanistan qui s’ensuivit. Les contributions du FSM sont, dans une certaine mesure, des réactions à cette année de crise et, dans le même temps le fruit d’années de luttes sociales, il sera à l’origine d’un fort mouvement de contestation anti-guerre. Au 3ème FSM il fallait également commencer à envisager les stratégies pour concrétiser les utopies pensées dans les éditions précédentes. Dans ce contexte, stratégie signifie la capacité de construire ensemble concrètement les mondes alternatifs imaginés auparavant. Cette évolution vers les stratégies a produit des changements dans le programme du Forum. D’ailleurs, les activités des deux premiers Forums étaient surtout organisées par le Comité brésilien d’Organisation. Par contre, au 3ème FSM, on a donné plus d’espace aux propositions d’autres mondes possibles, en privilégiant les activités proposées par les participants (ateliers et séminaires). Il a aussi permis la naissance d’un dialogue avec les partis et les Etats à travers la formule des « tables rondes de dialogue et de controverse », qui mettent en présence des « figures du FSM » et des représentants de partis et de gouvernement. Cette décision vient d’une constatation simple: le monde est gouverné par des partis politiques et des instances étatiques, il est donc indispensable de les rencontrer afin de leur montrer les voies alternatives au néolibéralisme. Le 4ème FSM[16] a représenté l’élargissement du mouvement vers l’Asie. Pour la première fois il quitte son berceau brésilien et se retrouve dans un pays où les problèmes sociaux sont complètement différents. Il a eu lieu du 16 au 20 janvier 2004 à Mumbai en Inde, l’organisation a été prise en main par des associations locales qui n’ont bénéficié d’aucune aide de l’Etat ou des collectivités territoriales, contrairement à Porto Alegre. Les Instances d’organisation étaient le Conseil Général Indien (IGC) : instance suprême de décision du processus du FSM en Inde ; l’adhésion était ouverte à toutes les organisations qui adoptaient la Charte de Principes du FSM. Puis, le Comité Indien de Travail (IWC) qui rassemblait plus de 60 organisations sélectionnées au sein de l’IGC, et qui représentaient les différents secteurs et courants politiques; il était chargé de la formulation des grandes lignes politiques sur lesquelles se basait le Comité Organisateur Indien (IOC). Ancrée dans l’Etat le plus conservateur et le centre financier de l’Inde, le choix de Mumbai était un pied de nez à la mondialisation néolibérale. Réussir ce forum était essentiel pour la crédibilité du mouvement mais aussi très important aux yeux du Comité international puisqu’il allait confirmer si cette lutte était belle et bien commune aux peuples du monde entier, et pas aux seuls pays « occidentalisés ». Au niveau de l’organisation il a donné encore plus d’espace aux activités « auto-organisées » par les participants. Ce choix avait comme but de développer et d’enrichir le dialogue entre les différences, multipliées grâce aux rencontres avec la société civile indienne et plus largement de l’Asie. En Inde, le Forum s’est internationalisé et élargit par la participation des sociétés civiles autres que latino-américaines et européennes. D’autres problématiques ont été abordées comme le problème des castes et ses conséquences sur des populations entières comme les dalits ou bien les adivasis. Oded Grajew dans un articlesur les défis à relever à Mumbai ajoute que « Sortir du Brésil et revenir à Porto Alegre tous les deux ans, a été une décision sage et courageuse (aider à mondialiser le Forum, engageant dans son processus des personnes et des organisations qui, autrement, auraient des difficultés de participer, sans perdre leur identité avec Porto Alegre).” Où aura lieu le prochain FSM hors du Brésil ? Il y a de fortes chances pour que ce soit le continent Africain qui l’accueille pour rester dans une optique de mondialisation du mouvement, nécessaire à sa reconnaissance auprès des Institutions internationales mais aussi des citoyens.

D’après le CCFD (Comité catholique contre la faim et pour le développement) on peut se faire une idée du succès de la dynamique du FSM en regardant simplement les chiffres relatifs à la participation : Le 1er FSM a attiré 20.000 participants, surtout brésiliens, parmi lesquels 5.000 délégués des mouvements de la société civile provenant de 117 pays. Selon les statistiques officielles, au 2ème FSM, la fréquentation a manifestement augmenté: les participants étaient environ 50.000, dont 12.274 délégués provenant de 123 pays et environ 5.000 organisations étaient représentées. Le 3ème et 4ème FSM en janvier 2003/2004 ont été encore plus vastes avec au moins 20.000 délégués et 100.000 participants au total. Pour le CCFD une évaluation plus efficace du phénomène se fait à d’autres niveaux. Au niveau intellectuel, il suffit de prendre en considération les progrès dans la bataille d’idées: à titre d’exemple la multiplication des voix qui s’élèvent contre le néolibéralisme, que ce soit dans la presse, dans le monde académique ou dans les manifestations. On peut aussi remarquer la réussite au niveau des campagnes menées sur le terrain par les associations, les ONG et les réseaux de la société civile: comme la campagne pour l’annulation de la dette, même si celle-ci a précédé la dynamique des Forums. Le CCFD signale également un élargissement de la participation des jeunes et parle même de « génération Porto Alegre » : une génération qui s’engage sur les questions politiques directement au niveau mondial. Un engagement dans des mouvements qui compense le désintérêt général de la jeunesse pour les partis politiques. Un grand succès est aussi visible au niveau de l’élargissement géographique du Forum. En effet, à partir de 2002, des Forums Sociaux Régionaux ont été organisés, notamment en Europe, en Asie, en Afrique et en Amérique du Sud. Au niveau national et local également, plusieurs dizaines de Forums sociaux se sont développés. Ces Forums sociaux sont très importants car ils mobilisent et sensibilisent de plus en plus de personnes, ils permettent d’informer les organisations locales sur le projet global du Forum et de créer plus facilement des partenariats et des coalitions locales. Nous allons donc voir dans les prochains paragraphes quels sont les différents forums régionaux qui se sont développés, issus du Forums social Mondial de Porto Alegre.

4. Les Forums Sociaux Régionaux: Européen, Asiatique et Africain

L’élargissement du FSM permet une approche plus ciblée des problèmes propres aux pays qui accueillent l’événement. Ils font partie du processus de construction et de mondialisation du Forum Social Mondial. Tout comme le FSM, les Forums régionaux sont des espaces ouverts aux rencontres pour le débat démocratique d’idées, la formulation de projets et l’échange d’expériences entre des instances et des mouvements de la société civile qui s’opposent à la globalisation néolibérale. Ils sont appelés « régionaux » car ils ont lieu à une échelle macro-régionale. Ils suivent la méthodologie et les critères politiques stipulés par la Charte des Principes du FSM et ils ont comme but de rapprocher le Forum Social Mondial de la réalité vécue par des mouvements et des instances sociales dans les multiples régions du monde et vice-versa.

Le premier Forum Social Africain : 04-09 janvier 2002, Bamako, Mali

Au 1er FSM, la société civile africaine n’était représentée que par une cinquantaine de personnes. C’est pourquoi certains Africains qui y avaient participé ont souhaité promouvoir un Forum Social Africain. Ce Forum a permis à une centaine de mouvements sociaux provenant d’environ 40 pays de se rencontrer ayant pour objectif d’établir un diagnostic des maux sociaux en Afrique, de définir des stratégies de reconstruction sociale et politique, d’analyser les atouts et les faiblesses du mouvement social africain, de définir des modalités de contrôle citoyen et de réaffirmer les valeurs d’égalité, de citoyenneté et de paix. Les 4 grands thèmes abordés étaient:- L’annulation de la dette extérieure africaine et les nouvelles modalités de financement du développement – L’Afrique dans le commerce international : enjeux et risques pour l’avenir- La prévention des conflits et la construction de la paix sur des bases crédibles et durables- Les conditions de la reconstruction sociale et politique

Le deuxième Forum Social Africain : 5-9 janvier 2003, Addis Abéba, Ethiopie

Un peu plus de 200 délégués en provenance d’une quarantaine de pays africains y ont assisté. Les participants devaient établir les bases de leurs revendications pour le Forum mondial de Porto Alegre 2003, auquel ont assisté une centaine de délégués africains. Exemples de sujets abordés[17] :- Etude et évaluation du processus d’intégration africaine et des initiatives prises au nom du continent (NEPAD) – Impacts de la privatisation des services sociaux sur les populations africaines dans le contexte de la mondialisation- Question paysanne et souveraineté alimentaire face à la mondialisation,- Explorer la déclaration du Millénium, évaluer et influencer la campagne engagée autour de la mise en œuvre des objectifs du millénium.- Le mouvement social africain en évolution : vers quelles convergences ? Stratégies de mobilisation et d’action du mouvement social africain

Le Forum Social Asiatique : 2-7 janvier 2003, Hyderabad, Etat de l’Andhra Pradesh, centre sud-est de l’Inde

Le Forum Social Asiatique a été un grand succès et a surtout été décisif pour permettre l’organisation du FSM en Inde: il y a eu entre 20.000 et 25.000 participants alors que les organisateurs en prévoyaient 7.000. Surtout, 860 organisations étaient représentées, provenant de secteurs très variés. Tous les secteurs populaires semblent avoir participé, en revanche, les tribus et les organisations paysannes étaient trop faiblement représentées, ce qui peut refléter des difficultés objectives (comme l’existence de conflits entre tribus) ou des retards accumulés lors de la préparation du forum. 780 délégués étrangers de 42 pays ont également participé au FSA. Il a permis une première approche du continent asiatique avant le FSM 2004 de Mumbai. Les principaux thèmes qui ont orienté la Rencontre étaient[18] :- Mondialisation, développement et commerce ;- Mondialisations, Nations, Démocratie et exclusion ;- Paix et désarmement ;- Une nouvelle vision pour un autre monde ;- Infrastructures sociales. La programmation prévue, en plus d’inclure conférences, séminaires et ateliers, a offert un grand espace pour les différentes formes d’expression culturelles, considérées comme outils essentiels du travail de mobilisation et de conscientisation social. Au-delà du Forum, les Indiens ont organisé une série d’activités corollaires dans environ 400 districts du pays pour l’année et ainsi que la mise en place d’un campement de la jeunesse.

Le premier Forum Social Européen: 6-10 Novembre 2002. Florence, Italie

Dans Tout a commence a Porto Alegre p.101.Bernard Cassen nous fait part des discussions qui ont mené à la décision de choisir l’Italie et pas la France pour le premier FSE, le chapitre, au titre révélateur « Entre la France et l’Italie Gênes fait le différence » il nous explique qu’il paraissait probable que le premier Forum ait lieu à Paris/Saint-Denis, candidature forte de l’appui des collectivités locales (Bernard Cassen avait obtenu l’accord de Bertrand Delanoë et de Patrick Braouezec) et du succès des Rencontres internationales d’Attac de 1999. Mais après concertation dans un petit amphithéâtre de l’Université catholique de Porto Alegre, les membres du Comité d’organisation ont préféré commencer par l’Italie dont la délégation était très importante à Porto Alegre et qui formait une grande coalition.

Pour Bernard Cassen (p.103) c’était faute de concertation des différents représentants français qui de toute façon soutenaient eux aussi en partie la délégation italienne que la candidature de Florence fut retenue. Il y avait quand même plusieurs raisons pour que le premier FSE eut lieu en Italie, tout d’abord le contre-G8 de Gênes au mois de juillet qui avait eu un grand succès, ensuite « si le futur FSE s’y tenait, cela constituerait un acte de reconnaissance et de solidarité envers les mouvements sociaux de la Péninsule en lutte contre le gouvernement de Berlusconi »p.102. Autres raisons du choix italien selon Bernard Cassen, leur unité et l’ampleur de la mobilisation du mouvement anti-guerre p.105 :

« il valait reconnaissance de l’existence, dans ce pays, d’un mouvement composé de multiples organisations, mais déjà bien coordonné, ayant la mobilisation de Gênes à son actif, et considéré comme une référence, sinon un modèle, par nombre de militants d’autres pays. Ce mouvement était largement uni dans son rejet de la mondialisation libérale et dans son opposition totale à ce qui était génériquement appelé « la guerre » après l’Afghanistan et avant l’Irak. »

Cependant pour lui ce choix, p.105, aura des « conséquences sur la configuration même des Forums. Il allait mettre au jour des tensions entre deux conceptions opposées des Forums : l’une se réclamant de la Charte de principes du FSM, l’autre des «Appels de mouvements sociaux. » Lors d’une réunion de préparation du premier FSE à Bruxelles en mars 2002 le projet de ligne fut énoncé par les Italiens, « le premier d’entre eux à s’exprimer » nous dit Bernard Cassen, présent à cette réunion, « déclarant que le document de référence du futur Forum ne devait pas être le Charte, mais l’Appel 2002 des mouvements sociaux élaboré pendant le FSM… » Ce choix va effectivement poser un certain nombre de problèmes vis à vis des intentions de l’Appel de mouvements sociaux, puis dans le cadre de l’enjeu politique de ces Forums dont nous aborderons la problématique dans la troisième partie de ce Mémoire.

Bien que trois ans après les échos concernant le FSE de Florence en font un moment historique et fort, et bien que pour de nombreuses personnes il reste un modèle d’organisation, Bernard Cassen insiste sur le danger qu’encourent les forums à être manipules par certaines organisations comme il lui a semble remarquer p.119 dans les coulisses de Florence avec à son avis un monopole de décision de la part des délégations italienne et anglaise notamment de Globalize Resistance et de Rifundazione Comunista. Cependant, après discussion lors de la réunion du Conseil international du FSM tenue à Barcelone il fut précisé que l’organisation du FSE 2002 devrait suivre la Charte de Porto Alegre avant tout. Le mode d’organisation choisit s’organisait de la manière suivante : « la coordination nationale italienne faisait des propositions soumises à des assemblées européennes itinérant d’une ville à l’autre », garantissant une proximité avec des organisations locales ou de pays proches, cependant ce que « la préparation gagnait en ouverture à de nouvelles forces, elle le perdait en efficacité ».p.122 de Tout a commencé à Porto Alegre de Bernard Cassen.

Pour Bernard Cassen p.123, c’est cette question du programme qui parasita largement la préparation du premier Forum, il pose là une question essentielle, « Fallait il vraiment des séances ou des conférences plénières ? » L’organisation de ce premier Forum a soulevé le problème de la place des plénières ainsi que le mode décisionnel de participation des orateurs, sous le mode de consensus officiellement mais qui à Florence semblait avoir été trop décidé par trois délégations, l’Italie, le Royaume Uni et la France. Les trois pays européens à avoir organisé un Forum. Ces critiques mettent à jour la difficulté de construire des nouveaux modes organisationnels, cependant elles ne doivent pas avoir un but de destruction mais au contraire, faciliter l’organisation des autres forums. Florence, reste avant tout dans la tête de la majorité des participants comme une réussite militante. C’est un capital à ne pas dilapider, nous dit Cassen p. 128, mais comme le rappelle le texte d’Attac publié le 22 novembre, un communiqué en forme de bilan de Florence p. 129:

« Le premier FSE marque donc une étape importante dans la constitution d’un mouvement social à l’échelle européenne. Ce mouvement se poursuivra en 2003 avec le deuxième FSE, prévu à Paris et à Saint Denis. S’inscrivant dans la Charte de principes du Forum social mondial de Porto Alegre, ce FSE se donnera comme impératifs : l’ouverture au maximum d’acteurs sociaux ; le pluralisme dans le choix des intervenants ; l’autonomie à l’égard des partis politiques[…] ; l’organisation de débats de fond, facilités par une préparation adéquate ; et l’approfondissement de la construction d’alternatives pour une autre Europe dans un autre monde .»

L’objectif du FSE de Florence était de renforcer le réseau de mobilisation sur le continent européen et d’aboutir à des actes communs. Objectif réussi puisque ce forum aura permis aux militants altermondialistes de gagner en crédibilité, tout d’abord aux yeux de la presse, et à travers celle-ci aux yeux des européens. Le Forum social européen (FSE) qui s’est tenu à Florence du 6 au 10 novembre a été un succès incontestable. Quelques 32.000 participants payants, le double qu’à Porto Alegre 1 et plus qu’à Porto Alegre 2 (30.000). Près de 60.000 participants le vendredi. La manifestation a regroupé, selon la police, près de 500.000 personnes. La présence de délégation des autres pays européens ne fut pas seulement symbolique: plus de 3.000 français, 1.500 espagnols, grecs, britanniques et allemands, 500 belges, 300 hongrois, 150 polonais et suédois, 70 russes. Du point de vue de la programmation, les thématiques du FSE se sont articulées autour de 6 axes principaux

libéralisme, guerres et droits- qui ont été entrecoupés de cinq points de discussion :- Les relations de l’Europe avec le reste du monde- Ressources naturelles – Démocratie et souveraineté- Alternatives économiques- Conflits

Le deuxième Forum Social Européen: 12-15 novembre 2003, Paris, Saint-Denis, Bobigny et d’Ivry, France

Le deuxième FSE bénéficiait dès le départ du soutien, selon encore Bernard Cassen p.101 (Tout a commencé à Porto Alegre) d’un réseau de mouvements citoyens très solide mais surtout du soutien des collectivités locales c’est-à-dire de la Mairie de Paris avec un accord tacite de son maire Bertrand Delanoë et du maire de Saint-Denis Patrick Braouezec :

« Tous deux avaient jugé excellente et accepté l’idée de l’accueillir conjointement […] La symbolique était forte :Paris, ville riche et prestigieuse, mais aussi siège de la Commune, s’alliait à Saint-Denis, cité de la basilique où étaient jadis couronnés les rois de France, mais avant tout emblématique d’un département où sont poussés au paroxysme tous les problèmes sociaux du pays, ceux du chômage, de l’exclusion, de l’échec scolaire, du sous-équipement en infrastructures, et de l’importance numérique de l’immigration : le 9-3 (Seine-Saint-Denis). »

Certainement grâce a ce soutien il eut aussi un grand succès: pendant 4 jours plus de 50 000 délégués de quelques 60 pays se sont réunis dans les 4 villes d’accueil du Forum. 55 plénières, 271 séminaires et 300 ateliers se sont déroulés autour de cinq thématiques principales: Axe 1: Contre la guerre, pour une Europe de la paix et de la justice, de la solidarité, ouverte au monde Axe 2: Contre le néoliberalisme, contre le patriarcat, pour une Europe des droits, sociale et démocratique. Axe 3: Contre la logique du profit, pour une société de justice sociale, écologiquement soutenable et pour la souveraineté alimentaire. Axe 4: Contre le processus de marchandisation, pour une Europe démocratique de l´information, de la culture et de l´éducation. Axe 5: Contre le racisme, la xénophobie et l´exclusion, pour l´égalité des droits, le dialogue des cultures, pour une Europe accueillante aux migrant(e)s, aux réfugié(e)s, aux demandeurs/euses d´asile. Le FSE 2003 s’est achevé sur une manifestation parade composée d’environ 100 000 personnes. Un premier et sommaire bilan est positif. On peut remarquer le commencement de l’élargissement géographique du Forum grâce à la présence marquée des ressortissants de l’Europe orientale et centrale soutenus par le Fond de solidarité. En outre, on a constaté la progression de l’élargissement à d’autres composantes du mouvement altermondialiste, jusqu’alors restée marginalisée, notamment auprès de la jeunesse d’origine immigrée des banlieues ou des « No-Vox ». En revanche, le Forum n’a pas séduit les « classes populaires » : défi difficile à affronter et qui ne semble pas avoir été vraiment abordé à Londres.

Le troisième Forum Social Européen : 14-17 octobre 2004, à Londres, Royaume-Uni

Comme dans les Forums européens précédents la programmation consistait en une centaine de rencontres incluant des discussions et des débats ainsi que des événements culturels qui se sont déroulés sur quatre jours. Les principaux thèmes traités étaient les suivants : – Guerre et Paix – Démocratie et droits fondamentaux – Justice sociale et solidarité : contre la privatisation, pour les droits sociaux, les droits des travailleurs et les droits des femmes – La mondialisation des multinationales et la justice mondiale – Contre le racisme, la discrimination et l’extrême droite : pour l’égalité et la diversité – Crise environnementale et développement durable

L’assemblée des Mouvements Sociaux, comme après chaque forum, s’est réunie le dimanche matin à Alexandra Palace. Une manifestation internationale s’est déroulée dans l’après-midi dans Londres. Les mémoires des activités des deux premiers FSE sont disponibles sur site web : www2.fse-esf.org.quant au troisième il pose plus de problèmes puisque le projet de restitution n’a pas été réellement perpétué. Ce Forum était particulier puisqu’il s’est volontairement coupé des deux premiers, il a rencontré de nombreuses critiques surtout au niveau organisationnel. Pour beaucoup, il n’a pas suffisamment tenu compte des erreurs des premiers Forums, les ateliers n’ont pas été mis en valeurs, l’influence de la mairie a parasité le système des prises de décisions, le SWP était trop présent, les initiatives organisées autour du Forum se sont senties exclues, il n’y a pas eu de restitution, etc. Enfin, il ne semble pas au premier abord qu’il est marqué un tournant ou qu’il est apporté un nouvel objectif ou enjeux au Forums européens. Ce manque d’évolution peut nuire à la construction du mouvement, il peut induire une perte de confiance de la part des participants et surtout une mauvaise image véhiculée par la presse.

