Pour une anthropologie réflexive du présent : les mots et le temps

 

L’anthropologie face à ses objets : nouveaux contextes ethnographiques; Colloque International,  23, 24 et 25 Janvier 2007 Université de Provence, Marseille

Quels sont la posture et le rôle de l’anthropologie dans l’élucidation de notre présent nommé « globalisation » et/ou « mondialisation ». ? Une anthropologie de la mondialisation est-elle possible[1] ? Fin du « grand partage » : la mondialisation culturelle, en faisant disparaître les terrains exotiques de l’altérité, mettrait l’ethnologie en extinction ? La question se pose et il faut y répondre. IL n’est pas interdit de penser, au contraire que les questions de la singularité et de l’altérité se sont au contraire universalisées et que la situation contemporaine se caractérise d’abord par un déplacement des terrains de l’altérité et un changement de paradigme. Une telle hypothèse, si elle interroge l’anthropologie du point de vue de sa propre histoire, la convoque aussi au chevet de l’ensemble des sciences sociales en difficulté face au contemporain.

 

Globalisation : une nouvelle séquence ?

 

Nous partirons donc de ce point : la séquence contemporaine qu’on nomme mondialisation/globalisation remet en jeu les paradigmes et les catégories de ces sciences sociales pour une part nées avec la modernité industrielle, dans un cadre de pensée largement marqué par l’Etat Nation[2].. Cette séquence force la pensée à se redisposer dans les dimensions spatiales et temporelles. Nous sommes sans doute face à un changement d’intellectualité sociale, politique et savante, au sens où l’entendait Thomas Kuhn dans le champ de l’intellectualité scientifique[3].

 

La grande résistance de certaines disciplines à admettre la rupture introduite par la mondialisation/ globalisation trouve sans doute son origine dans le fait que cette rupture opère justement dans les fondements mêmes de la rationalité commune qui a permis l’intelligence de la période qui s’achève. Alors que nous vivons sans doute l’avènement d’un rôle sans précédent du travail de l’imagination[4], des catégories centrales de l’humanité moderne, celle de politique[5], celle de travail et celle de ville[6], voire d’Etat et de Société, ne peuvent donc s’exempter d’un réexamen minutieux[7].

 

Le rôle de l’anthropologie, dans ces conditions, peut être de se confronter, à partir de ses méthodes et de sa posture, aux terrains qui recèlent aujourd’hui le plus d’opacité à la rationalité savante constituée, autour notamment des catégories d’Etat, de politique, de ville ou de travail, pour en dégager, de l’intérieur, les modes d’intellectualité réellement à l’œuvre.

 

Ce faisant on comprend bien que la réflexivité opérée ne peut produire un savoir cumulatif, qui s’agrégerait aux corpus antérieurs, mais une interpellation conceptuelle, une « anomalie » assumée. Telle est le sens d’une anthropologie du présent.

 

Les terrains privilégiés d’une telle enquête sont donc à chercher du côté du plus obscur, du plus controversé de notre contemporain, du côté de ce qui présente une altérité revendiquée ou subie flagrante au regard de l’intellectualité dominante de la période.

 

Terrains de l’altérité présente

 

Les deux terrains que j’ai choisi de réfléchir peuvent sembler a priori assez hétérogènes. Le processus d’organisation des forums sociaux est un processus récent né à peu près avec le siècle. Il concerne d’abord des milieux militants et son altérité revendiquée (« Un autre monde est possible ») ne semble pas un obstacle à sa médiatisation ni à sa « mise en discours » journalistique, savante ou politique. La question dite des « banlieues » à l’inverse, travaille l’intellectualité de la société française depuis vingt-cinq ans. Si elle a généré une abondante littérature journalistique, savante ou politique, cette dernière n’a en rien permis de rendre lisible « l’événement voyou » (selon l’expression de Jean Baudrillard)[8], de novembre 2005 dans son altérité subjective radicale. Présentons ces terrains de façon un peu plus précise.

 

Les forums sociaux

 

Il s’agit d’abord du mouvement altermondialiste abordé par son expression concrète : le processus d’organisation des forums sociaux, mondiaux, continentaux ou locaux. C’est l’enquête sur ce processus qui permet d’aborder le mouvement altermondialiste comme un terrain et non comme un objet d’enquête. Ce point est essentiel notamment parce que « l’absence de définition de l’altermondialisme fait partie de sa définition même »[9]. Même si le terrain peut être ici multi-territorialisé voire desubstantialisé[10] il s’agit de confirmer le principe selon lequel ce mouvement ne peut être compris et pensé que de l’intérieur de sa propre « intellectualité pratique »[11].

