Le travail comme paradigme de la politique

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Colloque REFAIRE LA DEMOCRATIE, Université de Paris 8, 16 novembre 2000

 

Publié dans Refaire la politique 2002. Chapitre d’Alain Bertho

 

Faut-il rappeler ici qu’il n’est pas possible de traiter de la démocratie de façon unidimensionnelle ? La polysémie des mots n’est pas qu’une question technique et linguistique qui pourrait être aisément rompue par un choix définitionnel. C’est particulièrement vrai en ce qui concerne l’espace de la politique, espace de pensée et de prescription où les mots peuvent devenir de véritables champs de bataille.

Prenons Démocratie. On voit bien qu’on n’ouvre pas à la même intellectualité ni aux mêmes problématiques selon qu’on la pose comme un espace institutionnel de pouvoir avec ses règles, ses rites et ses limites, où que l’on nomme ainsi la politique qui se donne le peuple comme sujet.

Est-il pour autant nécessaire et possible de choisir ? Ces deux subjectivités, celle du pouvoir constitué et celle du pouvoir constituant[1], celle de la police et celle de la politique[2], celle du pouvoir et celle de la puissance[3], celle de l’Etat et celle de la politique populaire, installent dans l’histoire des conjonctures variables de tension dans lesquelles le déploiement de l’une est toujours générateur du déséquilibre de l’autre.

Le verdict de crise de la politique lancé au milieu des années 80 fait aujourd’hui quasiment consensus. Mais comment la caractériser ? Doit-on penser ensemble la crise de la représentation et l’épuisement mondial du communisme qui a marqué le siècle ? Doit-on d’abord la lire comme un processus de désaffiliation, c’est à dire un processus de délitement pratique et institutionnel d’organisations étatiques ou militantes et des cultures qu’elles portaient ? Cette ne rend pas compte de l’émergence d’autres formes de conscience et d’autres modes militants, ce que la langue naturelle française désigne sous le terme de mouvement social, faute de pouvoir les faire entrer dans un lexique institutionnalisé par trop lié aux formes apparemment frappées d’obsolescence. Le discours dominant qui identifie une crise de la politique comme crise de la participation et de la représentation assigne donc le déséquilibre à l’espace institutionnel mis en défaut de mobilisation populaire. Mais la problématique de la « participation » convoque cette mobilisation populaire au service du fonctionnement de l’Etat au moment où ce qui est en défaut pourtant le plus flagrant, c’est la constitution d’un peuple en sujet politique, processus toujours porteur d’un débordement de l’espace institutionnel et de prescriptions constituantes.

Il semble donc indispensable de bien distinguer deux espaces d’intellectualité, que je nommerai l’espace de l’Etat et l’espace de la politique car on ne peut penser les processus contemporains qu’en admettant que la politique, et singulièrement la politique populaire, déborde toujours l’espace public et institutionnel. C’est avec cette part insaisissable, non institutionnalisée de la politique que la sociologie a le plus souvent des difficultés. Comment en effet identifier cette subjectivité prescriptive comme fait social déterminé alors même qu’elle se donne comme l’énoncé d’un autre possible ? .

Séparer l ‘Etat et la politique

A ne travailler que sur la politique institutionnalisée, il nous manquera toujours quelque chose : la mobilisation des hommes. En gardant comme politique ce qui se donne comme tel, c’est à dire la politique instituée, au mieux mesure-t-on la distance des gens à l’institution, mais c’est toujours elle qui commande intellectuellement l’analyse. Le travail de Jacques Ion sur les militants[4], par exemple, reste dans le cadre d’une problématique de la « participation » civique. Or on peut faire sérieusement l’hypothèse qu’il y a de la politique or de l’espace institutionnel et qu’un des problèmes de l’époque est bien la difficile émergence de cette politique dans l’espace public. Il nous faut donc renverser le regard et partir à la recherche de cette politique-là sans la contrainte d’une catégorisation par trop marquée par l’espace institutionnel.

Comportement politique, culture politique, marginalisation politique, organisations politiques, socialisation politique, participation politique, et d’autres, sont autant de catégories qui fonctionnent dans l’espace savant. Elles apparaissent comme les points fixes de consensus « régionaux » sur les objets quels que soient les débats qu’elles polarisent. Mais la difficulté commence lorsqu’on aborde ce qui les relie, comme objet propre : l’activité et la pensée politique dans leur spécificité, ni réductibles aux autres activités sociales, ni sous-produit de ces dernières.

