« LA BANLIEUE DANS LA GUERRE GLOBALE »

Alain Bertho in Variations N°4 2003

Nous savons depuis Foucault que, contrairement à l’affirmation clauzewitzienne, la guerre n’est pas la politique prolongée avec d’autres moyens, mais qu’au contraire « l’ordre civil est un ordre de bataille ». Et que « donc : la politique, c’est la guerre continuée par d’autres moyens »[1]. Et nous vivons avec effroi, depuis un certain 11 septembre qui en fut l’annonce officielle et non la cause, que l’ordre mondial est devenu un ordre de bataille, que la globalisation prend le visage d’une guerre globale. La guerre qui s’est engagée n’est pas l’instrument d’une politique et d’un pouvoir. Elle en est la substance même. La guerre est devenue un mode de gouvernement. L’Empire nouveau n’est pas celui de Rome. Il ne connaît pas de « Pax americana ». Et il en est de la guerre comme du reste : le local et le global se télescopent et le local, sur ce point, avait d’ailleurs quelque peu anticipé sur le global. Voici longtemps que le processus qui conduit à faire du nom de banlieue le nom d’une vraie guerre sociale est engagée. La guerre, comme figure du pouvoir, comme forme contemporaine du bio-pouvoir, a une structure fractale : elle reproduit ses logiques à toutes les échelles de la vie humaine et sociale, depuis le monde jusqu’au quartier..

Cette dérive est aussi intellectuelle et politique. Elle autorise en février 2002, un universitaire à écrire dans le Monde[2] que « La barbarie qu’on a pudeur d’évoquer pour qualifier des meurtres de gamins au cutter, des viols organisés ou des razzias en horde » qui « s’affiche comme un style de vie héroïque », « est plus proche qu’on ne le croit du terrorisme ». Sic. L’auteur insiste : « Même valorisation clanique de la résistance, même victimation initiale cent fois ressassée, même négation radicale d’une transaction avec l’ennemi, même culte des chefs et des armes, même indifférence au mal causé ». La banleiue est bien au cœur de la guerre globale puisque « La même nuit récemment, l’ETA attaque une gendarmerie, des terroristes corses font sauter des villas, une bande de voyous agresse un poste de police ».

Il y a bientôt vingt ans maintenant que la problématique du désordre a envahi l’espace du discours social. donnant son épaisseur sociale et intellectuelle à la montée du discours de l’ordre et d’un racisme d’Etat. Ce serait sous estimer le problème que de penser que cette « lepenisation des esprits » ne serait qu’un artefact politicien et médiatique. S’il est toujours salutaire d’en traquer toutes les formes et d‘en montrer la cohérence[3], la dénonciation morale ne suffit pas pour en enrayer la logique : celle d’une criminalisation du social, de la pauvreté, de la différence voire de la singularité subjective.

Les glissements progressifs des débats publics, médiatiques, politiques ou scientifiques nous font passer allègrement de la question de l’insécurité à la peur de l’autre et au racisme fût-il culturel, et de la peur à l’ordre moral. Les problèmes sociaux deviennent des gens à problèmes et les actes délictueux des personnes ou des populations délinquantes, la délinquance une déviance, la cohésion sociale une affaire de police où la gestion publique se résume à la traque des criminels présents, futurs, virtuels, supposés, toujours désignés. Mais, pour en arriver là, pour passer de façon aussi visible et officielle de l’Etat providence à l’Etat pénal, voire à l’Etat de guerre, un long chemin a été parcouru depuis les années 80..

De l’Etat social à l’Etat d’exception

La première étape est celle, au début des années 80, de la « découverte » que les tensions sociales contemporaines sont productrices de nouveaux désordres. Qu’on les nomme crise des banlieues ou violences urbaines en France après l’été 1981 des Minguettes, ces nouvelles tensions déstabilisent les anciens dispositifs de régulation sociale et de gestion étatique des conflits. L’Etat est mis en demeure de réinventer le social. Des dispositifs expérimentaux, localisés et contractuels se mettent alors en place pour prendre plus tard le nom curieux de « politique de la ville ». Tandis que l’ancien dispositif, centré sur le travail salarié stable et le rapport salarial se délite, une autre conception du social se développe sur ce terrain, non plus structurel comme dans l’Etat du Welfare, mais marginal, temporaire, localisé, préventif ou curatif. Un social d’intervention et « d’exception » s’installe, sans ambition et sans dispositif d’ensemble, un peu comme si l’ingérence humanitaire prenait peu à peu le pas sur l’aide au développement du Tiers monde..