 

Le cœur de l’enquête dont il est question est cantonné au processus organisationnel des Forums sociaux mondiaux et continentaux et des Forums des autorités locales depuis le premier Forum Social Mondial à Porto Alegre en 2001. L’enquête a été menée sur trois échelles géographiques différentes : celle du Forum social mondial de Porto Alegre (en 2003), du Forum social Européen (Firenze 2002-Paris Saint-Denis 2003-Londres 2004) ; du Forum européen des autorités locales (Saint-Denis 2003 et Londres 2004), des forums sociaux locaux notamment celui de Saint Denis en France. Les grandes conclusions de cette enquête ont fait l’objet d’une publication[12].

 

Insistons sur la caractérisation du mouvement altermondialiste comme terrain et non comme objet d’enquête. Ce qu’il s’agit de saisir ici n’est pas « une nouvelle forme d’engagement », une « nouvelle figure de la politique » mais un terrain de pratiques et de pensée qui se place d’emblée dans la problématique de la finalité et dans la posture de production d’une « autre finalité », de la pensée d’un « autre monde ». Il peut jouer, toutes choses égales par ailleurs, le même rôle que le socialisme vis-à-vis de la sociologie naissante au XIX° siècle.

 

Faire l’analyse du mouvement altermondialiste avec les outils classiques et éprouvés de la sociologie politique[13] est possible et permet notamment de mettre à jour les innombrables éléments de continuité (de trajectoires militantes, d’organisation, de thématiques) dans la « nébuleuse » rassemblée par les forums sociaux. Mais une telle analyse se déploie dans une intellectualité historiciste qui n’est pas celle de son objet. Et sa posture d’enquête lui interdit de discerner cet obstacle de taille.

 

En effet, ce qui fait la singularité du mouvement altermondialiste et notamment du processus d’organisation des forums sociaux, ce n’est certainement pas son discours sociopolitique explicite, discours qu’il s’interdit lui-même[14]. Les discours qui l’accompagnent néanmoins sont ceux des organisations et cultures politiques et sociales plus anciennes que le mouvement rassemble et travaille, mais qui sont aussi un élément de résistance à la singularité des forums sociaux.

 

C’est l’analyse des pratiques, organisationnelles ou langagières, des mises en situation d’acteurs, de l’énoncé singulier de prescriptions internes et externes, qui est un outil de l’enquête sur les catégories contemporaines. De ce point de vue, ce terrain a une singularité : il s’agit d’un terrain de pratiques et de pensée qui se placent d’emblée dans une problématique de production d’une autre finalité, de la pensée d’un « autre monde ». L’enquête s’est enrichie d’une collaboration de recherche avec ces mêmes acteurs sur l’élucidation de la production de cette intellectualité commune à travers le travail sur les archives et/ou la mémoire du Forum social européen de 2003.

 

Le mouvement de novembre 2005

 

L’enquête sur les événements survenus en France entre le 27 octobre 2005 et le 18 novembre se présente très différemment même si on rencontre, on y reviendra, des problèmes de « définition » du même ordre que pour les acteurs du terrain précédent. Les acteurs sont restés dans l’obscurité et le silence. Les arrestations seules[15] en éclairent une partie et nous révèlent une jeunesse populaire, ordinaire, ni délinquante, ni déscolarisée. Ces « nuits bleues » de la banlieue laissent curieusement hors d’atteinte le visage, les mots, la subjectivité partagée de leurs acteurs. Stratégie d’une visibilité invisible, surgissement anonyme dans l’espace public. Nous avons vu à l’envi le feu et les lumières de la nuit, mais nous n’avons vu que des ombres.

 

Nous avons été nombreux, élus, savants ou politiques, dès le petit matin à tenter de mettre des mots sur notre désarroi. Nous l’avons fait d’abord dans l’énoncé du chapelet des causes. Mais qu’en est-il de l’identification de l’événement lui-même ? Les mots dérapent : crise des banlieues, violences urbaines, émeutes, soulèvement populaire[16]… Même si on élimine d’emblée l’explication ethnique, religieuse ou délinquante des actes dont il est question, il n’en reste pas moins une incertitude conceptuelle qui doit nous interroger sur nous-mêmes. Ce serait sans doute une erreur de penser que nous n’aurons eu affaire qu’à la répétition simplement amplifiée d’un mode d’action devenu assez ordinaire depuis 20 ans[17] : 341 émeutes recensées par le service de la commissaire (des RG) Lucienne Bui Trong entre 1991 et 2000[18], 21 500 voitures incendiées en 2003…

