Professionnalités dans la crise de l’Etat


Alain Bertho in Société Française 1997

Voilà déjà quelques années que la banlieue ou la politique de la ville sont désignées comme des terrains privilégiés de mise à l’épreuve de professionnalités, voire d’émergence de professionnalités nouvelles[1]. Cette problématique s’installe comme une banalité. Quoi de plus évident en effet que de référer la recomposition douloureuse d’activités, le plus souvent publiques à ce champ de perplexité qu’on désigne comme la banlieue. Nous ne reviendrons pas ici sur le sens qu’on peut donner à son succès intellectuel, public, voire politique ainsi qu’à celui de la taxinomie sociale qui s’y rapporte[2]. On s’accordera sur l’idée que le vide laissé par l’effondrement d’une pensée de la société comme contradiction de classes a parallèlement déstabilisé les catégories de l’intervention de l’Etat. Tout ce qui s’est fait depuis une quinzaine d’année et qu’on désigne aujourd’hui comme une politique de la ville donne à voir les difficultés de l’Etat à redéfinir la question sociale, à cerner les nouveaux objets sociaux de son intervention.

1. Banlieue et professionnalités

IL est donc relativement logique que, situées au coeur du cyclone, des professionnalités inscrites dans des activités publiques soient aujourd’hui déstabilisées. Il s’agit bien sûr des travailleurs sociaux (animateurs, éducateurs et assistants sociaux)[3], mais aussi de toute une série d’autres métiers, de l’architecte aux enseignants, en passant par la police ou les professions de santé. Dans un certain nombre de cas la politique de la ville a partiellement modifié leur cadre de travail par la mise en place de nouvelles procédures incluant le partenariat obligatoire et la définitions d’objectifs en partie nouveaux. Mais la mise en cause de l’identité professionnelle est si générale qu’on a pu être tenté de faire de la banlieue elle même un élément central de cette identité[4].

Ce constat ouvre en fait à deux débats beaucoup plus liés entre eux qu’il n’y paraît.

1.1 La notion de professionnalité

Le premier porte sur la notion d’identité professionnelle elle-même : s’agit-il de l’identité revendiquée par le professionnel ou de celle qui lui est assignée par l’institution qui l’emploie, cette identité est-elle d’abord enracinée dans le travail réellement effectué ou dans la prescription ? Quel est, dans ce dilemme, la place de la notion de professionnalité ou de professionnalisation, de plus en plus utilisées aujourd’hui ?

Il y aurait « crise de l’identité professionnelle » en banlieue, d’un côté [5], et processus en cours ou nécessaires de « professionnalisation » de l’autre. Élisabeth Bautier[6], reprenant la distinction de François Aballéa[7], propose la problématique du passage du métier, d’abord défini par des savoirs faire, à la profession définie pas plus d’autonomie, de polyvalence, de travail en interface, un élargissement du champ d’action et une capacité d’expertise. Ce glissement correspondrait à celui de la notion de qualification à celui de compétence.

Cette réflexion sur le champ catégoriel contemporain, pour intéressante qu’elle soit, fait, me semble-t-il un peu vite l’impasse sur l’identification de ce qui est de l’ordre de la prescription de travail, spécifiquement codifiée quand il s’agit d’activités publiques ou de caractère de service public, et ce qui est de l’ordre du travail réellement effectué. D’autre part, elle ne fait pas la distinction entre ce qui relève du constat objectif possible du prescrit et du réel, dans leur différence et leur confrontation, et ce qui en est pensé par les acteurs eux-mêmes. Or, c’est bien dans la pensée de cet écart que se construit l’identité professionnelle, et ce qui déstabilise un certain nombre d’activités de travail en banlieue aujourd’hui est sans doute l’ampleur et la visibilité rarement égalées de cet écart du réel au prescrit et la difficile pensée de ce débordement, du côté de l’institution comme du côté des individus.