Assez vite, logiquement, ce sont les nouvelles tensions sociales qui sont pensées comme des désordres à résorber. Les pauvres ne sont pas « des gens comme les autres ». Tel est le regard qui s’est imposé depuis 20 ans en lieu et place de la critique des inégalités et des injustices sociales. A partir du moment où on considère, comme l’a dit il y a dix ans le sociologue Alain Touraine, que la question n’est plus de savoir qui est en haut et qui est en bas dans la société, mais qui est « in » et qui est « out », l’affaire est entendue : la société est normale, ce sont ceux qui en sont « exclus » qui ne le sont pas. La lutte contre les inégalités et la pauvreté ne passe plus par une transformation de la société mais par une transformation des pauvres. Les victimes bénéficient donc d’une présomption de culpabilité et c’est à l’accusé de faire la preuve de son innocence.

Face au racisme, c’est aux immigrés de « s’intégrer » ! Crise de l’école : sa cause est à chercher du côté de « l’échec scolaire » des enfants des classes populaires ! Contre le mal vivre des cités, aux habitants de se mobiliser ! Contre le chômage et la détresse sociale, c’est aux victimes de faire un effort « d’insertion ». Ces vingt cinq dernières années, depuis l’Aide personnalisée au logement est mise en place en 1977, se racontent au travers des centaines de mesures particulières inventées et accumulées. Ce sont elles qui définissent administrativement l’exclusion. Car qu’est-ce qu’être « exclu » sinon sortir du droit commun pour entrer dans l’univers du droit à la carte, dans la bureaucratie des aides conditionnelles. Accéder à certains droits est aujourd’hui le signe du début d’une glissade, l’annonce d’une disqualification sociale, la perte d’une certaine façon de la dignité de femmes et d’hommes ordinaires, de locataires ordinaires, d’élèves ordinaires

Car de la culpabilisation à la stigmatisation, le pas est vite franchi. Les pauvres ne sont pas seulement « coupables ». Ils sont socialement différents. Rendus responsables de leur propre malheur, les voilà soupçonnés d’être potentiellement coupables du malheur des autres. La différence et la disqualification sociale semble considérées comme des maladies tranmissibles. Les pauvres ne doivent pas trop se faire remarquer surtout lorsque à leur situation s’ajoute le stigmate des origines. Le rejet se substitue à la solidarité.

La ségrégation urbaine, qui n’est pas une nouveauté, ne suffit plus. Rares sont les villes qui continuent à construire du logement social de peur d’accroître sur leur sol la proportion de victimes du libéralisme. Mieux encore : injonction est faite, au nom d’une mythique « mixité sociale » de laisser la place aux autres. Comme si la dispersion des pauvres allait diminuer leurs « méfaits », comme si leur immersion parmi les gens « normaux » allait leur « apprendre à vivre ». Et si les plus riche ne veulent pas venir dans les quartiers stigmatisés, il ne reste plus qu’à détruire ces quartiers comme l’a proposé Lionel Jospin dès octobre 2001 et comme le met aujourd’hui en œuvre le ministre de la Ville.

La logique des droits particuliers est par essence une logique de contrôle et de redressement : il faut sans cesse prouver qu’on est bien un ayant droit. L’assistanat d’Etat est un assistanat disciplinaire : êtes-vous de bons chômeurs, de bons élèves en difficultés, de bons locataires, de bons RMIsites ? Quoi d’étonnant donc, au final que cette pente disciplinaire laisse finalement la place de plus en plus à une logique sécuritaire ? Après la stigmatisation vient la pénalisation. A peine le délit de vagabondage pourtant tombé en désuétude disparaissait-il du code pénal en 1993, que fleurissaient les décrets municipaux contre la mendicité.

De l’exception sociale à l’exception policière

Une troisième étape a été franchie avec le tournant sécuritaire donné à la politique de la ville en 1997. En écartant d’un revers de main la compréhension sociologique des phénomènes au profit d’une approche en terme de « responsabilité » et donc de répression, le premier ministre socialiste et son ministre de l’intérieur ont fait leur cette vieille devise de la droite : la sociologie n’est que l’alibi du crime. Dès lors, le retrournement sécuritaire de la veille culture républicaine autorisait toutes les glissades.