Si les Forums sociaux mondiaux semblent évoluer d’année en année on peut se demander dans quelle mesure les Forums sociaux européens réussissent à se transformer pour améliorer l’efficacité de ses rencontres. Les enjeux des Forums sociaux européens sont différents, nous verrons dans la deuxième partie de ce mémoire si de Florence à Paris le Forum européen a évolué, quels sont les défis relevés, comment ils ont été gérés et quels ont été les résultats.

II/ LE SYSTEME ORGANISATIONNEL DU FSE 2003

Finalement, le Forum social européen de Paris a bénéficié d’une longue période préparatoire de 2 ans pour mettre en place un système d’organisation le plus démocratique possible, évitant de tomber dans les pièges de Florence et devant s’organiser en fonction des règles de la république française. Nous l’avons vu dans un chapitre antérieur, le Forum à Paris et Saint-Denis était attendu depuis le deuxième Forum mondial de Porto Alegre, forts de l’expérience du premier FSE, l’enjeu était de faire mieux, toucher plus de monde, être plus démocratique dans le choix des intervenants, assouplir l’accès au Forum et l’élargir aux PECO.

Dès juillet 2002 fut donc lancée la préparation du FSE de Paris/Saint-Denis donc bien avant Florence. Pour Bernard Cassen, p. 130, cette anticipation avait le double avantage de donner du temps à la préparation matérielle de l’événement et d’apprendre aux différentes organisations françaises d’apprendre à travailler ensemble et à coordonner leurs décisions pour les deux Forums. C’est lors d’une réunion de lancement tenue en juillet dans les locaux du CCFD, près de Chatelet, que Bernard Cassen nous dit qu’ils jetèrent « les bases de ce qui allait être le dispositif d’organisation du FSE de Paris/Saint-Denis. Il ne fut ultérieurement modifié qu’à la marge par les autres européens. ».p.130

Dans le prochain chapitre nous allons voir le dispositif qui fut mis en place dans cette réunion qui pour Bernard Cassen reprenait celui de Florence « tout en le formalisant. Il en améliorait certains aspects, sans en corriger, loin s’en faut, tous les défauts. »p. 130

1. Qui l’organise? Le pouvoir des instances du Forum

Je reprends là le paragraphe synthétique de Bernard Cassen concernant l’ « économie générale théorique ».

Tout d’abord un comité d’initiative français (CIF) regroupant toutes les organisations qui le souhaitaient, sur la base d’un appel ad hoc, et se réunissant chaque mois ; issu de ce comité, une secrétariat d’organisation (SO) se retrouvant chaque semaine et assisté par la demi-douzaine de chargés de mission permanents que nous avions recrutés ; enfin, une assemblée européenne de préparation (AEP) regroupant tous les mouvements et organisations de l’ensemble des pays européens. C’est le comité français qui élabore et propose des décisions à prendre en matière d’organisation et de programme, et c’est l’assemblée européenne qui dispose. Avec, pour l’ensemble de ces structures, une prise de décision au consensus.

Nous allons dans les prochaines pages approfondir l’étude du rôle de chacune de ces instances, en commençant par le Conseil International qui reste tout de même à l’origine de la décision de l’organisation d’un Forum social européen.

Ce système organisationnel reprend l’essentiel de l’organisation italienne

Le Conseil International (CI). L’objectif principal du CI est d’élargir et de consolider le processus de mondialisation du FSM. Le CI joue un rôle de protagoniste dans l’orientation des grandes lignes politiques et dans la définition des voies stratégiques qu’empruntera le FSM dans l’avenir. Le Conseil international s’occupe des questions politiques d’ordre général, de la discussion sur l’évolution du FSM et des méthodologies des manifestations annuelles. Le CI n’est pas une instance de pouvoir en tant que telle. Il est dépourvu de mécanismes pouvant susciter les conflits de représentation de mécanismes de vote. Il est constitué des représentants des réseaux internationaux ou régionaux d’ONG, syndicats et mouvements sociaux. Il tient compte dans sa composition d’un équilibre en termes de diversité des régions et des secteurs de la société.

Les instances de pouvoir crées pour le FSE 2003[19] :

L’Assemblée européenne de préparation (AEP)Concrètement, en décembre 2002, s’est constituée l’Assemblée européenne de préparation (AEP) du FSE 2003, composée de plus de 1500 organisations européennes, et organe de décision de la manifestation. Durant ces mois de préparation, l’AEP s’est réunie 5 fois (deux fois à Paris, Bruxelles, Berlin, Gênes) pour établir le programme, les grands axes de débats, les intervenants en séances plénières et en séminaires.

L’AEP comprend 250 associations françaises, signataires de l’appel unitaire décrivant la démarche du FSE, et membres adhérents du « Comité d’Initiatives Français ». Pour décider de qui et comment on organiserait le FSE 2003 toutes les décisions ont été prises sur le mode du consensus au niveau européen par l’AEP qui voulait être le reflet de la multitude des acteurs qui y participaient en s’assurant de la diversité des réseaux, des organisations, des représentations par pays, notamment de ceux de l’Est et des Balkans ainsi que de la parité dans les délégations. Plus de 1500 organisations européennes ont été parties prenantes de l’organisation du FSE 2003. L’Assemblée européenne de préparation est une structure ouverte, incorporant les entités de la société civile qui le souhaitent. Pour assurer l’efficacité de son travail, une certaine continuité dans la participation était demandée. Elle était constituée de groupes de travail notamment sur l’organisation, le programme, l’élargissement social et la culture. Pour Bernard Cassen p.132, les défauts non corrigés sont d’abord ceux de l’assemblée européenne.

« Elle avait très mal commencée à Saint-Denis en décembre 2002, sorte de mauvais remake de celle également tenue dans la capitale belge un an auparavant pour lancer Florence. C’est le comité d’initiatives français qui l’avait organisée. Pris par sa propre lourdeur de fonctionnement, il n’avait pas diffusé et traduit que tardivement les documents de travail. Cette carence indiscutable ne reflétait aucune volonté d’opacité ou de verrouillage. Contrairement à ce qu’avancèrent certains délégués. La préparation du FSE de Florence avait été autrement plus défectueuse, sans susciter les mêmes critiques…Il s’agissait de créer un climat hostile aux propositions « politiques » de la délégation française, porteuse d’un projet d’organisation réellement ouvert et pluraliste. »

En fait il s’agissait de revenir sur les statuts respectifs de la Charte de Porto Alegre et des Appels des mouvements sociaux sous la pression de Globalize Resistance et des Italiens accusés par Bernard Cassen de tirer à « Boulets rouges sur le schéma proposé par les français ». Le but, placer les mouvements sociaux, en clair les délégations italienne et anglaise, dont il a déjà été question, au poste de commandement du Forum. Il rajoute que « Nos camarades italiens quelque peu grisés par leur succès de l’année précédente, revendiquaient d’ailleurs presque ouvertement une sorte de droit de copilotage des FSE ultérieurs… »

Ce ne fut qu’après des discussions tendues qu’ un compromis instable fut trouvé entre le CIF et les Anglais et Italiens : à côté des groupes de travail « Programme » et « Organisation », fut en effet créée une commission « Elargissement » au titre parfaitement équivoque aux yeux de Bernard Cassen, et qui, tout en étant une structure du Forum, servirait de couverture pour l’organisation de l’Assemblée des mouvements sociaux. ».

Le Comité d’Initiative Français.

Le CIF était l’instance délibérative française qui réunit les 250 organisations signataires de l’appel unitaire décrivant la démarche du FSE ;[20]. Il est resté ouvert afin que des organisations non présentes au démarrage puissent s’associer ultérieurement au processus. Des organisations non signataires de l’appel pouvaient être acceptées comme observatrices. Le CIF se réunissait tous les mois au 12 rue de Cabanis. A travers ces réunions mensuelles, il a défini les grandes lignes de l’organisation du FSE et a validé les initiatives du secrétariat d’organisation. Pour Bernard Cassen la principale avancée p.131 de ce comité par rapport à Florence c’est son caractère « réellement représentatif » car le CIF comprenait près de 250 organisations de tout type, parmi lesquelles, les confédérations CGT et FO qui, en signant l’appel, rejoignèrent la FSU et l’union syndicale G10 solidaires déjà présentes dans tous les collectifs. Il souligne aussi la nouveauté spécifique à la France p. 131-132:

« la participation d’associations représentant différents courants de l’immigration et également d’organisations musulmanes. Cette base très large a permis de créer une réelle et inédite collégialité, même si elle est parfois rugueuse, voire conflictuelle, entre acteurs qui ne se connaissaient pas ou peu. »

Le 12 mai 2003 on pouvait lire sur le site du FSE une déclaration du comité français d’initiative[21]. Dans cette Déclaration on peut lire :

« les propositions à avancer et les mobilisations à mettre en oeuvre au niveau européen doivent s’opposer à la logique qui fait du marché et de la concurrence les éléments centraux de la construction européenne. Il s’agit d’affirmer non seulement la nécessité d’une Europe démocratique des citoyens et des peuples, mais aussi d’en démontrer la possibilité et d’esquisser les voies et les moyens de sa réalisation. »

Il faut aussi souligner que même le Comité International n’est pas aussi ouvert puisque les organisations qui y siègent sont permanentes.

Le Secrétariat d’Organisation français[22] Instance décisionnelle  » politique « , selon Marie Stutz, permanente salariée du FSE, le secrétariat d’organisation (SO) était composé d’une quarantaine de membres actifs du CIF, issus des diverses structures – syndicats, groupes locaux, associations de défense de l’environnement, des droits de l’homme et des femmes, structures de l’économie sociale et solidaire, etc. – qui le composent. Ces personnes n’ont pas été sélectionnées ou élues par le CIF pour le représenter. Elles étaient généralement membres responsables de leur organisation, et moteurs de l’engagement de leur structure dans le FSE. Leur organisation les avait mis à disposition pour travailler sur le forum. Ce secrétariat d’organisation était chargé de l’ensemble des tâches de préparation, de coordination (en particulier avec les municipalités) et du suivi logistique du FSE. Il était partagé en deux groupes de travail – organisation et programme -, eux-mêmes divisés en plusieurs sous-groupes. Il travaillait en lien étroit avec le Comité d’Initiative Français, qui validait ses initiatives à échelle française, et sous la responsabilité de l’Assemblée européenne auquel il soumettait des propositions que l’AEP, à son tour, entérinait. Il s’appuyait, depuis le mois d’avril 2003, sur une équipe de salariés permanents qui avaient pris en charge la programmation, l’organisation et la communication, avec l’appui de nombreux bénévoles et de certains membres très actifs du SO. Au départ le SO regroupait un grand nombre d’organisations mais au fur et à mesure que le FSE approchait la participation des membres du SO se faisait de plus en plus rare. Pour finir, on pouvait compter régulièrement 15 détachés d’organisations ou d’associations, tous rattachés à des missions particulières et à une ville particulière. C’est dans une salle de la mairie du 2ème arrondissement que se tenaient chaque semaine des réunions concernant l’organisation du Forum. Lorsque l’on interroge les personnes qui ont fait partie du SO, on se rend compte de la difficulté qu’à représenté chaque réunion, les longs débats parfois houleux pour arriver à un consensus. Il me semble que la structure d’organisation du FSE de Paris/Saint-Denis a tenté d’être le plus transparente possible. En tant que simple stagiaire du FSE j’ai pu assister à ces réunions et observer le fonctionnement. Le problème essentiel concernant les prises de décisions revient toujours à des comportements individuels. Il semble difficile de faire changer la nature de l’homme. Ainsi l’investissement de chacun dans la construction de ce Forum était différente, nombreux sont ceux qui n’assistaient pas aux réunions régulièrement et qui ne se tenaient pas au courant des décisions prises chaque semaine, et bien sûr, au bout du compte, insatisfait parfois, remettaient en cause et en discussion des problèmes réglés des semaines auparavant. Difficile aussi d’entrer en salle de réunion en laissant derrière soit les intérêts de l’organisation pour laquelle chacun d’entre eux travaillait dans la journée. Difficile de trouver un consensus sur des questions politiques. Parmi les discussions les plus longues l’affaire Tariq Ramadan, l’affaire Pathé et les négociations avec les mairies et les partis politiques sur le financement du Forum.

Les permanents[23]7 personnes ont été engagées à plein temps pour organiser le FSE 2003 : Karine Brishoual au programme, Christophe Hodé à la logistique, Sébastien Barles à la logistique et à la commission culturelle pour l’ouverture et la clôture du Forum, Julie Paratian à la presse et Marie Stutz au secrétariat et à la gestion du fond de solidarité, Laurent Vannini à l‘informatique en parallèle avec le réseau Babels et enfin Aline Penitot (mais que sur le mois d’octobre pour gérer l’emplacement des ateliers).La commission de la culture fonctionnait sous la responsabilité d’un stagiaire Pierre-François de Bazillac et d’une bénévole Monique Nizard. L’aide incontestée de Isabelle Sorios pour gérer les bénévoles et tout le système de paiement. Isabelle Sorios est une brésilienne de Porto Alegre qui a participé à l’organisation de tous les forums, elle est en quelque sorte la mémoire vivante du forum et a été d’une extrême utilité pour résoudre des problèmes de logistiques importants. Elle a rencontré de nombreux obstacles au sein de l’organisation française qui n’a pas tenu compte de ses mises en garde, c’est elle qui a mis en place le système d’inscription du Forum, une des plus grande responsabilités dans l’organisation qui dépend énormément du système informatique, un peu défaillant dans le cadre de l’organisation du FSE 2003. Les permanents ont été à l’origine d’une crise une semaine avant le Forum qui s’est manifestée par l’intervention en salle de réunion du SO de tous les permanents et des bénévoles. Le problème soulevé était le manque de respect des membres du SO vis à vis des permanents dont la parole n’était pas suffisamment prise en considération.

Cet événement a été vécu comme une révolte du côté des permanents et reçu avec beaucoup d’étonnement de la part des membres du SO. Le problème central étant le système d’organisation trop pyramidal, un problème de communication entre les membres du SO et les permanents qui avaient l’impression de ne pas avoir leur mot à dire sur les décisions prises. Peut-être s’agissait-il aussi d’un problème générationnel, les membres de la permanence étant tous relativement jeunes.

Les membres du SO ont écouté les contestations et promis d’agir en conséquence, l’incident clos, effectivement l’ambiance de travail a un peu évolué, la confiance a été restaurée entre le SO et les permanents, l’échange et l’écoute se sont développés.

Cet épisode a mis en relief l’importance de protéger et consolider les rapports humains lors de l’organisation de tels événements où la pression est forte.

Le bénévolat comme moteur principal de l’organisation[24]La préparation du forum social européen n’aurait pas pu se faire sans l’apport essentiel des bénévoles qui ont mis à disposition un temps de travail valorisé au-delà des comptabilités marchandes que promeut le système économique traditionnel. Ces bénévoles sont soit des individus intéressés par la démarche du FSE et qui l’ont rejoint spontanément, soit issus des réseaux et organisations parties prenantes du FSE. On estimait à 3000 le nombre de bénévoles nécessaires à l’organisation des 5 jours du Forum, ils étaient 2000. Ils ont préalablement été formés et informés sur les tâches suivantes : accueil des délégations, accréditation, surveillance des lieux, sécurité, propreté et nettoyage, signalétique, information, etc. Dans les bureaux du 2 passage des petits pères les bénévoles ont été très nombreux. Au départ ils étaient très nombreux à la presse, puis sont arrivés ceux de la logistique et enfin les bénévoles pour gérer les bénévoles. Les deux dernières semaines de préparation avant le début du Forum ont été d’une extrême intensité dans les locaux du FSE. Nous partagions 1 table à trois à tours de rôles, les heures ont été longues mais le cœur y était et tout le monde voulait apporter le plus grand nombre d’heures disponibles pour mener à bout le projet. Impossible de téléphoner, dès que l’on décrochait le téléphone nous avions une personne en ligne qui nous demandait des renseignements sur les journées à venir, le programme, les transports, etc. Mais si le travail des bénévoles a été essentiel, il faudrait tout de même ne pas tomber dans l’autre extrême, et sous couvert de militantisme, abuser du temps et de l’effort des personnes disposées à donner d’eux mêmes pour une cause qu’ils estiment importante.

Comme certains se sont sentis abusés par le manque de préparation et de planification des horaires il semblerait naturel de rédiger un texte, commun pour tous les forums et qui permettrait aux bénévoles de s’investir dans une juste mesure, avec un respect total du travail fournit. Les principes de base seraient le respect du travail fournit, une salle de repos, un planning travaillé à l’avance et non pas sur le moment même avec des responsables pour contrôler ces plannings et au minimum un repas gratuit par jour ainsi que les transports payés.

La création d’une association du FSE.

Pour pouvoir bénéficier de subventions et recueillir des fonds, l’Association du Forum social européen 2003 est née le 14 octobre 2002[25].L’association de financement du FSE 2003 a pour objet unique de recueillir les fonds et de les utiliser conformément aux décisions de l’Assemblée européenne de préparation et du Comité d’initiatives français. Selon l’article 1 « il est fondé entre les personnes morales adhérentes aux présents statuts une association régie par la loi du 1er juillet 1901 et les décrets du 16 août 1901, ayant pour titre « Association pour le Forum social européen 2003». L’article 2 –Objet, définit le but de l’Association qui est de « rechercher et de gérer les moyens de financement pour l’organisation d’une manifestation internationale intitulée « Forum social européen 2003 » au plus tard avant le 1er juin 2004, et de rechercher tous les moyens, dans les limites définies par la loi, qu’elle jugera nécessaire pour y parvenir. » Enfin, dans l’Article 4 , concernant la durée de l’association : « L’association est constituée pour la durée de la réalisation de son objet et sera dissoute après celui-ci.». Or, l’association à ce jour n’a pas été dissolue car contre toute attente l’Association Forum social européen a fait un bénéfice de 500 000 euros. Apres une réunion de l’AEP, il a été décide à l’unanimité que cet argent financerait un projet de sauvegarde de la « mémoire »du FSE 2003. Le Forum social européen de Londres a bénéficié en partie de ce projet. 90 000 euros ont été donnés au fond de solidarité pour financer la venue de délégations de l’Est ayant participé au premier Forum et qui représentent la mémoire vivante du Forum. Ils sont en quelques sortes les témoins du forum précédent et la preuve de l’élargissement aux pays de l’Est des luttes inscrites au sein de cet événement.

Les partenaires du Forum social européen 2003 Les autorités locales pouvaient, elles aussi, appuyer les Forums, mais, pas plus que les partis, elles ne pouvaient intervenir dans son contenu. Cela s’est vérifié à Porto Alegre, où la ville et l’Etat de Rio Grande do Sul ont apporté un appui matériel considérable, de même qu’en Italie où la ville de Florence et la région toscane ont largement financé la tenue du premier FSE. Dans la même logique d’autonomie, le deuxième FSE avait bénéficié du soutien des villes de Paris, de Saint-Denis, du Val-de-Marne et de l’Essonne. Le gouvernement français avait, par ailleurs, décidé d’apporter un soutien financier à cette rencontre. L’Association avait aussi reçu le soutien de OXFAM – Novib et de l’Agence intergouvernementale de la francophonie. Malheureusement, la région Ile-de-France, est revenue sur son engagement de subvention, après un vote défavorable des conseillers d’extrême droite et de droite, contre le vote des conseillers des diverses formations de gauche qui s’étaient prononcées en faveur du projet.[26]

3. Les enjeux politiques et sociaux dans l’organisation du FSE 2003

Le Forum a pour aspiration un monde meilleur a la portée de tous, pour que tout le monde puisse y participer et accéder aux conférences il était important d’instaurer des conditions respectueuses des valeurs de la Charte de Porto Alegre. Une des réussites de ce Forum, c’est essentiellement son engagement lors de sa mise en place des idées qu’elle défend. Faire une programmation ouverte à tous, être transparents, éviter la prédominance des grandes associations, donner la parole à tous ceux qui la demandent, dans toutes les langues, permettre un debat ouvert sur l’Europe, sur la restauration , l’agriculture, le développement durable, le recyclage des papiers, s’élargir a l’Est, l’élargissement social. Autant de sujets qui sont au cœur des questions politiques. Dans l’organisation elles devaient transparaître dans tous les domaines. De la programmation au choix de restauration et du respect de l’environnement. La programmation Le format des débats : plénières, séminaires et ateliers

Le FSE 2003 avait un antécédent qui avait réussi alors pourquoi ne pas utiliser ce potentiel pour améliorer le contenu et la forme des débats qui devaient avoir lieu pendant ces 4 jours. Bien qu’aucun italien n’est réellement participé directement à l’organisation de ce deuxième Forum, tous ceux qui s’y trouvaient maintenant impliqués avaient eux fait l’expérience de Florence. Pour organiser le FSE 2003 se fut donc le modèle italien qui fut repris avec plus de moyens et plus de temps. Deux éléments essentiels pour sa réussite et pour essayer d’être le plus ouverts et transparents possibles dans les prises de décision.

