Ceux qu’on connaît et ceux qu’on ne connaît pas

Alain Bertho. Enquête sur les cités, 1998

Il existerait aujourd’hui en banlieue des espaces de « non droit ». L’affirmation librement véhiculée dans les débats publics, sociaux, savants ou médiatiques a pris valeur d’évidence. Elle porte en elle l’exigence d’un « retour de l’Etat », du droit et de l’ordre dans ces lieux désignés comme la matrice localisée d’une crise non moins localisée. Les espaces de non droit apparaissent comme des poches à réduire dans une logique de normalisation à forte charge sécuritaire.

 

Le travail engagé par l’équipe de la MST « formation à la connaissance des banlieues » est parti d’une hypothèse qui renverse radicalement ce regard et pose la crise dite des banlieues comme une crise de l’Etat : la localisation des situations, si elle n’est pas indifférente, n’autorise pas d’emblée à induire une localisation, un cantonnement de la crise. Cette hypothèse se confronte à un travail empirique d’enquête.

 

Deux enquêtes ont été menées en 1996 et 1997. La première sur les jeunes des cités et leurs images et la seconde sur « cités, des gens , des lieux ». Ces enquêtes visent à recueillir, pour l’analyser, la pensée des gens sur les situations et à la confronter aux catégories dominantes sur la question qui sont, peu ou prou, les catégories consensuelles de l’Etat[1]. L’enquête sur les jeunes ayant clairement congédié la catégorie de banlieue, avait parallèlement fait émerger celle de cité comme centrale dans la pensée des situation et comme dénomination du lieu du face à face, du lieu où « on est connu » et où « on connaît les gens ».

 

C’est donc très logiquement à la cité que nous avons consacré l’enquête suivante. Cette enquête a donné lieu à un colloque à l’Université de Paris 8 en juin 1997. Des 140 entretiens menés en région parisienne sur la base d’un guide d’entretien très précis élaboré avec les étudiants de la MST, il ressort une matière considérable. L’analyse qui suit est très partielle. Elle est centrée sur la question de la connaissance et de l’interconnaissance dans la cité, non comme l’analyse de pratiques mais comme analyse du sens donné à cette dite connaissance à travers des énoncés qui interroge fortement la notion d’espace public et celle, tout à fait problématique, de lien social.

 

 

On touche en effet ici à deux axes forts des problématiques de la puissance publique en matière de politique de la ville depuis 15 ans.:

 

1. Celui de l’ouverture d’un ou de multiples espaces publics dans la ville et les quartiers : énoncé polysémique qui recouvre indifféremment et parfois de façon ambiguë aussi bien l’espace public des urbanistes que celui d’Habermas, c’est à dire ici le champ de la démocratie locale.

 

2. Celui de la restauration du fameux lien social dont l’absence ou le délitement serait la cause du mal vivre de certains quartiers, du sentiment ou de la réalité de l’insécurité, de la réduction de l’espace public.

 

La validité de ce second axe semble d’emblée menacé par la force de l’affirmation de l’interconnaissance comme constituante de la CITE. Que du point de vue des gens, la cité soit un espace de connaissance, le lieu du face à face est massivement confirmé.

 

Mais l’analyse plus avancée de ce qui en est dit fait vite apparaître la complexité de la catégorie du connaître qui se décline de façon très particulière, autour de deux grandes acceptions : connaître tout le monde n’est pas connaître des gens en particulier. La nature du lien qui se découvre ici n’est pas à proprement parlé social. IL peut même se poser en contradiction avec l’existence ou non d’un espace public qui n’est pas forcément urbanistique.

 

1. on se connaît tous

 

Nous partirons du premier énoncé dominant : dans la cité on se connaît tous, qui s’exprime de diverse manières

 

101. C’est un lieu où tout le monde se connaît ,il y a une certaine solidarité entre nous.

 

101. Personnellement je connais presque tous le monde.

 

105 Je suis connu, puis, les plus grands je les connais aussi. J’ai de bonnes relations avec les jeunes.

 

61 Je connais tout le monde.

 

99 Je les connais tous..

 

109 Ouais comme je suis connu, ça va. Grâce à mon grand frère et bon moi derrière et pis mon petit frère qui va arriver derrière, on est quand même assez connu.