A s’en tenir au champ problématique et méthodologique dominant de la science politique, qui balise depuis plus d’un siècle un champ théorique en grande partie laissé libre par la sociologie, on reste souvent près d’une catégorisation partagée par les acteurs institutionnels eux-mêmes, une trilogie de base constituée par l’Etat, la sélection et le recrutement du « personnel politique » et les relations entre le champ politique, ou « sphère publique »[5], ainsi caractérisé et le reste de la société. Dans un tel triptyque, le (ou la) politique est ramené à l’Etat comme pouvoir, défini comme une activité ayant pour essence son rapport à l’Etat, la catégorie générique (politique) incluant la plupart du temps ce dernier sans s’y restreindre complètement. Or, comme nous le fait remarquer Georges Balandier, « la pensée du politique ne se réduit pas à penser l’Etat. Le politique apparaît moins défini par des institutions (aspects formels) que par des propriétés (aspects substantiels) qui paraissent d’une grande généralité. »[6]

Si la politique n’est pas réductible à l’Etat, la distinction n’est pas simple dans ses formes les plus primitives. La politique y est d’abord pouvoir et loi s’exerçant sur un territoire donné. La politique (ou l’Etat), intervient lorsque l’unité du groupe ne peut plus reposer sur la seule automaticité de l’allégeance à la règle ou à la coutume. « Dès le moment où les rapports sociaux gagnent en extension, le pouvoir apparaît comme « producteur d’effets d’ordre[7] » qui résulte « de la nécessité de lutter contre l’entropie qui la menace de désordre »[8]. De là à considérer que la politique (l’Etat) est au principe même de l’unité sociale[9], voire de son organisation et de ses effets de domination[10], il n’y a qu’un pas. Si « la prohibition de l’inceste -forme première de la loi-, constitue le social[11] », pourquoi ne pas donner à la politique, la propriété d’instituer la société, non seulement dans ses règles mais dans sa symbolique: dans ces conditions, au-delà des institutions visibles, la politique est présente partout et « les essais qui cherchent à isoler puis définir un ordre des relations politiques « pures » trouvent rapidement leurs limites » car « le politique est de nature synthétique »[12].

Mais la politique institue-t-elle le social, ou le social est-il tout simplement « pensé » par l’Etat comme le pose Emile Durkheim dans les Leçons de sociologie[13]. C’est dans les rapports entre cette pensée et ce qu’il nomme la « vie psychologique diffuse de la société » que se déploie en creux l’espace possible d’une activité politique[14]. La politique pourrait ainsi se définir comme la mise au clair, l’arrivée à la conscience de cette vie psychologique diffuse

Or cette approche évacue une dimension importante de la politique : celle du débat, voire du conflit autour d’une pluralité de possibles mise en lumière par Moses I. Finley[15]pour qui il faut définir la politique comme « les moyens officieux aussi bien qu’officiels par lesquels l’Etat est gouverné, par lesquels sont prises les décisions qui concernent l’Etat, ainsi qu’à l’idéologie qui accompagne ces processus. ». Assignant l’Etat au gouvernement et renvoyant à la politique les processus de décision, Moses I. Finley découvre un champ de l’activité politique à la fois lié à l’Etat mais distinct de lui et non entièrement soumis à ses lois et à ses procédures. La différence est grande de ce point de vue entre le personnel politique professionnel et la masse des citoyens pour lesquels l’activité politique est enracinée dans la vie sociale, les intérêts particuliers et collectifs, et les finalités qui en sont déduites. Dans ces conditions, le sens social de l’activité et des décisions est ambivalent : il peut y avoir domination comme il peut y avoir « sédition »: « La politique tout entière est séditieuse dans toute société qui comporte un élément de participation populaire, de liberté de manœuvre dans la direction des affaires ».

