Formes politiques et coopération digitale

Les usages d’Internet par les Forums sociaux

Dominique Cardon, Centre d’études des mouvements sociaux

Nicolas Haeringer, Centre d’Étude et de Recherche en Sociologie des Organisations

Depuis les manifestations de Seattle organisées en marge du sommet de l’Organisation Mondiale du Commerce à Seattle en 1999, le développement de réseaux internationaux mobilisés contre la globalisation néolibérale constitue un espace propice à l’émergence d’usages novateurs des outils de communication, mais aussi un lieu original d’articulation entre innovations technologiques et organisationnelles[1]. Avec beaucoup d’enthousiasme, certains auteurs ont fait du Web l’indispensable instrument de l’édification de cette nouvelle « société civile internationale », notamment parce que celle-ci a adopté une forme organisationnelle, le réseau, qui semble épouser la structure décentrée et ouverte de l’Internet (Castells, 2001). Au cœur des nouvelles formes de coordination et de mobilisation internationale, l’Internet n’en serait pas seulement une condition de possibilité, mais leur donnerait aussi un esprit et une forme particuliers. Aussi est-ce en prolongeant et en prenant de la distance à l’égard de cette métaphore du réseau utilisée pour décrire ensemble de nouvelles formes politiques et une infrastructure technique d’échanges, que nous voudrions proposer une analyse des expérimentations et des usages que les organisateurs des Forums sociaux ont fait de l’Internet comme un outil de coopération susceptible d’incorporer les exigences normatives qui sont les leurs.

La forme forum : de l’espace au processus

La constellation d’organisations que l’on reconnaît aujourd’hui sous le nom de « Mouvement altermondialiste » constitue un cas exemplaire de structure en réseau de grande échelle, organisée depuis la fin des années quatre-vingt-dix, du local à l’international, par la coordination à distance de milliers d’individus et d’organisations aux propriétés hétérogènes (Aguiton, Cardon, 2005). Les acteurs de cette « autre mondialisation » se sont dotés de dispositifs de coordination à la fois souples et pérennes. Parmi ceux-ci, les Forums sociaux, initialement mondiaux, mais très rapidement continentaux, nationaux, locaux et thématiques, se distinguent par leurs principes et leur mode de fonctionnement[2]. Né à Porto Alegre en janvier 2001, le Forum social est avant tout une gigantesque agora, circonscrite dans le temps et dans l’espace, tout entière dédiée à la prise de parole et à l’échange. Foisonnante, la parole circule selon un mouvement proliférant et désordonné qui prétend à l’horizontalité[3]. L’organisation de cet espace de prise de parole, de discussion et de coordination revendique la diversité, la polyphonie et la contradiction comme des opportunités plutôt que comme des risques.

Cependant, l’événement du forum ne dure pas. Il n’existe pas en tant que tel, en dehors de l’unité de temps et de lieu dans laquelle il s’incarne. Pour parvenir à coordonner les acteurs de la dynamique altermondialiste, il a vocation à s’étendre. Aussi, dès la clôture de la première édition du FSM, à Porto Alegre en janvier 2001, ses organisateurs, réunis dans un Comité d’Organisation Brésilien ont essayé de lui donner une forme pérenne[4]. Ils l’ont ainsi doté d’une charte, la Charte des Principes du Forum Social Mondial (dite « Charte de Porto Alegre »), et d’instances de maintien et de coordination[5], la première édifiant un ensemble de contraintes normatives relatives à la mise en place de cette forme sociale émergente, tandis que les secondes l’abstraient de ses manifestations événementielles.

Par forme forum, nous désignons la configuration organisationnelle qui réunit en un processus continu les acteurs participant aux Forums sociaux[6]. Elle ne se réduit pas « aux manifestations sur lesquelles [elle] s’appuie » (article 2 de la Charte des principes). Elle n’a pas non plus vocation à se substituer aux autres formes de coordination de la dynamique altermondialiste, notamment des contre-sommets (organisés contre les G8, l’OMC ou encore le FMI) : elle ne « prétend [pas] constituer l’unique alternative d’articulation et d’action des instances et des mouvements qui en font partie » (article 6). La forme forum constitue un outil original destiné à prendre en charge dans un dispositif souple et ouvert la coordination entre acteurs distants et hétérogènes. Elle n’a cependant pas pour seule mission lorganisation des forums sociaux successifs, pas plus qu’elle n’est une instance de certification d’un certain type de rencontres, autorisées à être appelées « Forum social ». Les acteurs de ses instances de maintien et de coordination la présentent comme un dispositif de facilitation destiné à construire l’espace ouvert que sont les forums comme événement et comme processus. Cette construction de la forme forum comme produit d’une mise en tension de l’événement et du processus articule l’éphémère et le durable, la clôture et l’ouverture, et se distingue des campagnes et des plateformes de préparation des contre-sommets par sa paradoxale pérennité, ainsi que sa capacité à s’étendre en dehors de ses espaces d’incarnation.

Le dispositif souple de coordination à large échelle des acteurs de la société civile internationale mis en place à travers la forme forum cherche à éviter les écueils des tentatives antérieures, qui ont pris la forme d’un système de représentation accolé aux Institutions internationales ou d’Internationales ouvrières. Afin d’éviter les risques dinstitutionnalisation, les instances qui incarnent la forme forum ont des structures extrêmement souples et légères. Le Conseil International (CI, lié au FSM) et l’Assemblée Européenne de Préparation (AEP, lié au FSE) sont les deux principales instances qui maintiennent la forme forum hors de ses manifestations événementielles. Le CI accueille aujourd’hui 140 organisations recrutées par cooptation tandis que lAEP est une assemblée ouverte à l’ensemble des organisations européennes qui le souhaitent. 150 à 200 organisations y participent régulièrement. Dans chacune de ces instances, les décisions sont prises au consensus. Leurs réunions régulières permettent d’entretenir les liens entre les organisations et proposent des rendez-vous réguliers aux acteurs du processus des forums sociaux. Les situations de coprésence ne peuvent cependant être indéfiniment multipliées. Chacune de ses instances s’est donc elle-même « subdivisée » en sous-groupes : six commissions (respectivement de stratégie, de contenus, de méthodologie, de ressources, d’expansion et de communication) dans le cadre du CI ; des réseaux thématiques au niveau de l’AEP (une petite dizaine d’entre eux étant actifs). Outre les deux réunions annuelles du CI, on compte jusqu’à cinq réunions internationales de ses différentes commissions – soit une réunion internationale tous les deux mois au moins. De leur côté, les réseaux de l’AEP tendent à prendre une place plus centrale dans le processus du FSE, à tel point que l’assemblée plénière n’occupe parfois plus qu’un jour pour trois à quatre demi-journées consacrées aux réseaux thématiques. Les listes de discussion électronique constituent l’adjuvant naturel du CI et de l’AEP : elles permettent de prolonger et de poursuivre les trop rares assemblées physiques, tout en mettant en œuvre des formes d’interactions qui diffèrent des interactions en coprésence.

Les technologies de la forme forum

Les dispositifs techniques « digitaux » jouent en effet un rôle particulier dans cette dynamique de clôture et de maintien de la forme forum. Les listes de discussions, les forums en ligne ou encore les plateformes collaboratives sur Internet offrent des modalités spécifiques et relativement nouvelles de prise en charge de la distance entre les participants. En premier lieu, les acteurs engagés dans ce « mouvement de mouvements » utilisent de façon massive les technologies d’information et de communication : publication ouverte et coopérative en ligne, syndication de contenus entre sites[7], liste de discussion avec procédures de prise de décision, audioconférence, téléphonie sous IP[8], médias alternatifs, etc. Ces pratiques sont étroitement associées aux contraintes de coordination auxquelles les organisations « alter » doivent se soumettre pour conduire des actions communes : dialogue à distance, multilinguisme, conduite de campagnes internationales auprès de l’opinion publique, préparation de séminaires et d’ateliers, mobilisations à l’échelle internationale, etc. Mais surtout, ces usages sont directement soumis aux contraintes culturelles et politiques qui sont propres à ce type d’organisation en réseau. En effet, un mouvement international qui prétend instaurer un espace public garantissant la transparence sur ses modes de décision, refusant la délégation de pouvoir à un centre spécialisé, établissant une communication directe entre ses membres et vers l’extérieur, favorisant la diversité linguistique et la pluralité des opinions, se doit d’incorporer ces principes fondateurs dans les outils et les procédures d’utilisation des systèmes de communication qu’il met en place. Aux yeux des promoteurs de l’usage des nouvelles technologies au sein de la dynamique alter, celles-ci constituent un outillage permettant la prise en charge de la distance entre les participants. Elles permettent de multiplier les prétextes de connexion entre organisations éloignées les unes des autres (politiquement, géographiquement, financièrement, culturellement et thématiquement) ; de formuler un cadre d’énonciation et de dénonciation des injustices ; de faire émerger une (micro)culture commune ; et d’aider à la formation d’une identité partagée et positive, altermondialiste.

