La guerre comme mode de gouvernement

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Recompositions contemporaines des figures du pouvoir et de la guerre

 

Transcultura conference in Beijing, « Order and disorder », March 2007

« Une des leçons les moins équivoques de la guerre du golfe est l’entrée définitive de la souveraineté dans l’image de la police »

Giorgio Agamben[1]

 

« Les pouvoirs de l’Empire sont obligés de penser que la guerre est une forme constituante, institutionnelle de l’ordre nouveau.», « un élément central de la gestion de la discipline. »[2]

Depuis le début du millénaire la pensée de la guerre s’est transformée : elle n’est plus posée plus comme une rupture de la paix, mais comme un effacement de la notion même de paix. La pensée politique et stratégique américaine a dans ce domaine un rôle clé. Dans cette pensée, aujourd’hui, être en paix c’est faire la guerre… C’est ce paradoxe contemporain que je veux explorer. Dans « Il faut défendre la société », Foucault retourne l’adage de Clausewitz et affirme que la guerre n’est pas la politique prolongée avec d’autres moyens, mais au contraire que « l’ordre civil est un ordre de bataille. (…) Donc : la politique, c’est la guerre continuée par d’autres moyens ». C’est bien ainsi que la guerre se pose aujourd’hui comme un mode de gouvernement, voire un champ de recomposition de l’Etat dans la mondialisation.

La fin du communisme en Europe et la fin de la guerre froide n’ont pas ouvert la « fin de l’histoire » ni la paix marchande universelle mais bien l’ère de la multiplication de conflits, notamment des guerres civiles. On assiste au repositionnement des cadres nationaux et institutionnel liés à la dérégulation mondiale. D’un côté la guerre se privatise et devient le fait de véritables seigneurs de la guerre finançant leurs opérations par le racket, le brigandage, le commerce illicite ou les réseaux financiers mondiaux. De l’autre, la guerre devient le mode de légitimation d’appareils étatiques nationaux privés des fondements anciens de l’Etat-Nation.

1. « Guerre juste » et souveraineté de police

Dans ce contexte, le 11 septembre 2001 se pose comme une aubaine stratégique offerte à l’administration américaine. Après la politique de l’enlargement de l’administration Clinton, un tournant se profile avec Georges W. Bush dès le début 2001 : remise en cause du traité anti-balistique ABM de 1972 et développement du système antimissile, rejet du protocole de Kyoto; sabordage du travail de l’OCDE sur les paradis fiscaux, frein à la mise en place de la Cour pénale internationale… le nouvel assistant de M. Colin Powell, M. John Bolton affirme alors en privé que « le droit international n’existe pas ».

Le tournant ne porte pas sur l’attitude d’unilatéralité et la « stratégie de la primauté » élaborée après la chute le l’URSS, mais sur le poids de la logique militaire. La guerre du Golfe avait justifié le maintien de budgets militaires élevés mais la présidence Clinton avait remis le Pentagone au second plan. Après l’élection de George W. Bush, stratèges civils et militaires ayant eu des fonctions de premier plan pendant la guerre froide et au moment de la guerre contre l’Irak, occupent les postes décisifs. Une nouvelle vision du monde s’impose, dominée par ce qu’on appelle depuis 1994 la Révolution dans les Affaires Militaires (RMA). L’idée est que le monde est devenu imprévisible, qu’il ne serait pas « régulable ». Il s’agit donc d’établir un système sécuritaire privilégiant l’action militaire unilatérale et locale, les guerres asymétriques. Le 11 septembre n’est ni une cause, ni un point de départ, c’est une occasion politique et l’officialisation du choix américain de la guerre comme mode de gouvernement mondial.

Cette guerre n’a pas pour ambition de mettre de l’ordre dans le chaos du monde mais d’être une croisade sans fin, criminalisant la misère du monde et démonisant les différences. Pour reprendre l’expression de l’américain Michael Walzer[3], c’est une « guerre juste » ce qui n’est absolument pas la même chose qu’une guerre au service du droit. La mise en place du Tribunal Pénal International se fait au prix d’une amnistie anticipée des GI’s engagés dans la nouvelle croisade. La notion de guerre juste « s’enracine dans maintes traditions morales, laïques et religieuses du monde » mais « historiquement l’approbation internationale (de la guerre juste) n’a jamais été considérée comme une juste exigence » et « réglementer l’usage de la force internationalement serait un projet suicidaire »[4].

