Mémoire, archives, mouvements

La problématique des archives des mouvements sociaux : du recensement à l’exploitation

Archives des sociétés en mouvements. Regards croisés : archivistes et chercheurs. Dijon (Université de Bourgogne) : 29 septembre – 1er octobre 2005

Le 25 août 2005, une cérémonie improbable s’est déroulée en mairie de Saint-Denis. La « Coordination 93 de lutte des sans-papiers », autrement dit le collectif qui en Seine –Saint-Denis anime depuis 10 ans la résistance et la mobilisation d’une population particulièrement nombreuse dans le département, a déposé symboliquement ses archives au service municipal des archives. Des journaux de bord, des photos, des courriers divers, des refus de régularisation, des invitations à quitter le territoire, des coupures de presse ont été triomphalement déposés sur la table de la « Salle de la Résistance » de la mairie. Cet événement, le collectif avait tenu à l’inscrire dans la suite des rencontres et débats qui marquent chaque année à cette époque, l’anniversaire de l’occupation de l’église Saint-Bernard à Paris.

 

Il y a dans cet acte une force symbolique que chacun appréciera. Au refus d’existence légale qu’ils subissent, les sans-papiers ont voulu répondre par cet acte de reconnaissance réciproque : si l’institution locale accepte ainsi de les prendre en compte et d’inscrire leur existence dans la durée, eux-mêmes marquent une confiance paradoxale dans cette institution publique qui, au niveau national continue à les rejeter.

 

Il y a derrière cet acte, un paradoxe évident : qu’est-ce donc que les archives d’un mouvement dont le caractère pour une part illégal et clandestin ne devrait pas inciter à multiplier les traces écrites de son activité ?

 

Il s’agit sans doute d’un cas limite. Sur ces deux plans néanmoins , celui de la symbolique (du sens) du dépôt et de la constitution d’un fonds et sur celui de la réalité de la matière ainsi déposée, il me semble assez éclairant sur des questions qui peuvent se poser aujourd’hui en matière d’archives de mouvement sociaux contemporains.

L’archivage comme rapport aux institutions

Il y a dans le dépôt de ses archives auprès d’un service public, un acte fort qui constitue en « archives », les traces d’une activité et une des matières de sa mémoire vivante. Le « devenir archive » de ces traces et de cette mémoire n’est pas anodin : il inscrit un rapport symbolique entre le mouvement et l’institution publique, entre le mouvement et l’Etat.

 

C’est ce rapport que les sans-papiers ont voulu construire en cette fin de mois d’août. Il avait un sens dans leur propre trajectoire, dans leur revendication singulière et centrale d’être pris en compte. Donner ses papiers collectifs à une institution qui vous les refuse individuellement, ne manque pas de panache.

 

Mais c’est bien dans la singularité que ce rapport pourra chaque fois se construire entre un mouvement et un service public d’archive. Car les mouvements de mobilisation tels qu’ils se sont développés depuis une quinzaine d’années entretiennent avec l’institution un rapport d’extériorité souvent revendiqué qui tranche avec l’intégration institutionnelle longuement construite par les organisation politiques et sociales nées au XX° voire au XIX siècle. Je veux bien entendu parler, outre des sans-papiers, des mouvements de chômeurs, de mal logés, de salariés intermittents. C’est sans doute au moins aussi vrai des formes fédératives de mouvements qui se sont développées depuis quelques années sous le nom de forums sociaux. Nous sommes là devant une conjoncture spécifique qu’il nous faut réfléchir.

Traces, mémoire et organisation

Ceci ne signifie pas que ces mouvements sociaux et politiques cultivent l’amnésie dans l’indifférence de leur propre passé, même récent. Un détour par la vitrine publique de ces mouvements que constituent leurs sites sur Internet peut nous éclairer un peu.

 

La position extrême est représentée sans doute par le site d’Act-up Paris[1] qui ne comporte aucune rubrique archive, ne met pas en ligne les numéros anciens de ses publications et ne garde que les textes les plus récents. Mais en général, la dimension mémoire est présente sous une forme ou sous une autre.

 

Le site des « Marches européennes contre le chômage »[2] comprend par exemple un portail « archives » classé par année depuis 1996. Ce site met ainsi à disposition du public le plus large (celui d’Internet), un choix de textes voire d’images assez divers, non hiérarchisés : déclarations politiques, publications régulières (« le journal des marches ») émanant du mouvement mais aussi des appels ou résolutions « hétérogènes » comme l’appel de l’assemblée des mouvements sociaux du FSE de Londres en 2004 ou l’appel des 200 pour le non à la constitution européennes en 2005. Ces « archives » fonctionnent plutôt comme une mémoire aléatoire dont la sélection est liée aux priorités militantes publiques du moment.

La rubrique « archives » du site de la « Coordination des intermittents et précaires du spectacle d’Ile de France »[3] couvre quant à elle deux années de production écrite liée à son activité classé de façon thématique et chronologique : appels, comptes rendus d’assemblée, mémoires techniques à vocation documentaire d’ailleurs mis à jour en fonction des besoins.