De nombreux travaux ont montré que les organisations militantes peu structurées constituent des espaces privilégiés pour des usages intensifs et inédits des technologies de l’information et de la communication (Granjon, 2001 ; Wright, 2004). Les acteurs de ces collectifs, horizontaux et radicaux, appréhendent volontiers les outils techniques comme des dispositifs qui rendent possible l’incarnation de leurs revendications politiques et organisationnelles, et non comme de simples ensembles de fonctionnalités offrant des services facilitant communication et coordination. Les acteurs du mouvement altermondialiste, qui privilégient la souplesse et l’absence de hiérarchie sont nombreux à revendiquer un « autre » rapport aux technologies, plus politique que celui entretenu par les organisations « classiques ». Une partie de la base alter est d’ailleurs composée de militants du logiciel libre. Particulièrement actifs au Brésil (qui a accueilli les premiers forums sociaux) et en Inde (où a eu lieu le premier FSM hors du Brésil), ces militants contribuent à modeler la forme forum, en l’incorporant dans une infrastructure d’échange innovante. Un réseau international s’est ainsi rapidement consacré au développement de solutions techniques (listes de discussion, sites web, outils de diffusion des débats et d’appui à la traduction…) pensées spécifiquement pour la forme forum. Ses membres veulent être reconnus comme des acteurs politiques à part entière et refusent d’être considérés comme des prestataires de service.

Nous voudrions nous arrêter sur trois expérimentations conduites au sein des forums sociaux pour essayer de développer un usage « politique » des technologies qui, au-delà de leurs apports fonctionnels évidents à la coordination des acteurs, ont pour finalité d’insérer les contraintes et valeurs associées à la forme forum dans les technologies (Bennett, 2004) : le projet Nomad, la mise en place d’une plateforme de collaboration en ligne (appelée workspace) et l’utilisation de listes électroniques de discussion. Ces trois expériences sont la traduction, dans le champ de la technique, des caractéristiques et principes de la forme forum. Ils visent en effet à faire de l’expérimentation un mode d’engagement dans l’espace des forums (Nomad et workspace) ; à prendre en charge et dépasser les tensions centre/périphérie et débats substantiels/procédures (workspace et listes de discussion) ; à publiciser, sans les hiérarchiser, les débats, ainsi qu’à les archiver (Nomad et workspace). Plus généralement, ils ont ouvert un espace d’expérimentation dont l’objectif est de s’approprier les modes de production, de traduction, d’enregistrement et de publicité des forums sociaux[9].

Coordination au centre, débats en périphérie

Définir le périmètre des forums, les acteurs qui en sont partie prenante et ceux qui n’en sont pas, conduit à spécifier le statut d’une forme que ses promoteurs veulent ouverte, inclusive et dont la plasticité est un principe constitutif. La forme forum est clôturée par des dispositifs qui se déploient de manière à toujours rendre possible son extension. Aussi faut-il d’abord souligner la manière très particulière dont l’espace du forum a été constitué comme un espace pour soi des acteurs de la société civile mondiale, tout en laissant à l’extérieur, ou sur ses bordures, les partis politiques, les institutions internationales et les entreprises. Le mode de coordination mis en place par les promoteurs de la forme forum se caractérise par une articulation très souple entre un centre promouvant une coopération forte et une périphérie lâche et fractionnée permettant la circulation entre les acteurs. Mais cette organisation a aussi pour conséquence de déplacer de manière quasi systématique les questions de stratégie politique du centre du forum vers ses périphéries.

« Mouvement d’idées qui stimule la réflexion » (article 11), la forme forum se refuse à constituer un espace de médiation entre les instances et mouvements en lutte pour une autre mondialisation, d’un côté, et les représentants de l’espace politique (étatique ou supra-étatique) et du monde marchand, de lautre. Le FSM se présente comme un espace de la société civile à part entière, ce qu’illustre l’un des articles de la Charte des principes les plus débattus : « ne pourront participer au Forum en tant que tels les représentations de partis, ni les organisations militaires. Pourront être invités à y participer, à titre personnel, les gouvernants et parlementaires qui assument les engagements de la présente Charte » (article 9). Les conditions d’émergence d’une « société civile » dépendent en effet de la capacité de certains acteurs à prendre leur autonomie par rapport aux institutions et acteurs de l’espace politique, d’une part, et aux acteurs économiques d’autre part, même s’il est impossible de reconstituer une séquence chronologique générique qui permette d’affirmer systématiquement l’antériorité de l’espace politique sur les espaces de la société civile, bien au contraire (Arendt, 1961 ; Habermas, 1993 ; Scholte, 1999). Les espaces de la société civile naissent, au niveau supranational, d’un double mouvement. Ils reposent à la fois sur l’affirmation de cette autonomie, par la conflictualisation des espaces intermédiaires mondiaux et sur une dynamique d’anticipation normative et institutionnelle. Les concepteurs de la forme forum ont très significativement choisi de tenir le FSM aux mêmes dates que le Forum Économique Mondial, qui réunit chaque année, à Davos, des chefs d’entreprise, des représentants de gouvernements et d’organismes multilatéraux, dont la finalité est « d’améliorer l’état du monde »[10]. En rendant possibles des débats libérés de la contrainte d’élaboration d’un agenda, il ambitionne de créer les conditions d’un dépassement des intérêts particuliers pour tendre vers un intérêt commun[11]. Le Forum Social Mondial n’en est pas tant le contraire, que l’inverse, qui lui oppose des alternatives. Cette construction des forums sociaux comme alternative à Davos a permis de les doter d’autonomie en affirmant une bipolarité comme cadre d’interprétation de la mondialisation et des injustices pouvant lui être associée[12].

Concevoir les forums sociaux en autonomie par rapport aux sphères publique et économique ferme l’espace et le resserre en son centre : les forums sociaux s’affirment (pour partie) en s’opposant aux acteurs des deux autres sphères (publique officielle et privée marchande). Ils se refusent par conséquent à donner suite aux sollicitations de certains acteurs, désireux de les transformer en espace de médiation (le Général Jean Cot ou encore Koffi Annan se sont ainsi vu refuser leur participation à certaines séances plénières). Ce resserrement guide les choix de leurs promoteurs, en les restreignant, pour rendre possible l’affirmation de la forme forum comme un espace pour soi, et non comme une forme transitoire et éphémère. La forme forum n’en perd pas pour autant sa plasticité. En effet, son centre (ses instances de maintien et de coordination) construit et déploie des principes de clôture en même temps que ses périphéries (le campement de la jeunesse, le forum des parlementaires, des contre-forums, etc.) sétendent et intègrent des éléments proscrits au centre[13]. En conséquence, les acteurs centraux de la forme forum discutent, pour l’essentiel, de procédures, de principes et de règles (et non de contenus substantiels) qui sont contournés par l’invention de marges et de périphéries. La plasticité de cette articulation entre centre et périphéries rend possible l’engagement simultané d’un même acteur à la dynamique de fermeture comme à celle de contournement des principes de clôture – c’est le cas par exemple des réseaux No-Vox. Même si elle est régulièrement remise en cause, la procéduralisation des instances de maintien et de coordination de la forme forum joue ici un rôle dapprentissage collectif. Elle favorise l’invention d’une microculture commune, dont les potentialités et la complexité se dévoilent peu à peu, par l’usage. Elle permet en outre d’articuler des coopérations fortes (qu’implique l’organisation d’un forum social) à des liens faibles (qu’induit l’hétérogénéité des acteurs investis dans la préparation et la participation à un forum social). La mise en tension de la clôture et du débordement de la forme forum se traduit significativement dans l’usage simultané de l’espace du forum et de rencontres connexes, ce dont rend compte l’utilisation des listes de discussion.

