Banlieue : obscur objet de la crise

 

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Introduction de Banlieue, banlieue, banlieue, La Dispute, 1997

 

 

« La banlieue, on s’en fout, on est en France« .[1]

 


La Marche du siècle, octobre 1995. Une fois de plus, la banlieue a les honneurs médiatiques. Ça commence par la mirifique histoire des cités mal bâties et ça finit par la haine, la confrontation à une police qui représente plus l’ordre qu’elle ne l’assure, l’évocation de Khaled Kelkal. Rien ou presque n’a manqué. Ni le (réel) dévouement des militants associatifs et des professionnels du social, ni l’insécurité, ni la revendication d’une salle pour les jeunes, ni le fameux lien social à reconstruire, ni le ton compassé, compréhensif et ferme du ministre- fauché qui rêve tout haut d’un mythique plan Marshall. Qu’aurons nous appris au final ? Que si, certes, nombre de cités ont été mal bâties dans les années 60, la crise sociale qui est en train d’y imploser n’est certainement pas un simple problème d’architecture, ni même un problème de lieu. On le savait et il faut pourtant à chaque fois refaire le voyage, dans ce discours en spirale que tient la société sur elle même.

 

Le journaliste n’est pas en cause qui a mis très sérieusement en scène nos errances contemporaines face à une crise sociale qui nous frappe tous et pas seulement les banlieues. Il n’a rien inventé et s’est fait épauler par des « spécialistes »[2]. La « catastrophe annoncée » dont parle Paul Chemétov dans le monde du 12 octobre 1995 est bien là. Et la mise en scène simultanée, qu’il pointe, de l’implosion d’un bâtiment de onze étages et de la mort violente « d’un enfant des cités lyonnaises », montre le désarroi de la société française face au mal qui la ronge. Il est vrai que l’opinion courante ramène souvent la crise dite des banlieues à un problème de barre et de couleur de peau. Il est vrai, aussi, qu’après 13 ans de développement social, d’insertion et de politique de la ville, une rumeur se répand, persistante, chez tous les responsables : la politique de bricolage, de reprisage du lien social et de saupoudrage divers, n’a rien réglé. Un rapport, signé de deux sous préfets, parle de nécessaire retour de l’Etat. Mais un tel retour ne se décrète pas. Sauf à croire qu’il ne s’agit que de réduire des poches de « non droit ».

 

Et si la crise était plus globale ? Comme le dit souvent un de mes amis « si les essais nucléaires ont bien lieu à Mururoa, il ne viendrait pourtant à l’idée de personne de chercher dans l’écologie de l’atoll, les causes profondes des explosions… »

 

Depuis quinze ans le terme de banlieue s’est imposé dans le vocabulaire social, politique et médiatique comme l’évidente catégorie d’un désordre assigné à certains lieux et à certaines populations. Cette évidence est forte de la déficience des catégories anciennes pour penser les processus, les événements et les situations contemporaines. Elle a la force d’un discours institutionnel, celui de la politique d’État qui, depuis quinze ans, sous nom de développement social des quartiers puis de politique de la ville, se pose comme la réponse au désordre.

 

Mais cette évidence n’en est pas une, et résiste mal à un sérieux travail d’analyse sur des situations. Ni le territoire, ni la population, quelle qu’en soit l’importance, ne sont les premiers éléments explicatifs des tensions, des souffrances et des désordres sociaux : telle est l’hypothèse sur laquelle se fonde plusieurs années de travail personnel et collectif[3]. La validation d’une telle hypothèse est lourde de conséquences intellectuelles, sociales, politiques.

 

La banlieue rouge a laissé la place à la banlieue et on redoute les ghettos là où on admirait les bastions. Ce glissement n’est pas qu’objectif. Certes les soubresauts actuels de la crise se polarisent sur des territoires qui furent des hauts lieux de l’histoire ouvrière. Mais ce glissement est aussi un changement du regard porté sur les réalités sociales et politiques. La saga de la banlieue rouge était portée par un certain type d’analyse de la société et de sa structuration culturelle par la politique. Avec l’émergence thématique de la banlieue, c’est aussi cette grille de lecture qui est abolie : ce n’est pas seulement la banlieue rouge qui s’efface, c’est aussi la classe ouvrière comme paradigme intellectuel et politique.

 

Il y a des ruptures culturelles qui sont plus fortes et plus brutales que les évolutions de ce qu’il était convenu d’appeler l’infrastructure. Il y a toujours des ouvriers, mais la société de classes n’est plus. Ce constat est double. Il signifie d’abord pour le savant que l’analyse des groupes sociaux a perdu de sa valeur heuristique dans l’analyse des dynamiques sociales. Toutes les tentatives pour en maintenir la centralité nous fait dériver vers une taxinomie des statuts, des religions, voire des couleurs de peau. Il signifie ensuite pour le militant que la libération humaine ne peut plus être cherchée dans l’action d’un groupe social particulier qui transcenderait la spécificité de ses intérêts au profit d’un horizon universel.

 

Mais le constat de la fin irrémédiable d’une séquence historique et culturelle ne suffit pas. Car dans l’immédiat, ce qui est porté par la thématique de la banlieue, c’est y compris l’effacement de l’idée de contradictions sociales et de dépassements possibles de ces contradictions, au profit d’un regard d’ordre, nous dirons un regard d’État. La banlieue ne serait plus qu’un désordre à réduire. Peut-on se résoudre à la dialectique du désordre et de l’urgence de l’Etat ? On en devine les dangers politiques. On mesure mal la régression intellectuelle dont elle est porteuse.

 

Ce petit livre est un appel au réveil de la conscience critique.

 

 


 

[1] Réflexion d’un élève de SES d’un établissement de la Seine St-Denis. Film En banlieue comme partout, Les jeunes des banlieues et leurs images, réalisé par les étudiants de la maîtrise de sciences et techniques Formation à la connaissance des banlieues, juin 1996.

 

[2] en l’occurrence l’équipe de Banlieuscopie et d’Adil Jazouli

 

[3] Dans le cadre de ma thèse (publiée sous le titre La crise de la politique, L’Harmattan, 1996) et avec Sylvain Lazarus et Chantal Talland, dans le cadre de la Maîtrise de Sciences et Technique « Formation à la connaissance des banlieues » que nous avons ensemble mis en place en 1994 à l’Université de Paris 8.

~ par Alain Bertho sur 1 juin 1997.

 
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