 

Ceux qui ont alors passé des nuits dehors savent que ce qui a eu lieu n’avait qu’un rapport lointain avec les images de guerre passées en boucle dans les médias « L’émeute » n’a pas semé la terreur dans les quartiers. Les affrontements directs avec la police ont été rares. « On va les faire courir » semble plutôt avoir été le cœur d’une stratégie de visibilité symbolique plus que de rapport de force. La ville est a semblaient nous dire ces ombres insaisissables. Et la ville était à tous. Jeunes et (nombreux) moins jeunes, des trottoirs ou des fenêtres, assistent tranquillement à l’agitation des uniformes. L’émeute ne vide pas la rue des badauds, elle les attire. Les lieux où les affrontements ont été réels n’ont pas suscité plus de crainte ou de panique. Aulnay sous Bois fut sans doute une des villes les plus touchées par ce type d’émeutes les trois premiers jours de novembre, essentiellement dans trois quartiers : les 3000, les Mille-Mille et la cité Europe. Galerie commerciale et entreprises (notamment Renault) ont été la cible des incendies et le commissariat lui-même a été pris d’assaut et pillé. Les soirs sont tombés à Aulnay ces jours là sans appréhension particulière mais plutôt dans l’attente goguenarde et curieuse du prochain « feu d’artifice ». Jeunes souvent absents de leurs lieux de regroupement habituels et adultes dehors : il a flotté dans la nuit de ces quartiers une atmosphère étrange, indescriptible, décalée. L’altérité ici est dans la situation pas dans la finalité revendiquée.

 

Le terrain altermondialiste : un nouveau régime du temps

 

En inscrivant la question de l’altérité comme une prescription sur le présent, la mobilisation altermondialiste des forums sociaux marque une nette différence avec les mouvements sociaux et politiques qui l’ont précédée. C’est son intellectualité pratique et non sa sociologie qui en fait sa singularité. Son unité subjective ne s’appuie ni sur une organisation durable ni sur un programme clair mais sur quelques paradigmes en partage. Telle est la matière de l’enquête dont la mobilisation altermondialiste peut être le terrain. Le régime d’historicité de « cet autre monde possible » et le mode de constitution de l’acteur collectif nous documentent de façon originale sur la mondialisation dont il est tant question.

 

« Un autre monde est possible » : la mondialisation porterait son double, son « altermonde », son utopie du présent. Si utopie il y a, celle-ci ne fonctionne pas tout à fait comme celles que nous avons connues. La dimension spatiale est aisément conceptualisable. Dans le « monde plein »[19], il n’y a pas d’ailleurs. La dimension temporelle est plus complexe. Il s’agit bien sûr de la « durée » des choses que les moyens de communication et de traitement de l’information tendent à réduire. Il s’agit, de ce fait, de « l’immédiateté » qui tend à abolir le temps en même temps que la distance et sans doute plus qu’elle. Mais il s’agit aussi et peut-être surtout du « régime » du temps dans lequel se disposent nos actions, nos imaginaires, notre subjectivité,

 

Laissons le mouvement altermondialiste se présenter lui-même dans la fameuse « Charte de Porto Alegre », cahier des charges général de tous les forums sociaux. Les Forums s’y donnent comme but d’échanger et d’élaborer collectivement des « alternatives » au processus de mondialisation capitaliste. Ces alternatives, plurielles et partielles auxquelles sont dédiés les événements locaux que sont les séminaires et les ateliers autogérés sont ainsi sensées « faire prévaloir, comme nouvelle étape de l’histoire du monde, une mondialisation solidaire qui respecte les droits universels de l’homme, ceux de tous les citoyens et citoyennes de toutes les nations, et l’environnement. ». L’altérité, se tisse au cours de l’événement dont c’est la finalité principale : il s’agit de penser et de commencer à construire cet « autre monde possible ».

 

Les fondateurs des forums, notamment le brésilien Chico Whitaker, sont attachés à leur caractérisation comme « espace » et non comme « mouvement »[20]. Ils indiquent par là leur soucis d’éviter toute pérennité organisationnelle dont l’émergence serait mortelle à la logique d’inclusion et d’élargissement qui fait la force du mouvement. Cet espace-événement génère un régime d’historicité qui est de fait celui du présent et de lui seul.