Les listes de discussions

Le Conseil International dispose de neuf listes de discussion : la liste de travail du CI, une liste pour chacune des commissions, une liste commune aux commissions contenus et méthodologie, et enfin une liste destinée « à l’échange de documents et aux discussions politiques sur d’autres sujets [que le FSM lui-même] »[14]. Entre ses réunions de Barcelone (fin juin 2005) et Nairobi (fin mars 2006) le CI ne s’est réuni qu’à une reprise, en groupe restreint. Il avait pourtant la tâche de donner une cohésion d’ensemble à l’édition « polycentrique » du FSM. L’essentiel du travail s’est donc fait hors situations de coprésence. Les membres du CI n’ont cependant pas utilisé les listes de discussion pour y mener un travail de réflexion sur le sens donné à l’événement. Sur les 330 messages échangés du 1er juillet 2005 au 30 mars 2006 sur les deux listes générales du CI (liste de travail et liste d’information), on ne dénombre pas plus de 60 messages qui traitent de questions de fonds[15]. 62 messages ont trait au fonctionnement du Conseil International et au processus d’organisation des forums sociaux, 62 messages sont purement informatifs – ils se contentent de transférer des messages généraux reçus sur d’autres listes et ne contiennent aucune information inédite pour les membres du Conseil International –, 61 messages sont à caractère logistique (confirmation de la participation à une réunion, information sur l’hébergement lors de cette même réunion, etc.), 19 sont des demandes de soutien à des campagnes ou actions engagées par des membres du CI, 10 messages traitent de la stratégie du mouvement altermondialiste[16]. Le reste des messages s’apparente à du bruit – qu’il s’agisse de brèves réactions remerciant l’auteur d’un message, d’erreurs d’aiguillage, etc. Comme en témoigne cette succincte analyse des messages sur les listes de discussions du CI, celles-ci ne font pas apparaître de travail délibératif entre les acteurs mais sont vouées à la gestion pratique de l’organisation des forums. Les seuls messages « substantiels » s’apparentent davantage à une juxtaposition de points de vue, plus qu’à un échange contradictoire d’arguments[17].

De fait, les membres du Conseil International sont attachés à la coprésence, et conçoivent le CI avant tout comme un espace physique de rencontre et de débat. Le travail à distance n’y fonctionne qu’avec comme préalable un resserrement plus significatif du réseau des acteurs concernés autour d’un noyau restreint et d’un projet précis. Quelques sous-groupes, ne comportant pas plus d’une dizaine d’acteurs fonctionnent de manière intense malgré la distance. Leurs membres ne s’appuient pas tant sur la liste de discussion « officielle » que sur des échanges d’emails[18], organisent ponctuellement des chats (pour définir une stratégie commune avant une réunion par exemple) et utilisent très occasionnellement des sites web de gestion de contenus, du type wiki collaboratifs. Les interactions à distance fonctionnent donc en groupes très restreints, structurés autour de projets précis. Sans cela, le réseau des acteurs concernés par des interactions potentielles n’est pas assez nettement clôturé pour sortir du registre du flux.

Les listes de discussion ne sont pas utilisées pour débattre, pas plus qu’elles n’ont une fonction de mobilisation. La plupart des messages sont destinés à l’organisation pratique des rendez-vous du CI ou des forums sociaux. Certains visent à faire la promotion des initiatives de l’un ou l’autre des acteurs. Il est, en revanche, très rare d’assister à des interpellations ou des discussions entre membres du CI. Les enjeux politiques dont ne cessent de traiter les participants lors des séminaires et ateliers des forums sociaux sont étrangement absents des discussions des listes, donnant l’impression d’un découplage entre les forums sociaux et leurs listes de discussion. Ils n’émergent finalement que lorsque des tensions apparaissent dans le fonctionnement des règles procédurales de coordination du Forum, notamment la question du respect de la Charte. Huit membres de Transform ! ont par exemple envoyé un message sopposant à ce que le Global Progressive Forum, un réseau d’élus de gauche, devienne officiellement membre du CI (message du 23 février 2006), estimant que cette organisation ne respectait pas la Charte des Principes du FSM. Dans de telles enceintes, qui fonctionnent par consensus, les positions aussi nettement affirmées, de type veto, sont rares. Les signataires du message reconnaissent d’ailleurs, à deux reprises, ne pas être à l’aise avec leur propre position : « comme nous soutenons de manière générale l’idée d’un CI ouvert, nous n’exprimons pas notre position avec plaisir » et, plus loin, « c’est une autre raison pour laquelle nous n’avons pas pris cette position avec plaisir ». Toutes les interventions de ce type prennent la forme d’un rappel à la règle, et se présentent explicitement comme visant à ce que soit respectée la Charte des Principes. Peu avant le FSM de Bamako, trois membres du Comité d’Organisation Brésilien envoient un message demandant des éclaircissements sur une réunion, présentée comme l’ouverture du Forum, qui à leurs yeux ne respecte pas les principes de la Charte : « De même, l’importance qui lui est donnée, parmi les activités programmées par les participants du Forum, ne correspond pas avec la Charte des Principes du FSM, en particulier lorsque cette Charte dit que le Forum Social Mondial s’engage à diffuser largement les décisions des instances – ou ensembles d’instances – qui prennent part aux rencontres du Forum par les moyens étant à sa portée, sans imposer d’orientations, de hiérarchies, de censures et de restrictions »[19]. Ce genre de messages ne donne pas plus lieu à discussions que les autres. Ils ont simplement vocation à formaliser des positions, à manifester des divergences fortes, qui seront ensuite débattues à l’intérieur du CI, afin de veiller à ce qu’elles ne mettent pas à mal la cohésion d’ensemble.

Depuis 2001, le Conseil International n’a été qu’à de très rares reprises le lieu de construction d’une analyse élaborée de la situation internationale ou des stratégies que les mouvements sociaux pourraient mettre en œuvre pour y répondre. Une simple session d’une demi-journée y a été consacrée en juin 2005 à Barcelone. Elle n’a donné lieu qu’à de brefs échanges sur la liste de discussion électronique du CI, dont l’objectif était de définir les ordres de passage des intervenants bien plus que de confronter leurs visions respectives. Significativement, c’est à la périphérie de la forme forum que se déploient les discussions stratégiques qui sont proscrites dans son centre « officiel », notamment au cours des Assemblées des mouvements sociaux, qui se tiennent traditionnellement au lendemain de chaque forum. Plus récemment, un groupe de huit organisations et réseaux internationaux a décidé d’organiser un séminaire destiné à « réfléchir sur l’évolution du mouvement altermondialiste international et régional, ses caractéristiques, les obstacles qu’il rencontre et les lignes de travail pour avancer dans la construction d’un réseau de mouvements sociaux »[20], qui a regroupé un peu plus de 80 participants. Il avait pour objectif de replacer la forme forum dans un ensemble plus vaste, autrement dit de la rendre plus perméable au reste de la dynamique altermondialiste et d’y introduire des éléments de réflexion directement et explicitement stratégiques. Cette césure, qui implique de sortir des instances de maintien et de coordination de la forme forum pour pouvoir y faire entrer des débats substantiels, est pleinement intégrée par les membres du CI. Lors des sessions de débat du CI, l’expression « le monde réel » est ainsi fréquemment mobilisée, pour caractériser tout ce qui n’est pas contenu dans le CI. Vider l’environnement historique de la forme forum contribue à affirmer sa spécificité, en la distinguant de toute autre forme de socialisation militante organisée à l’échelle mondiale, comme les contre-sommets.