Les concepts de paix et de guerre sont conjointement remis en cause. La guerre perd son sens ancien, celui selon lequel qui fait la guerre veut la paix, sa paix. Chaque grande guerre du siècle dernier a porté l’idée qu’elle pouvait être la dernière. La guerre qui commence avec le XXI° siècle s’annonce d’emblée « sans fin ». Elle n’aurait pas la paix comme mobile, même pas comme prétexte. Ce que nous ont dit les images passées en boucle des attentats du 11 septembre 2001, c’est d’abord que la paix n’était plus nulle part. Dans ces conditions, il ne s’agit plus de disqualifier la paix de l’autre (ses « buts de guerre ») mais de disqualifier sa guerre. Dès les premières heures, le discours politique américain, n’a eu de cesse que de dénier à l’attaque des Twin Towers le qualificatif de guerre et c’est le mot terrorisme qui a été imposé pour qualifier l’attaque même si, du point de vue des instigateurs, il s’agit bien d’une guerre.

Ce qualificatif de terroriste a un intérêt : il permet de renommer la guerre engagée en riposte : « guerre asymétrique » des stratèges américains ou « guerre juste », la guerre contre un criminel n’est pas une guerre classique entre nations. La guerre devient une opération de police. Ce glissement avait été sensible dans des guerres précédentes, notamment dans le Golfe contre l’Irak, ou au Kosovo.

La guerre comme opération de police n’est pas vraiment une nouveauté : c’est une ancienne conception impériale de la guerre. Ce n’est pas une guerre mineure, c’est une guerre d’exception. Elle n’est pas déclarée. Les adversaires ne sont pas considérés comme des combattants. Les conventions internationales ne s’appliquent pas. Si la guerre classique se donne déjà force de libertés avec le droit, la guerre comme opération de police n’a plus de limite. La guerre de police emprunte à la police sa marge d’arbitraire, avec des moyens multipliés. Ce glissement a des conséquences.

La police se doit d’être le bras armé du souverain et sont symbole le plus flagrant. Qui commande aux armes et exhibe les armes qu’il commande, donne à voir sa souveraineté de la façon la plus nue : celle du pouvoir de vie et de mort. Mais à quel souverain obéit la guerre de police qui s’installe comme nouvel état du monde ? Ou, pour être plus précis, à quelle souveraineté ?

Cette question est fondamentale dans la crise de légitimité des Etats nations. Cette crise n’est ni plus ni moins que la remise en cause de la notion de souveraineté telle qu’elle s’est installée en Europe à l’époque moderne. Empire d’Antonio Negri et Michael Hardt s’ouvre sur ce constat. Alain Joxe, dans l’Empire du chaos, leur fait écho en parlant de l’affaiblissement de la notion européenne de République. Dans ce mouvement de « désenchantement du monde » qu’évoque Max Weber, la souveraineté transcendantale de l’ancien régime a été remplacée par la souveraineté rationnelle et populaire. « Le transcendantal politique de l’Etat moderne est défini comme transcendantal économique », et « la théorie de la valeur, selon Smith est l’âme et la substance du concept d’Etat moderne »[5] notent Antonio Negri et Michael Hardt. « Faire vivre ou laisser mourir », tel est, selon Foucault, le mode moderne du droit de vie et de mort. Or, dans la dérégulation mondiale, les Etats ne parviennent plus à argumenter sur leur capacité de « faire vivre ». De la souveraineté moderne, il ne reste alors que sa transcendance marchande. On peut aujourd’hui parler de « souveraineté des entreprises et d’intérêt des Etats »[6].

2. Construire l’ennemi et produire l’altérité

S’il s’agit d’un nouvel espace conceptuel de la guerre et non pas seulement du prolongement d’une lutte politique ou d’une concurrence étatique à travers les moyens de la guerre, comment se construit la figure de l’ennemi ? La relecture de Carl Schmitt, qui fait de la distinction ami/ennemi un des principes fondateurs de la politique[7] peut nous éclairer. Pour lui, cette opposition ne se confond pas avec celle du beau et du laid, du bien et du mal, de l’utile et du nuisible. Elle n’est pas nécessairement raccordée à la haine ou à l’amour, catégories d’ordre privé et non public. Enfin, cette opposition ami/ennemi dans une lutte politique se distingue de la guerre pour une raison simple : à la guerre on reconnaît l’adversaire au premier coup d’œil (par l’uniforme) tandis qu’en politique, l’identification de l’ami ou de l’adversaire est un travail toujours recommencé.

Cette grille d’analyse nous permet de penser, a contrario, le mélange des genres contemporain : mélange du privé et du public, de la haine et de la politique dans une politique-guerre qui se mène pour une part sans uniforme. C’est dans la guerre et pour la guerre qu’il s’agit de construire la figure et le « corps » de son ennemi. C’est la guerre qui produit du politique et non l’inverse.