 

Les forums agrègent des individus et des organisations aux trajectoires, aux objets, aux pratiques les plus divers. Chacune de ces composantes transporte avec elle un passé, une culture, des enjeux symboliques interne ou externes. Chacune a son propre usage du forum, sa propre part de production du commun. Aucune d’entre elles ne marque le forum de sa culture propre, de son histoire, de ses symboles. Le forum, du même coup, n’existe plus qu’à partir de lui-même. L’espace forum n’a ni passé ni tradition. Il ne prolonge aucun grand récit de la même façon qu’il n’en mobilise ni n’en produit aucun dans ses échanges internes.

 

Néanmoins, on ne s’exempte pas longtemps d’une réflexion sur son passé et sa mémoire. Depuis quelques années le processus des forums est face à cette exigence et ses organisateurs commencent à l’intégrer au processus. Mais on est loin de l’enjeu monumental que fut pour le mouvement communiste, la maîtrise de sa propre histoire. Ce n’est pas en termes historiques mais en terme de « mémoire » que le mouvement altermondialiste a décidé pour l’instant d’aborder cette question. Que ce soit à l’échelle du Forum Social Mondial et du comité international ou à l’échelle européenne et de l’Assemblée Européenne de Préparation[21], le travail et la réflexion engagée sur la mémoire à partir de 2004[22] débouche sur des efforts de « systématisation ». Il s’agit d’intégrer la conservation d’une mémoire vivante de l’événement en amont. Le souci n’est pas de faire et de maîtriser le « récit » du passé, mais bien de continuer et d’élargir ainsi le forum espace dans un présent prolongé. Il s’agit de faire que la matière intellectuelle de l’événements (débats et propositions) continue à être une matière vivante et disponible au delà du temps et de l’espace événementiel du forum[23].

 

L’altermondialisme amputé d’une histoire, au sens moderne, a-t-il un avenir ? Revenons sur la Charte fondatrice. Il s’agit, annonce-t-elle de rassembler les « mouvements de la société civile …qui s’emploient à bâtir une société planétaire axée sur l’être humain. », ou, comme il est dit plus loin, « visant à bâtir un autre monde ». Le mot « bâtir »[24]. signale l’immédiateté d’un objectif qui n’est pas renvoyé à une autre séquence historique. Lorsque le texte évoque une « nouvelle étape de l’histoire du monde, une mondialisation solidaire qui respecte les droits universels de l’homme », cette étape commence maintenant. Elle est d’ores et déjà soutenue par « des systèmes et institutions internationaux démocratiques au service de la justice sociale, de légalité et de la souveraineté des peuples ». Elle s’incarne d’ores et déjà dans les « actions concrètes » des mouvements auxquels le Forum propose un espace. La charte cite « ce que la société est en train de bâtir pour axer l’activité économique et l’action politique en vue dune prise en compte des besoins de l’être humain » et du besoin de « renforcer les initiatives d’humanisation en cours ».

 

En fait le Forum est ainsi mis en posture de ne pas être seulement un lieu d’élaboration, un outil disjoint, par sa nature et son mode d’existence, des changements à promouvoir. Il est lui-même pensé par ses promoteurs comme un changement, comme un élément de la « nouvelle étape » parce qu’en « introduisant dans l’agenda mondial les pratiques transformatrices qu’ils (les participants) expérimentent dans la construction d’un monde nouveau » et parce qu’il participe ainsi de la construction d’une « citoyenneté planétaire ».

 

Cette pensée de l’altérité au présent s’incarne dans la volonté pratique d’être dans le faire autant que dans le dire et d’introduire la logique de « l’alternative » au coeur de l’organisation et de l’événement. Qu’elle concerne l’alimentation proposée aux participants (bio et équitable), l’usage de logiciels libres, ou la place de la culture, cette injonction n’est pas toujours totalement couronnée de succès. Mais elle fait partie des injonctions partagées et s’adosse notamment sur la réussite centrale de nouvelles pratiques en matière d’interprétariat, sans lesquelles ces événements et ce processus n’auraient pas pu avoir l’élargissement qu’il a connu.»[25]

 

Cette transformation du rapport au temps évoque avec force la transformation du « régime d’historicité » suggérée par François Hartog. Pour ce dernier l’humanité a longtemps connu des régimes d’historicité organisés autour d’un passé qui organisait le présent jusqu’au jour où « le passé n’éclairant plus l’avenir, l’esprit marche dans les ténèbres » [26]. La modernité s’ouvre alors par un renversement vers un futur de notre rapport au temps historique. L’horizon du progrès, du projet, de la révolution ou de l’utopie organise à son tour le présent. Le passé change d’usage : histoire devenue science, il se mobilise pour nous imposer notre futur. Le présent est alors réduit à une modalité de sa réalisation. Ce mode subjectif d’historicité s’est fracassé sur les rivages du vingtième siècle, une science qui échappe à son maître, une utopie est devenue cauchemar…