1.2 La place de la banlieue

Le deuxième débat concerne la désignation du coupable. La banlieue ! nous répète-t-on. Mais cette réponse est à peu près aussi parlante que « le coupable c’est l’assassin ». « Allons donc », nous rétorquera le bon sens dominant, « il ne s’agit pas de nier l’évidence : la banlieue ce sont les gens qui y vivent et les conditions dans lesquels ils vivent ». Bref, la déstabilisation serait à chercher du côté des publics et de leurs conditions d’existence. Les gens sont différents, il faudrait donc travailler autrement. Et les gens sont si différents que leur prise en compte finirait par définir la nouvelle professionnalité à hauteur au moins égale de la finalité sociale initiale de l’activité : la banlieue deviendrait presque un métier. On peut compléter, ou nuancer la démonstration en faisant intervenir le changement des acteurs eux-mêmes et leur nouveau recrutement social. Mais outre que le fait que les gens changent est une tautologie sociologique, c’est faire peu de cas de la déficience de prescription de travail que se dévoile le plus souvent avec beaucoup de force : les transformations de contexte tiennent plus du révélateur que d’autre chose, et à se focaliser sur la spécificité du contexte qui, par son caractère paroxystique, a ainsi fonctionné, on s’interdit de voir que c’est en fait la prescription d’ensemble qui est en cause et pas seulement sa mise en oeuvre locale. Ce point est essentiel et montre à quel point les enjeux qui travaillent ces professionnalités renvoient à des questions beaucoup plus générales sur l’Etat, son rôle et le mouvement de la société. Bref, alors que c’est en voulant alphabétiser les pauvres, qu’on a inventé l’école laïque pour tous, on risque aujourd’hui de conclure que pour enseigner aux pauvres, ils faut leur enseigner de façon différente, alors que c’est de l’enseignement dans son ensemble dont il est question. Et on pourrait reproduire le même syllogisme sur toutes les autres activités en cause.

Le rôle de la prescription est montrée avec évidence dans l’excellent reportage nommé « une vie de prof » qui avait rendu compte d’une année d’enseignement dans un collège de St-Denis. Une rentrée avec un principal et en cours d’années la rentrée d’un nouveau principal. Deux discours programmatiques devant les enseignants et les élèves, deux prescriptions : l’une axée sur l’ordre et la discipline, l’autre sur le savoir, la règle et le respect. Avec les mêmes enseignants et les mêmes élèves, sur une période courte, les effets ne sont pas les mêmes sur l’agencement des activités. Car même si on ne peut réduire un travail à sa prescription, la confrontation (même violente) avec celle ci est nécessaire pour qu’il puisse se développer

Or la prescription dont il est ici question, celle de l’Etat, n’est pas anodine : elle procède d’une vision de l’ordre social, de son maintien, de son réaménagement, d’une certaine idée des droits et de l’utilité sociale, elle donne à voir une vision légitime de la société. Il n’y a pas seulement crise sociale, il y a surtout et peut-être avant tout, une crise de la pensée du social et des catégories et la matrice de cette crise est à chercher du côté du « cerveau » qu’est l’Etat lui-même si l’on suit E. Durkheim.

2. crise de l’Etat et crise de la prescription

La question de la professionnalité en banlieue nous renvoie donc très concrètement, dès la définition des hypothèses et des procédures d’enquête, à quelques grandes questions sociologiques comme le concept même de société, les rapports Etat-société, l’émergences et les formes de la question sociale. S’il est un fait difficilement contesté aujourd’hui c’est que nous serions entrés dans une ère nouvelle de la pensée du social, de la « Question sociale »[8]. Mais est-ce la société qui a changé ou le regard cognitif et prescriptif à la fois que l’Etat porte sur les faits sociaux ? « Les deux mon capitaine » … : Mais il faut prendre au sérieux toute la portée de cette réponse. Cela signifie en effet qu’on ne peut pas déduire mécaniquement l’Etat de la société, qu’il n’en est pas le reflet mais bien une instance de mise en ordre et de classement dont le regard agit sur les relations sociales, dont les catégories s’imposent avec plus ou moins de force dans la pensée commune, dont les procédures d’évaluation et de contrôle contraignent les activités des hommes.