Le programme du Forum social a donc ete discuté et décidé selon un processus participatif, première étape de la mise en commun des idées. Ce travail dorganisation est étroitement lié aux enjeux politiques puisquil représente un mode de travail collectif qui prend les décisions au consensus.

Dans le cadre de la préparation de la programmation les thèmes des plénières ont fait lobjet dun travail consensuel par lassemblée européenne de préparation. En revanche, les ateliers et séminaires ont ete laissés à la responsabilité des organisations qui souhaitaient approfondir un sujet, tant du point de vue de leur proposition que du point de vue de leur organisation pratique.

Le Forum remplissait trois fonctions qui étaient associées à trois formes de conférences : débat sur les enjeux fondamentaux de l’altermondialisation (plénières), formulations de propositions alternatives au système néolibéral actuel (séminaires), articulation en vue d’actions efficaces (ateliers et séminaires). La traduction en 6 langues (français, anglais, espagnol, allemand, italien, langage des signes) était assurée par l’organisation du FSE pour les séminaires mais pas pour les ateliers.

Bien entendu les activités culturelles et rencontres informelles ont fait aussi la richesse du Forum. Les plénières étaient envisagées essentiellement comme des moments d’échanges et de confrontations entre les différentes forces engagées dans le processus. Les thèmes et les orateurs étaient décidés collectivement par l’Assemblée européenne de préparation. L’équilibre politique et la mixité des panels d’intervenants ont été des critères de choix importants. 55 plénières ont été organisées pendant le FSE 2003.

Les séminaires étaient proposés et organisés par des réseaux européens ou en collaboration entre plusieurs groupes ou associations de différents pays européens et constituaient un approfondissement des plénières. Leur objectif était de faire des propositions alternatives au système néolibéral actuel, ainsi pouvaient s’y développer et s’y construire des réseaux européens autour de campagnes citoyennes concrètes, comme celle contre la guerre en février 2003.

Alors que les contenus des séminaires étaient directement liés aux thèmes choisis par le FSE, leur organisation pratique était à la charge des groupes et associations qui les proposaient.

La priorité était donnée aux séminaires présentés par des réseaux européens ou en collaboration entre plusieurs groupes ou associations de différents pays européens. A cet effet, toutes les propositions de séminaires étaient visibles sur le site internet. Ainsi les thèmes convergents ont été regroupés. L’Assemblée européenne de préparation finalement devait valider les propositions au regard de ses critères. 250 séminaires ont été organisés lors du FSE 2003.

Les ateliers avaient eux pour objectif d’approfondir des thématiques, des propositions, des stratégies ou de décider d’actions efficaces précises. Cependant, à la différence des séminaires, ils étaient directement organisés et proposés par les organisations qui le souhaitaient, indépendamment de leur adéquation au programme.

L’Assemblée européenne n’intervenait que sur la question de l’attribution des salles et l’arbitrage en cas de pénurie par rapport au nombre d’ateliers. Il n’y avait pas d’autres contrôles ou filtres tant que les ateliers restaient dans le cadre de la Charte des principes de Porto Alegre. 100 ateliers ont été auto-organisés lors du FSE 2003.

Le choix des sujets : l’Europe au cœur des débats[27] Le deuxième forum social européen a donc réuni pendant trois jours des représentants de plus de 60 pays au sein de 55 séances plénières, 250 séminaires et une centaine d’ateliers. Après le succès du premier FSE de Florence, il s’agissait non seulement d’affirmer la nécessité d’une Europe démocratique et plurielle, d’une Europe des citoyens et des peuples, mais aussi d’en démontrer la possibilité et d’esquisser les voies et les moyens de sa réalisation au niveau continental. S’inscrivant dans un calendrier de l’année 2003 dominé par des débats engageant l’avenir de l’Union européenne (élargissement de 15 à 25 membres, prolongement des travaux de la Convention par la conférence intergouvernementale appelée à élaborer un « traité constitutionnel »), le FSE a essayé de rendre visible des débats portant sur ces thèmes.

Au cœur des débats : l’Europe que veulent construire et habiter ces citoyens et citoyennes. Sous le slogan « Une autre Europe est possible » le FSE 2003 voulait, à cette occasion, approfondir les réponses alternatives que peut apporter le mouvement altermondialiste, dégager des problématiques communes et réfléchir aux mobilisations possibles.

Dans, Où va le mouvement altermondialisation ?, parut avant la manifestation, les réponses concernant la place de l’Europe dans les débats convergeaient toutes vers une obligation pour le mouvement altermondialiste, surtout dans sa forme européenne, de prendre conscience de son rôle dans la construction de l’Europe, surtout dans la recherche d’alternatives tout en se faisant entendre dans les institutions et auprès de tous les citoyens européens.

Ainsi, pour Christophe Aguiton: « Il reste le fait que la construction européenne doit nous concerner au premier chef. Au moment où l’Union va entrer dans un processus constituant et discuter de Constitution mis au point par la Convention, le FSE pourrait être le cadre adéquat pour discuter d’une réelle alternative, qui parte des besoins sociaux, environnementaux et démocratiques. » p.106-107

Pourquoi débattre sur ces sujets ? Bernard Cassen nous répond :

« Tout simplement parce que les travaux de la Convention, repris par la conférence intergouvernementale (CIG), vont sanctuariser, en le constitutionnalisant, le « logiciel » libéral de la construction européenne en place depuis le traité de Rome et qui a donné le grand oeuvre de Maastricht. » […] « C’est parce que nous- Allemands, Français ou Polonais – sommes aussi européens que nous devons récuser cette Europe libérale-là, et donc ne rien faire pour la légitimer activement ou passivement. Car « si un autre monde est possible », une « autre Europe » doit l’être également. « Le FSE devra forcément construire une alternative sur ce thème et prendre de plus en plus les institutions comme interlocuteurs, en créant la pression sociale nécessaire pour que nos exigences soient prises en compte ».p. 108.

Gustave Massiah veut lui dépasser les mobilisations nationales :

« Avec le Forum social de Florence, un nouvel enjeu apparaît, celui de la construction d’un mouvement social européen. Les mobilisations contre la guerre en Irak ont montré que ce mouvement était en phase avec l’émergence d’une opinion publique européenne. Ce mouvement social européen, s’il se constitue et se renforce, permettra d’équilibrer le poids des institutions européennes qui ont été la seule référence de construction de l’Union. Le débat sur la nature de l’Europe et sur sa place dans le monde pourra s’engager sur de nouvelles bases. » p.110

Bruno Rebelle pense que: « La radicalité de ces propositions et la détermination dans la durée sont et seront les atouts du mouvement pour promouvoir le changement. »p.111

Quant à Chico Whitaker, il rappelle que le plus difficile dans les mobilisations c’est de toucher la masse et de faire entendre les propositions des forums aux citoyens européens qui ne sont pas impliqués dans le mouvement altermondialiste:

« Le problème à poser, est celui de savoir comment ses propositions arriveront à ceux qui ne participeront pas au FSE et qui seront appelés à prendre les décisions sur l’Europe en tant qu’électeurs. Là-dessus le dialogue des participants du FSE, avec toute la société devient essentiel. Et c’est là aussi qu’il va falloir innover, pour que l’action développée par les participants au FSE, en tant que participants aussi du mouvement altermondialiste, puisse effectivement toucher les consciences de tous les Européens. » p.112

Si effectivement l’Europe était au coeur des débats à Paris/Saint-Denis, le relais n’a pas été pris à Londres où la thématique concernant l’Europe a été mise a l’écart en faveur du problème de la guerre. La manifestation elle même était essentiellement une manifestation anti-guerre. Bien que le sujet soit d’actualité et au centre des préoccupations du monde entier (et encore plus au Royaume Uni qui est engagé en Irak), la question de l’Europe devrait être traitée avec plus d’importance. Peut être le sujet est moins entraînant et émotionnellement fort, cependant, la convention proposée par Valery Giscard d’Estaing a été signée à Rome par les chefs d’Etat des pays membres de l’UE et risque d’être ratifiée si des actions précises et si une campagne d’information auprès de la population n’est pas entamée dans les mois prochains. Cette difficulté à atteindre l’opinion publique était un autre enjeu important pour le FSE 2003.

Élargissement social et géographique

Le potentiel des Forums se cache dans cette culture de l’ouverture, de la diversité qui permettent en quelque sorte de renforcer la démocratie en libérant notre rapport au politique. D’ailleurs, le terme « élargissement » fait lui-même référence à deux idées : il signifie « rendre plus large » mais aussi « mettre en liberté ».

Elargissement géographique : un mouvement citoyen européen en gestation

En ce qui concerne les FSM, l’élargissement se fait petit à petit mais sûrement et la preuve en est avec le FSM de Mumbai qui a été un réel succès. Dans le cadre de l’organisation du FSE 2003 la question se pose plus par rapport à l’élargissement aux pays de l’Est.

Le FSE voulait garantir la participation du plus grand nombre possible de délégués des pays d’Europe centrale et orientale ainsi que des pays du Sud. Le contexte européen est marqué par un paradoxe : les réseaux de mouvements sociaux y sont denses mais mal articulés entre eux au-delà des frontières. La faiblesse de l’intégration des réseaux de société civile européens est d’autant plus flagrante que l’Union européenne constitue une « cible » clairement identifiable. La tenue du FSE avec un spectre très large d’acteurs, dont les syndicats, représente donc une étape importante dans la dynamique d’européanisation des organisations de la société civile.

En ce qui concerne la préparation des prochains FSE, la participation a été très contrastée selon les pays. Si les acteurs des pays du Sud de l’Europe étaient très présents (Italie, Espagne, Grèce et bien sûr France) et si certains pays de l’Europe centrale et orientale étaient au rendez-vous (Hongrie, Pologne et Russie), les pays du Nord de l’Europe étaient quasiment absents du processus (Finlande, Suède, Norvège).

Elargissement social : l’obligation de réussite

Un autre objectif principal du FSE 2003 était l’implication des couches les plus larges de la population, jeunes, salariés et précaires. Autres voix qui devaient êtres entendus au FSE, celles ; généralement exclues du débat public, des populations et des acteurs sociaux les plus durement éprouvés : les « sans » (sans logement, sans papiers, sans travail, etc. ), les populations issues de l’immigration et les habitantes et habitants des quartiers et cités populaires. Eviter que ce forum soit encore celui des classes moyennes, des étudiants, voilà ce que signifie l’élargissement social, Bernard Cassen dans Tout a commence a Porto Alegre p.95 remarque que :

«Que ce soit au FSM ou dans toutes les autres rencontres internationales auxquelles nous participons, nous nous retrouvons toujours « entre nous », entre professionnels (ou devenus tels), associatifs ou syndicaux, universitaires ou journalistes. »[..]« Pouvons nous dire que nous avons toujours un langage commun avec les couches populaires […] ?.

Celui-ci est recherché dans un contexte de crise de médiations traditionnelles de notre société (syndicats, mouvements de jeunesse, d’éducation populaire, associations culturelles). Devant cette difficulté d’ancrage social, on a souvent invoqué la nécessité pour tous les acteurs d’opérer un « retour » sur le terrain, et plaidé pour que la représentation des populations les plus éprouvées par les logiques libérales soit renforcée au sein des Forums. Bernard Cassen prévient pourtant du risque qu’on encoure à faire semblant de réellement toucher les classes populaires p 140:

« Comment les y incorporer ? Avant même de songer à une réponse, il faut au moins reconnaître que la question se pose. Or ce n’est malheureusement pas un thème de réflexion prioritaire dans la préparation des Forums sociaux. La solution de facilité est de s’en remette aux « No Vox », en leur faisant porter des casquettes infiniment trop grandes pour eux, afin de donner l’illusion que ces immenses secteurs de la société sont effectivement impliqués. Chacun sait pourtant que c’est là une imposture politique (les catégories sociales en question étant généralement hors de portée du maillage associatif et syndical), mais elle donne bonne conscience à certains collectifs qui peuvent ainsi afficher une représentativité factice de la société. Le chômage ? Voyez les associations de chômeurs. La précarité et les pauvres ? Voyez les « No Vox ». Ces derniers ne sont pas dupes de la manoeuvre, mais ils ne se privent pas d’en tirer un bénéfice symbolique et médiatique immédiat. »

Ce reproche est souvent repris par de nombreuses associations qui aimeraient que les questions sociales qui touchent les plus démunis ne soient pas reléguées à une programmation off mais plutôt qu’ils soient réellement insérés dans le processus de préparation du FSE.

Autre ouverture de ce FSE, les courants représentant l’immigration qui eux aussi se voient porter des responsabilités au delà de leur domaine d’intervention.

Cependant il ne faut pas nier l’aspect positif du FSE 2003 qui s’est installé volontairement à l’intérieur de banlieues populaires de la région parisienne (Saint-Denis, Bobigny et Ivry). Le processus de préparation a vu une formidable mobilisation des organisations et collectivités locales si bien que le risque d’un Forum où les habitants de la région ne mettraient pas les pieds a été conjuré.

Cela a surtout été vrai pour Saint-Denis, mais moins pour Bobigny voir très faible pour Ivry. Les raisons de cette moindre mobilisation et participation des habitants, peut-être une entrée un peu tardive dans l’organisation de l’événement, c’est à dire avril pour Bobigny et mai pour Ivry. L’éloignement géographique de cette dernière par rapport aux autres sites lui a été nocif, malgré sa spécialisation dans le domaine de l’écologie, notamment du thème de l’eau. Afin de réunir les moyens financiers permettant la participation et des personnes venant des pays de l’Est, du Sud et de la province française, un fond de solidarité géré par Marie Stutz fut créé et alimenté par une taxe solidaire de 10 % réalisée sur chaque inscription de délégué.

Accessibilité aux personnes handicapées

L’année 2003 étant déclarée année européenne du handicap, les associations de ce secteur se sont particulièrement mobilisées dès janvier avec trois objectifs : accessibilité maximale de l’ensemble du Forum aux personnes handicapées (transports, accès aménagés, accompagnement), la traduction en langage des signes, et la présence transversale du thème du handicap et des associations de personnes handicapées la plus large possible dans les débats. Ce geste de la part du FSE, signifie une évolution pour le mouvement de défense des personnes handicapées, une prise en compte très symbolique qui malheureusement n’est restée effective que dans le cadre de ce Forum.

L’aspect logistique[28]

Pour répondre à tous ces enjeux majeurs, il a fallu assurer des dispositifs matériels. L’articulation entre la partie pensante (SO) et la partie technique (Permanents) a souffert d’un manque de concertation. Les décisions prises au niveau du CIF ont parfois compliqué l’organisation des forums, plus particulièrement l’éclatement du lieu du Forum en 4 sites : Paris, Saint-Denis, Ivry-sur-Seine et Bobigny. Tout simplement cette division a multiplié par 4 le travail de chaque permanent. Le plus difficile a donc été de trouver un relais dans chaque ville, cela sous-entend un moindre contrôle sur ce qu’il se passe sur chaque site, surtout lorsque les effectifs ne sont débloqués qu’au dernier moment.

Quoi qu’il en soit, il était important d’appliquer dans la pratique les idées alternatives proposées dans les débats. Aussi du point de vue écologique, ce forum a tenu à respecter le recyclage des déchets, non seulement dans les bureaux en utilisant, par exemple, les deux faces d’une feuille a l’impression, mais en insistant dans son discours à la mise en place du tri sélectif, très respectés sur chaque site grâce à un travail en amont de sensibilisation et à la mise à disposition des poubelles prévues à cet effet. Ce sujet paraît vraiment anecdotique mais il est pourtant tout aussi important que l’est l’accès aux handicapés aux salles de conférences. Il paraît évident que le Forum doit appliquer le plus possible les idées qu’il prétend défendre. A Londres le gaspillage en papier était aberrant. Le sol de Alexandra Palace était pendant trois jours couvert de journaux, prospectus…Il en va de même pour la restauration, comment défendre la nourriture bio, les produits du terroir, le commerce équitable et ne pas tenir compte dans l’organisation, comme à Londres, de qui nous sert à manger, dans quelle condition et surtout quels produits ?

– Une restauration alternative. Au FSE 2003 la question a été traitée avec beaucoup de sérieux, et c’est là un des meilleurs exemples de travail en amont sur les alternatives que peut proposer le Forum aux participants. Au diapason avec les valeurs portées par le FSE 2003 les restaurateurs associatifs, coopératifs, exploitantes agricoles, commerçants ont été contactés par Sébastien Barles pour proposer aux participants des produits issus de l’agriculture biologique, du commerce équitable et des produits du terroir. Mais les problèmes à envisager ce sont révélés complexes, tout d’abord le coût des repas qui vont de pair avec la qualité des produits proposés étaient difficiles à établir. Même au sein des réunions certains continuaient à penser que la fourchette des prix devait être revue à la baisse, hors, c’est la tout le problème concernant la nourriture biologique ou le commerce équitable, faire accepter que la qualité et le respect de la main d’oeuvre implique forcément une augmentation des prix, surtout quand elle est minoritaires sur le marché. Le plus grand effort a été fourni par la Confédération paysanne à qui l’on a demandé près de 1000 repas. Le souci de respecter les problématiques concernant le commerce équitable nous ont même poussé à réfléchir sur des problèmes écologiques, tels que la présence de produits génétiquement modifiés ou d’envisager des situations qui ne nous traversaient pas l’esprit comme le problème de faire venir de la viande biologique d’Argentine et ses conséquences sur la pollution des mers (réflexion faite par un militant écologiste dans une réunion fin septembre dans les bureaux du FSE 2003). Des réflexions qui prises en compte ont considérablement ralenti la mise en place d’un village de l’économie solidaire.

Un hébergement solidaire et collectif.

L’hébergement gratuit, individuel ou collectif dans des gymnases, salles paroissiales, friches industrielles, a été un travail prioritaire, afin de permettre une participation du plus grand nombre et des contacts enrichissants entre les populations accueillantes et les délégués. Dès le mois de juin de contacts avec les mairies ont été établies. Il faut tout de même remarquer que les villes à couleur politique de droite nous ont refusé l’aide à l’hébergement. Pendant trois mois, Vanille, puis moi, avons parcourut les villes voisines de Paris pour trouver des espaces pour loger de grandes délégations et pour demander l’aide des citoyens et citoyennes de chaque ville.

– L’hébergement collectif: géré par Bruno depuis le mois d’octobre. Il a attribué les places dans des gymnases, des espaces publics disposant de douches et de toilettes équipés pour recevoir des milliers de délégués français et étrangers munis d’un sac de couchage. Une fiche de demande d’accès à ce type de logement était disponible pour les individus et les délégations souhaitant rester ensemble ;– Hébergement chez l’habitant : géré par Astrid depuis le mois d’octobre. Elle aussi devait attribuer les chambres proposées par des citoyens de Paris ou de la région parisienne. Dès la fin du mois d’Août, sur le site Internet, un système de relation entre la demande et l’offre d’hébergement avait été mis en place. Tout inscrit au FSE muni de son numéro de dossier et d’un mot de passe pouvait demander à être hébergé solidairement par un habitant d’Ile de France et d’ accéder à cet effet à une fiche de renseignement hébergement. Les coordonnées de l’hôte étaient transmises par l’organisation dans un deuxième temps. Les logements chez l’habitant étaient en partie destinés aux interprètes du Forum.

Les inscriptions

Le système des entrées :géré par Isabel Sorio.