La logique sécuritaire qui se développe alors, ce n’est pas la police partout. C’est d’abord une hiérarchisation des actions de cette police: la sécurité quotidienne avant toute chose, la vitre cassée avant la délinquance financière, l’ordre « en public » avant « l’ordre public ». L’invocation de la responsabilité individuelle contre tout déterminisme social, cet « individualisme méthodologique sécuritaire » passe allègrement de la notion de délinquants à celle de famille délinquante, puis de cage d’escalier délinquante, d’immeuble délinquant, de cité délinquante, de ville délinquante, d’ethnie délinquante… La sanction personnelle, productrice de sens cède facilement la place à la punition collective ou à sa tentation : punir les parents des enfants délinquants (en leur supprimant les allocations familiales ou autre brimade), punir les cités (en les rasant), punir les passagers des transports en commun (par la grève en cas d’agression). En ce sens, la logique sécuritaire est une logique de reconquête policière et disciplinaire des « classes dangereuses », c’est bien un traitement policier de la question sociale dont les USA sont le laboratoire.[4] La « nouvelle raison pénale » née à New York est celle de la « tolérance zéro ». Elle s’articule en trois volets : la « reconquête de l’espace public », la volonté dissuasive de la répression et la guerre à la pauvreté.

La question n’est pas la masse ou la gravité des délits mais le niveau de leur visibilité. Il s’agit moins de faire baisser la criminalité dans son ensemble que de faire baisser le niveau d’inquiétude de « l’opinion ». L’essentiel est donc de « reconquérir l’espace public », vocabulaire guerrier pour des opérations de police qui en ont parfois tous les signes extérieurs : présence massive, contrôles à la chaîne mais sélectif.

 

La répression dissuasive est, elle, inscrite dans la loi. La prison à vie pour trois délits pénaux en Californie, la prison au bout d’un certain nombre d’infractions dans les transports en commun en France[5], le retour de l’incarcération des mineurs et des centres fermés. Elle s’installe aussi dans les habitudes judiciaires : délits sur qualifiés peines alourdies pour des qualifications équivalentes.

 

Mais ce qui donne tout son sens à l’ensemble, c’est que cette offensive ne touche pas tout le monde. Elle est fondamentalement différentielle et discriminatoire. La tolérance zéro ne marque pas la limite entre le légal et le délictueux. Elle marque la limite entre le tolérable et l’intolérable. Elle n’est pas une logique de régulation publique mais une logique d’élimination. Mais si vous ajouter à cela qu’elle ne stigmatise pas des actes mais leurs auteurs voire leurs « futurs auteurs », on bascule dans un univers mental qui n’a plus grand chose à voir avec l’esprit des lois républicaines. Le renforcement de l’arsenal et des pratiques répressives, en effet, sépare le bon grain de l’ivraie, les honnêtes gens qui doivent être rassurés de la racaille qui doit trembler. Si elles limitent les libertés publiques dans leur ensemble, elles ne persécutent que certains. Cette logique ne rassemble pas, elle divise, elle ne crée pas de la paix civile mais de l’altérité hostile. Elle est, à son échelle, une dynamique de guerre et de production de l’ennemi.

Les autres légalement désignés, les étrangers, les « aliens » comme dit la loi américaine sont bien sûr les premiers visés. La montée des discours et des pratiques discriminatoires et racialistes ont été abondamment dénoncées ces dernières années et méritent de l’être encore très vigoureusement. Le désordre civil vient d’abord d’ailleurs et les thématiques de l’insécurité sont toujours plus ou moins liée avec la xénophobie et le racisme. On va jusqu’à organiser l’illégalité massive de la présence étrangère en créant et en maintenant sciemment des centaines de milliers de personnes dans l’irrégularité. Laissons ici de côté les débats et polémiques sur les flux migratoires eux-mêmes, nous y reviendrons. La question des sans papiers n’est pas d’abord une question de flux migratoire mais une question de respect des gens qui sont ici et parfois depuis fort longtemps. Et de ce point, faire de la présence irrégulière sur un territoire national un délit est un choix qui n’a rien de si évident que cela quand on y pense. C’est un choix délibéré.