S’approprier la mémoire et les outils des forums sociaux

Les promoteurs de la forme forum ont ainsi développé une ingénierie relationnelle de nature essentiellement procédurale, dans laquelle les instances de maintien et coordination se chargent principalement d’organiser les événements et de vérifier le respect de la Charte des principes. Cette manière particulière de faire des instances qui gouvernent les forums sociaux un simple outil de facilitation témoigne aussi d’un rapport particulier au temps historique et à la mémoire des Forums sociaux. Le forum comme événement fonctionne comme une agrégation dynamique d’acteurs, qui, influencés par leur passé et leur culture respectives, développent leurs propres pratiques du forum. Dans le même temps, celui-ci se présente comme radicalement nouveau, comme n’ayant « ni passé, ni tradition » (Bertho, 2005) : il est « pour-la-première-fois-là ». Procédant d’une anticipation normative, le forum comme événement repose sur l’affirmation que le futur est entièrement ouvert, puisqu’un « autre monde est possible » – slogan phare du mouvement altermondialiste. Les « rencontres » qui jalonnent le temps historique de la forme forum ont pour fonction politique explicite d’élaborer des propositions qui donnent corps à ce futur incertain et ouvert, qui l’anticipent et viennent contribuer à sa réalisation. Cependant, les acteurs centraux de la forme forum mobilisent régulièrement le passé : ils le convoquent en tant que source d’enseignements destinés à les prévenir de certains échecs. Ils inscrivent volontiers les Forums sociaux dans l’histoire de la gauche en général, et du mouvement ouvrier en particulier, pour mieux les en détacher. Les références au passé, notamment à l’expérience des Internationales et leurs multiples scissions et divisions, sont autant de mises en garde, qui visent à réaffirmer, en toute circonstance, le caractère central de la contrainte de diversité. Au cours d’une discussion houleuse sur la candidature d’une organisation basque désireuse de devenir membre du Conseil International, et face au refus catégorique opposé par un autre membre, Chico Whitaker explique ainsi que « la vieille problématique de la gauche, c’est de toujours s’être séparé et divisé. Nous, nous devons élargir toujours plus, jamais nous diviser, jamais nous séparer »[21]. L’espace historique du forum comme événement est donc vide, du moins est-il artificiellement vidé, tandis que les instances de maintien et de coordination sont inscrites dans une histoire par rapport à laquelle elles sont sommées de s’autonomiser. On comprend dès lors que les acteurs centraux du processus des forums sociaux aient rapidement cherché à doter la forme forum d’un outillage rendant possible la construction d’un temps historique qui lui soit pleinement endogène.

La systématisation comme processus d’organisation de la mémoire

Lenvironnement historique d’une forme sociale dont l’un des objectifs est de contribuer à créer les conditions d’émergence d’un autre monde ne peut en effet rester éternellement vide. L’enjeu est de construire un temps historique qui lui soit pleinement endogène. Il devient alors indispensable à la forme forum qu’elle se documente elle-même, autrement dit qu’elle se préoccupe de la « rédaction de sa propre histoire » (Bertho, 2005). Afin de préserver la pluralité des expériences possibles, de créer une mémoire plurielle, sans centralisation, capitalisant les expériences pratiques comme les débats de fond, les organisateurs ont développé des pratiques de « restitution », ou encore de « systématisation ». Traduit du portugais, ce terme désigne les projets visant à prolonger le forum dans le temps. Ces projets ont pour objectif d’archiver, même sommairement, les débats ; d’étendre leur publicité en les rendant accessibles à tous ; de stimuler les échanges et la contradiction, en contribuant à modifier l’architecture du forum ; et enfin d’élaborer un ensemble intégré qui rende compte de la diversité des acteurs, des expériences et des approches. Ils sont intégrés au processus d’organisation du Forum, très en amont, à partir respectivement du FSE 2003 et du FSM 2005. Souvent ingénieurs, chercheurs ou encore documentalistes, les acteurs de la « systématisation » mènent en parallèle une réflexion générale sur les enjeux de la « mémoire »[22]. Ils entendent ainsi « responsabiliser les participants » en en faisant « les acteurs de leur propre mémoire »[23]. À l’origine destiné à mettre en œuvre un processus de « restitution », c’est-à-dire à rendre disponibles en temps réel, ou en très léger différé, les débats du FSE 2003, un groupe de travail européens a investi la mémoire comme étant un champ d’expérimentations de nouvelles pratiques et de nouveaux outils, notamment électroniques.

L’appropriation des technologies de débat

La première dimension de ce rapport « politique » à la conception des technologies et des usages s’est affirmée avec originalité et inventivité dans la mise en place de l’infrastructure matérielle des débats des forums sociaux. Plusieurs collectifs ont en effet entrepris de concevoir eux-mêmes les outils nécessaires à la traduction des discours des orateurs et à la mise en circulation des propos enregistrés. Ils ont construit leur engagement autour du souci de « démocratiser » la prise de parole. Celle-ci est, en effet, au cœur des préoccupations des participants aux forums sociaux comme de leurs organisateurs, et est soumise à deux obligations. Par principe tout autant que pour des raisons pratiques, les participants doivent, d’une part, pouvoir s’exprimer dans la langue de leur choix – du moins l’offre de langue ne doit-elle en aucun cas se limiter à l’anglais voire aux quatre langues internationales, Anglais, Espagnol, Français et Portugais, qualifiées de « coloniales ». Aussi n’est-il pas rare d’entendre en tribune les orateurs s’exprimer en coréen, en marathi ou en japonais, face à un auditoire majoritairement francophone, anglophone ou hispanophone. La diversité linguistique apparaît comme indispensable à la manifestation de la pluralité sociale et culturelle des forums sociaux. D’autre part, la distance géographique rendant l’espace ouvert des forums extrêmement censitaire, la parole doit en outre pouvoir circuler au-delà du réseau des participants, et être accessible à ceux qui ne peuvent être physiquement présents. La question de la démocratisation des espaces de parole ne relève pas seulement des conditions du débat, mais aussi de la maîtrise de la diversité linguistique et de la possibilité de partager ce qui se passe avec ceux qui ne peuvent prendre physiquement part au forum.

Pressés par le temps, les organisateurs des premiers forums sociaux mondiaux ont choisi de sous-traiter la traduction auprès de prestataires privés proposant des solutions clefs en main. Ils ont eu recours à des sociétés d’interprètes professionnels et ont loué du matériel de traduction professionnel (casques, consoles et relais). Trop chers pour être généralisés à l’ensemble du forum, ils ont été réservés aux « grands événements » (les séances plénières). Les organisateurs des activités dites « libres », la partie auto-organisée du programme d’un forum, la plus abondante et sans doute la plus riche, devaient se débrouiller par eux-mêmes s’ils voulaient pouvoir élargir leur audience. En outre, le matériel loué étant analogique, tout processus d’enregistrement et de mise à disposition des débats en dehors du forum était très complexe. Des militants alter ont cherché à montrer que la confiscation des ressources techniques (rares et réservées aux orateurs professionnels) et l’impossibilité d’enregistrer et de numériser les débats étaient induites par le choix de faire appel à des professionnels salariés et à des entreprises privées (pour assurer la traduction des débats). Ils ont, à l’inverse, mis en avant l’importance de la coopération volontaire et bénévole.

Des acteurs du mouvement altermondialiste ont alors repris en main ces questions, d’apparence technique, pour en montrer l’importance politique et proposer des solutions alternatives. Ce processus d’« innovation ascendante » (Cardon, 2005) a conduit des acteurs attachés aux forums sociaux, mais ne s’y sentant pas pleinement à l’aise, à définir ensemble des procédures de débat et de traitement de la parole des participants, à développer et tenter de mettre en œuvre des dispositifs techniques adaptés et, ce faisant, à transformer la forme forum. Des militants alter ont créé un réseau international de traducteurs bénévoles, Babels, à l’occasion du FSE de Florence en novembre 2002. Comptant aujourd’hui plus de 4000 membres, il est parvenu à suppléer durablement, sinon définitivement, les interprètes professionnels. Babels a permis d’étendre l’offre linguistique à de nouvelles langues tout en généralisant la traduction simultanée aux séminaires, voire à certains ateliers.