Pour répondre aux objectifs du FSE 2003 qui se devait d’élargir l’accès au Forum à une population plus large, le CIF a décidé d’instaurer un mode de paiement adapté à la situation sociale de chaque participant. Ainsi, l’inscription pouvait coûter aux visiteurs entre 3 euros et 55 euros. Pas besoin, bien sûr, de prouver par une fiche de paye son revenu, ce système étant basé sur la confiance. Il a apparemment assez bien fonctionné.

Pour faciliter les inscriptions dès fin juillet un paiement sécurise a été instauré sur le site internet www.fse-esf.org , un règlement facilité par chèque à l’ordre de l’association du forum social européen 2003, et par virement bancaire.

Voici le système proposé et mis en place :

– Inscription individuelle : frais d’inscription calculé en fonction de la fourchette de rémunération mensuelle suivante :

– Personnes sans revenu ou à faible revenu : 3 euros

– Moins de 1000 euros : 10 euros + 1 euro (=10% pour le fond de solidarité) = 11 euros

– De 1000 à 2000 euros : 30 euros + 3 euros (=10% pour le fond de solidarité) = 30 euros

– Plus de 2000 euros : 50 euros + 5 euros (=10% pour le fond de solidarité) = 55 euros

Pour l’inscription des organisations :

– Représentant de la délégation : 50 euros + 5 euros (=10% pour le fond de solidarité) = 55 euros

– Membres de la délégation : 30 euros + 3 euros (=10% pour le fond de solidarité) = 30 euros

Pour les Stands, les associations locales payaient 150 euros pour un espace de 3m/3m.

Pour les organisations nationales et internationales 300 euros.

Cependant les associations n’ayant pas les moyens financiers de payer de telles sommes pouvaient bénéficier d’un tarif réduit ou de l’exonération de ces frais après une étude de leur dossier par le Secrétariat d’Organisation.

Le site Internet :

Dès la fin du mois d’août le site Internet installé par Laurent Vannini a été un élément clé pour l’organisation du Forum. Le réseau Internet est à l’image de ce qu’est le mouvement altermondialiste. Il est l’outil principal dans le cadre de l’organisation, sans Internet le mouvement altermondialiste n’existerait certainement pas. C’est donc aux comités d’organisation de savoir utiliser cet outil pour essaimer le phénomène. Cependant il peut être dangereux pour ceux qui ne savent pas bien l’utiliser et n’est pas accessible à toutes les populations.

La constitution d’un réseau d’interprétation.

Une interprétation en 6 langues minimum, entièrement bénévole

Un Appel à interprètes et traducteurs est un travail qui se fait dans la continuité, dès sa création en septembre 2002 pour les besoins du FSE de Florence, avait relevé le défi de réunir, en deux mois à peine, près de 350 interprètes de 7 pays au sein de la forteresse florentine. L’objet de Babels :

– affirmer le droit de chacun à s’exprimer dans la langue de son choix.

– Contribuer à la réflexion sur le rôle des langues dans les mécanismes de dominations culturelles et dans la circulation des idées entre les mouvements sociaux et citoyens.

– Etre un réseau international d’interprètes et traducteurs volontaires, désireux de mettre leur compétence linguistique bénévolement au service des mouvements sociaux et citoyens adhérant à la charte des principes des Forums sociaux ; pour qu’ils puissent confronter leurs analyses, leurs expériences et coordonner leurs actions à l’échelle internationale.

– Proposer, en fonction des ressources du réseau et des besoins exprimés, de participer directement au processus des Forums sociaux et aux événements internationaux altermondialistes qui leurs sont liés, organisés par une coordination internationale.

En février 2003, le Comité d’initiative français puis l’Assemblée générale européenne de préparation du FSE ont ratifié la décision de confier uniquement à des volontaires toute l’interprétation et la traduction du FSE 2003. Les six langues officielles choisies étaient l’allemand, l’anglais, l’espagnol, le français, l’italien et la langue des signes. Ce système fonctionne parce que Babels s’occupe des bénévoles en organisant leur voyage, en les logeant et en facilitant leur séjour sur place. Le système mis en place est de toujours associer un interprète professionnel avec un débutant. Quinze langues supplémentaires ont été assurées en fonction de la langue d’expression des orateurs c’est a dire en albanais, arabe, basque ; catalan, grec, hongrois, kurde, flamand, polonais, portugais, rom, russe, serbo-croate, suédois, turc. La traduction est désormais assurée sur chaque Forum surtout depuis celui de Paris/Saint- Denis, l’association Babels, grâce à se réseau international d’interprètes et de traducteurs engagés, composé exclusivement de volontaires, de professionnels, d’étudiants, d’ interprètes ou d’ amateurs expérimentés. Ce dispositif était un défi exceptionnel tant du point de vue du nombre et de l’origine géographique des interprètes sollicités, un millier d’interprètes venant des 5 continents, que du point de vue du nombre de langues traduites. Babels continue de s’occuper de l’interprétariat et de la traduction du programme et des conférences. Il a pour vocation de permettre une réelle diversité linguistique dans les débats du FSE .

L’engagement de Babels est un exemple dans le cadre de l’organisation du FSE, c’est un outil indispensable au bon déroulement des Forums. De plus, Babels sait évoluer et propose à chaque Forum une amélioration de son système organisationnel pour augmenter la diffusion des idées exprimées dans l’enceinte des Forums. Ainsi, Babels, dès janvier 2004 à Mumbai, a tenté de développer un logiciel libre qui permet d’enregistrer et de diffuser à temps réel les discours de chaque intervenant mais leur interprétation aussi, en installant dans chaque boxe d’interprétation un ordinateur connecte sur internet. Cet élargissement d’écoute ne doit pas être négligé surtout qu’il représente un outil important dans le cadre de la restitution des débats. La technologie est certainement un outil essentiel dans la communication des nouveaux mouvements sociaux mais elle pose des problèmes, tout d’abord le coût qui reste à déterminer ensuite la maîtrise de cet outil qui parfois compliqué plus l’organisation qu’elle ne la simplifie. Le coût a été un problème à Mumbai puisque l’idée initiale pour traduire le hindi mais surtout l’anglais à l’Hindi pour les indiens présents, était d’utiliser les ondes radio. Seul hic, les radios étaient vendues à 100 roupies (2 euros), une fortune pour la plupart des participants indiens. Reste donc à trouver l’outil qui permet de ne pas mettre à l’écart ceux qui n’ont pas de moyens.

Outre cette évolution très positive au sein de Babels, il semble donc important de rappeler que de nombreuses erreurs sont aussi commises et que les choix de traduction et d’interprétariat peuvent aussi devenir un débat politique. Sans remettre en cause l’incroyable travail qui a été mené par l’association, il est essentiel de concentrer l’énergie vers une amélioration des conditions de travail des traducteurs et rappeler que la difficulté de faire une bonne traduction ou interprétation vient du manque de relation avec les intervenants. C’est à dire, que pour faire une bonne interprétation les textes doivent être fournis le plus tôt possible et que la plupart du temps ils ne sont donnés, dans le meilleur des cas, que quelques heures avant voir 2 mn avant l’intervention. Un travail en amont permettrait une optimisation des traductions et des interprétations. En découlerait une meilleure compréhension entre les intervenants sur les débats et surtout pour les auditeurs. Le manque de temps empêche Babels de bien vérifier toutes ses traductions et le sens des textes en pâtit. Pour gagner en crédibilité il faudrait assurer une relecture de tous les documents. C’est un travail qui ne peut-être fait sans la collaboration de toutes les personnes concernées. Au dernier Forum de Londres, un interprète de Babels a quitté sa cabine pour prendre la parole devant le publique et rappeler qu’avant tout, il est important de conserver le contact humain. Pour réussir un débat qui se déroule dans des langues différentes parler à l’interprète, ne serait-ce que un quart d’heure avant, permet de faciliter son travail et de faire passer le message de manière la plus fidèle et surtout de travailler dans le respect du travail des autres et en collectivité.

3. Les enjeux culturels

Gérée par un stagiaire Pierre-François de Bazillac et Monique Nizard bénévole avec l’aide d’Alain Saumon et de Francine Depras, membres du SO, et de Sébastien Barles, permanent,

Sylvia Carré et Jeannin Nellie, se sont penchées sur la question de la culture dans un dossier sur « L’enjeu culturel dans le FSE 2003 ». Leur travail nous permet de remarquer que la culture a trouvé une place dans la programmation du FSE mais non sans difficultés.

C’est d’ailleurs, aux yeux des membres de la CAC p. 8 du rapport que «La naissance de la CAC au sein de la préparation du FSE 2003 et leur visibilité parmi les membres du SO s’est faite dans une vraie douleur » (Intervention de l’assemblée européenne de préparation de Bobigny, les 28 et 29 septembre 2003).

A tout début lorsque le FSE a commencé à s’organiser, l’art et la culture n’occupaient pas une place spécifique ni importante. C’est à l’Appel de l’association des « Gamins de l’art-rue » que se sont réunis le 4 février 2003 à Paris, un groupe de personnes appartenant au milieu de la culture afin de réfléchir à la place que celle-ci pourrait occuper au FSE 2003. Ont participé à cette réunion les organisations suivantes : Les Gamins de l’art-rue, Voir et agir, Canal-Marche, les Wriggles, Collectif dionysien, Sud PTT, FSU, Amis du Monde diplomatique, SO du FSE, les Verts, Compagnie de théâtre européen l’Argo, service culturel de la ville de Saint-Denis, Attac culture XXème, Compagnie Un Excursus, les Compagnons de fortune, groupe Reflex, revue Cassandre, chambre des beaux-arts de la Méditerranée, CCIPPP, les fennecs et Cirius.

Maurizio Biosa (italien qui a crée à Florence en 2002 le « Forum del teatro » dans son intervention à Berlin le 25 avril 2003, regrette que « la culture n’ait été évoquée à aucun moment et qu’il n’y ait eu aucun souci esthétique »

Il fallait donc essayer d’évoluer dans ce domaine et accorder plus de place à la culture dans la préparation de ce deuxième FSE. Le but fut d’obtenir d’une part un axe à part entière dans la programmation du Forum, place trouvée avec le déroulement dans la nef nord de la Villette de trois séminaires ( « Art et culture en situation d’extrême violence », « La marchandisation de la culture : états des lieux, résistances et alternatives », « Culture et consensus, culture de rupture ») et une première assemblée européenne des luttes et résistances artistiques pour rendre aux artistes et aux mouvements artistiques et culturels leur rôle dans la transformation sociale.

D’autre part, un .lieu fixe, identifiable comme espace dédié aux débats et aux performances culturelles et artistiques. Mission accomplie puisque le SO leur accordera comme lieu central de la culture la nef nord de la Villette.

Les problèmes rencontrés sont essentiellement dus d’abord à des problèmes internes, désaccords sur le fond, sur la place de la culture dans le FSE, à la réduction au fil des mois des effectifs aux réunions de préparation, donc une certaine démotivation et un abandon des projets. Ces obstacles ont engendré d’autres problèmes qui ont touché le financement de la CAC, ayant perdu un peu de sa légitimité aux yeux du SO, le budget définitif n’a été donné par Roger Ferrari que le 27 octobre soit 2 semaines avant le FSE. Ils ont bénéficié d’un montant de 80 000 euros, mais difficile de monter des projets sans être informé et sûr de l’argent disponible.

Cette programmation voulait favoriser l’engagement des artistes, la pluridisciplinarité des pratiques artistiques (cinéma, théâtre, photo, poésie, peinture, musique, installations, performances, etc.), l’émergence de nouvelles formes et propositions esthétiques, à la fois images d’une résistance aux politiques néolibérales et préfiguration d’autres mondes. En amont du FSE, des résidences d’artistes européens ont été mises en place pour permettre la réalisation de créations artistiques spécifiques au FSE et l’implication locale des populations et des acteurs culturels et sociaux.

Mais la commission culturelle est aussi à l’origine d’une polémique concernant le choix des salles de conférences. Surtout à Ivry. Le conflit a débuté lorsque certains membres de la commission culturelle ont légitimement dénoncé le choix de salles Pathé comme partenaires du Forum. Ces salles appartiennent à Vivendi et dans le cadre du Forum il paraissait incongru de parler du problème des intermittents dans une de ces salles. Hors, du côté du SO, personne n’avait trouvé ce choix choquant. Surtout, c’est dans le cadre d’un partenariat avec la ville d’Ivry qu’il y a eu équivoque. En effet, Les organisateurs avaient confié à l’équipe de la ville d’Ivry le soin de trouver des salles suffisamment grandes pour accueillir de centaines de personnes. Les seules salles disponibles dans ses conditions étaient les salles de cinéma Pathé. Ces salles appartiennent en réalité à la ville et non à Pathé, Ivry a donc fait le choix de suspendre exceptionnellement leur contrat avec Pathé pour offrir l’espace au FSE. Par ailleurs, on pourrait aussi penser qu’il est tout aussi bien de lutter sur le terrain du camp adverse, bien sûr, avec plus de temps le SO aurait certainement opté pour une autre solution mais à 2 semaines du Forum il était impossible de renoncer à un tel espace de dialogue. Les conséquences d’un tel choix de lieu mettent en relief la nécessité de travailler plus en amont, il faut avoir le temps de vérifier tous les partenariats pour savoir s’ils sont conformes aux idées du Forum. Difficile de prendre le temps dans une société qui exige tout, tout de suite. Il semble que le temps soit un facteur récurrent dans les obstacles rencontrés.

4. Les initiatives autour du processus du FSE

Le FSE 2003 est un espace très ouvert mais, semble t’il, pas suffisant puis qu’il reste des initiatives qui n’arrivent pas à entrer dans son processus. On se rend compte avec l’expérience de Londres qu’il y a des mouvements peu soutenus et qui rencontrent des difficultés pour faire partie du processus d’organisation des Forums, surtout lorsqu’ils ne sont même pas soutenus dans leur programmation off. C’est le cas pour Londres, c’est la première fois que ça arrive, il est un signe de problème de communication et peut générer des conflits avec ces réseaux qui ne sont pas suffisamment écoutés.

Voici quelques événements importants qui étaient pour le FSE 2003 gérés globalement par le SO.

A partir du 11 novembre

– Le Forum européen des autorités locales pour l’inclusion sociale

Organisé du 11 au 13 novembre par le conseil général de la Seine-Saint-Denis et la ville de Saint-Denis, le Forum européen des autorités locales (Fal) pour l’inclusion sociale est un trait d’union entre les collectivités publiques de proximité et le mouvement social pour la construction d’alternatives politiques. Ce Forum des collectivités locales européennes visait à contribuer à des alternatives aux politiques libérales à l’échelle locale. Il a été organisé à Saint-Denis au pavillon musique des Maisons d’éducation de la Légion d’honneur.

– Le Forum social libertaire, du 11 au 16 novembre a eu lieu à Paris et à Saint-Ouen à l’initiative des organisations libertaires francophones. Le FSL se veut porteur d’une expression critique par rapport à une certaine institutionnalisation du mouvement altermondialiste, en n’ayant recours à aucune subvention. L’entrée y était gratuite, la restauration auto gérée et à prix libre.

– Le Forum syndical (Confédération européenne des syndicats) 11 et 12 novembre

Il s’agissait d’une contribution syndicale dans les débats pour une autre Europe. Trois tables rondes ont été organisées : « Europe sociale et élargissement », « Europe et espace Euro Méditerranée », « Europe et Amérique Latine » à l’Hôtel de Ville. Ce Forum syndicale représentait aussi une avancée dans la perspective d’élargissement que souhaitait réaliser le FSE 2003.

A partir du 12 novembre- L’assemblée européenne pour les droits des femmes[29]En Amont du FSE, le 12 novembre, une Assemblée européenne pour les droits des femmes a mis à l’honneur des femmes qui résistent, partout en Europe, contre le pouvoir économique, religieux, contre les violences, pour une vraie alternative. L’assemblée a eu lieu à Bobigny dans le Parc de la Bergère sous un chapiteau pouvant contenir jusqu’à 2000 personnes. Il s’agissait à cette occasion de revendiquer que l’égalité entre les hommes et les femmes, inscrite dans la loi, devienne une réalité dans les faits, et que les droits propres aux femmes considérés comme acquis dans de nombreux pays européens (avortement, contraception, etc.), ne soient pas remis en question par le projet de Constitution européenne. Un des bilans du premier forum de Florence a été une forte affirmation de la nécessité de plus de visibilité féminine. Ça a été le cas à Paris, les revendications, fruit du travail des ateliers, ont fait l’objet d’un manifeste final, porté dans les différents débats du Forum social européen qui a suivit cette assemblée. Mais on peut regretter qu’à Londres le relais n’ait pas été repris.

– Le Médialab[30]

Parce que le FSE ne leur laissait pas une place suffisante, les médias alternatifs ont opté pour un événement off. Du 12 au 16 novembre, ils se sont réunis aux Métallos pour 5 journées de Rencontres européennes et d’échanges entre les différents secteurs des médias indépendants baptisés Médialab. La volonté affichée était que le Médialab soit un lieu de réflexion, de discussion, d’ateliers pratiques. Plusieurs thématiques : initiation aux outils de publication/production, pratique du webtrotteur, systèmes d’échanges de données et projet « Creative Commons », radio et télé libres en ligne et hors ligne, la question des médias « tactiques », des débats sur la question de l’accès et de l’appropriation sociale d’Internet, ou encore sur le Tiers secteur audiovisuel, mais aussi sur les abus des brevets et des droits d’auteur, ou le cyberféminisme. On pouvait y trouver aussi des espaces demo permanents autour de logiciels (SPIP, wiki Glasnot) et de technologies (streaming, WFI), des stands, une table de presse et des soirées thématiques vidéo dans différents lieux autour de la Maison des Médias.

A partir du 13 novembre

– Le Village de l’économie sociale et solidaire

Le Village a proposé une mise en application des alternatives proposées et défendues pendant les conférences, des lieux de vie et de découverte de l’économie sociale et solidaire : concrètement, c’était des stands d’information et de présentation de produits, des débats et des échanges pratiques. 100 organisations s’y sont réunies pour contester l’hégémonie d’un système économique basé exclusivement sur le profit et la spéculation. Elles entendaient démontrer qu’il est possible de construire au quotidien, à l’échelon mondial, une économie respectueuse des femmes et des hommes, et de leur environnement. Qu’il s’agisse des coopératives, de finances solidaires, des mutuelles, des structures de commerce équitable, des initiatives d’économie solidaires, toutes ont démontré que démocratie, solidarité et responsabilité permettent un développement économique durable. Ces organisations ont pu se retrouver sur le site de l’association « l’Usine », avenue du Président Wilson à Saint-Denis.

A partir du 14 novembre

– Le Forum des parlementaire européens

Les députés européens et nationaux du pôle européen du réseau mondial des parlementaires contre le néolibéralisme se sont retrouvés pour faire leur débats et travaux autour de trois thèmes centraux : « Quelles politiques européennes face à la mondialisation libérale après l’échec de Cancun ? », « Quelle responsabilité européenne face aux dynamiques de guerre dans le monde après la guerre en Irak ? » , « Les enjeux politiques et sociaux de la construction européenne et le projet de constitution ». 250 parlementaires y ont participé à Bobigny au Magic cinéma. Le Forum parlementaire existe depuis 2001, ceux qui y participent affirment leur solidarité avec les mouvements sociaux.

Le 16 novembre

L’Assemblée des mouvements et acteurs sociaux.

Le 16 novembre au matin, à Saint-Denis sous le chapiteau de l’ Esplanade de l’Ecluse a été organisée par les forces qui le souhaitaient l’assemblée des mouvements sociaux qui permet d’acter et de mutualiser des échéances de mobilisations et des décisions issues de séminaires du FSE et d’organiser des actions communes. C’est ainsi que le FSE de Florence a servi de caisse de résonance aux mobilisations contre la guerre et permis le succès du 15 février 2003.L’Assemblée des mouvements et acteurs sociaux a centré ses travaux sur les problèmes liés à la constitution européenne, en particulier sur la question des droits sociaux. Elle a proposé des initiatives de mobilisation du mouvement altermondialiste afin d’opposer à l’Europe libérale qui se construit sous nos yeux, l’exigence d’une Europe démocratique des citoyens et des peuples.

Le Forum des enfants :

Le Forum des enfants est une initiative qui est née tardivement dans le processus d’organisation du FSE 2003. C’est Hélène Sayen qui a mené à bout cette initiative qui visait à éduquer, sensibiliser les enfants sur les questions de l’environnement, de la création artistique. Il a été un réel succès puisqu’il a réuni près de 1500 enfants.