 

96 Non, enfin visuellement oui, je sais qui habite où, qui est qui. Dire que je connais leur noms…Si, j’en connais deux par leur nom.

 

103 Ben ouais j’connais des gens. (…). J’les connais comme ça. J’sais qu’telle personne c’est le père à l’autre, telle personne c’est le fils à telle personne…C’est ça mais j’connais pas bien bien bien. Sauf ceux avec qui j’suis tout l’temps. Eux j’les connais bien.

 

105 Oui, je connais des gens dans la cité.

 

97 On ne parle pas des masses, on les connaît depuis qu’ils sont petits, c’est les enfants des voisins, ça va pas plus loin on se respecte

 

On note d’emblée la réciprocité des énoncés :

 

1. je connais tout le monde

 

2. on se connaît tous

 

3. tout le monde se connaît

 

4. tout le monde me connaît

 

Dans ces énoncés, le TOUS ou TOUT LE MONDE ne marque pas la quantité des gens connus, mais le contenu de la catégorie du connaître. On ne connaît pas tous le monde comme on connaît une personne, que ce soit un peu ou beaucoup. Ce qui importe plus c’est la consistance et la qualité du tous et c’est elle qui détermine la qualité du connaître. La connaissance ne marque donc pas un rapport interindividuel mais cerne la limite du dedans et du dehors, du connu et de l’inconnu. La connaissance apparaît ici comme une figure de l’extériorisation des autres, de ceux qui ne sont pas connus. On le sent par exemple dans l’énoncé suivant :

 

29 il y a trop de jeune, on se connaît trop. Les amis des parents y viennent, mais les amis des gens comme çà, on les voit pas venir, tu vois ce que je veux dire? C’est comme si « Oh là là , lui ils habitent aux T, ce serait mieux si lui il venait chez nous pour faire la fête plutôt que nous on aillent chez lui pour faire la fête.

 

De cette matrice commune, s’organise en fait plusieurs dispositifs qui vont articuler

 

1. le connu et l’inconnu dans l’espace physique de la cité (ceux qui sont à la fois dedans et dehors)

 

2. le connu et l’inconnu marquant les lieux eux mêmes

 

3. le marquage des normes et les valeurs de vie

 

4. le connu et l’inconnu en articulation avec la famille et la parenté

 

1.1 le connu et l’inconnu dans l’espace physique de la cité : qui est TOUS ?

 

Connaître tout le monde ne définit pas la totalité des habitants physiques de la cité. Il marque l’appartenance subjective à la cité comme lieu de vie. Qui est, en effet, ce tous ?

 

29. Sinon les gens en général nos parents à nous, ils sont cools il n’y a pas de problèmes, c’est sûr que eux même ils disent que dans la cité, on fait trop de conneries, que ceci cela, tu vois ce que je veux dire? Voilà ils sont normaux. Mais les gens qui sont là juste pour dormir, ceci cela, je sais pas, ils ont trop une idée, négative quoi, c’est ce que je t’ai dis tout à l’heure, les gens ils devraient plus vivre dans la cité pour nous comprendre.

 

On ne connaît pas ceux qui travaillent car ils ne sont pas de la cité. D’ailleurs, « ils devraient y vivre plus pour nous comprendre ». En fait le tous défini un espace particulier : celui de ceux dont c’est le lieu de vie indifférencié

 

1.2 le marquage des normes

 

Cette connaissance apparemment protectrice (on verra plus loin comment), n’est pas forcément libératrice. Elle est porteuse d’obligations et de surveillance : c’est un espace public restreint ou le privé est mis en public. Le « tous connus » est en effet porteur d’obligations et de contraintes, ce qui fait par exemple dire à un jeune :

 

54 On connaît presque tous et faut s’évader pour pas rester dans cet engrenage

 

Quelles sont ces contraintes ? d’abord celle de connaître

 

41 Tout le monde se connaît. On est obligé de dire bonjour.

 

55 En communauté renfermée, t’es obligé de connaître tout le monde// tu connais tout le monde et tout le monde te connaît.