Dans ces conditions, la guerre préventive n’a pas de limites car elle ne s’appuie sur aucun principe, sur aucun droit. C’est au contraire la guerre qui au bout du compte, fonde la justice. Comme le note Giorgio Agamben, « l’investiture du souverain comme agent de police a une autre conséquence : elle rend nécessaire la criminalisation de l’adversaire. »[8]

Dans sa singularité, la situation palestinienne donne à voir les conséquences d’une telle posture conceptuelle. Dans un état de guerre permanente, il y a deux guerres. La première se confond avec le calme sinon la paix, c’est la guerre des militaires contre les gens. L’autre est criminalisée, celle des gens contre les militaires, voire contre d’autres civils. La qualification de la guerre n’est pas la même selon celui qui la même. Telle est bien la théorie de la « guerre juste » exposée en février 2002: « Une guerre juste ne peut être menée que par une autorité légitime responsable de l’ordre public » et « dans certaines circonstances et dans un cadre donné, on peut justifier moralement des actions militaires risquant d’entraîner la mort non intentionnelle mais prévisible de non combattants ».

On le sait, la guerre moderne fait d’abord des victimes « non combattantes ». Depuis les années 1990, 90 % des victimes des conflits sont civiles. La « guerre de police » introduit une « asymétrie » qui met les armées les plus modernes en face à face avec des populations. Il ne s’agit pas seulement de tuer des civils mais de tuer la vie civile elle-même en rasant les maisons, en coupant les canalisations d’eau, en détruisant les symboles de la vie intime et familiale au sein des foyers.

Dans une telle guerre, il est nécessaire d’identifier l’ennemi et l’ami au sein même de la population. La logique de l’exclusion et du racisme est donc nécessairement convoquée. « Comment faire fonctionner un bio-pouvoir et en même temps exercer les droits de la guerre, les droits du meurtre et de la fonction de mort sinon en passant par le racisme ? »[9].

Ce racisme là ne prend pas racine dans la différence. C’est lui qui produit la différence. L’enjeu est « le déclassement en corps d’un être politique » [10]. C’est ainsi que « de nombreux conflits récents ont mis en relief cet enjeu du tout-proche ou du quasi même que des persécuteurs vont s’efforcer, avec l’énergie sauvage du ressentiment, de reconditionner en corps à tuer au prix d’une quête éperdue des signes physiques, ethniques, d’une différence irréductible. »[11]

La « guerre de police » comme forme de gouvernement ne produit pas seulement l’ennemi, mais produit de l’altérité. Cette souveraineté ne fonde pas son discours du commun sur un rassemblement mais au contraire sur une division. Au « nous-mêmes » du souverain populaire se substitue le « nous-autres » du racisme. Et « lorsque la référence au « nous-mêmes », à la totalité de l’humain, s’affaisse devant une multiplication de « nous-autres » qui fétichisent leurs petites différences, la société risque de se dissoudre dans une prédation généralisée où plus rien ne s’interpose en position tierce ».[12]

3. Les frontières intérieures

Les frontières des Etats partitionnement la population mondiale et démultiplient à l’envi la figure possible de « l’alien ». Celles, internes aux territoires, de la culture, de la langue, de toutes les manifestations possibles de la sphère du privé viennent comme un relais sans fin ouvrir la possibilité de nouvelles démarcations et de nouveaux fronts. La ville elle-même se couvre de barrières matérielles, d’espaces sécurisés, de quartiers réservés. La guerre, comme figure du pouvoir, comme forme contemporaine du bio-pouvoir, a une structure fractale : elle reproduit ses logiques à toutes les échelles de la vie humaine et sociale, depuis le monde jusqu’au quartier. La logique de guerre comme forme de gouvernement est aussi une logique de politique intérieure. Si aux USA, le pouvoir civil s’est rapidement mis au diapason de l’esprit de croisade, la logique de la souveraineté de police dépasse de loin le contexte américain.

En France par exemple, il y a plus de vingt ans que, sous le nom de banlieue, la problématique du désordre a envahi l’espace du discours social.[13]. C’est sur ce terrain que s’est défait l’Etat providence (celui du « faire vivre ») et que s’est affirmé l’Etat pénal. En vingt ans, s’est imposée l’idée qu’il convient de traiter le désordre civil en tant que tel et non en cherchant à remédier à des causes sociales profondes. La mise en place d’une « nouvelle raison pénale », celle de la tolérance zéro, date de la fin des années 90. Officiellement née à New-York, cette nouvelle philosophe de l’intervention de l’Etat dans l’espace public traverse l’atlantique. Vite acclimatée à la Grande Bretagne, traduite en « moda repressive » en Italie en 1997, elle inspire le gouvernement français en 1998 , touche l’Autriche, et jusqu’à l’Australie.