Le GLAD : Globalisation des luttes et actions de désobéissance[31]

Le réseau intergalactique s’est développé autour du réseau « G8 illégal » en construisant à Evian, en juin 2003, un Village Intergalactique contre le G8 (VIG), véritable espace autogéré, de préparation d’action de désobéissance civile et de convergence des luttes. Au Larzac, l’été 2003, les liens se sont renforcés jusqu’à créer à Paris, avec les « No-Vox », le GLAD (Espace de Globalisation des Luttes et des actions de désobéissance) pendant le FSE.

Au sein du Forum social européen, le réseau intergalactique a organisé, en commun avec le réseau des « No Vox », un espace de globalisation des luttes et des actions de désobéissance (Glad) à côté de la Villette, dans le stade Jules-Ladoumègue.

Il y a cinq mois, lors du contre-G8 d’Evian, le succès, à Annemasse, du Village intergalactique permettait à 5 000 jeunes de débattre, de vivre dans un lieu basé sur des principes d’égalité et d’autogestion et de préparer des actions en vue du blocage du contre-sommet et des manifestations de masse du 1er juin. Cette initiative avait été rendue possible par la constitution, lors du Forum social européen (FSE) de Florence, d’un réseau G8 illégal à partir notamment de divers collectifs altermondialistes nés au moment du G8 de Gênes.

A l’issue du rassemblement du Larzac, ce réseau est devenu le Réseau intergalactique.

La volonté de ne pas se couper des autres initiatives du FSE ni de l’investissement des militants du Réseau intergalactique dans les débats du FSE s’est traduite par la prise en charge d’une plénière sur le processus des forums sociaux et par la coorganisation de plusieurs séminaires sur le thème « pouvoir, antipouvoir », en lien avec le Réseau K des revues européennes – parmi lesquelles Critique Communiste et ContreTemps -, sur la désobéissance et l’horizontalité comme pratiques militantes ainsi que sur les problèmes de la consommation et du productivisme. La mise en place du Glad répondait à deux préoccupations principales.

– Tout d’abord, élargir les réseaux au niveau national : c’est le sens de l’association avec les « No Vox », de la présence de militants des réseaux contre la précarité (McDo, Virgin, etc.) et, au niveau international, des groupes altermondialistes grecs, suisses, espagnols (le XMG, héritier du MRG). Les Désobéissants italiens, Attac campus Allemagne, des groupes de People Global Action participaient à l’espace Glad et étaient logés à proximité.

– Ensuite, il fallait faire en sorte que le FSE ne soit pas qu’un lieu de séminaires et de débats mais aussi d’actions : le Glad était donc un centre de convergence pour organiser et annoncer des actions et permettre la tenue d’ateliers pratiques. Deux actions principales se sont organisées et ont rencontrer du succès: l’une contre la précarité globale à l’initiative du réseau « No Vox », le vendredi après-midi, l’autre, le samedi matin, contre l’Europe forteresse.

Le Glad était enfin un lieu de libre expression, avec une scène de libre parole, des DJ et des concerts. Afin de ne pas oublier la convivialité qui avait caractérisé le Village intergalactique, des cantines militantes et une buvette étaient présentes, pour permettre de manger à prix coûtant des produits issus du commerce ou de l’agriculture équitable et de la nourriture organique. L’espace GLAD a été un réel succès, il est réellement un espace de création et de propositions d’alternatives, les soirées qui ont été organisées lors du FSE étaient réussies et rassemblaient essentiellement des jeunes, militants ou pas, qui semblaient tout de même être la preuve que les jeunes font aussi partie du mouvement altermondialiste.

5. Le rôle de la presse

La relation du mouvement contestataire avec les médias

Pour traiter ce chapitre nous nous baserons sur une intervention de Serge Halimi au séminaire : « Observation et critique des médias : les médias et les luttes sociales », à Ivry, le 14 novembre 2003, que l’on peut retrouver sur l’espace mémoire du site Internet du FSE 2003.

Serge Halimi explique la transformation des rapports entre les médias et l’économie qui est intervenue au cours des vingt dernières années. Pour lui nous sommes passés du commentaire complaisant sur l’économie, à la télévision, radio (souvent publiques) ou journaux, à un relais idéologique de la mondialisation capitaliste par des médias dominants, eux-mêmes des acteurs de premier plan.

Se pose dès lors pour lui, la question du rapport que les mouvements qui s’opposent au capitalisme entretiennent avec les médias qui incarnent et promeuvent le capitalisme. « Et le paradoxe surgit aussitôt : jamais les liens entre la presse et l’argent n’ont été aussi prononcés ; jamais cependant la critique des médias par ceux qui revendiquent « un autre monde » n’a paru aussi apeurée, honteuse, inexistante. »

Accepter de se soumettre aux moyens de communication traditionnels pour s’adresser aux groupes sociaux qu’on ne peut plus mobiliser autrement, constituerait pour Serge Halimi une « désertion intellectuelle ». Elle est d’autant plus inexcusable que la situation actuelle n’est pas inédite. En 1981, l’historien américain Christopher Lasch expliquait déjà :

« Une observation superficielle pourrait faire croire que de nouveaux moyens de communication donnent aux artistes et aux intellectuels la possibilité de toucher un public plus large que celui dont ils ont jamais pu rêver. Or, au contraire, les nouveaux médias se bornent à universaliser les effets du marché, en réduisant les idées au statut de marchandises »[32]

Désormais, cette question de la médiatisation se pose aussi aux militants anticapitalistes.

Serge Halimi reproche donc a certains contestataires de ne pas se rendre compte du tort qu’ils font au mouvement en se soumettant aux exigences des médias : « Ils pensent sans doute, sincèrement, que la critique du capitalisme a tout à gagner d’une médiatisation accrue. Mais qu’a-t-elle à perdre ? Quels sont les revers de ces médailles médiatiques ? A quels compromis doit-on se résigner lorsqu’on choisit de parler pour les médias ? »

Car jouer le jeu des médias dits traditionnels c’est s’exposer à accepter des journalistes qu’ils sélectionnent les mouvements et leurs porte-parole. Or, nous rappelle Serge Halimi, lui même journaliste, « la presse accorde prioritairement son attention à ceux qui se plient aux attentes et aux clichés de la profession. La contestation risque alors de se porter sur le terrain des journalistes et s’exprimer à leurs conditions. » Elle risque surtout de créer du « spectacle » avec une mise en scène et des slogans qui « sonnent comme de la publicité ou des titres de presse, plutôt que des mots d’ordre « revendicatifs », jugés ».

Les conséquences sont dangereuses pour le mouvement jusqu’à agir sur la conduite des mouvements contestataires : ainsi on va choisir une forme d’action non pas en fonction de ses effets attendus sur l’issue du conflit mais en imaginant qu’elle intéressera davantage les journalistes. Les actions médiatiques deviennent ainsi des actions pour les médias. Sans que leurs initiateurs se demandent toujours si la présence de caméras permet de remporter la victoire dans les faits, pas seulement dans les sommaires des journaux télévisés. La mise en garde est claire, pour Serge Halimi « la bienveillance de la presse dominante ne se conserve qu’au prix de concessions permanentes ». Il faut rentrer dans leur moule médiatique, se conformer aux exigences, surtout les porte-parole, et ceux qui dépassent les bornes sont qualifiés d’extrémistes, d’irresponsables, de preneurs d’otages, d’anarchistes, de populistes ou de fossoyeur de l’économie.

Ainsi, peu à peu, les médias, plus que les militants, vont « élire » et rendre célèbres les représentants du mouvement ce que Serge Halimi appelle l’acceptation de la personnalisation des luttes collectives. Le choix d’une forme d’autorité plutôt que de l’autre ne peut rester sans conséquences : « pendant que les médias offrent à certains d’être vus, de discourir, de voyager, de participer à des colloques, d’ « avoir son visage sur la photo ». ils taisent l’existence d’autres qui, dans l’anonymat des luttes « ordinaires », des enveloppes qu’on affranchit, des réunions locales qu’on organise, constituent le mouvement. »

Pour illustrer cette dérive il cite Christopher Lasch qui a travaillé sur l’organisation étudiante radicale américaine des années 60, le SDS, et qui soulignait déjà en 1981 :

« L’attention que leur portaient les médias transformait la nature même de leur mouvement. En espérant manipuler les médias à ses propres fins, le SDS finit par se retrouver dans l’obligation de servir les intérêts de ces médias. Et les médias choisissaient, en vue de les rendre célèbres, les responsables du mouvement qui correspondaient le plus fidèlement à ce que doit être un dirigeant d’opposition pour se conformer à ce que les clichés préfabriqués attendent de lui. »[33]

Les contestataires ont peur des médias et de leur pouvoir. Ils ont peur du pouvoir qu’ils ont concédé aux médias. Et ils ne font rien pour engager la bataille politique qui remettrait en cause le mode d’appropriation des grands moyens d’information. Si le Monde diplomatique, Acrimed, PLPL, demain l’Observatoire français des médias n’avaient pas évoqué ces batailles-là, nul n’en parlerait aujourd’hui. Et surtout pas les grands médias.

La stratégie de médiatisation conduit à sacrifier un travail de fond, de critique et d’éducation populaire. Elle risque de dénaturer le mouvement anticapitaliste, de détourner les militants de l’action collective.

« L’expérience historique concrète de tous ceux qui ont essayé d’instrumentaliser les médias de masse à des fins critiques, subversives et révolutionnaires, rappelait Christopher Lasch, est que de telles tentatives sont vouées à l’échec. Les militants politiques qui cherchent à changer la société feraient mieux de se consacrer au travail de longue haleine que suppose l’organisation politique plutôt que d’organiser un mouvement en se fiant à des miroirs»

Nous pouvons donc constater à travers cette intervention de Serge Halimi que le mouvement contestataire doit soutenir des formes de médias alternatifs pour ne pas tomber dans les travers des médias traditionnels. Nous verrons donc à la suite de ce chapitre le rôle et le travail des médias alternatifs et d’associations ayant permis une couverture du processus d’organisation du FSE 2003 différente de celle apparue dans les médias traditionnels.

Nous l’avons vu plus haut, le FSE a compté sur le Médialab, un centre média alternatif, pour apporter aux lecteurs, téléspectateurs et auditeurs, des informations différentes sur le FSE. Ont participé à ce centre média différents acteurs dont nous allons résumer les actions ci-dessous.

Le Laboratoire d’observation des medias[34]

L’Observatoire français des médias est affilié à l’Observatoire international des médias, lancé au Forum social de Porto Alegre en janvier 2002, et officiellement créé le 23 janvier 2003 à Paris. Il est né du constat que les médias n’assuraient plus leur rôle de contre-pouvoir dans la mesure où le système médiatique est à la fois un acteur (par la concentration croissante qui le caractérise) et un vecteur de la mondialisation néo-libérale.

Plusieurs observatoires nationaux des médias sont en cours de constitution. Comme ses homologues des autres pays, l’Observatoire français créé le 24 septembre 2003 entend protéger la société contre les abus, manipulations, bidonnages, mensonges et campagnes d’intoxication des grands médias – qui cumulent puissance économique et hégémonie idéologique -, défendre l’information comme bien public et revendiquer le droit de savoir des citoyens.

L’observatoire dénonce la main mise, en France, de trois ou quatre marchands d’armes et constructeurs de bâtiments et travaux publics sur la majorité des médias.

D’où l’homogénéisation croissante du mode de traitement de l’information et de son contenu : les médias deviennent de plus en plus interchangeables. Le pluralisme intellectuel et culturel, pourtant indispensable au débat citoyen, est confiné aux marges que le système veut bien lui concéder. La société tout entière passe ainsi sous la coupe d’un pouvoir à la fois médiatique, économique et politique, qui ne tolère de critiques que de lui-même. L’OFM entend pouvoir agir comme une force de proposition en élaborant et en défendant des mesures destinées à modifier le fonctionnement des médias.

Pour cela il projette, aussi, de proposer des campagnes à mener collectivement pour leur mise en œuvre, comme par exemple :

– La création d’une taxe sur la publicité pour renforcer le pluralisme.

– Une législation empêchant les entreprises bénéficiant de commandes publiques de contrôler directement ou indirectement les principaux médias d’information.

– La défense du secteur audiovisuel public, par l’amélioration de son financement et la suppression de toute forme de tutelle politique ou commerciale.

Indymedia

Indymédia est un projet ambitieux qui souhaite promouvoir la création des médias libres, non seulement pour le peuple, mais par le peuple. Ceci, sans interventions hiérarchiques d’aucune sorte : de manière ouverte et transparente. Leur objectif est de créer un média de masse, interactif, et d’agir pour un débat de qualité et une lecture critique de l’information. Dans ce sens, comment réconcilier dans un contexte non hiérarchique, les concepts de liberté, d’égalité et de solidarité, sans tomber dans les travers de la domination du plus grand nombre.

Le modèle (toujours provisoire) du réseau indymédia, http://newimc.indymedia.org/?lang=fr, tente le défi. L’expérimentation de nouvelles pratiques dans les relations socio-politiques, humaines, et l’usage des technologies informatiques y sont abordés. Avant et pendant le Forum, Indymédia a donné la parole à ceux qui voulaient faire part de leur expérience ou dénoncer des pratiques peu démocratiques, que ce soit dans l’espace médiatique ou politique.

Acrimed

Action-CRItique-MEDias [Acrimed] est, comme son nom l’indique, une association de critique des médias qui se propose de se constituer en Observatoire des médias et d’intervenir publiquement, par tous les moyens à sa disposition, pour mettre en question la marchandisation de l’information, de la culture et du divertissement, ainsi que les dérives du journalisme quand il est assujetti aux pouvoirs politiques et financiers et quand il véhicule le prêt-à-penser de la société de marché. Acrimed se propose de constituer un carrefour de confrontation entre les journalistes, les chercheurs et les acteurs du mouvement social.

A l’origine de la constitution d’Action-Critique-Médias : un « Appel pour une action démocratique sur le terrain des médias » dont la première phrase dit assez qu’un sombre constat a motivé leur initiative.

« Le mouvement social de novembre et décembre 1995 a donné lieu à des tentatives intolérables d’étouffer la voix des acteurs sociaux (en affectant de leur donner la parole), de dénaturer leurs aspirations, d’effacer leurs propositions en les soumettant au verdict de prétendus experts. »

C’est dans cet esprit qu’ils essayent de soumettre a leur critique et leur vigilance l’ensemble des médias, mais aussi les conditions d’exercice des métiers du journalisme, les pratiques les plus contestables au sein de cette profession, les dérives multiples de sa « couverture » de l’actualité dans tous les domaines : des pages « internationales » aux pages « culturelles », en passant par le « social », l’ « économie » et la « politique ». Depuis 1996, Acrimed organise des débats mensuels qui ont pris la forme des Jeudis dAcrimed : la simple liste des débats passés peut donner un aperçu de la diversité des thèmes qu’ils ont abordés et des intervenants qu’ils ont invités. Le Bulletin dAcrimed a permis de rendre compte de certains de ces débats. Mais c’est le site dAcrimed qui a constitué l’outil privilégié pour la retranscription de leurs interventions. Acrimed a suivi le FSE 2003 et a constaté que les médias traditionnels ont préféré axer leur intérêt sur le sensationnel plutôt que de traiter des sujets portant sur le contenu des séminaires. Le droit à l’information, s’agissant du Forum Social Européen se confond, jusqu’au 9 novembre inclus, avec le droit de ne rien apprendre des radios et des télévisions et avec le droit à une information raréfiée, voire inexistante, pour la plupart des lecteurs de la presse quotidienne.

Si l’on excepte L’Humanité, seul quotidien à suivre pas à pas la préparation du Forum et à informer de son déroulement, il faut attendre le 4 novembre pour que Libération s’éveille et le lundi 10 novembre pour que les radios et les télévisions sortent très timidement de leur torpeur et qu’enfin Le Monde consacre l’événement. Quant aux hebdomadaires comme l’Express, le Figaro magazine ou le Point ils se gardent de traiter des questions de fond concernant les séminaires et se contentent de soulever les polémiques comme l’affaire Tariq Ramadan, de soupçonner la récupération du Forum par les partis gauchistes et de tenter de discréditer leurs actions en véhiculant une image de violence. Quant aux télévisions, 2mn à peine d’images de la manifestation dans les journaux télévisés et une émission de France 2 sur l’altemondialisme qui ont reproduit les mêmes clichés : violence des manifestants, défilé d’anarchistes, de gauchistes et tous les autres participants non politisés, où étaient-ils ?

A une semaine du lancement du Forum social européen de Londres, l’accès au réseau d’information contestataire Indymedia a été coupé suite à d’une descente du FBI dans les locaux américains et britanniques du serveur, ont rapporté vendredi 8 octobre les médias italiens. La chaîne de télévision publique italienne RAI3 a expliqué dans son journal du soir que le site, membre du réseau mondial Indymedia, avait été obscurci à la suite d’une opération de la police fédérale américaine contre le serveur. « La saisie des ordinateurs et des disques durs chez Indymedia USA et Grande-Bretagne par le FBI est un acte très grave », a protesté le député italien Mauro Bulgarelli, membre du parti des Verts. Il a dénoncé « une provocation et une manœuvre d’intimidation » à quelques jours du Forum social de Londres dans un communiqué reproduit par le site Reporter Associati. Cet épisode contribue à penser que les réseaux alternatifs doivent être soutenus par le mouvement altermondialiste.

L’affaire Ramadan

Cette affaire est intéressante parce qu’elle est l’exemple même du détournement de l’information que le FSE 2003 a subit. Acrimed revient sur les faits.

Aussi tout commence lorsque Tariq Ramadan fait abusivement diffuser sur la liste électronique des organisations membres du comité d’initiative du FSE un texte dont Libération et Le Monde ont refusé la publication. Ce premier détournement, que plusieurs responsables d’Attac ont immédiatement condamné, va servir de point d’appui et de prétexte aux suivants. Il saute aux yeux que ce document sur l’attitude des intellectuels juifs – ou présumés tels – à l’égard d’Israël n’a en effet strictement rien à voir avec le programme du FSE. Le fait que Tariq Ramadan ait abusé de son accès à la liste électronique ne change rien à l’affaire. La problématique du FSE se réduit à une seule question : Tariq Ramadan a-t-il le droit de s’y exprimer ? Les médias s’emparent de l’  » affaire Ramadan  » et en font le prisme exclusif à travers lequel aborder le FSE. Peu importe que Tariq Ramadan soit seulement l’un des quelque 1 500 intervenants dans les séances plénières, les séminaires et les ateliers du FSE. Peu importe que l’un des 5 axes thématiques du Forum soit intitulé « Contre le racisme, la xénophobie et l’exclusion, pour l’égalité des droits, le dialogue des cultures, pour une Europe accueillante aux migrants, aux réfugiés et aux demandeurs d’asile ». Il s’agit, à travers un  » sujet  » convenu et sensible – l’antisémitisme -, de tenter d’occulter le contenu et la portée d’un événement très important : le Forum social européen. Même aujourd’hui il est encore difficile de comprendre pourquoi autant de médias se sont acharnés sur cette question et n’ont pas tenté d’analyser le contexte dans lequel Tariq Ramadan intervenait.

Finalement, si l’on écoute Serge Halimi, et si la presse traditionnelle a perdu son pouvoir d’objectivité, pourquoi vouloir médiatiser les Forums. Même si ça permet de faire connaître le mouvement se n’est la plupart du temps pas en bien alors mieux vaut faire passer les idées du Forum par des médias alternatifs et que le fond des discussions soient discutées publiquement. Le forum ne devrait pas vouloir s’élargir à tout prix, mais soigner son image à la mesure de son contenu. Pour répondre à de tels défis il faut savoir tirer parti des bilans que nous allons aborder dans cette troisième partie. Nous essayerons aussi de comprendre vers quelle direction se projètent les Forums et à quels défis ils doivent répondre.