Viennent ensuite les ennemis de l’intérieur : sauvageons, SDF, squatters, pauvres de tous poils. Logique sécuritaire et tolérance zéro sont d’abord une logique de criminalisation de la misère et de la pauvreté. On atteint là le bout du voyage au lieu de faire du recul de la misère et de la justice sociale une des garanties de la paix civile, on transforme la misère en présomption à charge. Pauvre donc suspect, quartier pauvre donc dangereux, parents pauvres donc enfants à problème. La problématique du désordre se répand insidieusement dans tous les domaines de la vie, sociale d’abord, individuelle ensuite. Les banlieues sont des poches de désordre urbain qu’il convient de résorber, les cités du désordre social à réduire, voire à détruire. L’immigration est un désordre à endiguer ou à « intégrer ». Le chômage est un désordre sur le marché du travail : il faut « insérer ». Les sans logis perturbent la tranquillité publique avec leurs exigences. La problématique du désordre donne à voir un ordre non écrit mais de plus en plus prégnant dans les discours et dans les têtes et c’est sans doute là son effet le plus dévastateur dans les esprits. Comme le note Georges Canguilhem, « ce n’est pas seulement l’exception qui confirme la règle comme règle, c’est l’infraction qui lui donne occasion d’être règle en faisant règle. (…) Dans l’ordre du normatif, le commencement c’est l’infraction. »[6]

C’est la conséquence ultime, la dernière étape, celle du retournement sécuritaire : il ne s’agit plus de traiter uniquement l’insécurité de façon résolument sécuritaire, mais de proche en proche la totalité de la vie sociale.

Logiques de normalisation

L’étape ultime de cette dérive est donc celle que nous connaissons aujourd’hui : celle du traitement policier de la question sociale, de la criminalisation des comportements hors normes et des incivilités C’est là qu’on passe de la problématique du désordre à l’anormalité. Le glissement de la notion de délinquance à celle d’incivilité est lourd[7]. La notion de délinquance renvoit à celle de délit et donc au rapport à la loi et au droit. La notion d’incivilité détache l’infraction de la loi et du droit : il s’agit alors d’infraction à la norme. Ce n’est pas vraiment la même chose. La loi symbolise un ordre écrit, public, et discutable dans un espace démocratique. La norme est la loi des mœurs, non écrite, d’autant moins facilement discutable qu’on touche le plus souvent au domaine du privé et de l’intime.

La norme a en plus ceci de pernicieux qu’elle est, selon les circonstances, opposée à l’exception (c’est la norme statistique, majoritaire), opposée à l’anormal (n’est la norme normative, celle qui institue le social) ou opposée au pathologique. Dans le champ de la politique, la construction et l’exhibition de la norme confond le plus souvent les trois registres dans la stigmatisation et le rejet de l’anormal : c’est la minorité, l’exception, qui devient anormale voire pathologique. Dans l’ordre de l’infraction on passe du délit à l’anormal, de la stigmatisation des actes à la stigmatisation des personnes.

 

Cette tendance est inscrite dès la mise en place du social d’exception : l’injonction « d’intégration des immigrés » est du registre de la vie familiale et privée (l’habillement et « foulard islamique »), des habitudes alimentaires, de la religion, etc [8]. Les politiques d’insertion ne sont pas en reste. Le concept « d’employabilité » suggère plus une mise aux normes comportementales qu’une analyse sérieuse des qualifications, prescrit un « savoir être » en lieu et place du traditionnel « savoir faire ». Combien de stages proposés à des chômeurs ont-il incluse des cours de maintien, des exercices de présentation pour un entretien d’embauche ? On n’est pas loin de « l’individu à corriger » décrit par Michel Foucault[9] comme figure moderne de l’anormal, dont le cadre de référence est « la famille elle-même dans l’exercice de son pouvoir interne (…), dans son rapport avec les institutions qui la jouxtent ou qui l’appuient. ». Rien d’étonnant donc que n’émerge très vite l’idée d’une « responsabilité parentale » dans les désordres les plus divers et notamment la délinquance juvénile ou les violences scolaires. L’institution déficiente renvoie la balle aux « parents démissionnaires ». « Il n’y pas de question sociale, il n’y a que des problèmes familiaux » disait Gambetta. En 1998 le Congrès des maires de France avait appelé à la « responsabilité des familles » contre la délinquance juvénile.

La sphère privée est convoquée pour corriger les désordres publics quand l’Etat renonce finalement à toute régulation sociale[10]. Les nouvelles classes dangereuses se construiraient dans leur intimité. Dès le début de l’épidémie de SIDA, les voix autorisées ont légitimé la notion de « population à risque » en parlant bien sûr des homosexuels et non de « pratiques à risque » comme les y invitaient les militants d’Act-up. Dans une logique assez parallèle la notion déjà ancienne « d’enfance en danger » tend à être supplantée par celle d’enfants à risque lorsqu’on parle de « pré-délinquant .