 

Le mouvement alter mondialiste nous proposerait l’installation dans un présent sans fin. Ce faisant il n’est pas hétérogène à d’autres phénomènes contemporains : le « principe de précaution » tente de ménager l’avenir incertain, la mémoire et la mémorialisation disputent à l’histoire l’usage social du passé.[27]. Mais le régime de temps dans lequel se pense le forum entre en tension avec le régime moderne de temporalité dans lequel sont encore intellectuellement installées nombre des organisations participantes. Ce sont les organisations politiques, notamment celles qui sont issues des diverses traditions communistes qui restent le plus marquées par ce régime d’historicité mettant le présent sous la discipline du futur et faisant de l’altérité revendiquée un projet plus qu’une pratique, qui s’énonce et se met en œuvre à partir d’un pouvoir. La conquête du pouvoir, préalable annoncé au changement, devient donc l’objectif clef qui sacrifie le présent à l’avènement du futur.

 

En rompant avec ce schéma national étatique, et donc partisan, de l’action politique l’altermondialisme se libère potentiellement du régime moderne du temps dans ses modalités pratiques, celles des «étapes de l’action » et de la construction stratégique du cheminement. Et il déstabilise les cultures politiques de nombre de ceux qui y participent.

 

Les émeutes de novembre 2005 et « l’innommable »

 

Qui dit globalisation dit métropolisation urbaine. C’est là qu’interviennent les émeutes de novembre 2005 en France et la nécessaire anthropologie politique de la jeunesse populaire urbaine. L’inflation sociologique a été une des caractéristiques de l’immédiat après novembre. Publications et journées d’études sont d’abord l’occasion de répéter ce qu’on savait déjà, faisant l’impasse sur ce qu’il y a de singulier à penser dans l’événement.

 

Que s’est-il passé ? On le sait la mort des deux jeunes de Clichy n’a pas été en elle-même suffisante à déclencher un mouvement d’une telle ampleur. Suivant un scénario déjà rencontré l’émotion locale est immédiate. Le 14 décembre 1998, la mort d’un jeune blessé par balle par la police avait enflammé le quartier de la Reynerie à Toulouse, celle de Mounir en mai 1999 avait enflammé la petite ville du Gard de Vauvert. Le 29 octobre on semble alors s’orienter vers un retour au calme. Mais jour après jour, le traitement politique voire linguistique de l’événement construit une situation nouvelle. Ni la douleur des proches, ni la solidarité générationnelle n’ont leur place ni de sens dans l’espace public. Des mots qui blessent, des mots qui ne viennent pas : c’est ce déni réitéré d’une subjectivité qui détermine le passage à l’acte. En une semaine, l’émotion localisée s’est muée en une colère plus large mais cantonnée à l’Ile de France. C’est dans la nuit du 4 au 5 novembre que le mouvement s’étend à la France entière pour culminer dans la nuit du 6 au 7 novembre

 

Dans les semaines qui ont suivi, publications et journées d’études ont été l’occasion de répéter à l’envie ce qu’on savait déjà. Comme si les causes avérées dispensaient de penser l’événement. Comme si « l’objectivement prévisible » annihilait la tétanisation subjective qui a pris le monde savant comme le monde politique. Ce trop plein objectiviste et historiciste fait ressortir des lignes de forces d’analyse qui cherchent à objectiver le conflit en le socialisant (trouver des groupes derrière la subjectivité politique) ou en l’ethnicisant.

 

Un mouvement sans mot, sans revendication, sans prescription serait-il « proto-politique[28] » ? On a vu à quel point, dans le déclenchement des émeutes, les mots ont été importants. Mais un mouvement qui se déclenche sur les mots que le mot institutionnel ou médiatique met sur les dépouilles de jeunes n’aurait pas de mots qui lui soient propres ? C’est peut-être même ce défaut de « mots pour le dire » qui infère son mode d’expression et sa « violence ». Cela signifie-t-il que la subjectivité qui s’exprime et s’expose ne peut pas s’énoncer comme une pensée discursive, comme une pensée politique ? Le mutisme des émeutiers est-il un défaut de mots ou un refus des mots ?

 

Le travail d’observation mené dans les jours qui ont suivis, dans des réunions de jeunes organisées par les élus laisse peu de doute : ce mutisme n’est pas tant une incapacité de parole qu’un refus d’interlocution. Et ce silence mis en scène par la mise à feu des quartiers en dit autant qu’il tait. Il n’y a pas absence de pensée singulière mais un message volontairement silencieux.