 

Le site de l’association de chômeurs APEIS[4] combine pour sa part la mise en ligne organisée de son journal (Existence) depuis son premier numéro et celle de documents divers (tracts, déclaration, analyses) sans chronologie et sans signe distinctif d’une quelconque partie « archive ». Il en est de même du site de l’association « Droit au logement »[5] ou de celui de l’association Droit Devant !!![6].

 

Quant à la rubrique « mémoire » du site du forum social mondial[7], elle est beaucoup plus précisément centré sur l’organisation de chaque événement depuis 2001 et sur son bilan (statistiques, programmes, textes publics disponibles)

Que traduit la diversité de ces mises en scène (et en ligne) ? Il ne s’agit pas là, malgré l’usage éventuel du mot, d’un souci archivistique au sens fort du terme, ni a fortiori d’une volonté de construire le récit historique d’un mouvement qui n’a la plupart du temps que quelques années d’existence. C’est bien le terme de mémoire qui convient le mieux à cette démarche qui s’apparente en fait à une sorte de thésaurisation documentaire d’un « présent qui dure ».

La mémoire, l’action et l’historicité

C’est en terme de mémoire que les forums sociaux par exemple se sont explicitement posé le problème, à peine quatre ans après leur naissance, comme une question bien pratique, une nécessité pour l’action elle-même toujours menacée, par l’amnésie, d’une répétitivité démobilisatrice[8]. Faute de mémoire et de processus cumulatif, les forums ne sont-ils pas tout simplement condamnés à se répéter, n’ont-ils pas déjà commencé à le faire au risque d’épuiser toute leur dynamique constructive dans le ressassement cyclique des mêmes débats ?

 

Cette problématique de la mémoire occupe ici l’espace d’intellectualité et de pratiques laissé libre par le refus du processus des forums de produire une parole politique collective. Car ce qui a fait la force du processus – l’absence de toute parole légitime « portée » par qui que ce soit- ne risque-t-il pas de devenir son talon d’Achille ? Comment en effet penser la production politique et culturelle d’un processus caractérisé par la succession d’événements si difficiles à caractériser par leur « production » au sens classiquement politique du terme[9].

Les forums sociaux sont d’intenses moments de production intellectuelle et culturelle, de production d’idées et de subjectivités. C’est un moment pour l’essentiel construit sur l’oralité qui réduit l’échange et les bénéfices de la construction commune aux seuls acteurs présents physiquement dans cet échange. Faire de cet espace un véritable espace public durable et inclusif, prolonger la dynamique du forum après le forum, relier les forums les uns au autres, c‘est, pour leur promoteurs, se donner les moyens de mettre à disposition de tous, au de-là de l’événements, les matériaux intellectuels, politiques et subjectifs qui s’y sont partagés. Il faut donc passer à l’écrit. Mais le passage à l’écrit pose immédiatement deux problèmes : qui maîtrise la production de cet écrit ? Qui maîtrise son accès ? Autant de questions qui soulèvent de très grandes méfiances.

« Chat échaudé craint l’eau froide »… Les organisateurs des forums sociaux savent tous que dans les organisations collectives traditionnelles, qu’elles soient sociales, culturelles ou politiques, quiconque peut peser sur la mémoire et la production culturelle du collectif organisé en récit historique, s’attribue du pouvoir légitime et durable sur ce dernier. C’est bien pour cette raison qu’autour de l’histoire des organisations se sont noués tant de conflits, se sont appesantis tant de silence et joués tant de mensonges.

 

C’est bien pourquoi, aussi, il s’agit ici d’enjeux de mémoire et non d’histoire. Ce que porte de façon assez claire le mouvement des forums, mais que les autres mouvements que j’ai déjà cités partagent, c’est un rapport au temps différent de ce que fut celui des organisations sociales ou politiques plus anciennes. Toutes prennent leur distance avec la posture du « grand récit », ou d’une subjectivité téléologique. Sans passé revendiqué, sans futur imposant sa discipline au présent au nom d’un quelconque horizon radieux, ces mouvements contribuent à leur façon au changement de régime d’historicité qui caractérise notre époque, qu’on le nomme « présentisme » ou « sacre du présent ».[10].

Une telle piste mériterait sans nul doute un développement plus long et surtout des recherches monographiques précises. L’hypothèse semble pourtant assez avérée pour qu’elle alerte l’archiviste potentiel et plus encore l’historien sur l’altérité intellectuelle profonde de son éventuel interlocuteur collectif.

 

Cette altérité se joue jusque dans le fonctionnement interne de mouvements qui, de façon inégale mais générale, ne sont pas, comme des syndicats, des partis ou de grandes associations, rythmés par les enjeux d’orientation et de pouvoir que sont des congrès.

 

Outre que cela influe sur la plus ou moins grande propension à produire de l’archive institutionnelle, cela pèse évidemment sur la nature même du matériaux archivable.