 

55 t’es obligé de connaître tout le monde. Tu vis avec tout le monde même si tu l’aimes pas.

 

Mais aussi celle de la publicité de tous les actes dans la cité, avec toutes les conséquences de cette publicité On ne choisit pas, on doit fréquenter, on est à découvert…

 

57. On est toujours au courant de ce qui s’y passe. Forcément parce que tu connais des gens,

 

111 Les relations sont assez jalouses, conflictuelles. Les mecs ils sont toujours en train de regarder derrière le rideau. Si tu as un truc de mieux qu’eux, le lendemain t’aura une personne qui achètera le même truc. C’est de la jalousie mais là y en a quand même pas mal// C’est des petits clans à l’intérieur du quartier.

 

D’autre part être connu c’est être solidaire et ça exclut les autres. Le cercle fermé ce « ceux qui se connaissent tous » fait peur … aux autres . Du coup, les normes sont relatives au connu ou à l’inconnu et non, par exemple au légal et à l’illégal : » même dans l’illégal faut être droit c’est des principes c’est tout, les principes c’est les mêmes que tu sois dans l’honnête ou dans l’ malhonnête, tu vas être droit avec les gens avec qui tu traînes ».

 

On touche alors à la catégorie de respect qui était aussi interrrogée dans l’enquête. Qu’est-ce que le respect ? la connaissance et la reconnaissance de l’autre/par l’autre. Le champ du respect est celui de la connaissance :

 

100-…C’est respecter les autres. Enfin les autres…là tu fais une séparation. Là, « les autres » c’est ceux qui sont avec toi, ceux qui sont 24 heures..

 

109 C’est quelqu’un qui est fort au yeux des autres. Quelqu’un qui est balèze, qui sait se défendre, qui est un exemple. C’est quelqu’un qui a su se montrer. De toute les façon possibles, par le business, par la violence, par des paris qu’il arrive à tenir. Ca c’est quelqu’un qu’ont doit respecter.

 

110 (respect)Ca veut dire imposer, mettre son ordre. Quand t’es un cramé, on te respecte, les bouffons aussi ils se font respecter.

 

55 C’est tu m’respectes j’te respecte.

 

61 La règle est simple si t’es respecté c’est que t’es correct avec qui il faut ;.

 

Le « on se connaît tous » détermine donc un espace de vie contraignant et excluant, où la publicité interne des actes renvoie à l’opacité de l’image extérieure, où les règles sont spécifiques à ce cercle et sans rapport avec les normes des autres, un espace où pour être reconnu (et respecté) il faut être connu. On en est pas pour autant un inconnu hors de cet espace. Mais hors de lui, être connu c’est être marqué par lui, stigmatisé par lui : être connu (comme de la cité) c’est ne plus être reconnu (comme une personne). Et on est alors connu comme connaissant les autres, on n’est pas perçu indépendamment du TOUS CONNUS

 

99 J’ai toujours vécu ici depuis ma naissance. Si tu veux, on a toujours les portes fermées au niveau des sorties, de la mairie. On n’est pas vu comme un individu, un citoyen quoi, comme une personne qui habite un pavillon ou dans un quartier. Au niveau de la mairie, ils ont toujours des sales pensées sur nous.

 

101 quand j’ai eu mon entretien d’embauche au MacDonald, le manager m’a prévenu qui des gens de la cité venaient pour faire des embrouilles j’en subirais les conséquences.