« La politique consiste en un effort tenace et énergique pour tarauder des planches de bois dur », nous indique Weber dans la conclusion de Politik als Beruf. Il ajoute « cet effort exige à la fois de la passion et du coup d’œil. Il est parfaitement exact de dire qu’on n’aurait jamais pu atteindre le possible si dans ce monde, on ne s’était pas toujours et sans cesse attaqué à l’impossible ». L’effort et la ténacité, le coup d’œil et la passion, le possible et l’impossible sont-ils des faits sociaux et peuvent-ils se constituer en objet de connaissance ? « Dans le cadre des frontières de chacune des disciplines relevant des sciences sociales, notre objet tend à se dissoudre »[16] répond en écho J. Habermas. Le risque est grand en effet.

Ni institution unilatérale et dominatrice du social, ni conscience étatique de ses nécessités, la politique comme sédition, au sens de Finley, introduit une perturbation théorique notable dans le débat. N’en saisir que les manifestations ou les traces déjà institutionnalisées dans l’Etat, les organisations ou les votes est quasiment une contradiction dans les termes. Ne voir la dite sédition que comme une nécessité inscrite dans l’ordre social et politique, fut-il contradictoire, qu’elle conteste, c’est en fait lui dénier une part de sa charge séditieuse, ce caractère potentiellement instituant, inattendu, volontaire, subjectif.

Maurice Agulhon nous a donné un exemple de cette dialectique des espaces et des mobilisations dans le Var du XIX° siècle[17]. Dans une France à l’espace public réel (une presse nationale) mais restreint (le suffrage censitaire), la politique se développe dans les mutuelles et les chambrées, où s’invente une politique démocratique populaire que la restauration du suffrage universel en 1848, ne fera que « révéler ». Le mouvement ouvrier connaît le même processus d’émergence. L’ouvrier est d’abord un exclu : exclu du vote par le cens puis par l’obligation de stabilité résidentielle, exclu par la nationalité, exclu par l’infériorité juridique. La politique ouvrière est pourtant là très tôt, quand les émeutes deviennent insurrections, puis révolutions[18] : « politique d’action, politique en acte »[19]. Et comme il arrive que la masse subordonne « la question du ventre à la question des idées »[20], la politique ouvrière est d’abord Républicaine avant d’être socialiste puis communiste, toujours en dispute entre la dissidence et la légitimité nationale. Elle anticipe sur l’espace public, le déborde, y puise sa légitimité et le transforme.

La politique, ici, se donne comme une affirmation subjective d’un autre possible. Possible et subjectivité sont-elles des « faits sociaux » ? Certes Durkheim lui-même s’y était attelé en consacrant une partie de son oeuvre à des formes de conscience politique fortement élaborées, les théories socialistes[21].Car cette « conscience claire » potentielle n’est pas seulement analyse du présent, elle est projection dans le futur, idéal et projet : « Le socialisme est tout entier orienté vers le futur. C’est avant tout un plan de reconstruction des sociétés actuelles, un programme d’une vie collective qui n’existe pas encore ou qui n’existe pas telle qu’elle est rêvée, et que l’on propose aux hommes comme digne de leurs préférences. C’est un idéal. Il s’occupe beaucoup moins de ce qui est ou a été que de ce qui doit être ».

Le déni du caractère scientifique de ces théories ne leur enlève rien de leur ancrage social. Il s’agit d’une autre forme de conscience « qui a un fondement dans la réalité ». Ici la question du possible est rabattue sur le « cri de colère », le rêve, l’idéal, voire l’idéologie, ramené à un fait social qui peut s’expliquer par ses conditions objectives d’émergence, conditions qui lui sont extérieures.

Une telle analyse ne rend pas compte de la singularité de la pensée ainsi analysée, de son caractère peut-être contingent, encore moins de son devenir voire de ses déboires comme « force matérielle » incarnée dans des actes, des organisations, une militance. A l’origine de toute politique, gouvernementale, municipale, partisane, informelle même dans ses mobilisations, il y a toujours une pensée qui se distingue du simple « cri de colère ». La posture militante ou engagement est une projection vers un autre possible. A ne vouloir étudier la politique que comme un fait social ordinaire, comme une « chose », on se condamne à ne saisir que les traces déjà objectivées, institutionnalisées, d’un réel qui nous échappe. Le danger est alors de considérer cette institutionnalisation comme première et ne plus saisir l’engagement que comme un processus dominé par elle, une « socialisation » (versus cognitif) une « participation » (versus activité)[22]. La politique n’est pas réductible à la « participation civique ». L’époque actuelle nous donne à voir cet écart entre des lieux institutionnalisés désertés et des individus que les enquêtes ne nous montrent pas dépolitisés. La crise de la politique est d’abord une crise de la légitimité de ses formes institutionnalisées, elle n’est pas chez les gens.