Afin de faire face au manque de ressources et à l’ouverture nécessaire aux langues asiatiques et indiennes qu’impliquait le déplacement du FSM en Inde (Forum Social Mondial de Mumbai, janvier 2004), un petit groupe a développé un système informatique rendant possible la numérisation, l’archivage et la mise en ligne des débats, tout en proposant une alternative peu onéreuse au matériel de traduction professionnel. Ce projet, « Nomad », s’articule autour d’une interface logicielle et matérielle qui transforme la voix en signal numérique, ouvrant la porte à cette multitude de traitements. Ses promoteurs entendent développer des usages explicitement politiques des technologies, et faire de l’appropriation de la technique un enjeu central du mouvement altermondialiste, tout en donnant naissance à une « communauté internationale de développeurs et d’utilisateurs » de ces technologies. Ils replacent la forme forum dans un ensemble plus vaste et affirment que le forum est un « espace d’expérimentations » (Gosselin, 2005). Ils cherchent à introduire de nouvelles contraintes, en posant des conditions à leur participation : ils revendiquent ainsi la généralisation du bénévolat dans tout le processus d’organisation des forums sociaux : « Nomad ne peut coexister avec un système commercial, c’est-à-dire qu’il ne peut y avoir à la fois des volontaires non payés et des employés salariés d’une compagnie de service » (manifeste du projet Nomad). Nomad a joué le rôle d’un incubateur d’idées, d’un centre de recherche et d’innovations à partir des usages et d’un laboratoire de mise en œuvre de techniques, et plus généralement de pratiques théoriquement ouvertes à des appropriations et des re-configurations multiples et toujours situées. Il n’a cependant jamais vraiment dépassé le stade de l’expérimentation – même lorsqu’il était censé se généraliser à l’ensemble d’un forum social, comme ce fut le cas en 2005. Les conditions de travail difficiles (FSM 2004), le manque d’implication du comité d’organisation (Forum Social des Amériques, 2004) et la défaillance d’une coopérative chargée de produire le matériel technique (FSM 2005) sont autant d’obstacles qui n’ont pu être surmontés. Même si cette appropriation militante des nouvelles technologies a fait l’objet d’un soutien de la part des organisateurs des forums sociaux, il est apparu difficile d’élargir le noyau initial des innovateurs à de nouveaux acteurs et de diffuser la logique participative calquée sur les principes politiques des militants du logiciel libre. Le projet a cependant introduit un autre mode d’insertion dans la forme forum, par l’expérimentation. La maîtrise et l’expertise technique apparaissent dès lors comme des compétences pouvant servir et être valorisées dans l’espace des forums au même titre que l’expertise politique, l’expérience d’une lutte ou la capacité à travailler en réseau. Nomad a en outre été poursuivi et renouvelé dans le cadre du projet Alis, dont les acteurs sont parvenus à développer, sur une base bénévole, des technologies permettant la diffusion des traductions dans les salles des forums sociaux de manière fonctionnelle, ainsi pour que l’archivage de nombreuses activités, au cours du FSE 2006[24].

Débattre et mobiliser en interdisant la représentation

La forme forum peut être appréhendée comme un processus de construction d’espaces de la « société civile mondiale » par un double mouvement de conflictualisation et d’anticipation normative. Cette dimension permet de mieux saisir pourquoi la forme forum ne s’est jamais limitée à ses seules manifestations événementielles (tout en étant essentiellement un événement), mais se présente aussi comme un processus continu. Elle est en effet tout à la fois une affirmation identitaire et une projection, à laquelle ses promoteurs ont assigné deux objectifs : créer des liens entre les acteurs et promouvoir des propositions d’actions. Procédant à la fois de l’anticipation et de la conflictualisation, la forme forum constitue une tentative de construction d’une jonction formelle entre des dispositifs issus de la tradition internationaliste et des éléments propres aux espaces publics démocratiques. Elle est en effet le produit, en même temps qu’elle en est le cadre, de la mise en tension d’une approche événementielle, ponctuelle et d’un processus plus durable ; d’une affirmation identitaire et d’une politique de transformation. Cette mise en tension se cristallise autour de la double vocation de la forme forum : mettre en débat des organisations et des luttes ; mobiliser ces organisations autour d’enjeux partagés et de luttes communes. Ces deux vocations peuvent se heurter l’une à l’autre. Ainsi les forums sociaux ont-ils pour but détendre le réseau des participants (culturellement, socialement ou politiquement) et de garantir le respect des approches respectives de chacun (sous réserve de conformité avec la Charte des principes)[25]. Mais ils servent, dans le même temps, à renforcer et préparer des mobilisations à venir, qui se dérouleront hors le forum lui-même, ce qui implique de s’accorder sur quelques orientations stratégiques – c’est-à-dire d’en choisir une au détriment des autres – qui se traduisent plus tard en « propositions d’engagement ».

La mise en tension de la double vocation de la forme forum est parfois utilisée comme grille de lecture des conflits et des rapports de force au sein du réseau des organisateurs des forums. Ils se structureraient autour de deux courants : les tendances pluralistes, attachées au respect de la contrainte d’extension du réseau des participants, et les tendances stratégiques, soucieuses de donner forme à un pilotage collectif des mots d’ordre et des appels à mobilisations. Ces deux courants ont été nettement différenciés par la controverse lancée par un texte de Chico Whitaker opposant la forme-espace et la forme-mouvement (Whitaker, 2004 ; Haeringer, 2005). Les acteurs centraux des forums sociaux furent amenés à se positionner dans ce débat en manifestant leur adhésion à l’une des tendances. Mais l’affirmation de positions nettement différenciées, sinon antagoniques, met à mal la cohésion de toute forme sociale plastique. En réduisant la variété des situations, elle tend en effet à cristalliser puis à figer les tensions dont la forme est à la fois le cadre et le produit, voire à en rompre l’unité.

La Charte des Principes assigne aux forums sociaux deux contraintes qui contribuent à leur clôture : l’extension du réseau des participants et le refus de la délégation (Aguiton, Cardon, 2005). La diversité n’est alors pas uniquement une valeur, que chacun doit s’engager à respecter pour pouvoir participer au FSM (article 10). Elle sert d’étalon de mesure du succès d’un forum par rapport aux éditions précédentes, sur un plan quantitatif (nombre de participants et nombre de pays représentés) mais aussi dans le champ des idées, par la valorisation des divergences. Les désaccords ne sont pas seulement la preuve que les forums sociaux sont authentiquement des espaces ouverts : ils les rendent « féconds »[26]. Étendre le forum vers de nouveaux acteurs et convoquer la diversité des points de vue rend improbable, et plus fondamentalement impossible, l’élaboration d’un « programme commun » des altermondialistes. Pour rester constamment ouvert sur l’extérieur, cet espace de débats et de controverses ne peut se résoudre à choisir en son sein un système de représentation et de décision. Il refuse à la fois le vote qui exclut et le consensus automatique qui est trop normatif et pesant, comme l’exprime fortement l’article 6 de la Charte de Porto : « personne ne sera autorisé à exprimer, au nom du Forum, quelle que soit son édition, des prises de position prétendant être celles de tous les participants (…) qui les engagent tous ou leur majorité et qui se voudraient être celles du Forum en tant que Forum » (article 6).

Le refus de la délégation se fonde sur l’affirmation, propre à tout espace public, que le FSM n’est pas un lieu de pouvoir que pourraient se disputer les acteurs qui y participent (article 6). S’y ajoute la volonté de veiller à ce que la contrainte de diversité ne soit pas qu’un principe normatif, mais qu’elle soit, au contraire, un élément de créativité. Dans ce cadre, les organisateurs des forums sociaux tentent de faire passer la diversité du registre quantitatif vers le qualitatif. C’est ce souci que traduit l’article 7 de la Charte de Porto Alegre : « Le Forum Social Mondial s’engage à diffuser largement ces décisions par les moyens étant à sa portée, sans imposer d’orientations, de hiérarchies, de censures et de restrictions, mais en tant que délibérations des instances – ou ensembles d’instances qui les auront assumées ». Les instances de maintien et de coordination de la forme forum se voient assigner une fonction de publicisation des débouchés d’un forum sans hiérarchie ni discrimination. Celle-ci oblige à introduire des mécanismes et des outils d’auto-organisation permettant l’entrée en interaction de tous les acteurs intéressés dès la phase de préparation d’un forum social.

L’agglutination électronique : coopération forte dans un espace de liens faibles

L’une des entreprises les plus ambitieuses initiées par les militants alter vise à introduire les principes normatifs de la Charte de Porto Alegre au sein même d’un outil de coopération électronique destiné à la mise en forme « auto-organisée » de la programmation des forums sociaux. Cette initiative a pris forme en réponse à des critiques de plus en plus vives portant sur l’organisation des premiers forums sociaux. Leurs organisateurs s’étaient chargés de déterminer « l’ordre du jour », en fixant le thème des séances plénières et en choisissant les orateurs. Aussi les critiques relatives à la « confiscation » de la parole par les organisateurs des forums sociaux se sont-elles très vite étendues. Les participants ont peu à peu remis en cause le processus même de construction du programme par un centre de décision à la légitimité incertaine. En l’absence de déclaration finale, prohibée par la Charte des principes, le programme d’un Forum social est la principale prise de position officielle et explicite du Forum comme entité (Agrikoliansky, Cardon, 2005). Son élaboration n’est donc pas tant un exercice d’allocation de ressources rares (interprètes, salles, créneaux horaires, visibilité) que de formalisation du Forum comme un ensemble à la fois cohérent et divers. Les critiques ont ainsi pointé le décalage entre les thèmes traités dans les activités « libres » (la part « auto-organisée » du programme, la moins dotée en ressources rares) et les séances plénières[27]. Elles se sont notamment renforcées lors du FSM 2004 de Mumbai où les immenses halls, prévus pour accueillir plusieurs milliers d’auditeurs, sont restés vides tandis que les salles accueillant les ateliers, et surtout les allées, débordaient de monde et regorgeaient de sollicitations.