 

Tout se passe comme s’il n’y avait pas de langage commun entre les jeunes de ces quartiers et les acteurs institutionnels, qu’ils soient policiers, politiques ou administratifs. Comme si le langage et les mots étaient même le terrain crucial de l’affrontement. Sin on reprend les débats politiques de l’époque, force est de constater que face aux émeutes la référence consensuelle à la République a fonctionné comme une injonction au silence. Si la république est caractérisée implicitement comme citoyenne, égalitaire, laïque, anti-communautariste, il n’y a pas d’espace discursif pour parler du sort des enfants de l’immigration ou de la nature de l’institution policière révélée par ses pratiques. Or dans le même temps, ces pratiques policières inscrivent l’ethnique racialiste dans le quotidien des cités, des jeunes et de leurs familles. L’espace public est alors occupé par une injonction paradoxale : ce sont les victimes qui sont mises à l’index coupables présumées d’ethnicisme et de communautarisme. On est exactement dans le dispositif de l’exception fondatrice décrite par Sidi Mohammed Barkat dans le Corps d’exception[29] (Inclus=exclus). L’innommable fonctionne comme une injonction institutionnelle.

 

Dans ce dispositif intellectuel, les ombres de la nuit ne peuvent être que des silhouettes sans identités ou trop identifiées. Les corps des jeunes « français » (façon dénégative de dire qu’ils ne le sont pas vraiment ?) sont des corps d’exception. Homo Sacer ou Paria, leur crémation dans un central EDF provoque une polémique sur les circonstances, pas une marée de solidarité de tous les parents du pays. « Quand y’a des jeunes qui meurent dans la cité, on a l’impression que leur vie, elle a pas la même importance que celle des autres. » (Enquête 2006)

 

L’innommable serait donc le symptôme de l’altérité, de la disjonction entre l’intellectualité institutionnelle et républicaine et celle des jeunes émeutiers[30], peut-être de leurs parents. Pour une part le mutisme est un choix partagé.

 

Ce qui pose quelques problèmes de taille à l’enquête. Le premier problème est bien sûr celui du terrain. On comprend que l’observation participante n’est pas d’une grande facilité même en dehors des périodes d’émeute. L’ethnologue aborde un mode a priori très méfiant sinon hostile. Si beaucoup de temps et une grande déontologie finissent néanmoins à lever les obstacles, les difficultés ne s’arrêtent pas là.

 

On vient de le voir, il existe un enjeu proprement linguistique sur la connaissance des tensions urbaines et de la subjectivité de leurs acteurs. La « rétention des mots », la posture de refus d’interlocution font partie de cette subjectivité. La mise en scène des énoncés attendus par l’enquêteur ou l’institution fait partie des pratiques partagées par ces acteurs. Car si l’altérité est telle qu’il existe aujourd’hui deux langues, deux espaces d’intellectualité pour rendre compte des situations urbaines dites de banlieue, la situation est de ce point de vue asymétrique. Les acteurs institutionnels ne maîtrisent en fait que leur propre langue tandis que ceux des cités peuvent être « bilingues » au sens ou ils maîtrisent la langue officielle et savent éventuellement en jouer, notamment face aux médias[31].

 

La subjectivité politique qui se construit là ne s’énonce pas comme une exigence présentée à l’espace institutionnel dans sa « langue naturelle » mais comme une langue et un espace d’intellectualité en altérité à « l’institution », mot qui, pour les jeunes interrogés dans nos enquêtes englobe toute forme de société organisée et pas seulement l’appareil ‘Etat.

 

Quand on prend la mesure du poids des enjeux de mots sur la situation, on regarde autrement l’incapacité collective à nommer ces semaines de Novembre 2005. Cette incapacité ne porte pas tant sur le nom des faits que sur le nom à donner à l’événement comme « irruption au sommet » comme dit Lefebvre à propos de Nanterre en 1968. Qu’est-ce que cet événement perturbe comme séquence ou comme subjectivité ? Qu’est-ce qu’il porte ou ouvre comme intellectualité ? Que nous dit-il du contemporain ? Ce sont ces questions là qui sont difficiles. L’enjeu linguistique décline la singularité de l’événement.