 

La fin des classes ?

Le concept de classe a été longtemps une médiation possible et pensable entre la société et la politique dans le champ institutionnel. En France, il a assuré dans la subjectivité et dans la matérialité des pratiques, la visibilité du débordement populaire permanent de ce champ institutionnel. Il n’est plus l’opérateur politique puissant qu’il a été. Il ne fonctionne plus en subjectivité et la banlieue en connaît quelque chose[23].

Le thème de la fin des classes n’est pas très nouveau. C’est dans la crise, au tournant des années 70 et 80 qu’il a pris toute son épaisseur, avec la défaite spectaculaire des dernières grandes mobilisations ouvrières des années 75-85, le recul de la syndicalisation et de la conflictualité sociale jusqu’au début des années 80. La classe est de moins en moins une réalité subjective. Cette chute est confirmée par des enquêtes récentes[24] : les ouvriers ne se pensent plus comme une classe. Pourquoi alors que la classe, au sens sociologique du terme, atteint des sommets statistiques au moment de la domination de la grande entreprise, celle ci semble perdre la conscience d’elle-même ?

On peut chercher la réponse dans l’objectivité des processus, la crise économique, les restructurations de l’appareil productif. On trouvera mille raisons pour se persuader que cette rupture était inscrite dans la matérialité avant d’être dans les consciences. Mais quelles que soient ses causes, l’effacement de la classe ouvrière est d’abord un événement qui frappe sur le court terme, et c’est d’abord un événement subjectif, politique. Quand Benjamin Coriat[25] annonce l’avènement de « l’ouvrier masse », André Gorz fait ses « adieux au prolétariat »[26]. L’événement est brutal. Il a maintenant environ 20 ans. Surgissent alors d’autres figures, des figures de division et non plus d’agrégation. Immigré en est une, forte, centrale, structurante. Nous sommes au milieu des années 1980. La politique de la ville commence à prendre forme. La question des banlieues commence à envahir la pensée du social. Le mouvement beur se développe avec l’appui de l’Etat. La question immigrée devient une question centrale de l’espace public..

L’obsolescence de plus en plus patente de la vieille figure ouvrière au regard de la réalité subjective de la classe n’a d’égale que la souffrance qu’entraîne sa péremption officielle. C’est que la classe, même ossifiée dans une pose d’un autre temps, restait une voie d’accès populaire à la politique. Et dans un premier temps sa place reste vide. Cette absence soudaine pèse bien au-delà des rangs de ceux qui y perdent leur nom sinon leur identité collective. La classe jouait un rôle dans la structuration de l’espace public, et dans la pensée de ses tensions. Avec la fin de la classe, c’est l’idée même de société, dans ses rapports politiques avec l’Etat qui se trouve mise en défaut de sens.

La convocation contemporaine, politique et scientifique, du concept de société, en l’absence de l’opérateur analytique qu’était la classe sociale, prend un sens nouveau. La classe, ancrée dans la question du travail, était à la fois l’opérateur de différenciation (des groupes sociaux) et d’unité (les rapports de classe). Loin du marxisme, la sociologie de Durkheim, articulant la division du travail social et la solidarité organique, disposait une analyse similaire de l’organisation sociale. En France, même les statistiques publiques ont été marquées par cette problématique avec l’invention des catégories socioprofessionnelles.

Comment, sans les classes, penser la différenciation et l’unification sociale ? Si on pense toujours que la connaissance de la société passe par le repérage de groupes sociaux bien identifiés, sur quoi faire reposer la différenciation ? Aujourd’hui, deux paradigmes coexistent dans le champ intellectuel. Ces deux paradigmes ne sont pas exclusifs l’un de l’autre, ils se rejoignent sur la problématique de la crise du lien social. Le premier est l’extériorité/intériorité : il s’articule autour du concept d’exclusion. Le principe d’unité s’y exerce alors sur le mode du retour à la norme : on l’appelle insertion. Le second paradigme est celui du multiculturel. Le principe d’unité est dans ce cas un peu plus discuté : il se polarise entre la nécessaire intégration et le droit à la différence des minorités.