III/ BILAN ET PERSPECTIVES

1. Bilan du FSE 2003

Le FSE 2003 a t’il su répondre aux défis lancés depuis Florence ? Comment a t’il répondu aux attentes des participants et y ont ils vraiment répondu ? Lors d’une soirée débat organisée le 18 décembre par Espace Marx de nombreux acteurs ayant participé à l’organisation et aux débats du Forum se sont retrouvés pour confronter leurs analyses, de réflexions diverses et parfois très spécifiques. Les remarques des intervenants seront utilisées ici pour dresser un bilan non exhaustif du forum car il est difficile de rendre compte de tous les événements qui ont eu lieu durant le Forum. Les discours que j’ai retenu sont ceux de Marc Mangenot de la Fondation Copernic, Josette Rome-Chastanet de la Marche Mondiale des Femmes, membre du SO de l’Assemblée des femmes, Roger Billet, de l’IDRP : Institut de documentation et de recherche sur la paix, Christophe Ventura représentant avec Pierre Khalfa Attac dans le cadre du SO, Claude Michel, de la CGT-Spectacle, Gilbert Wassermann, de la revue Mouvements, Dominique Gianotti du SNES-FSU, Janine Guespin de Espaces Marx, Denis Paillard du Groupe Elargissement Est, Denis Durand de la CGT Banque de France, Bernard Guilbert du Forum de la gauche citoyenne, Marie-Agnès Combesque de la Ligue des Droits de l’Homme, Chantal Rey d’Espaces Marx, Gilles Garnier, responsable du PCF pour les questions européennes, Carlos de Freitas de l’association Adéquation, Anne Amblès en tant que simple participante, Jean-Paul Piérot de l’Humanité, Stefan Beckier du groupe élargissement Est, Fabien Cohen du collectif France Amérique Latine, Obey Ament du collectif France Amérique Latine et Espaces Marx et enfin, Elisabeth Gauthier d’Espaces Marx.

Ces intervenants représentent une grande diversité des secteurs qui ont participé à ce Forum et permet donc une synthèse qui prend en compte cette hétérogénéité.

Elle fait apparaître qu’ils existent de très nombreux points communs dans les bilans de tous ces participants. Voici donc le contenu de ces bilans.

La question du politique

– Admettre que le rapport au politique est bel et bien existant

– On n’aborde pas la question politique de front mais de biais, par les thèmes abordés.

– le mouvement social et surtout le mouvement altermondialiste sont dans le champ du politique mais paraissent garder une méfiance considérable par rapport à l’action politique dans, par exemple, les institutions politiques.

– Le FSE 2003 a échappé au risque de sectarisme d’extrême gauche propagandiste

– on reste coincés dans la question de la résistance et on a du mal à passer dans la proposition parce que ça peut devenir politique.

Travail avec le local

– Bien qu’ils ne faisaient pas partie de l’ossature centrale du FSE il faudrait à présent par l’intermédiaire des FSL, prendre en compte des questions importantes traitées localement comme la question de l’eau.

– regarder positivement le nombre de FSL qui se sont crées, avec des diversités dans la composition, dans l’engagement

La question de l’élargissement social

– pas de mobilisation du monde syndical des salariés. (sauf dans l’enseignement). Par conséquent la mobilisation altermondialiste est trop éloignée du monde syndical qui est plus lié à des questions de revendication qu’à une problématique d’ensemble de société.

– malgré la présence des catégories populaires par le biais de « NO VOX » et des « sans » qui est aussi un aspect important, la question des salariés pourtant décisive n’est pas réglée.

– Se poser la question comment créer des solidarités dans des mouvements qui sont assez éparpillés ? Car en effet, beaucoup de mouvements sur les chômeurs, les précaires, les exclus, interviennent de façon un peu autonome avec des difficultés pour créer de véritables convergences sur la question générale du travail.

– il faut tout de même retenir comme l’on dit les organisations des « sans » l’importance qui a été donnée à la reconnaissance des réseaux de migrants ou de « sans » et aux ONG thématiques du type environnement-développement durable, c’est un premier pas pour mobiliser les militants ensuite.

– l’élargissement social n’est peut-être pas totalement réussi mais il ne faut pas négliger les efforts, l’accueil chaleureux des collectivités territoriales. Même si les habitants n’étaient pas tous au rendez-vous, il y a eu des efforts de fait pour qu’ils participent au Forum.

La place du mouvement féminin.

– comment continuer le combat du mouvement féminin sans attendre le prochain FSE ou FSM.

– poser le problème de l’articulation avec la politique et il le faut car par exemple tous les collectifs « femmes » de tous les partis politiques de gauche ont été actifs, partie prenante dans l’organisation de l’Assemblée des femmes. Ils ont travaillé ensemble sur des objectifs concrets comme:

– avancer dans les propositions comme le Manifeste basé sur un travail en amont de 8 mois bien que l’articulation avec le FSE est encore un point d’interrogation.

– traiter la question de la visibilité sur place des femmes et du féminisme dans la mondialisation capitaliste, en se demandant pourquoi dans la mondialisation capitaliste les femmes sont les plus pauvres, les plus exclues, les plus violentées ? Est ce un hasard, est ce culturel ?

– la force de résistance, de solidarité, et de proposition du mouvement féministe et féminines avec une coordination européenne et mondiale de ces mouvements qui travaillent ensemble sur une plateforme depuis 1995, au sein notamment de la Marche mondiale des femmes.

– enfin, la faiblesse qu’induit la non reconnaissance de la domination patriarcale comme une question politique.

– les Forum des enfants, la journée des femmes, devraient faire partie intégrante du FSE parce que ce sont des initiatives innovantes.

La question thématique sur l’Europe

– les questions européennes pour la première fois ont été au centre des discussions, pour une majorité un peu plus qu’à Florence

– question de l’Europe, saut qualitatif et quantitatif. Foisonnement de constats et de propositions

– les questions de contenu de l’Europe étaient fortement intégrées dans le programme et la plus grande capacité à dire non, notamment à la Constitution qui devrait s’accompagner d’une construction commune des perspectives du contenu pour prolonger ce qu’on a construit.

– Cependant pour certains la question de l’Europe aurait du être encore plus au centre des discussions, il semble dommage que les participants du Forum n’aient pas su travailler en amont pour proposer autre chose que cette Constitution projet de Giscard d’Estaing et de n’avoir pas fait de manifestation sur ce sujet là.

– la plus grande faiblesse de ce mouvement, c’est l’Europe. Il y a eu un séminaire sur la solidarité entre les syndicats de l’Est et de l’Ouest. Hors, il y a eu un problème de visibilité, personne ne s’est aperçu qu’à ce forum sont venus des représentants de plusieurs dizaines de syndicats de Sibérie, du Kazahstan, de l’Ukraine, de Russie, de différentes régions, qui représentent des luttes importantes contre la globalisation néolibérale. Ils ont eu le sentiment que quand on parle de l’Europe personne ne pense à eux. Et d’ailleurs, à la grande plénière sur l’Europe de l’Est, et la Turquie sur l’élargissement, le russe n’était même pas interprété.

La question de la culture

– bilan plus contrasté, d’une part les mouvements étaient généralement mieux mobilisés, mais au sein de la CAC il faudrait faire une nette différence entre la culture festive et le contenu à débattre dans les forums.

– L’ouverture depuis Florence à la culture est un pas en avant mais on n’aborde pas des problématiques essentielles comme sur la question de la culture en Europe.

– Cependant, pour la CGT culture, un des points positifs est la prise de contact avec les Belges et les Allemands pour construire une coalition pour la diversité culturelle.

La question de l’écologie

– dans l’écologie, absence de thèmes sur l’environnement à Florence contrairement à Paris

– le CIF à su réunir des conditions pour que toutes les formes potentielles du mouvement altermondialiste puissent avoir leur place dans le FSE notamment les mouvements environnementalistes, écologiques, de l’économie sociale…

La question de l’élargissement géographique

Elargissement à l’Est :

– les gens de l’Est lointain, comme la CEI ont été associés au processus de préparation mais ils sont passés inaperçus.

– Il y a un désintérêt actif, un manque de solidarité avec les problèmes concernant ces pays, comme la détresse du mouvement syndical en Russie.

– un des principaux objectifs du processus du FSE c’est de donner la parole et de rendre visibles ceux qui n’ont jamais la parole – entre autres les « no vox », les syndicats et les chômeurs de pays de l’Europe de l’Est, et en général tous ceux à qui les médias ne s’intéressent jamais.

– Le séminaire sur la collaboration des syndicats a abouti à la création par différents représentants de ces organisations à un réseau appelé « Solidarité syndicale de trois Europe ».

Elargissement vers d’autres pays, non européens :

– Toutes les associations qui ont essayé de travailler sur l’ouverture sur le monde ont eut aussi beaucoup de mal à intervenir dans le Forum.

– FSE trop centré sur les Européens.

– La force de nuisance que peut représenter l’Europe à l’extérieur. Parler de la place de l’Europe vis à vis d’elle même, vis à vis de l’élargissement à l’Est et vis à vis de l’extérieur.

– Création d’un collectif Amérique Latine. 29 organisations se sont regroupés pour tenir des objectifs : une plénière et des séminaires qui ont attiré des milliers de personnes.

La question de la mobilisation des militants

– grande dichotomie entre le discours intellectuel et la réalité matérielle du Forum.

– CIF : 300 organisations, il n’y a que 6 organisations qui ont fourni des militants.

– La LDH dès le mois de mai a mobilisé 500 personnes, le 30 septembre ils étaient 100.

– expliquer ce qu’est le processus des Forums dans les organisations.

– Il faut se donner le temps et apprendre aux militants ce nouveau type de militantisme et pas voyager de forum en forum

– respecter les jeunes qui sont moins expérimentés dans l’action militante mais qui sont l’avenir

La restitution

– une des grandes réussites de ce Forum et à l’unanimité c’est la restitution des débats qui a été mise en oeuvre en amont du FSE pour recueillir des textes de intervenants, les faire circuler auprès de modérateurs et les afficher sur le site Internet.

– C’est là-dessus qu’on peut repartir et rebondir et qu’on attirera du monde. C’est à dire que cette mémoire des mouvements des Forums Sociaux est aussi un pilier important du mouvement.

La question de la presse alternative

Jean Paul Pierto, l’Humanité

Il parle au nom d’un journal qui a signé l’appel du CIF et qui a accompagné toutes les assemblées européennes.

– La question des médias : 3 séminaires coorganisés avec Acrimed, le Monde diplomatique, et des organisations étrangères. Grand intérêt pour la question des médias dans le FSE sur l’aspect critique des médias surtout envers les mouvements sociaux, et sur la question de la guerre.

– Comment les médias indépendants, petits médias, petites organisations de critique des médias, petits journaux, petites radios, on peut essayer de faire quelque chose ensemble.

– idée de faire des échanges non marchands entre journaux de ce type sur des thèmes donnés qui milite dans le sens de la culture de la paix ou pour dénoncer les plans de guerre. Partager ce qu’on peut mettre en commun sans aucun esprit d’hégémonie quelconque.

– des initiatives germent en France avec différents médias européens.

Enfin, le sujet qui a vraiment suscité le plus de réaction concerne le format des forums. Tous les problèmes concernant l’élargissement social ou géographique, la politique, les thématiques, sont liés aux problèmes organisationnels et aux structures des forums. Voici donc la synthèse des reproches et des solutions proposées pour améliorer les conditions de travail au sein des forums.

La question du format des forums

– critique du calendrier, du format, de la répétition des FSE et FSM.

– le rythme tout les ans est à remettre en cause, c’est une fuite en avant.

– le rythme des forums est trop effréné, nous allons de Forum en Forum, cela fait que nous ne travaillons plus que pour les Forums, difficile donc de travailler dans l’entre deux.

– Pas de temps pour mettre en place et d’entreprendre des actions, d’approfondir, la préparation doit se faire tout au long de l’année

– problème de répétition, quels moyens peut-on mettre en place pour assurer la continuité, le suivi des questions de fond ?

– il ne faut pas que la répétition des forums aboutisse à faire avorter l’amorce des débats sur le fond que nous avons eu à Paris/ Saint-Denis

– groupes de travail, séminaires, ateliers mais plus de plénières

– pour certains les plénières sont peu interactives mais restent encore le meilleur moyen de faciliter un travail plus conséquent de la presse qui ne vient que pour filmer deux ou trois leaders présents.

– les plénières sont faites comme des shows médiatiques

– l’articulation entre la dimension des conférences plénières et celle des séminaires : la construction des plénières a été le point prioritaire de la discussion des thématiques et de la discussion politique, c’est là que ce sont joués les équilibres politiques entre les uns et les autres. Ce processus a pris 90 % du processus général du Forum pour au bilan des choses plus mitigées : – généralement ce sont des juxtapositions d’interventions et pas des débats. – elles sont donc peu productives

– position sur les plénières doit être plus radicale, elles sont une logique de représentation et pas d’élaboration collective. Les séminaires doivent donc être le coeur des forums.

– Le parent pauvre de cette affaire ce sont les séminaires qui pourtant pourraient être un tremplin à un vrai travail des associations et des organisations et des liens qu’elles peuvent tisser avec les autres.

– il faudrait que les séminaires ne soient pas mis en place à initiative d’organisations, mais à partir de questions. Si on construit des séminaires sur la base des questions, on demande aux gens de répondre à ces questions, on fera changer le rapport entre l’événement et l’espace de travail cela permettrait une meilleure visibilité pour ceux qui sont loin, qui sont petits, ceux qui sont à la marge de la marge.

– Pour répondre à ce problème certains proposent de créer des plateformes de travail, pourquoi pas permanentes, pour continuer la mise en articulation , la coordination, la mise en réseau de gens et de reformer le format du FSE c’est à dire imaginer des plénières dont on pourrait réduire la voilure, instaurer des nouvelles formes de débats, tables rondes, ou par exemple réduire les plénières, tout en gardant leur signification politique forte, qui pourraient faire l’objet de discussions collectives sur les priorités qu’on se donne tous ensemble et surtout préparer les séminaires longtemps à l’avance.

– les ateliers sont aussi importants que les séminaires, il y a encore plus de dynamique, de synergie et de participation.

– Débattre dans des espaces qui sont de l’ordre de la centaine de personnes

– Il faudrait sauter un pas qualitatif quant à la construction d’alternatives et de propositions.

– éviter le simplisme du contenu des discours

– Ils reprochent souvent un problème de simplisme dans les propos, les discours au sein des plénières et de certains séminaires. Il est évident que certaines questions comme celle de la guerre en Irak font l’unanimité, il faut se poser des questions de manière différente, les approfondir et éviter les raccourcis.

– les plénières qui visent à faire venir la presse sont inutiles, réfléchir plutôt à la presse que l’on veut attirer, puisque généralement elle ne rend compte que de propos simplistes et des « où en êtes-vous avec vos alternatives et vos propositions ? »

– manque de communication au sein même des forums avec les médias alternatifs

– Comment donner une image claire du Forum aux autres lorsqu’on n’est pas très clair en son sein même. Confusion sur ce que sont les Forum sociaux.

– la vocation des forums n’est pas seulement de créer des réseaux, ils sont aussi un moyen d’éducation populaire.

– capacité à agglomérer toute une série de nouveaux acteurs niveau français et européen, l’ouverture du CIF, très étendu et élargi par rapport à celui qui avait existé dans la préparation du FSE 2002,

– il doit rester un espace de discussion, un cadre de travail pour pouvoir se confronter mais il a pour conséquence d’entraîner des frustrations chez les participants car il n’y a pas de prises de décision collectives, il ne sort pas des Forums des orientations pour le mouvement.

Comme le souligne Elisabeth Gauthier dans l’introduction à cette réunion « Malgré l’immense effort porté sur les questions d’organisation, le FSE 2 a été riche et efficace en production d’idées, de propositions, de campagnes. La nouveauté d’un grand effort de restitution, de mise à disposition publique de tous les travaux montre à quel point le mouvement a conscience que pour se développer, il a besoin de bases solides, d’outils, de mémoire. »

La multiplicité des thèmes abordés répond à la multiplicité des questions qui se posent au Forum. Ce bilan est donc à l’image de la diversité des composantes du FSE. Il aborde tant les problèmes thématiques que les problèmes d’organisation qui sont d’ailleurs liés.

Si les forums ont la capacité de réunir autant d’acteurs différents c’est qu’ils respectent la diversité d’opinion et essayent de construire des alternatives basées sur ces diversités. Il a une grande capacité de remise en question, ce qui peut parfois entraîner des lourdeurs dans l’organisation et dans la progression dans les propositions. Ainsi, l’exemple même de cette autocritique se trouve dans l’existence depuis sa création de séminaires dédiés à l’avenir des forums et aux problèmes qu’ils rencontrent. Dans une plénière sur les dynamiques et ambitions du mouvement des forums sociaux que l’on peut retrouver sur le site Internet du FSE : www2.fse-esf.org dans l’espace mémoire à stratégies, « Des forums sociaux comme autant d’espaces d’auto-expérimentation », les intervenants ont confronté leurs idées sur l’organisation des Forums.

La grande synthèse de ce chapitre et que l’on retrouve dans la bouche de presque tous les intervenants, organisateurs, bénévoles, participants c’est que pour construire un autre monde discuter ne suffit pas, passer à l’action même en expérimentant est nécessaire.

Les Forums sociaux sont généralement conçus comme des lieux de confrontation, d’élaboration et de coordination. Dans cette grande plénière sur ce sujet, l’idée principale est qu’après la chute du mur de Berlin des mouvements qui s’ignoraient depuis des décennies peuvent se reparler et même avancer ensemble mais se trouvent aujourd’hui face à une crise stratégique non résolue : comment construire ensemble, en respectant les diversités, un autre monde?

Il faut surtout mettre en pratique et rester fidèles aux alternatives que nous proposons et qui doivent absolument transparaître dans le cadre de l’organisation, c’est à dire :

– antisexisme, antiracisme, horizontalité, respect des diversités tactiques et des modes d’action, respect des rythmes militants.

– le lien entre notre militantisme au quotidien et le temps des forums que nous tentons de créer dans ces lieux. Il faut aspirer à vivre ici et maintenant les alternatives que nous élaborons sur le plan théorique.

– transmission de savoir-faire organisationnels

– des bases d’organisation d’action

– L’expérimentation ne doit plus être l’apanage de seuls espaces aux marges des forums sociaux mais doit devenir un principe fondamental du processus des forums sociaux

– S’appliquer à nous-mêmes nos principes pour un autre monde

– Du bio, de l’équitable, de la transparence, de l’auto organisation, discrimination positive pour favoriser la diversité des mouvements

– Transformer l’espace-temps du FS : gratuité des transports, restriction de la circulation automobile, fermeture des sièges de certaines multinationales ou d’enseigne symboliques, disparition de la pub, etc.

– Soutenir les luttes concrètes : Nous pouvons organiser la visibilité de ces luttes et des moyens de soutiens en cours de manière à tenter de leur faire franchir une étape décisive à l’occasion de ces forums.

Dans ce séminaire ils aboutissent à cette conclusion :

« Nous proposons donc d’introduire une nouvelle dimension stratégique au processus des forums sociaux : l’émancipation temporaire d’espace temps et l’accumulation d’expériences pratiques afin d’affronter dès maintenant dans leur matérialité la multiplicité des problèmes que doit résoudre la transformation sociale que nous voulons construire. »

Cette proposition se présente comme une réponse stratégique partielle à la crise des moyens de transformation des rapports sociaux à laquelle nous faisons face. Selon les contextes, cette orientation pourra être plus ou moins développée.

2. Le travail de restitution

Le travail de restitution est un projet modèle dans le cadre de l’organisation des forums, par sa continuité, par le travail fait en amont et son aspect concret.

Le travail de restitution est un travail de collecte de tout ce qui a été dit dans les plénières et les séminaires pour le mettre à disposition au plus grand nombre. C’est recueillir la parole de tous ceux qui y ont participé pour garder une trace du Forum. Mais garder une mémoire du Forum social européen entraîne toute une réflexion. Au départ il était prévu de tout garder, mais pour un événement aussi hétéroclite et grand, comment tout sauvegarder ? Et où ? Sous quel format ?