Ces critiques ont été activement relayées au sein du CI, quand elles n’y ont pas été initiées. Elles ont débouché sur une remise en cause profonde, et semble-t-il définitive, de l’existence même d’une politique de programmation initiée par l’instance centrale du forum. Le CI a en effet décidé d’introduire des mécanismes rendant ouverte et participative la construction du programme, renonçant ainsi à exercer son pouvoir de définition de l’agenda des forums sociaux. Il a donc redéfini son rôle comme celui d’un « facilitateur » dont la vocation est d’encourager et de rendre possible, grâce à un ensemble de ressources organisationnelles, la coopération décentralisée entre l’ensemble des acteurs participant aux forums sociaux. Aussi, afin d’éviter que les mécanismes d’auto-organisation ne viennent renforcer le « bruit » et l’impression d’absence de cohérence, le CI a-t-il mis en place des dispositifs de coopération à distance, destinés à permettre « l’agglutination » des activités et des organisations, afin de rendre possible, en amont des forums, des rapprochements thématiques ou organisationnels. Internet s’est alors imposé comme l’infrastructure centrale de mise en relation et de collaboration entre participants. Ces dispositifs d’auto-organisation ont été mis en place pour la première fois dans le cadre du FSM 2005 (Porto Alegre, Brésil) puis prolongés par un outil spécifique, le workspace, lors du FSE 2006 (Athènes, Grèce).

Pour le FSM 2005, le processus d’auto-organisation des forums avait été découpé en trois étapes (Haeringer, 2004). La première phase, de consultation (mai à juillet 2004), a servi à recueillir sur Internet les thèmes jugés prioritaires par l’ensemble des participants aux forums sociaux précédents, ceux-ci étant contactés par email. Ces derniers devaient adresser, de façon électronique, les enjeux qu’ils souhaitaient mettre en avant lors du forum à venir (en janvier de l’année suivante). L’analyse des 1800 réponses envoyées par 1200 organisations a permis de définir les onze axes thématiques du FSM 2005, qualifiés de « terrains d’agglutinations » afin d’aider les acteurs à converger vers l’un ou l’autre en fonction de leurs préoccupations. Les participants étaient ensuite invités à proposer formellement les activités qu’ils entendaient inscrire au programme du FSM. Chacune des 2557 propositions enregistrées devait ensuite s’« agglutiner » à l’un des onze axes et entrer en discussion avec les propositions voisines ou proches. En outre, leurs promoteurs devaient signifier explicitement s’ils acceptaient de « fusionner » leurs activités prévues avec d’autres propositions. Onze équipes, composées de quelques membres du CI, devaient faciliter l’étape suivante, de fusion d’activités, en s’appuyant sur des listes de discussions thématiques. Cette formalisation du processus d’auto-organisation présente des caractéristiques formelles et temporelles qui bouleversent sensiblement les pratiques politiques habituelles des acteurs : l’usage généralisé de l’Internet, la vérification procédurale des inscriptions, la date butoir après laquelle toute inscription n’est plus possible, etc., étaient jusqu’alors étrangers au processus d’organisation des forums sociaux. Si le FSM 2005 fut évalué très positivement par les participants, notamment du fait de la disparition des séances plénières et de la topographie thématique de l’espace du forum, la mise en œuvre du schéma d’auto-organisation n’a été réalisée que très partiellement. La consultation et l’enregistrement des activités sur Internet ont effectivement été à l’origine du programme du forum. En revanche, la mise en œuvre d’une délibération électronique entre des acteurs dispersés permettant d’« agglutiner » leurs propositions afin de faciliter rencontres et convergences ne s’est pas réalisée à l’intérieur du processus officiel. Lorsque cette délibération a eu lieu, elle a plutôt emprunté les voies traditionnelles des relations informelles entre organisations, des mails et listes de discussion déjà constituées par certains réseaux à côté du « processus officiel ».

La transformation de ce processus organisationnel a été contestée par certains membres du CI, bien que leurs critiques aient été tempérées pour ne pas entrer en contradiction avec les principes d’horizontalité défendues par l’ensemble des organisations participantes. Elles témoignent du maintien d’une tension feutrée entre les tenants d’un rôle décisionnel des instances de maintien et de coordination de la forme forum et ceux qui soutiennent leur caractère purement procédural et les conçoivent comme une structure où sont valorisés l’horizontalité et le refus de la délégation. Élaborée par un groupe restreint au sein des commissions contenu et méthodologie du CI, cette reformulation du principe d’organisation a été peu discutée en séance plénière. La méthodologie, relativement complexe, a donc pu être critiquée, comme n’étant « pas assez politique ». Certains membres du CI se sont opposés à ce que leurs discussions traitent pour l’essentiel des dispositifs à mettre en œuvre, et non de stratégies politiques. Ils ont cherché à montrer le caractère insatisfaisant des contenus récoltés par la consultation, et mis en avant l’expertise stratégique comme étant une compétence propre du CI. Les dispositifs techniques censés rendre possible ce processus n’étaient par ailleurs pas adaptés, et n’étaient pas maîtrisés par les organisateurs. Deux plateformes en ligne ont successivement été utilisées. Les participants ont donc dû s’inscrire intégralement à deux reprises, sans pouvoir reformuler leurs propositions, quand bien même ils auraient décidé de procéder à des fusions.

Le Workspace : un forum social « électronique » ?

C’est cependant un dispositif similaire, mais beaucoup plus travaillé et complexe, qui a été mis en place dans le cadre de la préparation du FSE 2006 et qui sert à la préparation du FSM 2007 (Nairobi, Kenya). Le site Internet du FSE a préalablement été divisé en deux parties. Le « site événement » propose des informations pratiques et sert d’espace d’inscription définitive au forum. Il est administré par les organisateurs locaux. Le « site processus » est, en revanche, entièrement dédié au travail effectué entre deux forums sociaux, qu’il s’agisse de l’AEP (dont la coordination est principalement assurée par listes de discussion électronique), de la mémoire, et de l’auto-organisation du programme des forums. Le développement de cet espace (le « workspace »), par un prestataire de service privé, a été rendu possible par des fonds non dépensés après le FSE 2003 qui ont été mis à disposition de la mémoire et du processus. Le workspace vise explicitement à fédérer et encadrer les formes coopératives dans le respect des principes organisationnels édictés par l’AEP et le CI. Aussi le groupe « webproject » chargé par l’AEP de piloter ce projet a-t-il entrepris d’incorporer dans le workspace les règles de participation au forum, afin de reconstituer, en ligne, l’espace même du forum et de permettre aux participants de s’identifier, de se reconnaître mutuellement, d’échanger, de se coordonner et de développer des actions communes.

Dans son principe, l’architecture du workspace a été construite autour d’un ensemble de notions proposant une idéalisation des processus de coopérations déployés dans le contexte des forums sociaux : un individu se faisant identifier comme membre d’une organisation participe (au nom de cette organisation), avec d’autres individus (au noms d’autres organisations), à un groupe qui définit des activités (par exemple l’organisation d’un séminaire pendant le forum social) débouchant sur des propositions d’actions[28]. Cette chaîne de coopération horizontale place en son centre les individus, même s’ils doivent déclarer une appartenance organisationnelle. Chacun peut être membre de plusieurs organisations, tandis que les individus sans appartenance organisationnelle sont invités à créer une entité ad hoc. Par ailleurs, un même individu peut participer à autant de groupes (et donc d’activités et de propositions) qu’il le souhaite. L’architecture du workspace s’efforce ainsi de traduire les principaux traits de l’engagement alter, la plasticité des engagements et la multi-appartenance. Les groupes ne sont pas censés recouper les stratégies organisationnelles, mais répondre à une logique de networking qui permet la création d’une multitude de groupes sur des bases affinitaires et volontaires. Ces groupes disposent chacun d’un espace de travail en ligne (dont l’accès est ouvert, par principe, mais peut aussi être fermé) où peuvent être déposés textes et photos. Une liste de discussion leur est en outre systématiquement associée. À l’image des interactions se déroulant dans l’espace réel des forums, qui ont servi de modèle aux concepteurs du site, le groupe constitue une sorte de projet à durée variable permettant à des individus de disposer d’un espace électronique pour toutes sortes dactivités : la préparation d’un atelier ou d’un séminaire lors des forums sociaux, mais aussi un échange d’expérience, la réalisation d’une enquête, un travail d’expertise croisée, la préparation d’une manifestation ou d’une campagne, etc.