Dans les deux cas, l’opérateur de l’unification sociale est parfaitement distinct de l’opérateur de diversification. C’est un processus qui ne peut en être qu’extérieur, puisque l’unification interne, désignée comme lien social est justement diagnostiqué comme étant « en crise ». Comme le montre Bruno Karsenti[27], l’exclusion est toujours posée comme un processus de désaffiliation individuel appelant un processus individuel inverse d’insertion. Toute agrégation objective ou subjective des processus d’exclusion ne peut être dans ces conditions que perçue comme une menace pour la solidarité sociale, comme un élément d’insécurisation. Ce dont la logique intellectuelle liée à la notion d’exclusion est porteuse se retrouve dans tout le discours social contemporain. La notion durkheimienne de solidarité revient en force[28]. Mais loin d’être une nécessité interne de la division sociale du travail, la solidarité dont il est question est de plus en plus une solidarité externe de groupes disjoints

La médiation politique entre la société et l’Etat qu’opérait la classe articulait une figure du travail et une identité collective. La parenté intellectuelle avec la notion de groupes sociaux, voire de catégories socioprofessionnelles se lit sans trop de difficulté. Le constat de péremption de la classe ouvre généralement au constat d’une péremption de la « valeur travail », pas de l’identité collective ou du groupe. Tel est le point à partir duquel il semble que la sociologie, quand elle fait ce choix, ne peut plus du tout penser la politique en dehors de l’espace institutionnel. On peut faire une autre hypothèse: du point de vue de la subjectivité politique contemporaine, la péremption toucherait le groupe et l’identité collective, pas la question du travail. Cette hypothèse peut paraître paradoxale alors que les mobilisations collectives auxquelles on assiste sont de plus en plus sectorielle et bien identifiées : chômeurs, sans papiers, sans logis, salariés du public, lycéens, paysans… Forment-ils pour autant des groupes sociaux ou désignent-ils l’entrée subjective particulière à partir de laquelle la politique investit les questions les plus larges, des « communautés de lutte »[29] ? Mais ne constatons-nous pas, par ailleurs un « déclin du conflit du travail »[30]? Même si ce dernier diagnostic a pris un sérieux coup de vieux avec les mobilisations salariales montantes en 2000, toute la question est le sens que l’on donne aux mots. Si on a de « travail » et de conflit du travail » une acception restreinte à la situation salariale, à l’espace de l’entreprise et à un affrontement entre employé et employeur, le diagnostic est sans appel. Surtout si on ajoute la dispersion grandissante des situations de travail et d’emploi qui ne facilite pas l’unification des expériences et des conflits. Reste qu’on assimile implicitement travail et situation salariée d’emploi et que c’est peut-être aussi cette assimilation qui est en cause avec la fin des classes au sens où nous l’avons entendu…

Etat, travail, politique : de quelle subjectivité est-il question ?

Le soupçon grandit que la politique est d’abord une subjectivité, que c’est un « penser » avant d’être un « faire », que ce qui nous importe pour comprendre la politique c’est de savoir comment cette pensée informe le faire et non l’inverse. Conjointement cette pensée semble bien s’enraciner dans un faire, celui du travail. Ce paradoxe mérite quelques explications.

La question de la subjectivité au travail, de «l’usage de soi» de chacun au travail, reste centrale. Reprenons la distinction toujours opératoire entre trois niveaux simultanés, mais spécifiques de l’intervention de l’homme sur le réel, du travail[31] : celui de l’opération simple, matérielle qui mobilise des moyens (procédés) en vue de la réalisation d’objectifs simples ; celui de l’action qui combine différentes opérations pour la réalisation de buts explicites à travers des normes ; celui enfin de l’activité proprement dite qui mobilise la subjectivité des individus et qui est le lieu opératoire des valeurs.