 

L’opération de connaissance ne peut donc se cantonner à la description de « l’objectif » : la subjectivité linguistique piège forcément son discours. Nous ne pouvons nous en tirer par une seule opération de « déconstruction », de mise à distance de l’objet et de critique des concepts. Nous sommes obligés de postuler que les actes portent une pensée qui nous est étrangère qu’il nous faut élucider. Mais nous rencontrons alors une problème éthique et méthodologique particulier. Car l’ignorance très partagée de l’intellectualité des acteurs des émeutes n’est pas due à une simple méconnaissance. C’est une ignorance organisée par les acteurs eux-mêmes : la question des mots apparaît comme l’un des enjeux explicites de la situation. Nous sommes face à la nécessité d’enquête sur une subjectivité en dissidence [32], sur une altérité en conflit. [33]

 

L’anthropologie, le présent et le pouvoir

 

Allons jusqu’au bout de la confrontation de ces deux terrains. Du temps aux mots, l’effet d’écho est perceptible. Les enjeux de mots ne sont pas absents du processus des forums sociaux. Ils sont présent pour des raisons matérielles évidentes : celles du multilinguisme des événements. Ces organisateurs sont donc confrontés simultanément à la question de la traduction interactive des échanges dans lesquelles l’anglais n’est pas la seule langue dominante (portugais, espagnol et français sont les autres langues « officielles ») et à la production d’un nouveau vocabulaire politique en partage. La question de la pluralité des langue et du caractère commun du vocabulaire en construction a généré un réseau militant spécifique d’interprètes bénévoles qui assure la tenue des grandes rencontres (en intégrant la langue des signes), travaille au nouveau glossaire du mouvement et veut « Contribuer à la réflexion sur le rôle des langues dans les mécanismes de dominations culturelles et dans la circulation des idées entre les mouvements sociaux et citoyens »[34]. Ce réseau ne pouvait prendre qu’un seul nom et il l’a pris : c’est « Babels »[35].

 

Symétriquement, la situation désignée sous le nom de « banlieue » peut aussi être exploré comme l’espace intellectuel d’un régime d’historicité singulier : les événements de 2005 n’ont-ils pas ouvert un investissement de la mémoire plus que de l’histoire comme nom de la confrontation au présent. L’association « Devoirs de mémoires » créée peu après novembre 2005 souhaite « rappeler à notre société, à l’Etat, aux politiques, nos mémoires plurielles et nos devoirs de mémoires, en toute logique, au pluriel aussi »[36]. Cette thématique était déjà portée par un appel, « Nous sommes les indigènes de la République ! » en février 2005. Il y a plus. Les enquêtes menées auprès de jeunes acteurs de ces événements font apparaître une difficulté de leur part à identifier novembre 2005 comme une séquence temporelle singulière[37]. Tout se passe comme si cette séquence n’était une dimension d’un continuum de situation : celui de la confrontation avec la police et de l’altérité sociale subie.

 

Je ne développerai pas ici ces pistes qui sont autant de pistes d’enquêtes. Je veux simplement dessiner une ligne de réflexion sur ces convergences possibles, sur le commun de notre contemporain que disposent les enjeux de mots et les régimes du temps. Qu’il s’agisse de l’un ou de l’autre et dans des situations bien distinctes, c’est dans les deux cas autour du rapport au pouvoir et à l’Etat que se déploient ces singularités subjectives. C’est en situation d’affrontement avec ce pouvoir que la banlieue rompt l’interlocution et mobilise la mémoire coloniale. C’est en écart volontaire des enjeux de pouvoir nationaux et historicisés que les forums sociaux construisent des espaces polyglottes entièrement installés dans le présent.

 

Dans les deux cas, l’anthropologue est confronté à la même situation d’implication de son récit dans un terrain qu’il ne peut laisser intact. Il ne se contente pas qu’élucider l’altérité sur laquelle porte son enquête, il contribue de fait à son énonciation sociale. Quelle est alors sa place ? Quel est le statut de l’énoncé anthropologique ? Je livre ces questions finales à notre réflexion collective.


[1] Mirza V., 2002, « Une ethnologie de la mondialisation est-elle possible ? », Anthropologie et Sociétés, XXVI, °1 : 59-175 ; Cuillerai M., Abélès, M., 2002, « Mondialisation : du géoculturel au bio-politique », Anthropologie et Sociétés, XXVI, 1 : 11-28 ; Bessis R., 2004, .Dialogue avec Marc Augé autour d’une anthropologie de la mondialisation, Paris, l’Harmattan

[2] Bauman Z., La société assiégée, Le Rouergue Chambon, 2005

[3] Kuhn T. S., La structure des révolutions scientifiques, Flammarion, 1983 (1962).