Il n’y a pas adéquation de l’Etat à la société mais réponse de l’Etat aux activités des hommes telles qu’elles se vivent et se pensent comme une culture de l’organisation et des tensions des activités sociales. C’est cette confrontation qui fait, ou non, société. Et dans cette confrontation, cette culture commune des hommes en action peu, ou non, être porteuse de mises en ordre et de normes possibles en écart de celles qui sont portées par l’Etat. Cet écart fait la politique dont nous avons par ailleurs montré l’enracinement dans l’activité de travail elle même [9]. Et pendant une longue séquence historique, cet écart a pris la figure de la lutte des classes dans une société pensée comme une contradiction. Cette séquence est finie : la politique et l’Etat s’en trouve aujourd’hui affectés. Dans ces conditions, ce n’est pas seulement la définition de la question sociale qui est mise sur la sellette, mais la notion même de société. Nous ne reviendrons pas sur ce dernier point que nous avons développé par ailleurs[10], mais sur les transformations de l’Etat lui même. Car on assiste, à travers la nouvelle ligne de politique sociale désignée comme « politique de la ville », à une crise de l’Etat, de ses prescriptions et de ses objets sociaux, une crise de sa taxinomie, marquée notamment par la perte de cohérence de la projection cognitive et normative que signale le passage d’un « social » bien identifié à des questions sociales[11].

Dans les structures et la mise en oeuvre des activités de l’Etat depuis une quinzaine d’années, on peut dégager trois lignes de déconstruction ::

1. L’obsolescence de la taxinomie sociale opératoire que signale l’injonction de partenariat et de désectorisation des actions sociales à quelque niveau que ce soit.

2. La remise en cause de l’unité du droit et de la taxinomie sociale par la généralisation de la territorialisation des actions engagées.

3. La remise en cause de unité du droit et de la taxinomie sociale au travers de la mise en oeuvre de la décentralisation des politiques sociales[12].

Il en ressort, en bout de chaîne, une indétermination des finalités professionnelles et des postes offerts, voire l’émergence de nouveaux métiers à identité floue ( que ce soit dans l’objet ou dans l’origine institutionnelle de la prescription) du type chef de projet, qui génère des lieux spécifiques d’identification collective du type du Centre de ressource Profession banlieue de Saint Denis. Ajoutons que nous sommes aujourd’hui dans une période particulièrement critique, puisque, après une quinzaine d’années de politique affichée comme expérimentale, contractuelle et temporaire, on entre dans une phase de tentative de redéfinition à long terme des besoins pour transformer certaines expériences et procédures en activités stables. C’est le sens de l’évaluation en cours de la politique de la ville du point de vue de l’Etat, alors que l’évaluation précédente était plutôt centrée sur les effets de cette politique sur les transformations de l’Etat.

3. les professionnels entre l’anéantissement et le conflit

Dans cette mise en oeuvre de l’incertain, la plupart des transformations des activités des professionnels du social ont fait appel à l’initiative et à la créativité des intéressés, ouvrant l’espace d’une sorte une sorte de revanche du travail réel sur le travail prescrit. Mais la réalité qu’on observe est plus complexe et peut-être beaucoup moins rose, car la première conséquence de la crise de la prescription est qu’elle met en difficulté la capacité d’initiative et de responsabilité qui ne travaille que dans un rapport de tension à l’ordre et au prescrit.