Dans la pratique, le workspace n’a été utilisé qu’à la marge de la préparation du FSE 2006 : il n’a pu être mis en ligne qu’à peine une semaine avant la clôture définitive des inscriptions au FSE, fin février 2006. L’essentiel des données qu’il comporte est donc issu d’un basculement de la base de données d’inscription sur un site antérieur vers le nouvel espace de travail. 649 organisations y sont inscrites, pour un total de 1706 participants. 20 groupes effectifs ont été créés, dont seuls deux ont été actifs après le FSE lui-même (chiffres au 1er septembre 2006). Si les raisons de cette sous-utilisation sont d’abord contingentes, certaines difficultés d’appropriation – outre la complexité de compréhension du fonctionnement du site – peuvent aussi être interprétées comme l’effet d’un décalage entre l’idéalisation d’une forme coopérative « forte » et « horizontale » par les concepteurs du workspace et la réalité des pratiques de coordination à distance par les acteurs, qui apparaissent beaucoup plus « lâches » et « verticales ». Il est également incontestable que les difficultés que rencontrent aujourd’hui les militants alter pour se l’approprier sont liées aux tensions qui entourent et structurent les modalités de la coopération au sein du mouvement alter.

La première tension tient au décalage entre les contraintes et les principes inhérents à une plateforme collaborative du type de celle qui a été développée pour le FSE d’une part, et, d’autre part, les principes de clôture de la forme forum. Soucieux de ne pas être contredits par les membres de l’AEP, les concepteurs du workspace ont tenu à préserver l’identification organisationnelle des participants. En effet, les forums sociaux ont vocation à regrouper des « instances et des mouvements de la société civile » (article 5 de la Charte des Principes du FSM). En d’autres termes, ils sont mis au service de collectifs, qu’il s’agisse d’organisations ou de toute autre forme de collectifs. Les appartenances organisationnelles sont fondatrices de l’identité des participants. Les organisateurs des forums sociaux ont d’ailleurs longtemps distingués les « délégués » (participants inscrits au nom d’une organisation), des simples « participants » (personne enregistrées à titre individuel)[29]. Le marquage de cette frontière entre deux types de participation entre en contradiction avec les modes d’engagements beaucoup plus individualisés qui caractérisent les pratiques coopératives sur Internet. Les groupes s’y constituent sur la base d’affinités interindividuelles, et non en raison d’appartenances préexistantes. Cette ambivalence constitutive a induit une lecture très réductrice de l’usage du workspace par les participants aux forums sociaux. Loin d’être perçu comme l’espace de discussion et de confrontation qu’il entend être, le workspace a été utilisé comme un espace administratif d’enregistrement des activités. Les organisations qui participent aux forums sociaux discutent d’abord en interne de leurs intentions, élaborent leur propre programme, avant de déléguer à l’un de leur membre la tâche d’inscrire activités et participants sur le site Internet concerné. Cette tâche est alors confiée à un administratif, un secrétaire, ou à un militant maîtrisant l’outil informatique. Elle n’est prise en charge par les participants au processus politique (réunions du CI ou de l’AEP) que dans le cas de petites organisations[30]. Les usages des sites des forums sociaux sont donc descendants alors que le workspace a vocation à faire naître et émerger des coopérations ascendantes. Les débats sur le contenu des activités, les éventuels rapprochements entre organisations se font dans d’autres espaces, notamment lors des réunions des instances de maintien et de coordination de la forme forum. Dès lors qu’un individu souhaite interagir avec d’autres inscrits, il doit se rattacher à une organisation, ou créer une nouvelle organisation, au nom de laquelle il va entrer en relation avec d’autres. L’architecture proposée est donc un compromis hybride entre les principes du web collaboratif et ceux de l’organisation de la forme forum, dont la logique apparaît en conséquence difficile à décrypter par ses utilisateurs. Le workspace repose sur une philosophie complètement étrangère à toute délégation, l’individu n’agissant qu’en son nom propre, sur des bases affinitaires, autrement dit plastiques et fluides. Toute cristallisation n’est qu’éphémère, et peut à tout moment être reconfigurée. Mais, afin de souscrire aux impératifs fixés par l’AEP dans le cahier des charges qu’elle a fixé au webproject, l’individu ne peut agir que dans un cadre collectif et contraignant, puisque défini a priori. Le dispositif hybride du workspace fonctionne donc sur le registre de l’injonction paradoxale : les inscrits au site sont invités à interagir en tant qu’individus pour élaborer des regroupements affinitaires, tout en étant contraints de passer par leurs appartenances pré-existantes, puisqu’ils doivent « explicitement apparaître sous le nom des entités qui les supportent »[31].

Le workspace apparaît comme un révélateur de la densité et de la consistance de l’espace altermondialiste en tant que lieu effectif et central de coordination des milliers d’organisations et de mouvements qui se reconnaissent derrière cette étiquette. La visée implicite du workspace est d’être « le cœur du networking du processus du forum social »[32], dont il est « l’espace d’activité ». De manière paradoxale, il participe à une dynamique de recentralisation de la forme forum, en demandant aux acteurs de se coordonner à l’intérieur du périmètre du forum définit par l’étiquette « altermondialiste ». Le workspace contribue en effet à construire les forums sociaux comme un tout cohérent, à partir duquel chacun développe sa propre pratique, à l’intérieur d’un espace dont la clôture, certes souple, n’en demeure pas moins contraignante. Elle s’oppose aux usages de la forme forum qu’ont développé les participants : ceux-ci appréhendent le plus souvent le Forum en tant que tout à partir de leurs propres expériences, de leurs pratiques de la forme, dont la plus significative est sans doute la participation simultanée au Forum et à ses espaces périphériques (forum parlementaire, espaces « autonomes » critiques et autogérés, occupations sauvages, etc.). Les difficultés rencontrées dans la mise en œuvre d’un espace électronique de coopération « forte » montrent bien la diversité et l’hétérogénéité du mouvement altermondialiste dont les organisations usent des forums sociaux et de l’étiquette « altermondialiste » comme une ressource stratégique pour nouer des liens et faire identifier leurs actions, mais ne veulent pas en revanche inscrire l’ensemble de leurs activités à l’intérieur de ce périmètre.

*

En instaurant une forme organisationnelle originale pour favoriser la coordination tout en respectant la diversité des participants, les promoteurs de la forme forum ont eu abondamment recours aux nouvelles technologies et se sont attachés à s’approprier celles-ci dans une logique d’innovation ascendante. En concevant les outils qu’ils utilisent à l’intérieur même de l’espace du forum, ils ont aussi engagé une démarche expérimentale en essayant dadapter les dispositifs à la forme changeante de leurs modes d’organisation. Cette configuration rend originale et inédite, le développement et l’usage des nouvelles technologies dans un contexte de coordination internationale à grande échelle. Mais les aléas rencontrés dans la mise en place et l’appropriation des technologies constituent surtout un révélateur en miroir des tensions et des ambivalences du mode d’organisation retenu par les militants alters. En effet, le développement d’outils collectifs permettant la coordination entre les acteurs présuppose l’unité et la cohérence interne de la galaxie altermondialiste. Même lorsque la conception de ces outils s’attache à proposer des solutions souples pour faciliter les échanges et la circulation entre les acteurs, ces derniers proposent cependant un espace, un cadre et un format de coopération. Or, dans la pratique, la forme forum se révèle beaucoup plus plastique et est constamment débordée sur son extérieur par des coordinations qui n’ont pas lieu dans l’espace « officiel » des forums. C’est cette « architecture en dentelles » (Agrikoliansky, Sommier, 2005) qu’il est difficile de traduire dans les dispositifs technologiques.

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[1]. Pour une approche socio-historique de la dynamique altermondialiste en France, voir Agrikoliansky, Fillieule, Mayer (2005) et Sommier (2003).

[2]. On ne dénombre pas moins de 5 forums sociaux mondiaux (2001, 2002, 2003 et 2005 à Porto Alegre, 2004 à Mumbai – Inde), auxquels s’ajoute l’édition 2006 dite « polycentrique » (le FSM avait lieu en trois endroits, Bamako, Caracas et Karachi), 4 forums sociaux européens (2002 à Florence, 2003 à Saint-Denis, Bobigny, Ivry et Paris, 2004 à Londres et 2006 à Athènes), d’innombrables autres forums régionaux, locaux et thématiques.