Le rapport entre le premier et le second niveau est celui sur lequel travaille l’organisation taylorienne, qui veut combiner l’efficacité maximale des opérations pour la réalisation de buts, indépendamment de la subjectivité des travailleurs. C’est le champ du travail prescrit. Le rapport entre le deuxième et le troisième niveau est celui sur lequel travaille la subjectivité du travailleur, ce qui donne sens individuel au but social de l’action, c’est le champ de la formation des mobiles et des valeurs. La distinction de ces niveaux indique notamment qu’un individu ne peut jamais totalement s’identifier à ses actes, ce qui n’est pas un problème mineur pour la sociologie.

Il y a, aux trois niveaux, une représentation des effets de l’activité (matériels, sociaux, symboliques). C’est au niveau de l’implication subjective dans l’activité que sont mobilisés les ressorts les plus généraux et les plus abstraits. Ils peuvent d’ailleurs (et ils le font souvent) entrer en tensions avec les buts et les normes du travail prescrit et des conditions sociales de production (l’usine, le salariat, le capitalisme), alimentant la contestation et la «politisation» au travail ou à partir des relations de travail.

Ce point nous amène au lien de la politique avec la subjectivité et la norme. Cet effort, décrit par Weber, pour «tarauder des planches de bois dur» et qui exige de la «passion» donne à voir le processus qui unit la subjectivité et le travail social des normes et des règles de vie collective. La politique est à chercher du côté de cette subjectivité polémique et normative. Car le normal ne désigne pas le normalisé mais le normatif comme le développe G. Canguilhem[32] et « le normal (…) est un concept dynamique et polémique ». Cette réflexion, qui fait le lien avec l’analyse de la subjectivité est d’une importance vitale à mes yeux pour fonder une connaissance de la politique: « Il suffit qu’un individu s’interroge dans une société quelconque sur les besoins et les normes de cette société et les conteste, signe que ces besoins et ces normes ne sont pas ceux de toute la société, pour qu’on saisisse à quel point le besoin social n’est pas immanent, à quel point la norme sociale n’est pas intérieure, à quel point en fin de compte la société, siège de dissidences contenues ou d’antagonismes latents, est loin de se poser comme un tout. »

Cette conception nous amène aussi à découpler la notion de prescription qu’on pourrait utiliser en ce qui concerne la politique. Le prescriptif de l’Etat qui «exhibe et généralise une norme» n’est pas le prescriptif normatif d’une activité politique développée pour transformer ou déplacer une norme existante. Le «normalisateur» (désigner la prescription institutionnelle) s’oppose au normatif politique qui semble en être la source polémique.

Il existe un lien fondateur entre la politique et l’activité de travail, un lien qui va bien au-delà d’une conjoncture nationale et historique qui a fait du conflit de classes une matrice majeure des débats politiques. Le travail, et notamment dans la forme sociale d’emploi salarié, est une situation sans égale de confrontation à un ordre, à une prescription, à des normes établies, d’une activité qui, fût-ce marginalement, perturbe cet ordre, ébranle la prescription et les normes, en appelle d’autres.

Cet écart entre le réel et le prescrit, entre la capacité éprouvée des hommes et l’ordre des choses, cette épreuve subjective fondamentale, alimente la normativité sociale et, donc, la mobilisation politique. Mais ce terreau politique peut rester en friche, s’il ne se développe pas une culture qui le légitime, lui donne un sens, généralise ses projets. Cette piste s’inscrit en faux contre l’interprétation de la crise de la politique comme simple produit d’une «fracture sociale», interprétation qui fait de la désocialisation par le chômage l’origine principale d’une «désocialisation politique», bref de certains effets de la crise de l’emploi, la matrice de la crise de la politique…

Certes, le lien entre chômage et retrait de l’espace public par abstention voire non-inscription sur les listes électorales est réel. Mais il ne résume pas à lui seul la totalité de la crise que connaissent aujourd’hui les activités politiques dans ce qui fait leur fonction d’allumage militant : la capacité d’élaboration de finalités sociales, de mobilisation des normativités, de rassemblement des expériences dans un projet commun. Ce qui subsiste de la culture ouvrière et de la culture communiste, par exemple, se trouve mise en porte à faux par les enjeux nouveaux de contenu et de forme des activités de travail. En défaut de porter sur le neuf, un regard à la fois polémique et dynamique, cette politique peut alors tendre à la référence identitaire spectatrice des mutations de son temps.