L’absence ou l’incertitude sur les finalités et les normes rend problématique l’émergence d’une normativité professionnelle appuyée sur la pensée du « bien faire ». La construction de la finalité de l’activité et des normes qui la contraignent dans le travail est ainsi renvoyée à la mobilisation de la personne et à ses responsabilités individuelles quand le système de normes institutionnelles est réduit à des normes de procédures opératoires et que le système de normes professionnelles sociales construit par le milieu est déconstruit par l’injonction de partenariat et la dispersion des profils de poste.

3.1 le métier c’est moi

Le déséquilibre prescription/mobilisation personnelle au profit de cette dernière fait de l’identité professionnelle une dure épreuve subjective que E. Bautier appelle un « soi en tension » [13]. Elle en déduit une typologie de situation génère par la subjectivité elle-même, ainsi déclinée :

1. Un soi structuré : il y a séparation du personnel et du professionnel y compris au niveau des lieux.

2. Un équilibre difficile, dans une démarche de clarification, qui rencontre de fait de fortes limites.

3. Le confusionnisme : le métier c’est moi…

Cette typologie, pour intéressante qu’elle soit, et appuyée sur une série d’entretiens, reste descriptive des rapports identité personnelle/identité professionnelle. Elle ne peut se poser comme prescriptive, car si l’idéal était la séparation, la mise à l’abri de la subjectivité, quelle place resterait-il à la confrontation du prescrit et de la mobilisation personnelle.?. Notre hypothèse est bien que ce n’est pas la séparation qui fait défaut, mais la confrontation par déficience de prescription.

Nous prendrons trois exemples.

3.1.1 « je fais ce qui me semble être juste et je me fous de mes supérieurs« [14]

L’auteur de cette sentence est inspecteur responsable dans une ville du Val de Marne. Il décrit toute son activité à travers sa personnalité, la connaissance qu’il a des gens de la ville, notamment des jeunes, ses propres valeurs personnelles. Mais cette promotion d’une compétence large et du travail réel dans l’activité le conduit à nier les prescriptions de départ, qui en ce qui concerne la police sont portant, en théorie, assez structurées : faire respecter la loi et sanctionner les délits. Il décrit au contraire une activité visant à organiser une sorte « d’arrangement local », basé sur l’interconnaissance, l’échange et la confiance personnelle dans lequel la notion de Droit (il évite même toute trace écrite de son activité)cède la place à celle de tranquillité, qu’elle soit publique ou personnelle (la sienne).

Je gère une ville avec une image de la police dégradée

Tu gères le problème

Des merdouilles à régler

J’ai fais ce que j’ai pu avec les moyens que j’avais

Si tu lui montres que tu as peur tu te fais bouffer

3.1.2 « Quand tu dis à un jeune « là je ne sais pas, je vais chercher l’information » les jeunes sentent qu’on est comme eux et ils l’acceptent très bien « [15]

Ainsi s’exprime une conseillère professionnelle dans une mission locale de Seine-St-Denis. Face à une prescription floue (On a un profil de poste qui est bien défini, mais moi je ne mémorise pas… C’est de l’ordre du non-dit… On travaille plus sur le qualitatif que sur le quantitatif). elle privilégie la connivence et l’écoute et mobilise plus son propre parcours biographique de précarité que la prescription municipale en matière d’insertion. Les normes ne sont que celles des procédures opératoires et les professionnalités mobilisées sont celles du réseau partenarial, pas la sienne :

Je sais que c’est par rapport à un public jeune 16-25 ans, les orienter, les informer, écouter tout ce qui est lié autour de cela.(…) Je réponds à la demande ; je ne vais pas les chercher. A leur demande j’oriente vers une formation , un emploi. Ca serait mon boulot premier. Mais c’est aussi tout le réseau : vers l’A.S., l’éducatrice spécialisée et tout ce que je viens de citer. c’est aussi ça l’orientation

3.1.3 « je fais le médecin« [16]

La sentence est d’une redoutable concision synthétique. C’est celle d’un médecin généraliste exerçant dans un centre de prévention primaire de la toxicomanie. Ici la prescription est moins défaillante que paradoxale : le travail consiste en effet à opérer en contradiction avec une prescription d’État puisque dans l’illégalité par rapport à la loi de 70 avec pour objectif implicite de réduire la délinquance secondaire liée à la toxicomanie. Dans ces conditions il n’accepte d’évaluation de son travail que de la part des patients et considère que « bien faire son travail », c’est, au bout du compte « bien dormir ». Il affirme en même temps l’irréductibilité individuelle de sa compétence (sa compétence « c’est lui ») et la remise en cause du champ de la médecine (en souhaitant par exemple, intégrer les sciences humaines dans la formation médicale).