 

29 Pour les trucs de pizza, pour être surveillant à Carrefour, là il n’y a pas de problèmes, là les gens ils vont t’embaucher direct parce que les gens, y savent, tu viens d’une cité; t’es livreur de pizza, ils savent très bien que tu te feras pas dépouillé ta pizza, tu sais que tu connais du monde dans les cités, tu peux livrer sans problème. T’es surveillant à Carrefour, ça rassure les gens de Carrefour parce que vu que lu il travaille là, ils savent très bien que ses potes ils vont pas venir péta

 

1.3 La famille

 

La force des liens ou de l’obligation d’être ensemble (avec des gens qu’on a pas choisis) renforce la métaphore de la famille qui fonctionne souvent comme développement des énoncés : les amis sont des frères, les voisins sont des cousins, parfois si proches qu’ils pourraient être des amis. De la métaphore à la confusion, de la confusion à la concurrence, la différente disposition des énoncés sur les rapports entre le Tous et la famille nous renseigne fortement sur la consistance de cet espace de connaissance indistinct du tous connus, comme espace non public, aux frontières plus que hasardeuses avec l’espace privé

 

1.3.1 De la métaphore à la confusion

 

Au fond la famille est-elle autre chose que tous ceux qu’on connaît « de naissance » ?

 

106 La cité c’est un petit peu chez moi, disons que c’est comme une grande famille, on se connais tous, on passe les mêmes galères et les mêmes joies

 

Mais du même coup, les rapports avec les familles réelles sont pour le moins complexes tant la métaphore confine parfois à la confusion des genres : la famille est souvent affirmée comme sacrée car matrice essentielle des solidarités

 

55. La famille, c’est sacré. Si t’as pas de famille autour de toi, tu sauras pas sur qui compter,//

 

29 Moi ma famille elle est bien, c’est comme toute les familles de la cité, c’est les cousins, les cousines, y a personne qui passe avant eux. c’est eux d’abord les autres après, c’est eux d’abord, les autres après, tu vois ce que je veux dire. Tu va pas dire non à ton frère parce que un pote il va te dire ouais nanani nanana, faut penser d’abord à ton frère et après à ton pote

 

Mais l’appartenance familiale est d’abord une dimension du connu : les gens, ce sont les familles. Or les familles, ce n’est pas équivalent à TOUS: Pour un jeune interrogé il y a ainsi tous (les jeunes), leurs familles, qui se connaissent, et les autres

 

57. Leurs petits frères, je les côtoies pas. Je sais de quelle famille ils sont, que c’est le petit frère de telle ou telle personne mais je les côtoies pas.

 

61. Autrement, j’ai bien du avoir des histoires avec au moins une personne de chaque famille

 

110 Oui entre familles. C’était pour une histoire de meuf. Mais même entre frères pour des trucs chelou, style histoire de voitures. //. Pour séparer deux familles rebeu faut en vouloir, on a été obligé d’appeler les flics. Déjà que les deux, ils peuvent pas se sacquer, ils ont tiré les couteaux et plus tard quand l’autre rentrait chez lui, l’autre il a sorti le fusil. Une autre fois, c’était pour un truc chelou. C’était un grand frère qui en voulait au petit frère d’un autre. A mon avis les parents ils étaient pas au courant, c’était pour une affaire de shit. Y a eu embrouille et les familles sont arrivées et ça a dégénéré.

 

On voit dans ce récit comment la famille est une sorte de prolongement du TOUS. C’est une thèse qu’on retrouve souvent

 

29. avec nos parents il n’y a pas de problèmes, mes parents ils parlent avec les parents de mon pote qui parlent avec les parents de mon autre pote, qui vont parler avec les parents de ma copine, donc ils vont parler à tout le monde. Par contre les gens qui vivent dedans, ils ont peur, c’est comme, hop! j’arrive, clac, j’arrive, je rentre chez moi, tu vois, hop, je barricade tout

 

Le tous se prolonge dans la parenté, au point qu’il peut y avoir tout bonnement confusion des deux et même renversement du vocabulaire

 

100 Entre frères ça se passent bien, ça se passe super bien! T’sais y a pas de bagarre entre jeunes ici. Le plus dur c’est entre les jeunes et … et les...les personnes, enfin les familles quoi!

 

103 Tous ceux qui sont là ils sont tous pareils. Ils ont tous la même histoire, tous la même vie, ils font tous la même chose de leur journée, ils sont tous pareils! C’est comme si c’était une famille, on est tous des frères, on fait tous la même chose.

