Les exilés dans la ville


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Journée de l’Ecole doctorale de Sciences sociales sous la direction d’Alain Bertho et Hervé Vieillard-Baron, 13 mai 2006

Fernanda Marrucchelli Doctorante, CEME

L’organisation internationale des migrations (OMI) estime à plus de 175 millions le nombre de personnes qui résident dans un pays autre que celui d’origine. La plupart de ces migrants se trouve en Afrique subsaharienne. Suivent le Moyen Orient, le Sud et l’Est de l’Asie et,loin derrière, l’Amérique Latine. Nous sommes entrés, comme le démontrent certains auteurs dans l’ère des migrations.

Depuis quelques années des formes nouvelles de déplacements des populations sont apparues. Sangatte et plus récemment les événements tragiques de Ceuta et Melilla mettent au grand jour ces formes de migrations, de mobilité dans un monde globalisé.

La nature de ces migrations est différente de celle habituellement décrite de la mobilisation internationale de la force de travail avec un pays de départ et un pays de destination. Nouvelles parce qu’elles engendrent des statuts et des destins collectifs qui échappent aux visées des Etats Nation et à l’injonction faite de sédentarité et à l’intégration.

Nouvelles, encore, car elles proposent des contrastes sans précédents entre officialité et invisibilité, entre mobilité et enracinement, entre lieux et monde, entre identité et altérité.

Réflechir sur le mouvement de migrants et leur condition dans les pays d’installation permet aussi une double interrogation sur la nature de l’Etat et son « pouvoir de faire vivre et de faire mourir » le dire avec Michel Foucault. A partir de ces questionnements j’ai effectué une enquête sur ce que les migrants pensaient des frontières.

Cette enquête s’est construite au fur et à mesure de la rencontre avec des migrants qui se retrouvaient (et se retrouvent) près de la gare du Nord à Paris. Rencontre avait démarré par une maraude associative. On appelle « maraude » dans le jargon du travail social la démarche d’aller vers les personnes à la rue, marginalisée. Ce mot vient du français « marauder » qui veut dire voler.

Pour rendre compte de cette enquête je vais présenter ces migrants de la gare du Nord que j’appellerai « exilés », leur attachement à la ville comme lieu de la modernité, la vision polysémique de la frontière.Je terminerai par des réflexions sur la ville comme caisse de résonnance des déreglements mondiaux.

Les exilés de la gare du Nord à Paris

En 2002, le gouvernement décide de fermer le centre de Sangatte. Le ministre de l’Intérieur, Nicolas Sarkozy, l’annonce avec grand fracas après des mois de battage médiatique qui faisait de ce centre un lieu d’appel d’air de l’immigration clandestine.

Le Centre d’Hébergement et d’accueil d’urgence humanitaire de la Croix Rouge française de Sangatte a été crée en septembre 1999. Ce centre se situait dans un hangar de 25 000 m² en tôle. A l’intérieur des cabines et des tentes non chauffées avec des lits en toile.

Il avait été mis en place pour faire face à une situation d’urgence à l’égard des réfugiés fuyant la guerre au Kosovo. Mais au fur et à mesure d’autres réfugiés venant d’Irak, Afghanistan, Iran, Afrique…, sont venus les rejoindre avec le projet d’aller en Angleterre, pays considéré plus accueillant avec les demandeurs d’asile.

Pendant l’hiver 2002-2003, après la fermeture du centre, les riverains, les militants associatifs remarquent que des irakiens, des afghans et des iraniens, venant de Sangatte ou du Calaisis, se retrouvent dans le square Alban-Satragne, dans le Xè arrondissement, à proximité de la gare du Nord.

Une « maraude », un soir de mars 2003 est le point de départ de la naissance du « collectif de soutien aux exilés du 10è arrondissement de Paris ». Cette maraude avait été organisée par des militants politiques et associatifs et avec le concours d’interprètes en kurde et en persan.

Ce collectif formé de militants associatifs, politiques et d’exilés met en place une stratégie d’intervention où les problèmes de fond (la législation, l’information sur les droits, l’hébergement) se mêlent aux questionnements singuliers des exilés.

Une assemblée générale réunit les tous les exilés et les soutiens chaque samedi après midi au siège de la section locale du PCF. Cette assemblée est un lieu qui, pour de nombreux exilés (prévenus par le bouche à oreille »), d’avoir des renseignements mais aussi de discuter sur les stratégies à mettre en place.

Profils des exilés. La majorité de ces exilés est composée d’hommes seuls (célibataires en France), âgés de 20 à 35 ans en moyenne. On trouve des mineurs, cependant. Il n’y a pas de femmes seules parmi eux et les quelques familles prennent rapidement d’autres chemins.