Cette « nouvelle raison pénale » articule notamment la « reconquête de l’espace public » et la guerre à la pauvreté. Il s’agit moins de faire baisser la criminalité dans son ensemble que de faire baisser le niveau d’inquiétude de « l’opinion ». L’essentiel est donc de « reconquérir l’espace public », vocabulaire guerrier pour des opérations de police qui en ont parfois tous les signes extérieurs : présence massive, contrôles à la chaîne mais sélectif. Cette offensive ne touche pas tout le monde. Le renforcement de l’arsenal et des pratiques répressives sépare le bon grain de l’ivraie, les honnêtes gens qui doivent être rassurés de la racaille qui doit trembler. Cette logique ne rassemble pas, elle divise, elle ne crée pas de la « paix civile » mais de l’altérité hostile. L’étape ultime de cette logique, nous connaissons aujourd’hui : c’est celle de la criminalisation des comportements hors normes et des incivilités

Dans ces deux siècles industriels, qui furent aussi les siècles de gloire des Etats nations, la République, en France, a été une machine à intégrer du symbolique et à produire du commun par delà les conflits ou les différences. C’est cette articulation de l’Etat national et de l’universel qui est aujourd’hui en crise. L’impuissance de la République comme rapport politique et comme pouvoir s’ajoute à l’expérience de masse de l’accroissement des inégalités et des discriminations. Cette impuissance est aussi l’impuissance à assurer la paix civile et à faire face à la montée d’une violence interpersonnelle dont les principales victimes sont les couches populaires. La réponse sécuritaire et policière de l’Etat stigmatise les victimes en coupables collectifs, les territoires délaissés en territoires dangereux, attise les tensions et les méfiances, achève de délégitimer les règles collectives. La réponse sécuritaire a ceci de commun avec la nouvelle figure de la guerre qu’elle ne se donne pas comme objectif celui de la paix civile pour tous, mais de la paix pour les uns construite sur la tension avec les autres. C’est à ce titre qu’on peut dire que la logique de guerre devient un mode de gouvernement, une réponse à la crise de la République.

L’Etat de guerre n’est plus l’Etat de tous : il est potentiellement celui des « bons citoyens », des « braves gens », de ceux qui font allégeance à des normes et plus seulement à des lois, à une morale privée plus qu’à des règles publiques.

4. La guerre comme recomposition de l’Etat

La séquence que nous appelons mondialisation et qui s’est ouverte il y a une vingtaine d’années déstabilise la figure antérieure de l’Etat : celle qui articule un territoire, une population constituée en Nation, une souveraineté, un appareil administratif et institutionnel et un gouvernement légitime.

La territorialité est déstabilisée par la mondialisation des flux de la finance comme de la misère et par la dérégulation. La légitimité est remise en cause par la dérégulation, la souveraineté par l’émergence de pouvoirs transnationaux.

La figure de l’Etat nation est donc aujourd’hui en cause. Faut-il en conclure à l’extinction simultanée de l’Etat dans le cadre territorial et national et à la nation comme subjectivité et prescription partagée ? Cette conclusion, avancée par certains peut sembler quelque peu hâtive. La revendication nationale n’est pas en perte de vitesse dans le monde. Et l’Etat, comme appareil administratif, financier, militaire, reste très présent dans la gouvernance de la globalisation. Mais dans la disjonction des deux, c’est la guerre extérieure et intérieure qui est le terrain de recomposition et de relégitimation des Etats.

 


[1] Moyens sans fins, Rivages, 2002, pages 115

[2] Toni Negri, « Ruptures dans l’Empire, puissance de l’exode », Multitudes 7, 12/2001

[3] auteur de « Lettre d’Amérique, les raisons d’un combat » (publiée par le Monde le 15 février 2002), avec une soixantaine d’universitaires américains dont Francis Fuhuyama, promoteur de la « fin de l’histoire » et Samuel Huntington, inventeur du « choc des civilisations ».

[4] « Lettre d’Amérique, les raisons d’un combat »

[5] Antonio Negri et Michael Hardt, Empire ; Exils, 2000, page 120

[6] Alain Joxe, L ‘Empire du chaos, La Découverte, 2002. page 95

[7] Carl Schmitt, La notion de politique, Flammarion, 1992 (1963)

[8] Giorgio Agamben, Moyens sans fins, notes sur la politique, Rivages, 2002, page 118

[9] Michel Foucault, Il faut défendre la société, op. cit., page 234

[10] Alain Brossat, le corps de l’ennemi, La Fabrique 1998. page 153

[11] ibidem

[12] Bernard Doray, L’inhumanitaire ou le cannibalisme guerrier à l’ère néo libérale, La Dispute2000

[13] Alain Bertho, Banlieue, banlieue, banlieue, La Dispute, 1997

~ par Alain Bertho sur 5 mars 2007.

 
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