 

Car comme le montre aussi Michel Foucault, le propre de « l’individu à corriger » c’est qu’il est fortement soupçonné d’être au fond « incorrigible ». En parlant du travail social il y a bien longtemps, le sociologue Jacques Donzelot avait employé l’expression de « police des familles ». La logique sécuritaire ne se donne pas cette peine. Il ne s’agit plus de police des familles mais de police contre les familles. On cherche moins à prévenir qu’à réprimer, par exemple en supprimant les allocations familiales, en condamnant à l’amende les parents d’enfants absentéistes, voire, comme en Grande Bretagne, en les emprisonnant.

Reste à réprimer le plus fondamental, puisque aussi bien : « Le champ de l’anomalie est immédiatement connoté au moins d’un certain nombre d’éléments concernant la sexualité. »[11]Haro, donc sur les désordres de la sexualité ! Ce qui n’était que le discours marginal bien que tonitruant d’une minorité extrémiste opposée à l’IVG ou au PACS devient en France avec la nouvelle majorité de droite, le discours officiel du pouvoir : celui de l’ordre moral.

De la crise de l’Etat à l’Etat de guerre

Pour Michel Foucault, une des lignes de force de la modernité tenait dans le processus selon lequel « le pouvoir de souveraineté recule de plus en plus et qu’au contraire avance de plus en plus le bio-pouvoir disciplinaire et régulateur. »12] Le fameux droit de vie et de mort se transforme : « faire vivre ou laisser mourir » devient le fondement de la modernité du bio-pouvoir, en lieu et place de « faire mourir ou laisser vivre » d’autrefois.

Or c’est aujourd’hui ce faire vivre qui est remis en cause au profit du laisser mourir…

Voici 20 ans que la crise de l’Etat providence a été proclamée. Voilà plus de vingt ans que les politiques économiques et sociales, quelle que soit au fond la couleur politique de la majorité au pouvoir, ont décidé de soigner le mal par le mal en mettant coupe les systèmes de protection sociale, les services publics et le rapport salarial. On en connaît les conséquences matérielles: la hausse de la pauvreté et de la précarité de la vie, un accroissement des inégalités..

 

Dans cette situation, la crise dont il est tant question n’est pas sociale, elle est étatique. « Nous vivons dans une condition d’absence totale de légitimité » écrit Giorgio Agamben à propos de l’Italie contemporaine, ajoutant « nulle part le déclin n’a atteint l’extrême limite dans laquelle nous nous habituons à vivre ».[13] L’illégitimité : là est la vrai défaite de l’Etat, qu’aucune descente de police ni aucune mesure sécuritaire aggravée ne pourra surmonter. Car au-delà de la crise de légitimité des Etats nations, du désordre généralisé et de l’affaiblissement des alternatives politiques traditionnelles qui en découlent c’est le fondement même de l’autorité publique qui est ici en cause.

 

L’Etat moderne n’est pas que « monopole de la violence légitime » : il est l’incarnation, la matérialisation d’une souveraineté. Dans le mouvement de « désenchantement du monde », la souveraineté transcendantale de l’ancien régime a été remplacée par la souveraineté rationnelle et populaire, par cette notion bien européenne de République. C’est bien cette notion de souveraineté populaire qui est aujourd’hui mise en difficulté par la mondialisation libérale. L’Empire lui préfère la notion plus gestionnaire que démocratique de gouvernance dont « le transcendantal politique » serait « défini comme transcendantal économique »[14]. . Privés de formes modernes de la souveraineté, « les pouvoirs de l’Empire sont obligés de penser que la guerre est une forme constituante, institutionnelle de l’ordre nouveau.», « un élément central de la gestion de la discipline. »[15]

 

Telle est la nouvelle conjoncture à laquelle nous sommes confrontés. Il ne reste donc plus que la police. La logique de guerre se donne comme l’affirmation du droit du plus fort. Mais qu’elle s’impose à l’intérieur par la politique sécuritaire ou au niveau mondial par la « lutte contre le terrorisme », cette logique, on l’aura compris, n’est pas un symptôme de force souveraine mais au contraire un aveu de faiblesse : celui de son incapacité à gouverner le monde, celui des limites actuelles du bio-pouvoir.

Mais on ne mène pas la guerre, de façon indifférenciée contre la multitude. Il convient de différencier, de séparer, d’opposer. La logique de l’exclusion et du racisme est inscrite fondamentalement dans la logique de guerre comme forme de gouvernement, comme guerre contre les gens. « Comment faire fonctionner un bio-pouvoir et en même temps exercer les droits de la guerre, les droits du meurtre et de la fonction de mort sinon en passant par leracisme ? »16].