Le constat que l’on fait après un Forum c’est que des milliers de choses se sont passées mais qu’on en a vu qu’une infime partie et que tout cela semble perdu. La forme même des Forums en fait un espace éphémère. Comment récolter tout le matériau et en faire une mémoire commune. Que garder et qui décide ? Où stocker et comment gérer les archives, sur quel support et comment le financer ? Une multiplicité de questionnement à la hauteur de l’organisation des forums. La réponse vient de l’Association du Forum social européen 2003, et plus particulièrement de son trésorier qui a annoncé que le Forum 2003 a fait un bénéfice de 500 000 euros. Lors d’une réunion du CIF il a été décidé que cet argent serait utilisé pour continuer le travail de restitution du Forum initié par le CRID en amont de l’organisation du FSE 2003. Déjà à Florence un travail similaire avait été entamé par Christina, comité d’organisation italien, qui avait formé une équipe avec des bénévoles pour instaurer une base de données. Mais le manque de financement a fini par faire échouer ce projet, les documents n’ont été que partiellement récupérés. Pour prévenir une telle perte d’informations, les FSE 2003 avait donc décidé de financer un groupe de travail qui travaillerait en collaboration avec les intervenants afin de recueillir chez tous les participants des synthèses sur les plénières et les séminaires. Reste encore à résoudre la question des ateliers qui pourtant sont les plus intéressants. Enfin, après avoir récolté toutes ses synthèses, que fait on de ces documents et comment les rendre accessibles. Sont-ils une mémoire officielle du Forum ? Dans la suite de l’esprit des forums, la mémoire doit-elle aussi être plurielle ? Ritimo[35] est l’association qui a mené ce projet avec l’aide du CRID sous mandat du comité d’organisation français dans un groupe de travail sur la restitution validé par l’AEP. Résultat de cette pré mobilisation, pour les plénières 60 % des données ont été recueillies et 40% de ateliers et séminaires. Dans la base de donnée que l’on retrouve sur le site du FSE, www2.fse-esf.org, on peut consulter à ce jour 500 textes réindexés dans plusieurs langues. Il permet donc une visibilité de ce qui se passe dans les Forums dans leur globalité. Lors d’un séminaire le 17 octobre 2004 sur l’usage et la documentation de la mémoire des forums, nous avons pu observer que les propositions concernant le développement de méthodes de sauvegarde de la mémoire des forums étaient nombreux. Restait à décider qui pourrait bénéficier de financement et quelle méthode adopter pour prendre cette décision. Une part de l’argent, exactement 90 000 euros ayant été versés dans le Fond de solidarité pour permettre le déplacement de délégations, dont 27 000 euros ont été versés aux délégations du Sud, 27 000, pour faire venir des délégations de l’Est, et enfin, 36 000 euros pour 9 cars au départ de la France, avec une soirée pour organisée par les « No Vox » pour diffuser de documents concernant la mémoire du FSE 2003. Ce financement faisant partie de la mémoire vivante du Forum. Quant aux autres projets qui ne concerne pas le déplacement de personnes, mais un travail sur la mémoire sous différentes formes, textes, documents audio ou vidéos…ces projets ont été étudiés par le CA de l’association du FSE 2003 et ont trouvé une issue au CIF du 3 novembre 2004.

– 15 000 euros iront à Université de Bourgogne qui sera une base pour les archives du FSE en lien avec les deux personnes mandatées Francine Dupras et Alain Bertho.

– 10 000 euros pour faire 2000 CDroms qui reprennent l’espace mémoire du site interne. Il a été proposé d’en donner 4 exemplaires aux 250 organisations signataires du CIF.

– 15 000 pour le film Résonances : Résonances est un journal écrit par des lycéens de Suger et Paul Eluard de Saint-Denis et édité à 10 000 exemplaires durant toute la durée du FSE 2003. Le réalisateur dionysien Jean-Michel Delage les a suivi et en a tiré un documentaire.

Deux autres projets devraient être financés par le FSE :

– le projet livre photos

– le projet DVD : 1- « Convictions intimes »

2-« Riv’Nord »

L’association s’engagerait à faire un préachat d’un certain nombre d’exemplaires.

Enfin le projet Radio, qui serait la fusion des radios Corali, Radio Ephémère et Radio Cascade.

66 250 euros seraient déboursés pour l’ensemble.

Enfin, un autre projet est venu se greffer, le projet brésilien qui consisterait à créer un groupe de travail pour la restitution des débats à Porto Alegre en janvier 2005. 120 000 euros ont été demandés, le CA de l’association du FSE 2003 semble avoir accepté donner 50 000.

Le document final sur les considérations et réflexions issues de ce séminaire est d’abord le travail sur des données et des documents tangibles récupérés par le comité organisateur. Il faudrait faire partager les outils mis en place pour aider les prochains forums à se construire en tenant compte des erreurs passées. Ensuite les contenus avec un premier niveau de traitement validés par les acteurs, doivent être en interaction avec le comité organisateur du forum, puis, les initiatives autonomes d’apport au processus doivent être assumées par ceux qui les font.

Enfin, les participants de ce séminaire ont pensé que un « groupe mémoire » devrait agir progressivement afin de : – collecter et interagir avec les initiatives de mémoire existante

– élaborer et diffuser au sein du processus des forums un ensemble de critères pratiques et de condition politiques et techniques permettant de démarrer/impulser/orienter au plan mondial des travaux concrets de mémoire.

– Faire que les taches engagées par ces groupes avancent vers une constitution d’ « un réseau système de documentations piloté par les processus », avec le but d’expansion et d’amélioration de la qualité des forums sociaux.

Finalement ce projet de restitution est un travail de longue durée, il demande une réflexion sur les méthodes de restitution, sur les modes de décisions sur le financement de projets, il crée un lien entre chaque forum. Cependant, le projet de restitution n’est pas au bout de son processus et en même temps il est dépendant de l’association du FSE 2003 et celle-ci, selon ses statuts, devrait bientôt être dissoute. Aussi l’association doit se réunir le 20 décembre pour statuer sur son auto-dissolution, certains veulent reconduire la date de dissolution, d’autres proposent de modifier les statuts de l’association.

3. Réflexion sur la forme du forum : espace ou mouvement ?

Difficile de définir ce qu’est le mouvement altermondialiste, difficile de définir ce que sont les Forums en tant que structure, nous savons qu’ils accueillent des milliers de personnes qui s’interrogent, qui prennent la parole ou qui participent à des plénières, des séminaires et des ateliers et qui luttent contre le néolibéralisme. Que les associations et organisations qui y participent créent des réseaux et proposent des alternatives et portent en elles l’espoir de changer le monde et de le rendre meilleur. Le forum est depuis l’Antiquité « une place publique », la « Place où se tenaient les assemblées du peuple et où se discutaient les affaires publiques ». Les Forums sociaux semblent redonner cette place aux mouvements sociaux, aux citoyens qui avaient perdu l’espoir que leur parole soit écoutée. Le système organisationnel est « horizontal » pour Chico Whitaker, c’est aux yeux de nombreux participants une nouvelle forme d’organisation démocratique. En choisissant Porto Alegre comme premier lieu où se tiendrait le Forum la symbolique était forte en ce qui concerne son expérience de démocratie participative. Les Forums sont-ils la naissance d’un nouveau mouvement social ?

Pour Isabelle Sommier le mouvement altermondialiste serait un prolongement des anciens mouvements sociaux mais répondent à d’autres problématiques et sont constitués de nouveaux acteurs sociaux. Ainsi, p. 22, Le renouveau des mouvements contestataires à l’heure de la mondialisation, les « nouveaux mouvements sociaux » sont issus des mobilisations de l’après-68, écologie, pacifisme, féminisme, mouvement homosexuel, contre-culture, mobilisations en faveur du tiers-monde et des droits de l’homme, etc.

Pour elle ils se distinguent des anciens mouvements sociaux, comme le mouvement ouvrier, pour deux raisons :

– le profil sociologique des groupes mobilisés : jeunes, femmes actives, de la classe moyenne instruite, souvent salariés des services publiques,

Pour elle il s’agit d’ « Une composition sociale que l’on retrouve dans les mouvements actuels, en particulier « antimondialisation », dont l’affiliation aux NMS est plus directe. »

La deuxième distinction s’opère sur leurs demandes :

– elles sont centrées sur la vie quotidienne, le cadre de vie, la culture, la protection de l’environnement, etc. en opposition avec la logique instrumentale et productiviste du système capitaliste.p.23

En découle un militantisme de résistance individuelle face à l’emprise économique et des formes de mobilisations de modes d’actions différents avec un refus des structures hiérarchiques, privilégiant donc les structures informelles. Enfin, c’est leur caractère multiforme, associations, syndicats, ONG, etc. qui en font une particularité, cette diversité les rends forts dans la mobilisation mais en même temps limite leur efficacité. Cette posture contestataire est nouvelle car elle est positive, elle offre une nouvelle perspective du monde.

Reste, pour Isabelle Sommier dans sa conclusion de son livre Le renouveau des mouvements contestataires, p.335, que la prise de parole des mouvements contestataires et notamment du mouvements altermondialiste, perturbe « l’ensemble des institutions qu’ils visent, des institutions partisanes et syndicales traditionnelles aux autorités nationales et organismes internationaux. Ils sont d’autant plus perturbateurs qu’ils prétendent faire de la politique hors des canaux et des codes établis. »

Ainsi le mouvement antiglobalisation est une « Internationale civile » qui est

« L’expression d’une volonté de citoyenneté et de responsabilités transcendant les clivages ethniques, sexuels et professionnels. Par leur dimension transnationale, leur utilisation d’Internet et leurs aspirations à une démocratie participative, ces mouvements contribuent à élargir l’espace public. C’est maintenant aux pouvoirs publics d’intégrer ce défi ou de se replier sur eux-mêmes, et, ce faisant, d’aggraver plus encore le divorce entre une partie de la population et les élus jusqu’à prendre le risque d’une nécrose démocratique. »

La question de la politisation du mouvement est toujours sous-jacente, elle est une des plus difficiles à traiter parce qu’elle est née d’un problème précis des Forums, qu’en ressort-il ? Quelles sont les propositions, les alternatives ? Concrètement. Cette question se pose autant pour les médias, (et c’est essentiel pour les Forums de rendre ces alternatives visibles pour obtenir une crédibilité auprès de la population) que pour les participants. Après chaque Forum, tout le monde en sort en se demandant comment continuer le travail en commun pour aboutir à des alternatives, ou alors comment mettre ses propositions en application dans les institutions politiques. Cette demande sous entend quelle est la partie active de ces Forums, doivent-ils intervenir comme des lobbying ? Doivent-ils évoluer vers un mouvement plus politisé ?

Cette dernière question est la plus polémique au sein des Forums car elle repose sur la confusion entre une conception structurelle des Forums en tant qu’ « espaces » et une notion plus idéologique qui est celle de « mouvements ».

p.107 de Tout a commence à Porto Alegre, Bernard Cassen tente de faire la distinction entre les deux concepts de « Forum mouvement » et « Forum espace », pour lui elle renvoie à des analyses très différentes des rapports de forces dans le monde, et des stratégies à mettre en oeuvre pour lutter contre les politiques libérales. « Au lieu de mettre franchement leurs arguments sur la table […] les tenants de la conception « Forum mouvement » ont constamment tenté, dans toutes les instances, de grignoter ou de contourner la conception du « Forum espace », mais sans jamais le reconnaître. »

Quand Bernard Cassen pose la question à 20 millions dans Tout a commence à Porto Alegre p.135, il touche à un des problèmes centraux des Forums, quelle place ont-ils dans la société, sont-ils un mouvement social, peuvent-ils le prétendre car sont ils vraiment représentatifs du peuple ? Quelles relations doivent-ils maintenir avec les partis politiques ? Et les mouvements sociaux anciens ? Pour lui, p.136, « Dans la Charte de Porto Alegre, il est évident que le concept de « mouvements sociaux » inclut toutes les formes d’organisation sociale, dont évidemment les syndicats, mais pas les partis politiques. » Pourtant, ajoute t’il, il y a un danger que les Forums prennent une tournure qui pourrait restreindre la participation puisque il nous dit avoir l’impression que :

« Dans le lexique actuel des assemblées, ce qui caractérise un « mouvement social » ce n’est pas tant sa base sociale que sa sensibilité politique. Et peu importe que ledit mouvement soit une association, un syndicat, un journal ou un cercle de réflexion, dès lors qu’il se situe, de fait, dans une logique de « radicalité », à l’extrême gauche, en tous cas en marge des partis «traditionnels » ou de « gouvernement » voire de la politique institutionnelle.[..]Cette conception « écarte un grand nombre d’organisations qui acceptent de participer à un « Forum espace », mais qui refusent un pilotage politique déguisé par une avant-garde baptisé assemblée des mouvements sociaux. »

Bernard Cassen revient souvent dans son livre sur le rôle de l’assemblée des mouvements sociaux qui à son sens n’est pas la voix des Forums, puisque personne par principe ne peut y prétendre mais qui tente de contourner les principes de la Charte de Porto Alegre en structurant les Forums avec leur « Appel » du dernier jour de manière à les transformer en « Forum mouvement ». Ainsi p.109 Tout a commence à Porto Alegre, « dès la première session de 2001, la logique « mouvements » vint se greffer sur le Forum […] Par la convocation, sur place, d’ « une assemblée des mouvements sociaux » dont un des principaux inspirateurs était Christophe Aguiton, alors chargé des relations internationales d’Attac. Pour Bernard Cassen, « l’assemblée des mouvements sociaux jouait sur du velours », comme le FSM ne rend pas de communiqué final et comme la plupart des séminaires n’avaient pas eu le temps de rendre immédiatement publique leurs conclusions, il y avait un vide à combler en termes de communication. Pour les médias, le texte de l’ « Appel des mouvements sociaux », disponible et distribué immédiatement aux journalistes, vint le combler. » De plus, l’assemblée des mouvements sociaux devrait s’appeler assemblée « de » (et non pas « des ») mouvements sociaux, dans la mesure où elle ne regroupe qu’une toute petite minorité des organisations participant aux Forums.( p.117, en mai 2003, l’Appel avait seulement été paraphé par 192 organisations sur les 2000 ou 3000[36] présentés à Porto Alegre) Le problème pour Bernard Cassen, se situe dans une question plus sous-jacente qui est le pilotage du mouvement au niveau mondial. Il insiste sur le danger que représentent certaines organisations comme Globalize Resistance qui est un mouvement qui sert de façade au Socialist Workers’ Party (SWP), petite formation trotskiste et qui monopolise la représentation du Royaume Uni dans les Forums. Bien qu’ils soient limités en termes d’effectifs ils n’en restent pas moins d’un activisme étonnant. Ainsi, ils sont pour Bernard Cassen p. 121, Tout a commence à Porto Alegre, à l’origine des problèmes concernant l’assemblée des mouvements sociaux à laquelle ils voulaient se référer uniquement dans l’organisation du FSE 2002.

Isabelle Sommier, elle, situe la crainte de la « récupération » politique p.303 dans Le renouveau des mouvements contestataires, dans la présence en croissance des élus dans les Forums. D’une part, c’est un signe que les Forums sont un succès et elle les légitimise, d’autre part, cette présence suggère la méfiance, surtout que « le désenchantement à l’égard de la représentation politique », nous dit-elle, « ajoute à la peur de la « récupération » par un parti politique, a sans doute contribué à l’efflorescence, et souvent au succès des « listes citoyennes »» Comment intégrer les partis politiques dans l’espace des Forums, leur présence est nécessaire mais le cadre de travail avec eux reste a être crée et délimité pour éviter justement cette « récupération » politique.

Autre problème concernant la difficulté de parler de la présence du politique réside en partie de la diversité des mouvements qui se trouvent au sein des Forums.

Pour Isabelle Sommier, p.274 (Le renouveau des mouvements contestataires à l’heure de la mondialisation) :

« Ces divergences traversant la mouvance et chaque organisation prise isolément, sanctionnent l’une des faiblesses majeures des NMS : leur extrême hétérogénéité, qui fait sans doute la force de leurs capacité de mobilisation, mais est source de paralysie dès lors qu’il est question de dégager une stratégie commune, voire de risques d’éclatement de l’unité acquise exclusivement dans l’action ».[…]« Les alternatives développées par les « anti/altermondialistes » ressemblent plus encore à un catalogue à la Prévert : commerce équitable, lutte contre les paradis fiscaux, économie solidaire et développement durable, Parlement mondial des citoyens, Conseil de sécurité économique et social rattaché à l’ONU, réforme ou disparition des institutions financières internationales, rupture avec le « modèle productiviste », agence mondiale de l’environnement, etc. Aucune n’est commensurable car toutes se situent dans un rapport spatial et temporel décalé. Certaines peuvent apparaître comme des « solutions » à un problème précis, d’autres comme un idéal à atteindre dans un futur déterminé. »

Cette diversité nuit au rapport entre le social et le politique, il faut se poser la question et trouver le moyen de faire cohabiter le politique dans l’espace des forums, sinon elles risquent de mettre en danger le mouvement.

P.17 d’Où va le mouvement altermondialisation ?, l’introduction soulève une idée intéressante :

« Ainsi du rapport entre le social et le politique : le plus souvent, ceux qui posent cette question ont en tête une ancienne représentation du politique. Ne faudrait-il pas le repenser comme un rapport entre les différentes formes citoyennes de la mobilisation et la manière de les transcrire dans des politiques, ce qui dans le même temps peut réintroduire dans le jeu mais de façon radicalement nouvelle les formations politiques ?

Si les forums sont intéressants en tant qu’espaces et comme outils aux yeux de nombreux participants c’est parce qu’ils sont déconnectés des partis politiques traditionnels. Dire que les forums ne sont pas politisés serait se voiler la face. Ce qui est sûr aujourd’hui c’est qu’avant de passer à l’action politique le Forum a encore besoin de s’élargir, de se consolider. Comment répondre aux besoins d’approfondissement et de progression dans la réflexion ainsi que la prise de décision comme nous l’avons constaté dans le bilan et le concilier avec le principe d’ouverture que réclame l’idée d’espace ?

Les réponses sont nombreuses mais nous verrons dans ce chapitre le point de vue des intervenants du livre Où va le mouvement altermondialisation ?

Pour Christophe Aguiton l’important c’est de conserver l’espace des forums hors de tout processus de prise de décision :

« Cette étroite articulation entre les forums et les mouvements fonctionne d’autant mieux que chaque mouvement ne se sent pas contraint à suivre de décisions qui ne correspondraient pas exactement à ses orientations ou à ses priorités. En cela le caractère non délibératif des forums, le fait qu’ils ne fonctionnent pas comme des congrès où il faudrait parvenir à un accord sur des thèses ou un document final sont tout à fait positifs. » p.31

Miguel Benasayag pense que la question ne se pose même pas:

« Il serait ridicule que le FSM prétende devenir un « mouvement des mouvements » : cela voudrait dire que chaque groupe, chaque tendance tente de monopoliser le mouvement à son profit. Dans une telle logique- l’Histoire le montre- , celui qui finit par gagner n’a plus rien dans les mailles de son filet ! »p.31

Bernard Cassen pense qu’il doit être un « vivier » qui doit encore s’élargir vers d’autres mouvements sociaux :

« Dans le processus des forums, la dimension « espace » doit absolument être conservée pour l’avenir, à échelle prévisible en tous cas. Tout simplement parce que même dans les pays où les thèmes de l’altermondialisation ont le plus d’impact (par exemple la France), cet espace n’a pas encore été investi, loin s’en faut, par l’ensemble des forces – en premier celles des syndicats et des mouvements d’éducation populaire- qui y auraient tout naturellement leur place. »[…] « Les forums peuvent être des « viviers » d’où, progressivement et à leur rythme, peuvent se dégager des organisations et mouvements désireux de passer du dialogue et du constat partagé à la volonté d’agir, ne serait-ce que sur des terrains bien délimités. Toute attitude ou toute structure qui freinerait le processus d’élargissement de la composition des forums reviendrait à tarir les sources de recrutement de nouvelles forces dans notre combat »[…]« S’il existe une sensibilité et des forces altermondialistes, je ne suis pas certain que l’on puisse encore parler d’un mouvement au sens traditionnel du terme, ou même d’un « mouvement des mouvements » Il y a des analyses, des aspirations, des mouvances, des combats qui se rejoignent […] mais cette « soupe primitive » ne s’est pas encore coagulée en un objet politique. » p.33-34[…]

Nadia Demond comme Chico Whitaker attribue aux forums

« la fonction d’ « incubateur » des mouvements sociaux, espace où mûrissent des propositions et des stratégies qui se traduisent ensuite par des campagnes et mobilisations, assumées par des réseaux ou des coordinations internationales du mouvement. » p. 36

Pour Gustave Massiah : « Les forums rythment le mouvement et sont la représentation de son autonomie. » p.37 et pour Bruno Rebelle : « Il ne sera sérieusement perçu comme un « mouvement » qu’à partir du moment ou les débats et les propositions qui en émanent se prolongeront par des actes concrets contribuant aux changements attendus. » p.38

Enfin, Chico Whitaker pense que les forums peuvent sont une nouvelle structure démocratique qui ne doit pas être assimiler à un mouvement social:

« Le FSM est une initiative venue renforcer le grand « mouvement social » mondial contre la globalisation néolibérale, surgi dans les cinq ou six dernières années. »[…] « Il est uniquement un « espace », horizontal, ouvert, au service des mouvements des deux types, que ceux-ci soient anciens ou qu’ils soient nouvellement crées. »[…] « Assimiler le FSM à un mouvement- général ou spécifique- mènerait à la disparition de cet « espace » indispensable que ne peut d’ailleurs offrir aucune autre initiative. Réduire le FSM à un « mouvement des mouvements » le ferait ressembler à un seul type d’acteurs (les « mouvements sociaux »), laissant à part tous les autres qui ne sont pas des mouvements. » p.40-41.