Traces volatiles

Ces matériaux sont les traces laissées par l’activité militantes. Ce sont celles-ci que le collectif des sans-papiers de Seine-Saint-Denis a fièrement déposées sur la table de la mairie de Saint Denis : comptes rendus de réunions cantonnés la plupart du temps un « relevé de décisions » et non à une minute des débats, documents de travails, tracts…

 

Au-delà de cette production volontaire et maîtrisée, l’activité collective génèrent une quantité considérable de traces qui, sans avoir l’officialité des précédentes, sont néanmoins en intériorité complète à l’événement et à l’activité militante qui l’a produite : sites sur le net, listes de diffusion, documents de travail divers, comptabilité, courriers.

 

Cette production a pour particularité d’être une production spontanée et sauf exception (les documents comptables qu’il faut légalement conserver), spontanément obsolète dans des délais assez brefs, sauf activité cumulative de « mémoire » dont nous avons cité des exemples.

Cette obsolescence rapide est accentuée matériellement par ce qui constitue le support le plus courant de ces traces depuis quelques années : il s’agit bien sûr du support numérique : sites périodiquement actualisés et dont les versions antérieures disparaissent à jamais, listes de diffusions qui font des traces organisationnelles, des décisions et des débats une matière aussi publique et extensive que profondément volatile. L’ère des nouvelles technologies de l’information et de la communication ne pose pas à l’archiviste de simples questions techniques de mode d’archivage.

 

Faute d’une veille permanente, la trace efface la trace et la tyrannie du présent retravaille la « mémoire » au gré des conjonctures.

Archives partagées

De toutes ces considérations, et de l’expérience concrète de la mise en place du dispositif de traitement des archives du Forum social européen de 2003, je tire les conclusions suivantes :

  1. La nature de l’archive dépend de l’identité du mouvement. Il n’est pas possible de penser une stratégie de recensement des archives sans une prise en compte en intériorité, de la subjectivité pratique du mouvement dont il est question, ses formes et ses principes d’organisation, son rapport au temps, au passé, à l’histoire, à sa mémoire.

  2. L’archivage doit être une nécessité partagée par le mouvement lui-même. La précarité des traces nécessite un système de veille et de partage des objectifs. L’archive ne peut être un supplément d’activité, de souci ou de temps à prendre sur l’activité ordinaire du mouvement. Il y a un dispositif commun à construire qui corresponde à un besoin de la part du mouvement lui-même. Donc il n’y aura pas de recensement sans la construction partagée d’une finalité d’exploitation immédiate.

  3. Dans ces conditions, les mouvements sociaux contemporains posent certes de nouveaux problèmes mais, dans le même temps, ouvrent de nouvelles possibilités. Les nouveaux problèmes ont été largement exposés plus haut. Mais les nouvelles possibilités ne doivent pas être négligées. D’abord la pratique d’Internet (sites, listes de diffusion, forums, Wiki, etc.) développe une culture de la publicité générale des débats, des décisions et des productions intellectuelles. Et, de fait, la méfiance à l’égard des enjeux de pouvoir interne que constituent les enjeux sur la mémoire peut être une excellente motivation en faveur d’un archivage public à vocation documentaire.

Autrement dit, dans les cas qui nous intéressent, la production de l’archives n’est pas, ne peut pas être un acte simple de « versement ». Cette production nécessite à la fois un sens et un acte militant du côté du mouvement social concerné qui doit faire de l’archive une matière vivante et une démarche d’enquête originale du côté des chercheurs sur l’organisation de ce mouvement et sa subjectivité. De nouveaux dispositifs de recherche action sont donc à élaborer dans chaque conjoncture singulière, sans a priori ni monopole disciplinaire.


[1] www.actupparis.org /

[2] www.euromarches.org

[3] www.cip-idf.org /

[4] www.apeis.org

[5] www.globenet.org/dal/

[6] www.droitsdevant.org

[7] www.forumsocialmundial.org.br

[8] Réflexion lancée à l’initiative du Comité D’Initiative français qui avait organisé le Forum social européen de 2003 à Paris Saint Denis, notamment à l’occasion d’un séminaire international en septembre 2004 à Paris. La réflexion s’est prolongée au FSE de Londres quelques semaines plus tard. Elle est à l’origine d’une nouvelle dimension de l’organisation des forums européens et mondiaux sous le nom de « Systématisation ». Le plus gros travail effectué jusqu’ici concerne ce FSE de 2003 dont les documents de séminaires ont été sauvegardés et maintenus en ligne (www2.fse-esf.org).

[9] Bertho Alain, « La mobilisation altermondialiste, analyseur du contemporain », Anthropologie et sociétés, à paraître 2006

[10] Laïdi Zaki, Le Sacre du présent, Flammarion, 2000 et Hartog François, Régimes d’historicité. Présentisme et expériences du temps, Paris, Seuil/La librairie du XXIe siècle, 2003

~ par Alain Bertho sur 20 octobre 2005.

 
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