 

Ce racisme là ne se fonde pas sur une différence qui lui préexisterait. Ici, c’est le racisme qui produit la différence puisque « l’enjeu » est « le déclassement en corps d’un être politique » [17]. C’est ainsi que « de nombreux conflits récents ont mis en relief cet enjeu du tout-proche ou du quasi même que des persécuteurs vont s’efforcer, avec l’énergie sauvage du ressentiment, de reconditionner en corps à tuer au prix d’une quête éperdue des signes physiques, ethniques, d’une différence irréductible. »[18]

 

La guerre de police comme forme de gouvernement ou, si on préfère, la figure policière de la souveraineté, n’est pas une simple entreprise militaire. Au dela de la production de l’ennemi, mais de production de l’altérité dont il est question. Voici donc une souveraineté qui ne fonde pas son discours du commun sur le rassemblement mais au contraire sur la division. Sur l’exclusion et non sur l’inclusion. Au « nous-mêmes » du souverain populaire se substitue le « nous-autres » du racisme et de la guerre sociale. Et, comme le fait remarquer Bernard Doray « lorsque la référence au « nous-mêmes », à la totalité de l’humain, s’affaisse devant une multiplication de « nous-autres » qui fétichisent leurs petites différences, la société risque de se dissoudre dans une prédation généralisée où plus rien ne s’interpose en position tierce ».[19]

 

C’est là qu’intervient la souveraineté de police, non pour « s’interposer en position tierce » , mais pour attiser les altérités pour mieux justifier son intervention. Le partitionnement de la population mondiale enserrée dans des frontières démultipliées n’a pas qu’un intérêt économique : il démultiplie à l’envie la figure possible de « l’alien » qui justifie à son tour le partitionnement. Mais les frontières publiques ne suffisent pas. Celles, internes aux territoires, de la culture, de la langue, de toutes les manifestations possibles de la sphère du privé viennent comme un relais sans fin ouvrir la possibilité de nouvelles démarcations et de nouveaux fronts. La ville elle-même, espace promis du cosmopolitisme, de l’échange et du mélange, se couvre de barrières bien matérielles, d’espaces grillagés et sécurisés, de quartiers réservés où les « gardiens de la paix » deviennent des gardes frontières. Le mur de Berlin est tombé. C’est bien le seul.


[1] Michel Foucault, « Il faut défendre la société », Gallimard/Seuil, 1997, p.16

[2] Jacques Gaillard, « Des banlieues terrorisées », Le Monde 16 février 2002

[3] Sylvie Tissot et Pierre Tévanian, Stop quelle violence ? L’esprit frappeur, 2001 et Pierre Tévanian, Le racisme républicain, L’esprit frappeur, 2001.

[4] Loic Wacquant, Les prisons de la misère, raisons d’agir 1999.

[5] Article 50 de la loi dite de sécurité quotidienne, France, 2001 : « Toute personne qui aura de manière habituelle, voyagé dans une voiture sans être munie d’un titre de transport valable sera punie de six mois d’emprisonnement et de 7500 euros d’amende »

[6] Georges Canghilhem, Le Normal et le pathologique, p. 179

[7] Sébastian Roché, La société incivile, Le Seuil, 1996

[8] Michèle Tribalat, Faire France, La Découverte, 1995

[9] Michel Foucault, Les anormaux, Gallimard, 1999

[10] Numa Murard , La morale de la question sociale, La Dispute, mars 2003

[11] Michel Foucault, Les anormaux, Gallimard Le Seuil, 1999, p. 156

[12] Michel Foucault, Il faut défendre la société, Gallimard Seuil, 1997., p.226

[13] Gorgio Agamben, Moyens sans fins. Notes sur la politique, collection Rivages poche/petite bibliothèque, 2002

[14] Antonio Negri et Michael Hardt, Empire ; Exils, 2000, p. 120

[15] Toni Negri, « Ruptures dans l’Empire, puissance de l’exode », Multitudes 7, 12/2001

[16] Michel Foucault, Il faut défendre la société, op. cit., p. 234

[17] Alain Brossat, le corps de l’ennemi, La Fabrique 1998. p. 153

[18] ibidem

[19] Bernard Doray, L’inhumanitaire ou le cannibalisme guerrier à l’ère néo libérale, La Dispute2000

~ par Alain Bertho sur 6 mai 2003.

 
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