Les itinéraires empruntés avant qu’ils arrivent en France sont d’une très grande diversité. Pour les irakiens le parcours le plus fréquent est la Turquie, la Grèce, l’Italie. Mais le nord de l’Europe via l’Allemagne est aussi l’un des itinéraires. Si certains arrivent en bateau depuis la Turquie, d’autres comme les afghans sont sur la route depuis des mois, voire des années. Ils ont fait des haltes dans différents pays : Turquie, Iran, Grèce.

A la recherche de modernité. Les motifs de départ des pays d’origine sont variables, et souvent plusieurs facteurs se mêlent. Facteurs objectifs s’imbriquent à des facteurs subjectifs.

Concernant le pays de destination certains veulent rejoindre un proche ( en Angleterre, Allemagne, Norvège, Suède, Pays-Bas…), d’autres qui veulent aller en Angleterre car travailler là-bas leur semble plus facile mais la plupart souhaite s’installer dans le pays qui leur permette de vivre dignement.

Ce qui semble, en revanche, non négociable est le leur envie de vivre dans une grande ville.

« …Ce que je suis venu chercher en Europe, ce n’est pas ce confort, c’est la modernité » dit un jeune homme irakien qui avait obtenu par un couple en province une chambre, de l’argent de poche, une formation et même un scooter. Il a préféré rejoindre le square Alban-Satragne et les vicissitudes de la vie à la rue[1].

Il n’est pas le seul. D’autres qui après la fermeture de Sangatte avaient obtenu une place en CADA (Centre d’accueil pour demandeurs d’asile) dans l’Eure, la Moselle ou encore en Touraine ont fait le même choix car comme l’a dit l’un d’entre eux « ce n’est pas une vie ».

Dans la vie difficile que leur est faite à Paris la « modernité » n’est plus recherchée. Elle est mise en acte.

Tout d’abord, nombreux sont ceux qui ont une adresse e-mail et fréquentent les « taxiphoneS » parisiens. Ils échangent avec des compagnons de voyage qui ont pris d’autres chemins ou laissé sur la route en Italie ou en Grèce. Ils échangent les informations, les tuyaux, les ressentis mais, aussi, les photos. Un énorme réseau transnational d’échanges des savoirs se met en place.

Aucune solidarité de « communauté » dans ces échanges. Plutôt une affinité liée à la rencontre d’individus nés et élevés dans des pays différents et qui ont dû négocier et s’organiser ensemble, à un moment de leur vie,

Les échanges avec les exilés que nous avons montrent qu’on ne peut pas parler d’eux comme des « demandeurs d’asile » au sens classique du terme. Pour la plupart ils n’ont pas subi personnellement menace, tortures ou emprisonnement ni craignent d’en subir. Ces exilés ont les moyens de pouvoir vivre chez eux, mais au fur et à mesures de rencontres, de confiance qui s’installe, une forme d’amitié, aussi, ils racontent autre chose. Se promener dans la rue main dans la main avec son amie, voir en vrai ce qu’ils regardaient à la télé ou sur internet, vivre dans un pays où tout marche.

Comme l’affirme Violaine Carrère « … La soif qui les a saisis semble n’être ni un besoin de protection au sens fort du terme, ni le simple désir d’un mieux-être matériel. Ils veulent vivre en Occident – d’ailleurs pour temps indéterminé – parce que l’Occident est dans leur tête une terre de liberté, de paix, de démocratie, d’abondance, d’instruction, de services qui fonctionnent, de lumière… Peut-être simplement comme un monde où tout n’est pas désespérant… »

La ville, la frontière, les frontières

La situation des exilés du 10è arrondissement est un exemple concret de comment la ville devient caisse de résonance locale des dérèglements mondiaux.

Aujourd’hui le monde contemporain est caractérisé par le mouvement, la mobilité, circulation..

La circulation prend des formes hétérogènes : Finance, marchandise, population . Les réfugiés, les travailleurs spécialisés des entreprises et des organisations internationales, les touristes, représentent des types différents de migrants. Cette circulation généralisée est à l’origine de nouveaux référents subjectifs qui rendent de plus en plus anachroniques les formes d’identification liées au territoires et à l’Etat.

Qu’est-ce que c’est qu’une frontière pour les exilés?

Institution établie par des décisions politiques et régie par des textes juridiques, la frontière a une histoire. Et comme le dit Balibar, c’est le type même de l’institution discrétionnaire, le lieu où les droits des citoyens cessent et sont remis à l’Etat.

Mais l’enquête auprès des exilés montre que la frontière n’est pas seulement un tracé sur la carte, où un lieu géographique unidimensionnel de la vie politique, où un Etat finit et l’autre commence. Elle est, aussi, un capteur des dynamiques du monde contemporain.

De l’enquête sort que la frontière difficile à passer n’est pas celle géographique. Et de toute manière, le passage de la frontière géographique ne semblait pas marquer le migrants qu’il entrait sur le territoire français avec un VISA ou en situation irrégulière. Les récits décrivaient des difficultés passagères qu’on peut résoudre par la solidarité collective et qui sont presque le dernier avatar de la société qu’on quitte.