 

55 Ça se sent dans une cité. Les gens qui y habitent savent que lui, c’est le cousin à l’autre. Ca fait qu’on est une grande famille. Mais si tu touches à un, c’est tout le monde qui tombe sur toi.

 

57 Une famille dans une cité, c’est soudé. Elle a un petit peu la même image que la cité, c’est à dire renfermée sur elle même. C’est à dire, t’as le noyau familial, comme t’as le coeur de la ville, de la cité. Tout ce qui est extérieur est indésirable. C’est un peu comme la cité, c’est à dire t’es accepté à partir du moment où tu es de la cité//. La cellule familiale, elle est quand même assez importante parce qu’ y a beaucoup de familles nombreuses dans la cité et ces gens là sont très proche entre eux.

 

29 Par exemple tu as ton groupe de potes, eux ils ont rôle: c’est l’entraide, c’est tu passes du temps avec eux et la famille, c’est la même chose

 

Le tous est-il plus fort que la famille ? La question se pose parfois quand la confusion possible dans la nature des relations peut établir une sorte de concurrence qui s’exprime alors ainsi de façon limite

 

102. Il y a des familles, on ne peut pas dire que ce sont des familles. Les enfants sont livrés à eux mêmes. Les parents s’en occupent pas vraiment. On ne peut pas dire qu’il y ait beaucoup de famille unie. Il y en a sûrement.

 

103. Jamais on parle de la famille. Jamais. Moi personne parle de ma famille//Y a pas de famille, ça existe pas les liens comme entre les gens. Ca existe pas ça. Y a les liens parental sinon y a pas de famille.

 

1.3.2 De la confusion à la concurrence

 

Plus souvent la famille est en concurrence direct avec le Tous Connus

 

110 Le problème, c’est dès que tu fais quelque chose, ils vont en parler à tes parents. Si on te voit sur une mobylette, toute de suite, on va le raconter à tes parents.

 

41. famille dans la cité, Je suis contre. Quand il y a trop de membres d’une même famille qui habitent la cité, çà fait village. Les gens n’ont plus d’intimité au sein de la grande famille, et on peut avoir l’impression que la cité leur appartient. Les autres habitants, qui ne sont déjà pas trop chez eux, le sont encore moins.

 

56 c’est pas trop bien la famille qui reste l’une à côté de l’autre. Ils restent ensemble, entre eux et ils se referment aux autres. C’est pas bien. Ca cavale. Ils se croit plus fort que tout le monde. Ils pensent qu’ils ont plus le droit que les autres.

 

La famille trop soudée ou trop nombreuse semble ne plus laisser d’espace à la cité. Mais à l’inverse, le tous menace l’intimité familiale lorsqu’elle se conçoit, chez les « autres », comme la clôture du privatif par excellence

 

104 (jeunes) Ben…j’ai toujours un petit mot gentil, quoi, même quand je les rencontre en bas dans l’entrée et qu’ils sont en train de fumer du shit// y a des fois, j’ai envie de causer plus et plusieurs fois ils m’ont dit « on voudrait te connaître plus » mais j’ose pas non plus les inviter à la maison parce que c’est un peu dangereux aussi// je veux pas ouvrir ma porte comme ça…// j’ai pas envie qu’on m’envahisse

 

111 Avec les jeunes, sympathiques. C’est pas moi qui vais leur crier dessus, ça m’intéresse pas. Ca se limite à sympathique. Il faut mettre une barrière quand même sinon après ils ont tendance à te prendre trop pour leur copain

 

La connaissance globale portée par le « tous connus » n’est pas une reconnaissance publique mais détermine un espace de rapport de type privé, fermé à l’altérité extérieure mais aussi à l’altérité intérieure. Car ces « rapports de frères » fermés aux autres sont d’une certaine façon aussi fermé à l’autre dans sa singularité à l’intérieure même de cet espace. On ne connaît pas tout le monde comme on connaît une personne. Connaître tout le monde ce n’est pas reconnaître une personne.