Ces réponses démontrent bien que le Forum n’est pas encore considéré comme un mouvement social, il est « incubateur » de mouvements, il vient renforcer le mouvement social, il rythme le mouvement altermondialiste mais n’est pas encore suffisamment représentatif de la société civile, ce sont des « viviers » qui proposent des alternatives. Il n’y pas de projet commun, pas de document final. Est-ce dans ce même schéma de pluralité des réponses que peuvent se construire des nouvelles formes d’engagement politique ?

4. Quel avenir pour les forums ?

Il faut sans doute revoir les formats des forums, les participants s’en rendent compte, surtout ceux qui ont assisté à tous les forums, ils se répètent et beaucoup s’interrogent et essayent de trouver des solutions pour éviter de tomber dans une routine. Les plénières attirent du monde, surtout des journalistes mais elles sont rébarbatives, les séminaires ont besoin d’être revalorisés et manquent d’un travail plus en amont dans le processus d’organisation, seuls les atelier respirent l’esprit altermondialiste. Nous l’avons vu , le FSE 2003 a essayé d’améliorer l’organisation du premier FSE, de proposer des panels plus larges, de favoriser le déplacement de populations défavorisées, de centrer son intérêt sur les questions de l’Europe, mais le passage à Londres se conclut par un bilan bien moins positif. A la dernière réunion du CIF deux points positifs ont été unanimes la création toujours et encore de réseaux et donc une prise de contact entre différentes organisations européennes et la participation de nombreuses délégations venues de toute l’Europe. Cependant la liste des aspects négatifs est beaucoup plus lourde que dans les précédents. En gros, peut-être du à une tradition d’affrontement britannique, les débats se déroulaient souvent dans la violence verbale, voir physique. Particulièrement deux séminaires se sont mal passés, l’un concernant l’intervention du mouvement libertaire qui reprochait au Forum de ne pas les soutenir, l’autre concernant le séminaire sur l’Irak qui aurait du être mieux géré, par l’aspect sensible du sujet, en amont par le comité britannique. D’autre part, la présence politique du SWP a été mal vécue par la plupart qui trouvaient que les mouvements sociaux n’étaient pas assez représentés. La programmation a souffert de la domination de la thématique de la guerre, au détriment des sujets européens. Même pendant la manifestation les protestations et les interventions sur scène n’ont fait référence qu’au problème de la guerre. (Ce qui est tout de même compréhensible si l’on tient en compte l’implication des britanniques dans la guerre en Irak). Du point de vue organisationnel il semble évident à présent que les salles de conférences doivent être dans des pièces fermées pour que les discours soient plus audibles. Et une fois encore les alternatives n’ont pas été visibles sur place (pas d’espace de restauration alternative, aucun respect écologique vis-à-vis du papier, du recyclage), etc. ni dans la ville, ni dans les médias.

Pour cela il faudrait peut-être envisager de faire les autres forums dans des villes à dimension plus humaine. Londres pour beaucoup est une fin de cycle, la Grèce doit vraiment se concentrer sur le renouvellement du format des forums et tenir compte des erreurs mais aussi des réussites des anciens forums.

Autre témoignage qui va dans le sens d’un besoin de renouveler les espaces de discussion l’article parut dans The Guardian le 15 octobre 2004, où Susan George remarque tout d’abord que très peu de londoniens sont au courant que des milliers de personnes se sont donné rendez vous pendant trois jours pour parler des problèmes concernant la mondialisation. Elle remarque aussi que si la passion et la détermination des militants sont bien présentes, les Forums s’essoufflent dans la forme et dans le fond. Elle explique que la redondance des thèmes surtout dans les plénières est devenu une des fonctions premières du Forum et qu’il faut à tout prix évoluer. Elle revient sur un thème central depuis Paris/Saint Denis, comment faire évoluer les Forums ? Elle nous confirme que Porto Alegre sera à nouveau un tournant :

« The Porto Alegre World Social Forum in 2005 will take the welcome step of eliminating the plenary star-system altogether in order to concentrate exclusively on seminars and workshops. The role of a social forum should be to identify groups worldwide working on similar issues and place them in contact well before the event so that they can set their own agendas and, when they arrive, hit the ground running. This is the way to win.”[37]

Elle rappelle aussi un fait important qui à Londres a été trop ignoré, « people from all over the world have been invited to London, but we should keep in mind that this is primarily the European social forum, and Europe just now has a lot on its plate.»[38] Le FSE est européen et doit donc traiter essentiellement des thèmes qui concernent l’actualité européenne. Pendant la manifestation du Dimanche les revendications proclamées étaient toutes tournées vers la dénonciation de la guerre en Irak. Non pas que ce soit un tort, bien au contraire, mais il faudrait peut-être savoir mettre aussi en avant les problèmes concernant la construction de l’UE, moins attrayante par sa complexité, moins spectaculaire mais tout aussi importante. Bien sûr, Londres et le Royaume Uni sont plongés dans une guerre qu’il faut dénoncer, mais le FSE doit se faire l’écho de plusieurs combats. Dans la programmation, la dimension européenne devrait être plus prise en compte.

Ainsi, Susan George, insiste sur l’importance d’agir, de cesser les discussions et de prendre des réelles positions concernant les politiques européennes :

“At the ESF, as in every other social forum, we should cease ritual, repetitive complaining about the ills of the world and, rather, take the time to examine power coldly, determine its strategic weaknesses and decide, together, how to push our neo-liberal adversaries back until at last they fall over the edge of the political cliff.”[39]

C’est un des pas les plus difficiles à effectuer pour les forums, passer de la parole à l’action. Comment donc inventer une nouvelle culture démocratique et de nouvelles pratiques politiques ? Où va le mouvement altermondialisation ? p.43 pose cette question qui concerne la nouvelle culture démocratique, l’avenir est-il dans la mise en place de cette nouvelle pratique politique ? Comment les mettre en place ? Quelles sont ses limites ?

Pour Christophe Aguiton les pratiques politiques changent mais dans les prochains forums il faudra rendre le fonctionnement du réseau plus lisible:

« Nous sommes en train de connaître une période de transformation profonde des cultures et des pratiques politiques, et le mouvement altermondialiste et les forums sociaux accélèrent le processus.[…] Mais le réseau n’échappe pas aux logiques des rapports de force et au poids relatif de ses composantes. Son fonctionnement est souvent peu lisible, y compris pour ses propres membres. Il est plus opaque que le système du vote majoritaire, qui permet d’expliciter les choix possibles de façon plus claire. Ces problèmes méritent une réflexion critique et une discussion sur les moyens à mettre en oeuvre pour rendre les processus de décisions plus explicites et transparents[…]. » 45

Miguel Benasayag il faudra essayer de ne pas se dissiper et que chacun se consacre à son domaine : Le rôle de chacun est de s’investir en profondeur dans ses activités, et non de chercher à les étendre. » p.46. Bernard Cassen pense qu’il y a encore beaucoup de progrès à faire dans la pratique de cette « culture démocratique » : « En théorie, tout le monde est d’accord mais, dans les faits, et comme je l’ai dit plus haut, certains mouvements et organisations se comportent en porte-parole autoproclamés de ce qu’ils appellent le « Mouvement », et lui donnent son ton, en paroles ou en actions. » p.46. Nadia Demond penche plutôt vers un avenir politisé ou du moins qui prend plus en compte la participation des politiques comme déjà pour certains partis comme le PRC qui « sont des éléments parmi d’autres qui débattent, dans un cadre reconnu réciproquement et sans prétentions d’hégémonie ou d’exclusivité par rapport à la capacité de proposer une alternative politique globale. » p.53

Pour Gustave Massiah la référence à la démocratie est ambivalente : « Elle ne se résume pas aux pratiques politiques, mais renvoie à la fois à des valeurs et à un modèle de fonctionnement des institutions. Ce n’est pas une simple référence qui viserait à conjurer les erreurs passées, c’est une valeur à inventer. » p.53 « Pour définir la place des partis politiques dans le mouvement, il faut prendre en compte plusieurs dimensions : l’évolution de la forme-parti et sa place dans les stratégies de transformation, le débat sur les projets politiques et les stratégies qui caractérisent les différents partis, les problèmes spécifiques posés par la cohabitation entre les partis et les autres organisations, sociales et citoyennes, mais néanmoins politiques. » p. 54

Bruno Rebelle plus pessimiste pense que : « Le FSM, pas plus que les forums régionaux n’a su vraiment innover en matière de pratique politique et démocratique. » p.55

Quant à Chico Whitaker : « Il serait contradictoire avec la nature même des FSM d’espérer que les rencontres aboutissent à un programme de lutte, moins encore « unifié, réducteur et centralisateur » ».p.57, « Les actions politiques concrètes ne sont pas de la responsabilité du FSM mais des acteurs qu’il rassemble, de même que des partis politiques. »p.58.

Si, comme le pensent la majorité des interventions, nous allons vers de nouvelles pratiques politiques alors est-ce que le mouvement altermondialiste est à même de formuler une perspective émancipatrice, et laquelle ?p.59

Pour Christophe Aguiton le mouvement altermondialiste est, avec le mouvement antiguerre, l’expression la plus visible d’une vague mondiale de mobilisation d’une ampleur considérable, aussi importante, si ce n’est plus, que celle que le monde a connue dans les années 1960-1970 :

« Les questions les plus difficiles portent sur les stratégies et les réponses politiques, ce qui renvoie les perspectives émancipatrices à un horizon lointain et peu défini. C’est d’abord un problème de cadre et de cohérence entre les niveaux d’action politiques, économiques et sociaux. […] Jusqu’alors, le modèle pouvait s’énoncer simplement : ascension du mouvement de masse, réponse des pouvoirs en place par le couple négociation/répression, politisation du mouvement et montée de différentes réponses politiques qui offraient des « débouchés » au mouvement tout en lui offrant des cadres stratégiques cohérents ave ces réponses. C’est ce scénario qui est aujourd’hui en crise, touche à la fois par la crise des modèles de changement social et par le fonctionnement en réseau des mouvements sociaux qui rend très difficiles les débats et les différenciations stratégiques. » p.60-61

Miguel Benasayag pense qu’on ne peut que participer à un mouvement émancipateur mais certainement pas le construire ou le coordonner : « Le FSM ne peut donc pas être le moteur ou le fondement d’un quelconque mouvement émancipateur : il peut seulement y participer ou, à défaut, le freiner. »[…], ainsi le fil directeur pour lui consiste à s’émanciper de l’économie, et non à chercher une économie « émancipatrice ». p.61

Nadia Demond souligne que le processus est en cours, qu’il est en train de se créer :

« Il est important de souligner la dialectique entre le processus et son objectif au sens où le nouveau modèle de société n’est pas seulement un objectif final à rejoindre mais au contraire il commence à se réaliser dans le processus à travers lequel on tente de le créer, par le biais des choix moyens, des méthodes et des objectifs immédiats, jour après jour. »p.63

Enfin, et nous finirons par son intervention, Bruno Rebelle aborde les problèmes à envisager :

« Il semble que le FSM et ses déclinaisons régionales sont aujourd’hui dans une forme d’impasse. Il faut que les débats abordent et, si possible, tranchent une des principales contradictions auxquelles les forums sont aujourd’hui confrontés. A savoir la tension entre les courants « productivistes » – essentiellement liés aux racines syndicales de certaines composantes – et les alternatives solidaires et écologistes qui questionnent plus directement le concept de croissance. Dans les idées et dans les faits s’opposent deux projets politiques radicalement différents. »[…] « A mon sens, le mouvement altermondialiste gagnerait à revenir au concept d’écodéveloppement, écartant de fait la référence devenue systématique au « développement durable. Plus fondamentalement, cette interrogation sur le rapport à la croissance devrait être au centre des projets portés par le mouvement altermondialiste. » p.65

L’avenir des forums repose sur la faculté des personnes qui composent les Comités d’organisation à prendre des décisions qui feront évoluer les forums vers une mise en pratique des alternatives qu’ils proposent. Dans la dernière conférence au FSE sur l’avenir des forums, les critiques visaient essentiellement son mode d’organisation trop complexe et opaque, le besoin de faire face aux questions politiques. Dans les prochains mois, les altermondialistes vont devoir se rendre visibles, notamment dans les institutions européennes ou internationales.

Inclure les partis politiques dans les Forums, les faire participer en tant que tel et pas seulement comme représentants, semble être l’une des décisions à prendre en commun. Dans une synthèse de plénière de l’espace mémoire du FSE 2003 « Les mouvements sociaux et citoyens/partis politiques » L’enjeu pour les uns et les autres s’est d’être capables de faire entendre un appel de la gauche européenne internationaliste : les mouvements sociaux doivent rester la colonne vertébrale du mouvement altermondialiste. La construction d’une « Europe politique courageuse » est l’affaire de tous, associations, partis politiques et syndicats. On ne peut échapper à la question du pouvoir et de la prise de pouvoir. Il faut refonder la politique, créer le rapport de force. Pour cela il importe que ceux qui s’impliquent en politique soient immergés dans le mouvement social. Aussi ils concluent par une question, Ne pourrions-nous pas élaborer ensemble (politiques et mouvements sociaux) une nouvelle conception du pouvoir, pousser l’intervention populaire jusqu’au niveau du pouvoir ? La réponse reste entre nos mains.

Conclusion

Après avoir étudié l’évolution des forums sociaux et particulièrement le FSE 2003, nous pouvons conclure que les Forums sont un point de rencontre des mouvements. Un espace qui permet un éventail de possibilités et d’approches sur les problèmes qui accablent le monde et particulièrement ceux causés par les politiques néolibérales, un réseau qui tente de trouver des alternatives. La diversité des voix qui s’y expriment en est le moteur. Cette même diversité est à l’origine de contradictions, mais les idées et les contradictions font partie des forums, il faut les accepter, et le FSE 2003 à Paris/Saint-Denis/Bobigny et Ivry-sur-Seine, n’est pas une exception.

Son succès se reflète dans les chiffres : 60 000 inscrits sur trois jours. Les enjeux étaient importants, mais le FSE 2003 a su répondre à ses objectifs. Il a d’abord instauré un système d’organisation très ouvert et démocratique (AEP, CIF, SO), il a mis l’Europe au cœur des débats en travaillant en amont sur ce sujet, il a réussi à faire participer des délégations venant des pays de l’Est, à donner l’accessibilité aux plus démunis par un système d’inscription juste, ouvert ses portes aux associations d’immigration, il a tenu compte de l’accessibilité des sites aux handicapés,donné sa place à la culture, restitué les débats pour tous ceux qui ne pouvaient y assister et instauré un espace mémoire, il a été respectueux des idées politiques et économiques qu’il véhicule avec un village solidaire, une restauration alternative, un hébergement solidaire, enfin, il a tenu compte de la diversité des identités qui y participaient avec l’ interprétation en 6 langues (et plus) de plénières et de séminaires, enfin, il a bénéficié de l’aide de 2000 bénévoles et 100 000 personnes ont assisté à la manifestation du dimanche après-midi.

Il doit néanmoins tenir en compte certains aspects négatifs, il n’a pas réussi à impliquer des couches de population plus larges comme les jeunes, les salariés et les précaires et il doit revoir le format de ses plénières. Le FSE 2003 continue à vivre dans l’espace mémoire qui doit devenir un outil pour construire les prochains forums. D’ailleurs, le prochain sera en Grèce, à nous de transmettre nos connaissances, il sera sans doute très différent, il doit être différent si les altermondialistes veulent réellement construire un autre monde.

En attendant l’élargissement à l’Afrique prévu pour 2006, nos yeux sont maintenant rivés sur Porto Alegre qui en janvier 2005 accueillera de nouveau le Forum social mondial. Il est porteur de grands espoirs car ils ont osé changer, évoluer, proposer une autre forme d’organisation qui laisse une grande part de liberté aux organisations qui y participeront. Ils arriveront peut-être à trouver le début d’une réponse à la question qu’on se pose tous, comment réellement et collectivement passer à un autre monde possible?


[1] Charte de Porto Alegre

[2] La manifestation contre l’OMC, l’Organisation Mondiale du Commerce

[3] Le Forum économique mondial (FEM) est un événement qui à lieu à Davos, une station touristique suisse très chic. Dans ce lieu, les dirigeants économiques et politiques du monde se réunissent pour planifier la diffusion du système néolibéral et pour décider ensemble les stratégies pour élargir leurs business.

[4] Pour Susan George dans Un autre monde est possible si…p.197 le Teach-in-conference-fleuve- organisé par le International Forum on Globalisation qui a précédé les manifestations de Seattle fin novembre 1999 est précurseur.

[5] Bernard Cassen, « Democratie participative a Porto Alegre », le Monde diplomatique, aout 1998.

[6] www.fsm.org.br

[7] Voir article « La promesse de Porto Alegre » par Ignacio Ramonet dans Maniere de voir 75 Altermondialistes de tous les pays, p.62, juin-juillet 2004.

[8] Site internet www.attac.org

[9] ABONG (Association brésilienne des ONG), ATTAC, CBJP (Commission Brésilienne de Justice et Paix, de Conseil National des Évêques Brésiliens), CIVES (Association Brésilienne des Entrepreneurs pour la Citoyenneté), CUT (Centrale Unique des Travailleurs), IBASE (Institut Brésilien d’Analyses Sociales et Économiques), MST (Mouvement des Travailleurs Ruraux Sans-Terre), Réseau Social de Justice et des Droits de l’Homme

[10] Gouverneur de l’Etat de Rio Grande do Sur de l’époque

[11] Maire de Porto Alegre de l’époque

[12] Op.cit. p.

[13] Voir article du Monde diplomatique de Bernard Cassen, « Democratie participative a Porto Alegre », aout 1998

[14] Le Comité d’Organisation s’appelle aujourd’hui Secrétariat du FSM. Voir L’organigramme du FSM

[15] La Charte des principes du Forum Social Mondial

[16] Pour avoir une vision plus complète de ce Forum, voir le rapport présenté par Adrian Pabst en février 2004 à l’Institut d’études européennes du Luxembourg.

[17] Voir : http://www.forumsocialmundial.org.br/dinamic.asp?pagina=forum_africano_fr

[18] Voir: http://www.forumsocialmundial.org.br/main.asp?id_menu=11_1_3&cd_language=3

[19] organigramme du Forum social europeen

[20] Liste des signataires de l’Appel unitaire.

[21] Déclaration du comite d’initiative français pour le FSE 2003 le 12 mai 2003

[22] Annuaire du Secrétariat d’Organisation du FSE 2003

[23] Permanence du FSE au 1er septembre 2003

[24] Fiche de recrutement de bénévoles

[25] Statuts de l’Association du Forum social européen 2003.

[26] Déclaration du CIF concernant la décision de la région.

[27] Membres du groupe de travail Programme européen le 06/11/2003

[28] Flujograma de Organizacion de la Secretaria Executiva

[29] Appel de l’Assemblee des femmes.

[30] Voir site internet http://metallosmedialab.fse-paris.org

[31] Voir le site internet : www.intergalactique.org

[32] Christopher Lasch, Culture de masse ou culture populaire ?, Climats, Castelnau-le-Lez, 2001, p. 59.

[33] Christopher Lasch, op. cit ., pp. 59-60.

[34] Voir site internet : www.observatoire-medias.info

[35] Ritimo est un réseau de 50 centres français de documentation pour le développement durable et la solidarité internationale.

[36] C’est une estimation

[37] « Le Forum social de Porto Alegre de 2005 va faire le grand pas d’éliminer le star-système qui caractérise les plénières pour concentrer ses efforts sur les séminaires et les ateliers. Le rôle des forums sociaux devrait être d’identifier des groupes dans le monde entier qui travaillent sur les mêmes problématiques et les mettre en contact bien avant l’événement pour qu’ils puissent se mettre d’accord sur leurs rendez-vous, pour arriver ensemble. C’est la manière de gagner. »

[38] « Des personnes du monde entier ont été invitées à Londres, mais nous devrions garder en tête que c’est avant tout un forum social Européen, et l’Europe aujourd’hui à beaucoup à faire. »

[39] « Au FSE, comme dans tous les autres forums sociaux, nous devrions arrêter toute rituelle complainte sur les maux du monde et prendre plutôt le temps d’examiner froidement le pouvoir, de déterminé ses faiblesses stratégiques et décider, ensemble, comment pousser nos adversaires néolibéraux jusqu’à ce qu’ils tombent. »

~ par Alain Bertho sur 30 avril 2007.

 
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