[3]. Il est impossible de proposer un calcul précis du temps consacré à la discussion lors d’un forum social, mais on peut évaluer la part « officielle » recensée dans le programme à plus de 1000 heures pour le Forum Social Européen 2003, plus de 3000 pour le FSM 2005, ce qui représente, mis bout à bout, 240 jours continus de débats (Agrikoliansky, Cardon, 2005)..

[4]. Alors que l’on comptait 16 000 participants au 1er FSM de 2001, ils étaient 30 000 en 2002, 50 000 en 2003, 100 000 en 2004 et 125 000 en 2005.

[5]. Un Conseil International (CI), par la cooptation d’une centaine d’organisations internationales. Lorsque le FSM s’étendra par essaimage continental, d’autres instances, indépendantes du Conseil International verront le jour : Assemblée Européenne de Préparation (AEP), Conseil Hémisphérique, Conseil Africain, etc.

[6]. Nous reprenons ici la notion de « forme sociale » (ou « forme de socialisation ») développée par Simmel (1896-1897 et 1998) pour désigner un produit plastique de l’activité humaine où se « cristallisent » des « configurations dans lesquelles plusieurs individus entrent en actions réciproques », qui viennent à leur tour contraindre ceux qui y entrent en interaction.

[7]. Il s’agit de rendre une portion d’un site disponible et consultable automatiquement sur d’autres sites (via principalement les « flux RSS »).

[8]. En utilisant des logiciels comme Skype.

[9]. Cet article a pour base empirique des observations participantes fréquentes du Conseil International du FSM (depuis janvier 2004), de ses commissions contenu et méthodologie (depuis mars 2004), de l’AEP (depuis décembre 2004) et des différents groupes dédiés à la « mémoire des forums sociaux » (depuis décembre 2002). Toutes ces observations incluent les outils de travail à distance des groupes concernés.

[10]. Selon Bernard Cassen (2005), le premier FSM avait pour objectif de « couler Davos ».

[11]. Les thèmes abordés en 2006 étaient par exemple « sagesses anciennes et questions modernes », le changement climatique, la position de la communauté internationale par rapport au Liban, les stratégies d’entreprises pour le succès, l’équilibre de l’économie mondiale, etc.

[12]. Ce cadre d’énonciation se structure par la reconstitution de chaînes causales entre une souffrance (présentée comme injustice) et l’action d’un acteur de la sphère privée marchande ou de la sphère publique officielle (Boltanski, 1993).

[13]. Ce type de pratique des forums sociaux s’est généralisé lors du FSE de Londres. La part « in » du forum avait été organisée par un ensemble d’organisations très critiquées. Un vaste réseau d’organisations a alors initié un ensemble d’espaces autonomes vis-à-vis du FSE lui-même et autonomes les uns des autres. Ces espaces étant géographiquement situés au centre de la ville, tandis que le FSE officiel avait lieu dans un lieu excentré, les espaces autonomes se sont imposés comme un élément à part entière du FSE 2004 (Nunes, 2005).

[14]. Issu d’un mail récapitulant le fonctionnement des listes du CI, envoyé le 1er août 2005.

[15]. Par message de fond, nous entendons un email développé (plus de dix lignes) et argumenté, portant sur l’organisation des forums sociaux, les stratégies du mouvement alter, le fonctionnement du CI, etc., qui ne sont pas de simples transferts de messages rédigés par ailleurs.

[16]. Les listes de commissions sont moins utilisées encore. Les messages qui y sont échangés sont le plus souvent adressés à plusieurs listes, incluant la liste générale du Conseil international.

[17]. Il en va sensiblement différemment de la liste de l’AEP qui compte un nombre beaucoup plus important de participants (700 inscrits au 15 octobre 2006) et qui est sans doute plus « représentative » de la diversité des composantes des forums sociaux européens. Celle-ci est bien plus active que la liste du CI : 6 messages y sont échangés chaque jour (Moyenne des échanges sur la liste de l’AEP entre le 1er novembre 2005 et le 1er mai 2006). La liste est un outil de débats ou d’échanges d’informations relativement précises, que ce soit sur la date du FSE, sur la situation sociale en Europe ou dans certains pays (événements de novembre 2005 puis mouvement anti-CPE en France par exemple), ou encore sur le travail des réseaux thématiques de l’AEP. Cette liste générale est privilégiée par rapport aux listes particulières de l’AEP. Les rédacteurs de messages privilégient en effet l’envoi au plus grand nombre, et appréhendent la liste générale comme une assemblée plénière.

[18]. Il ne s’agit ici pas tant d’une exclusion volontaire que d’un resserrement sur le noyau des actifs, qui désiraient avancer à leur rythme sans devoir expliquer leurs avancements trop régulièrement à d’autres acteurs n’ayant pas suivi les développements du site et n’étant pas spécialistes des questions informatiques : « on était que trois ou quatre qui étaient vraiment en train de bosser, du coup, on a décidé d’échanger entre nous, pour aller plus vite » (entretien avec l’un des membres actifs d’un de ces groupe – WSFtools -, juin 2006).

[19]. Email du 17 janvier 2006 envoyé par Chico Whitaker à la liste de discussion du CI. Le message est signé par Antonio Martins, Chico Whitaker et Odded Grajew, trois membres du Comité d’Organisation Brésilien.

[20]. Document de présentation du séminaire. Ces huit organisations sont : l’Alliance Social Continentale des Amériques, le CADTM, COMPA-Amériques, Focus on the Global South. Le séminaire a eu lieu du 28 septembre au 1er octobre 2006.

[21]. Réunion du CI de Nairobi, 19 au 22 mars 2006, observation participante de l’un des auteurs.

[22] Entre le FSM 2003 et le FSE 2006, pas moins de 7 réunions ont été organisées spécifiquement sur la question de la mémoire des forums sociaux, sans compter les sessions des commissions contenu et méthodologie du CI qui y ont été dédiées.

[23]. Groupe restitution du Comité d’Organisation du FSE 2003, Recommandations pour la restitution des forums sociaux, retour sur l’expérience du groupe restitution du FSE 2003, document diffusé sur les listes de discussion du FSE.

[24] Ce système sera également utilisé pour le FSM de Nairobi en janvier 2007.

[25] L’extension du réseau des participants est cependant freinée par des restrictions sociale (l’espace des forums étant censitaire), culturelles (les travaux sur la sociologie des participants aux forums sociaux ont mis en évidence la surpreprésentation de « cosmopolites enracinés » et politiques (les forums sociaux ne réunissant que des opposants au néolibéralismes). Cf. Agrikoliansky, Sommier (2005).

[26]. Comme le souligne régulièrement Patrick Viveret, initiateur, au sein du FSM, d’un groupe de réflexion critique sur les forums eux-mêmes. Voir Où va le mouvement altermondialisation, Paris, La Découverte, 2003.

[27]. La systématisation du FSM 2003 a ainsi montré que l’accès à l’eau, les questions de genre et d’éducation étaient les thèmes les plus récurrents des ateliers, tandis que les plénières traitaient majoritairement de la lutte contre le néolibéralisme et la guerre. Cf. Feugas (Françoise), « Les activités libres, une méthode de lecture des contenus », document interne au Conseil International, 2003.

[28]. Compte tenu de la lourdeur et de la complexité de ce schéma coopératif, la dernière fonction de « proposition » (qui reproduit l’initiative du « mur de propositions » mise en place par les organisateurs brésiliens lors des forums sociaux « réels ») n’a pas été implémentée pour l’instant dans le workspace.

[29]. Seuls les délégués peuvent proposer des activités et prendre activement part à un forum, tandis que les participants ont vocation à être sensibilisés aux différents thèmes et luttes de la mouvance alter. Pour ces derniers, les forums ont une fonction d’édification et de sensibilisation. Les plénières leurs étaient principalement destinées.

[30]. Entretiens avec des participants à l’AEP de Francfort sur leurs usages des outils techniques, janvier 2006.

[31]. Document interne au webproject, transmis à l’AEP, précisant les spécificités techniques du workspace.

[32]. Document présentant les spécifications techniques du workspace, en annexe au contrat passé avec le développeur.

~ par Alain Bertho sur 29 avril 2007.

 
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