[4] Appadurai A.,Après le colonialisme, les conséquences culturelles de la mondialisation, 2001, p. 27.

[5] Lazarus S., Anthropologie du nom, Seuil, 1996.

[6] Bertho A., « Penser la ville monde », Socio-anthropologie n° 15, 1er semestre 2005.

[7] Bauman Z., op.cit., 2005

[8] Baudrillard J, « Place aux événements voyous », in Libération 14 avril 2006

[9] Agrikolianski E. et Sommier I. (dir.), 2005, Radiographie du mouvement altermondialiste, Paris, La Dispute.

[10] Quand il s’agit des échanges sur Internet

[11] Je préfère cette expression au mot culture, partageant les prudences de Arjun Appadurai (Après le colonialisme, op. cit. pages 40-41) sur ce dernier

[12] Bertho A., mobilisation altermondialiste, analyseur du contemporain » in Anthropologie et sociétés 29-3 2005, revue de l’Université de Laval (Québec)

[13] Cf. le travail de l’équipe d’Isabelle Sommier sur le Forum Social Européen de 2003 : Eric Agrikolianski et Isabelle Sommier (dir.), Radiographie du mouvement altermondialiste, Paris, La Dispute, 2005

[14] Selon La Charte des principes de Porto Alegre, les Forum sociaux ne peuvent prendre de décisions ni élaborer des déclarations en tant que forums et nul ne peut parler en leur nom.

[15] Au 18 novembre on compte 3101 mises en garde à vue depuis le début des émeutes, 639 majeurs ont fait ou vont faire l’objet de comparutions immédiates, 562 incarcérés 422 condamnés à des peine de prison ferme, 577 mineurs ont été présentés à un juge des enfants.

[16] Titre du dossier d’IPAM réalisé par Julien Lusson, 18 décembre 2005
www.reseau-ipam.org/article.php3?id_article=1147

[17] Comme le fait remarquer Laurent Bonneli, « révoltes des banlieues, les raisons d’une colère », Le Monde Diplomatique, décembre 2005.

[18] Bui Trong L., Les racines de la violence, Audibert, 2003

[19] Bauman Z., ibidem

[20] Où va le monvement altermondialisation ? … et autres questions pour comprendre son histoire, ses débats, ses stratégies, ses divergences, La Découverte 2003

[21] Instance de décision européenne ouverte à tous les mouvements qui le désirent et réunie en moyenne une fois par trimestre.

[22] Notamment après les deux journées internationales d’étude organisée en septembre 2004 par le comité d’initiative français

[23] « Mémoire, archives, mouvements La problématique des archives des mouvements sociaux : du recensement à l’exploitation », Colloque « Archives des sociétés en mouvements. Regards croisés : archivistes et chercheurs », Université de Bourgogne, 29, 30 septembre et 1er octobre 2005

[24] construção en portugais, building en anglais, construcción en castillan

[25] http://www.babels.org/

[26] Toqueville A. de, De la démocratie en Amérique, Garnier Flammarion, 1981

[27] Appadurai A., Après le colonialisme, op.cit

[28] Mauger G., L’émeute de novembre 2005, une révolte proto politique, Paris, édition du Croquant 2006

[29] Barkat S.M., le corps d’exception, les artifices du pouvoir colonial et la destruction de la vie, Amsterdam éd., 2005

[30] Sagot-Duvouroux J.L., « Le nous manquant » in Banlieue, lendemains de révolte, La dispute, 2006

[31] On se rappel le travail effectué sur ce sujet pas le film l’Esquive de Abdellatif Kechiche en 2004

[32] cf. ma contribution au livre collectif Banlieue, lendemains de révolte, la Dispute, 2006 et mon article dans Mouvement 44 avril mai 2006, « Nous n’avons vu que des ombres »

[33] Alain Bertho « Du grondement de la bataille à l’anthropologie du contemporain », in Variations dossier « Subjectivités libres et critique de la répression », automne 2006, pages 17-27 et « Divenire banlieue » in Posse, « potere precario », Roma, novembre 2006

[34] Charte de Babels, 15 juin 2004

[35] http://www.babels.org/

[36] http://collectifddm.free.fr/collectif.htm

[37] Kokoreff M. (université Paris 5-CESAMES), Barron P. (université de Nantes), Steinauer O. (CEMS-EHESS), Enquêtes sur les violences urbaines, Comprendre les émeutes de novembre 2005, L’exemple de Saint-Denis, rapport final, Centre d’analyse stratégique, Département Institutions et Société, Novembre 2006

~ par Alain Bertho sur 17 janvier 2007.

 
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