Si la politique est bien un mode de passage du désordre à l’ordre, un mode de production de normes dans la polémique, il n’est pas très étonnant que la lutte des classes en ait été, durant des décennies, une des matrices opératoires. Son efficacité vient particulièrement à sa façon de faire fonctionner des groupes sociaux, leur opposition et leur force identitaire comme opérateur de la normativité et de la polémique. C’est précisément ce point qui, dans la recomposition actuelle de la force de travail et son investissement subjectif, en fait la faiblesse.

Ce serait donc de ne pouvoir assumer aujourd’hui sa place dans la subjectivité au travail, et dans les activités sociales, que mourrait aujourd’hui une forme organisée de politique. C’est de cet espace en souffrance que de nouvelles formes politiques jaillissent, contre toute attente, depuis notamment le mouvement de décembre 1995, débordant l’espace public et ses organisations, portant la normativité la plus générale dans la particularité des situations et des discours.

Quel que soit le lien que nous aurons à déchiffrer entre la politique et le travail il restera à nous confronter à l’incertitude actuelle sur ce dont travail est aujourd’hui le nom[33].Aujourd’hui le mot travail ne peut pas être défini. C’est un mot multiple qui convoque dans les discours et dans la pensée les figures les plus diverses des rapports entre l’homme et la nature, entre l’homme et les autres hommes, entre l’homme et lui-même. Pourtant chacun part à la quête d’une définition sur laquelle appuyer son regard, sa perspective, sa politique. Nulle maîtrise du réel sans définition du travail. Et nulle définition disponible qui permette de maîtriser le réel… Faut-il s’en débarrasser ? C’est ce que proposent certains[34].

Et si c’était en cherchant à maîtriser le réel qu’on faisait émerger une définition opératoire du travail, où mieux une figure dominante, créative et polémique à la fois. Si tel est le cas, la tâche de définition, ou du moins de rupture de la polysémie du mot, ne relève pas de la science. Elle relève d’une subjectivité. Le travail ne serait pas une catégorie de la science. Le travail est lui-même une catégorie de la politique moderne. La question que nous avons à résoudre ne serait donc pas alors : « qu’est-ce que le travail? ». Mais plutôt : « quelle nouvelle figure du travail va être le vecteur des mobilisations militantes de la période qui s’ouvre? ». Est-ce la centralité du travail dans les enjeux d’organisation collective des hommes qui a fait son temps, ou la centralité d’une certaine figure du travail ?

IL existe une parenté entre la subjectivité au travail et la subjectivité politique, parenté dans la posture normative et prescriptive, parenté dans la mobilisation d’une rationalité du possible. Travail événement, pour reprendre la formule de Philippe Zarifian, travail « usage de soi », « comme une sorte de destin à vivre, où il faut toujours, même dans le microscopique, se choisir en choisissant les figures possibles de son rapport aux autres et à la vie sociale », comme ajoute Yves Schwartz.

Deux choses aujourd’hui semblent néanmoins acquises : c’est au cœur de ce travail, de cette activité créatrice multiforme, si difficile à nommer que se déploie parfois la figure contemporaine de cette posture normative et prescriptive que l’on peut nommer posture militante. D’autre part, c’est sans doute de cette posture militante là que s’énoncera au travers de mobilisations collectives, le lexique polémique du travail qui s’inscrira en lieu et place de celui de la classe.


[1] Negri (Antonio), Le pouvoir constituant, PUF

[2] Rancière (Jacques), Aux bords du politique

[3] Benasayag (Miguel) et Sztulwark (Diego), Du contre pouvoir, La Découverte, 2000

[4] La fin des militants, op. cit.

[5]. Habermas (Jurgen), L‘espace public, Paris, Payot, 1978(1962).

[6]. Balandier (Georges) « Le politique des anthropologues » in Grawitz (Madeleine), Leca (Jean.) dir., Traité de Science politique, Paris, PUF, 1985, tome 1, page 331.

[7]. Balandier (Georges), ibidem page 313.

[8]. Balandier (Georges.), Anthropologie politique, Paris P.U.F, 1967.

[9]. « Lorsqu’on envisage une société, on trouve l’unité politique et lorsqu’on parle de la première, on considère en fait cette dernière ». Nadel (S.F.), The foundation of social anthropology, London, Cohen&West, 1951.