 

1.4 le marquage des lieux

 

L’absence d’espace public dans les relations entre les personnes semble met-il aussi à mal l’espace public physique de la cité ? Il y a à l’évidence un appropriation du territoire qui met à mal le caractère public des lieux, désurbanise la cité, constitue une par de ce qui alimente du fameux « sentiment d’insécurité » au quel sont confrontés nombre de responsables politiques locaux. Il y a en effet des lieux obligés (on est obligé de se retrouver dans les mêmes endroits), et des lieux interdits :

 

95– Y a-t-il des lieux de la cité que vous évitez Le square, le soir. Pour éviter de rencontrer certaines personnes.

 

106 Disons que ce ne sont pas des endroits que j’évite mais je préfère ne pas y aller quand il y a de la fumette où bien dans les caves à cause des toxicos.

 

En fait l’espace n’est ouvert que par la connaissance. On va là on l’on connaît. On ne va partout que si on connaît « tout le monde » au sens qui s’est peu à peu dégagé :

 

41 Je connais tout le monde et c’est pas une cité dangereuse.

 

105 Non, il n’y a pas de lieu que j’évite. Au contraire, je me sent en sécurité dans la cité. Si je rentre très tard, j’ai plus peur en dehors de la cité, qu’à l’intérieur de la cité. Dans la cité, je sais où aller, il y a des gens que je connais. En fait, il n’y a pas de lieu que j’évite, parce que, je n’ai peur de personnes.

 

57 J’évite aucun lieu. Non parce que justement, je la connais//. J’évite toute autre cité que ma ville surtout à des heures indues// puis quand tu croises les gens, tu les connais, du moins, t’en connais au moins un donc t’es jamais emmerdé.

 

2. une autre catégorie du connaître

 

Si les énoncés jusqu’ici analysés sont dominants, ils ne sont pas exclusifs. Ils s’opposent en fait à d’autres dispositifs de pensées de la connaissance de l’autre dont nous avons entr’aperçu la confrontation au détour d’une réponse. Au fond, si le tous connus exclue « les autres » de la cité alors qu’ils y vivent, quelle est la pensée des autres ? On va voir qu’il ne s’agit pas ici de définir deux groupes sociaux mais bien de confronter deux types de pensée de la connaissance, de la cité, des lieux et de l’urbain également présents.

 

Dans ce second dispositif, la connaissance de la cité n’est pas confondue avec l’espace familial, ni en concurrence avec lui parce que de même nature, mais directement opposée au convivial/familial, au privé. IL est alors posé deux catégories du connaître et la vie sociale de la cité se trouve mise en opposition à la connaissance, au dialogue, à la rencontre. La conclusion ultime n’est donc pas « on se connaît tous » mais au contraire « les gens ne se connaissent pas ». Dans ces conditions cet autre espace de la connaissance, opposée au premier, est plus souvent énoncée sur le mode de ce qui n’est pas ou de ce qui devrait être.

 

84 Ici, c’est presque un petit village. Il est très fermé. Les gens se connaissent. On vit dans un cercle fermé. Dans un quartier, c’est plus familial et plus convivial. C’est autre chose. C’est un autre esprit.

 

99 Non, ce n’est pas la même chose. Dans la cité, il y a une vie sociale mais il n’y a pas trop de bonne entente. Dans un quartier, il y a moins de problèmes, ils se connaissent mieux.

 

Ces deux énoncés opposent cité et quartier sur le terrain de la connaissance. Les rapprocher permet de mieux saisir la distinction qui s’opère. Dans le premier, la connaissance de la cité-village est opposée au familial convivial du quartier. Ici la famille est directement opposée à la connaissance. Elle ne peuvent se confondre. Quand il est soutenu que le quartier est familial, ce n’est donc pas pour assimiler le quartier à une grande famille (comme la cité), mais au contraire pour asseoir la convivialité du quartier sur l’existence de familles distinctes. Dans le second énoncé c’est la vie sociale qui est opposée à la connaissance des gens. La connaissance n’est pas alors caractérisée pas son objet (tous, ou moins) mais par sa qualité. Cette qualité recherchée de la connaissance se retrouve ailleurs :

 

57 Y a des quartiers plus ouverts que d’autres, au dialogue, aux rencontres, et pis t’as ceux où faut pas mettre les pieds dehors à partir d’une certaine heure.(…)

 

103 Ils sont biens! Pas tous mais y en a ils sont biens. Tes amis ils sont biens, le reste ça va. Mais après c’est dur de trouver ses amis// Des amis, tu connais jamais bien tes amis. Déjà 5, 5 amis déjà c’est bien. Mais des amis hein, mais pas des copains. Des copains y en a partout. Tout le monde c’est mes copains. J’ai pas d’ennemis ici.