La frontière en tant que barrage devient immatérielle, ce qui est matérialisé est le temps qui passe. La concrétisation de la difficulté, du désespoir, de l’angoisse ce sont les heures, les jours, les semaines qui ont passé. La frontière géographique on ne la voit pas, sa matérialisation est le corps enfermé dans un camion et qui ne supporte plus, ce sont les odeurs, c’est voir la souffrance de ses proches. La frontière, les frontières c’est aussi un « savoir-faire » : « payer » à la douane, se cacher, acheter un billet de première classe.

Pour toutes les personnes interrogées la frontière semble pas être une question de territoire national et que la géographie du monde que chacun a dans sa tête dépasse les frontières d’un pays. On pourrait émettre l’hypothèse que les individus en intégrant les effets de la mondialisation ont assimilé aussi le monde déterritorialisé. La frontière c’est le temps qu’il faut laisser courir, un temps dont la linéarité est constituée par les minutes, les heures, les jours et les nuits qui passent.

On peut dire que le migrant ne rencontre pas la frontière dans le voyage mais quand il se pose pour une étape ou parce qu’il décide de s’installer, quand le mouvement s’arrête.

C’est l’espace de la vie quotidienne, l’espace urbain que se présente pleins de rugosités, coupé et interrompu de murs, seuils, obstacles, bords, frontières virtuelles, airs spécialisées, zones protégées. Bouger, déplacer son corps d’une route à l’autre un nombre croissant de systèmes de contrôles ou de frontières.

Démarches auprès de la préfecture, auprès des associations, des organismes caritatifs ; éviter le contrôle de police, trouver un lieu pour dormir, comprendre le système administratif. On peut dire qu’il y a frontière là où le déploiement de l’individu ne peut pas exister : là où la personne ne peut pas exister pleinement

Mais les frontières ne sont pas seulement murs ou lignes. Ces frontières sont les capteurs des dynamiques du monde contemporain.

Le territoire est le produit de ceux qui le vivent. Ce sont les gens/ habitants qui le font et le transforment.

Avec les exilés du 10è arrondissement de Paris, je remarque que l’espace urbain autour de la gare du Nord est le produit de pratiques déterritorialisées de ruptures des frontières et de constitution libre du présent. Dans ce sens c’est la retérritorialisation qui alimente et s’alimente de la détérritorialisation.

Lors de la migration des individus se rencontrent et s’agrégent non sur la base de la confiance intimiste mais sur la base du projet commun, le projet migratoire dans lequel se fonde le projet individuel. Nous remarquons aussi la capacité de maintenir des liens malgré la mobilité et la distance par le biais d’internet. Presque tous les exilés que nous rencontrons ont une adresse e-mail. Ces relations déterritorialisée permettent une véritable compétence sociale et ont pour effet de créer de nouvelles solidarités translocales.

Mais ces mouvements, ces relations déterritorialisées ne sont jamais synonyme de perte d’identité. Il produisent eux-mêmes leur propre localité, selon l’expression de Appadurai, anthropologue nord américain d’origine indienne.

Pour Appadurai la localité n’est pas une question d’échelle et d’espace mais avant tout une question de contexte..

La localité est vue comme « … une qualité phénomènologique complexe, formée d’une série de lieux entre le sentiment de l’immédiateté sociale, les technologies de l’interactivité. Le prédicat majeur de la « localité » est donc la qualité phénomélogique qui s’exprime dans certains type d’action, de socialité et de reproductibilité… »[2].

Individus et groupes produisent leurs propres paysages, les ethnoscapes, eu égard à leurs propres origines et aux avatars qu’ils subissent.

De nouveaux espaces identitaires détérritorialisés dérivent des migrations « …Les groupes migrent , se rassemblent dans des lieux nouveaux , reconstruisent leur histoire et reconfigurent leur projet ethnique… Désormais les groupes ne sont pas plus étroitement territorialisés, ni liés spatialement, ni dépourvu d’une conscience historique d’eux-mêmes, ni culturellement homogène… »[3]

Ces flux ne sont ni convergents ni isomorphes. Le centre est l’individu qu’en reconnectant tous ces éléments construit son propre monde, sa « communauté imaginée » en évolution constante.

Interaction avec la ville.

La situation des exilés du 10è arrondissement de Paris est un exemple concret de comment la ville devient caisse de résonance locale des dérèglements mondiaux.

Les exilés sont visibles dans différents lieux du Xè arrondissement. Une visibilité physique et pacifique avec le rassemblement de groupes autour de l’avenue Verdun, au square Alban-Satragne, au jardin Villemin et une visibilité « devinée », indiquée par des sacs de couchage sur les branches des arbres. Des nids pas très douillets pour des oiseaux migrateurs d’un nouveau genre.


[1] V. Carrère

[2] Ibidem

[3] Ibidem

es doctorants en anthropologie

~ par Alain Bertho sur 20 avril 2007.

 
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