[10]. « La relation politique de pouvoir précède et fonde la relation économique d’exploitation. Avant d’être économique, l’aliénation est politique, le pouvoir est avant le travail, l’économique est une dérive du politique, l’émergence de l’Etat détermine l’apparition des classes ». Clastres (Pierre), La société contre l’Etat, Paris, Minuit, 1974.

[11]. Balandier (Georges), 1985, op. cit.

[12]. Ibidem.

[13]. « L’Etat est un organe spécial chargé d’élaborer certaines représentations qui valent pour la collectivité (…). L’individu serait à certains égards le produit même de l’Etat (…). L’Etat n’a pas été créé et n’a pas simplement pour rôle d’empêcher que l’individu ne soit troublé dans l’exercice de ses droits naturels, mais que ces droits c’est l’Etat qui les crée, les organise en fait des réalités. ». Durkheim (Emile), Leçon de sociologie, Paris, P.U.F, 1990 (1950).

[14]. Lacroix (Bernard), Durkheim et le politique, Paris, PFNSP et Presses de l’Université de Montréal, 1981.

[15]. Finley (Moses I.), L’invention de la politique, Paris, Flammarion, 1985.

[16]. Habermas (Jürgen), op. cit. page 9.

[17]. Agulhon (Maurice), La République au village, Paris, Plon, 1970.

[18]. Verret (Michel), La culture ouvrière, St Sébastien, ACL, 1998, page 225.

[19]. Ibidem.

[20]. Michelet (Jules), Histoire de la Révolution française, cité par Verret (M.), op. cit.

[21]. Durkheim (Emile), le socialisme (1928), Paris, P.U.F, 1992.

[22] Ion (Jacques), La fin des militants, l’Atelier, 1997

[23] Alain Bertho, Banlieue, banlieue, banlieue, La Dispute, 1996

[24] Je me réfère ici aux travaux de Sylvain Lazarus et de son laboratoire d’anthropologie ouvrière ainsi qu’aux travaux de Stéphane Beaud et Michel Pialoux (Retour sur la condition ouvrière, Fayard, 2000)

[25] Coriat (Benjamin), l’Atelier et le chronomètre, 1979.

[26] Gorz (André), Adieux au prolétariat, au-delà du socialisme, 1980.

[27] Karsenti (Bruno) « le piège de l’exclusion », Futur antérieur, 35-36/1996-2.

[28] A propos de Robert Castel, on lira Karsenti (Bruno), « élément pour une généalogie du concept de solidarité », Futur antérieur, 41-42/1998-2.

[29] Groux (Guy), Le conflit en mouvement, Hachette, 1996.

[30] Ibidem.

[31]. Léontiev (Alexis), Activité, conscience, personnalité (1975), Moscou, éditions du Progrès, 1984, largement mis à contribution par Y. Clot et J.Y.. Rochex.

[32]. Canguilhem (Georges), Le normal et le pathologique, (1966), Paris, P.U.F, 1991.

[33] « Qu’est-ce que le travail dont on se dispute aujourd’hui la valeur ? Que pensait, que pense-t-on sous cette notion ? Peut-on inscrire des projets dans la vie de nos contemporains avec des intuitions flottantes liant sans grande rigueur le travail à des contenus d’activité, à la rémunération, au salariat, à un statut ou à un contrat d’échange de prestations, à une simple occupation de place dans un ensemble social ? A réponse trop simple, politique volontariste et illusoire. Qu’est-ce qui fait « valeur » dans le travail ? Qu’est-ce qui serait essentiel et dont l’absence serait pour, pour l’individu et le social, lourde de conséquences? (…) Y répondre en peu de mots supposerait une définition claire du travail. Or celle-ci est, de mon point de vue, impossible. » Schwartz (Y.), « Le travail a-t-il une valeur ? », Yves Schwartz in Bouffartigue (P.), Eckert (H.) dir., Le travail à l’épreuve du salariat, l’Harmattan, 1997.

[34] Méda (Dominique), Le travail, une valeur en voie de disparition, Aubier 1995. Gorz (André), Misère du présent, richesse du possible, Galilée, 1997.

~ par Alain Bertho sur 6 mai 2002.

 
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