 

Dialogues, rencontres, amis : le vocabulaire choisi dessine le champ de rapports inter individuels, en nombre limité. La catégorie du connaître n’est donc pas la même, l’interindividuel et l’abstraction de l’échange y est souvent marqué, ainsi que la limite du privé et du public, limite qui ne peut être franchie (dans l’amitié) que si elle existe. Ce type de relation semble lié à la spécification fonctionnelle des lieux publics contrairement à l’espace du « tous connus » qui n’est au contraire spécifié que par la connaissance.

 

2.1 Les gens ne se connaissent pas

 

Dans ces conditions, on ne s’étonnera pas que les propos sur la connaissance des gens dans la cité soient à l’exact opposé de ceux que nous avons analysés (et qui sont dominants) dans la première partie. Loin de la cité où tout le monde se cannait, la cité devient le lieu où on ne connaît personne, où personne ne se connaît

 

102 Ce n’est pas la même chose. Dans un quartier, les gens se connaissent. Ils ont plus de contacts que dans une cité. Ici, les gens ne se parlent pas beaucoup. Dans les cités, les gens ne se connaissent pas beaucoup.

 

57 Y a ce que je vois. Forcément tu côtoies certaines personnes mais tu les connais pas.

 

S102 Dans la cité, il y a un manque de relations et de contacts. //. Il y a des gens que je ne connais même pas..

 

Dans cet espace de pensée là, il y a des gradations dans la connaissance. On ne connaît pas tout le monde de la même façon :

 

95 Il y a des gens que je connais de vue et dans mon propre immeuble il y a des gens que je ne connais pas.

 

56. On connaît comme ça de vue. Quand on va payer le loyer, on a pas de gardienne, mais on rencontre, mais y a pas de discussions entre les gens puisqu’on ne se connaît pas.

 

Dans la multiplicité des formes de rencontres interpersonnelles possibles, connaître, ce n’est pas seulement cohabiter ni galérer ensemble, mais construire une relation d’intérêt réciproque :

 

 

93 Les gens aiment la cité en elle même mais ils n’aiment pas les gens qui y habitent. C’est dommage. Les gens n’apprennent pas à se connaître et ils jugent les gens sur des a priori.

 

102 Il faut que la cité soit plus chaleureuse, qu’il y ait plus de contacts entre les gens et plus d’écoute envers les gens, davantage de convivialité..// Il n’y a pas assez de contacts entre les locataires. Je vous dis : ils se désintéressent..

 

57 des gens qui se connaissent et qui s’aident mutuellement parce qu’ils sont voisins, parce qu’ils se connaissent depuis très longtemps, eux ils s’entraident toujours parce qu’ils se connaissent depuis très longtemps.

 

La connaissance; c’est, dans ces conditions, l’accès sélectif à l’intimité de l’autre, un accès matériel : on entre dans la maison, on partage le repas :

 

96 Si les gens causent dehors, sur le pas de leur porte, c’est qu’ils ne sont pas suffisamment intimes pour les faire entrer chez eux. Demander du pain du sel, c’est ça qui peut les rapprocher les un des autres.

 

104 Ah oui, plein! Bon y a ceux que je connais un peu . Bon ceux dans mon entrée, je les connais particulièrement parce que je les rencontre pas mal depuis un petit moment là. Sinon y a une période où on connaissait une quinzaine de couples et on mangeait à droite à gauche. //. Ca ressemble un peu au village, quoi, tout le monde sort, tout le monde s’invite, y a toujours une bouteille de champagne au frais, bon c’est

 

2.2 Les lieux de la connaissance

 

Cette connaissance interpersonnelle et intime, contrairement à la connaissance sans sujet ni objet que nous avons vu au départ, s’enclenche dans des lieux spécifiés et fonctionnel :

 

102 J’en connais un peu en rapport avec l’association. Bien sûr, je croise quelques voisins, sans plus.

 

104 (où) promenade du chien. Les enfants qui sont aussi une source…parce que y a quand même des terrains. //, un terrain de foot pour les plus grands, un terrain de boules…Y a ça et puis y a une halte-garderie, enfin une crèche familiale je crois…et puis y a une salle de réunion où l’Amicale des locataires se réunit, y a des organisations politiques et le Parti Communiste qui est présent, qui fait au moins 2/3 fois dans l’année des animations. Alors une fois c’est le couscous pour les gens de la cité, la vente du muguet bientôt, y aura plein de gens qui vont descendre…Et tout ça, ça lie les gens… -Ben c’est ces opérations ponctuelles qui font que après les gens se revoient parce qu’ils ont déjà eu un premier contact. Alors après ils s’arrêtent …et puis y a le centre social qu’est assez important parce que y a l’aide aux devoirs et donc y a quand même 2-3 personnes qui donnent des cours aux enfants etc…des cours de cuisine, de couture, tout ça ça aide à faire vivre la cité.

 

Ces lieux se déclinent dans la cité mais aussi hors de la cité :

 

1. Le travail

 

56. On a pas d’amis ici, parce qu’on va au boulot donc nos amis sont au boulot// y a quand même des fréquentations// c’est rare qu’on aille dans la cité sauf boulangerie, pharmacie….

 

2. L’école

 

84 Le seul contact que l’on peut avoir, c’est à l’école. Quand vous amenez vos enfants à l’école, vous rencontrez un peu plus de monde, ou lors de la fête de quartier. Les gens descendent dans la rue grâce à la fête, alors qu’avant les enfant descendaient seuls. Ils vont voir les stands. On bavarde un petit peu. Il y a des petits échanges..

 

RAPPORTS 105 Ce sont surtout les lieux institutionnels, comme l’école, puis chez les commerçants. Ainsi que le marché, la bibliothèque. Mais, les échanges publics s’effectuent surtout autour des enfants, sur les bancs, c’est là que les échanges sont les plus riches.

 

3. Le bac à sable

 

102 lorsqu’ils vont faire leur course ou chercher du pain et le journal, les gens se rencontrent. Mais sinon, on ne peut pas dire qu’il y ait des lieux où ils peuvent se rencontrer..//A part les lieux où les mamans peuvent discuter pendant que les enfants jouent, il n’y a rien où les gens puissent discuter. Les seuls endroits où les mamans peuvent emmener leurs enfants, ce sont les bacs à sable..

 

RAPPORTS 99 C’est « le gang des landaus » par exemple qui se voit à heure fixe et puis y a des petits groupes de jeunes..

 

4. Les commerces

 

84 A la pharmacie il y a des petites conversations qui se créent.

 

3. Deux grands espaces en pensée

 

Nous pouvons donc dégager deux grands espaces du CONNAÎTRE, dans la pensée des gens. Ces deux espaces se posent en concurrence l’un de l’autre et convoquent de façon différente la cité et la fonctionnalité (ou non) de ses lieux.

 

1. L’espace du connaître tous où l’on est reconnu à condition d’être connu, où les limites du privé et du public sont remplacée parc celles du connu/inconnu articulées à l’espace et aux limites de la parenté

 

2. L’espace de l’interconnaissance (communication, rapports, convivialité) ou les limites du privé et du public sont mieux cernées, où les lieux des rapports sont spécifiés, où les rapports sont interindividuels dans l’abstraction des locuteurs et où la finalité est la levée sélective de la barrière du privé (les amis)

 


 

 

[1] Bertho (A.), Banlieue, banlieue, banlieue, La dispute, 1997

~ par Alain Bertho sur 6 mai 1998.

 
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