3.2 le professionnel militant

Cette épreuve peut être vécue de façon plus construite dans une sorte d’autoprescription appuyée sur des biographies fortes, nourries d’une culture normative (politique ou plus largement militantes) et de fortes références éthiques, si toutefois le cadre prescriptif de l’activité en ouvre l’espace. On prendra deux exemples, dans le service insertion d’une ville de Seine St-Denis, de débordement normatifs par rapport à une prescription minimale.

3.2.1 Une militante de l’économie solidaire

Madame G., chargée de mission dans un PLIE a travaillé 17 ans dans l’insertion et des entreprises. Elle a derrière elle un long parcours professionnel dans le domaine de l’insertion. Fondatrice, en 1977, d’un institut de formation communal pour des personnes en difficulté, elle a travaillé en relation avec un club de prévention qui commençait à se préoccuper d’économique. Co-fondatrice d’un bureau d’étude investi dans le champ de la politique de la ville, elle se trouve, au nom de ce dernier, chargée de l’évaluation du PLIE pour la ville où elle travaille aujourd’hui. Fondatrice d’une entreprise subventionnée d’insertion qui s’est autonomisée, elle est liée au REAS (économie alternative et solidaire) dont le but est de favoriser l’émergence militante d’entreprises différentes où seraient remise en cause la conception même du travail qui anime les entreprises dominantes, la comptabilité des coûts et des profits, la finalité des services rendus…Madame G. chargée de mission pour le projet Horizon à l’association paramunicipale chargée du PLIE, reste liée, pour une partie de son temps au monde de l’entreprise. Elle est porteuse d’une conception collective de l’insertion par l’économique qu’elle a fait entériner par l’institution et qu’elle met en oeuvre. [17]

3.2.2 Un RMI détourné

On retrouve le même type de parcours chez une conseillère professionnelle RMI, ancienne institutrice, ayant travaillé 10 ans dans le bâtiment comme technicienne commerciale. Ayant obtenu un DUT en sciences sociales, un diplôme d’assistante sociale qu’elle n’a jamais utilisé et un DUFA (formateur d’adulte), elle travaille 8 ans comme cadre dans un Conseil général, conseiller technique auprès de l’action sociale et à ce titre monte le dispositif RMI dans le département, puis un plan de formation et audit de formation pour le personnel du le conseil général. Elle met en place un dispositif original de Formation Continue en « savoir partagé » et un traitement des « accidents » de carrière » et de réinsertion de fonctionnaires dans un nouveau service. C’est au terme de ce parcours qu’elle est engagée comme conseillère professionnelle. Elle se trouve alors porteuse d’une conception du RMI et de la gestion des ayant droits qu’elle impose au service : privilégier le revenu minimum sur l’injonction d’insertion, l’accueil collectif et l’entraide sur l’accueil individuel stigmatisant et culpabilisant… Comme sa collègue madame G. elle n’a pas confiné ses finalités, ses valeurs, et son expérience dans la préservation jalouse d’un pré carré de survie subjective, mais elle a su en imposer le cadre et les normes à son employeur, marquant ainsi de ses propres conceptions professionnelles l’ensemble du service. Il y a bien là, dans la démarche normative, une part de militantisme dans la professionnalité, appuyée sur des références collectives externes. D’une certaine façon cette démarche n’est pas nouvelle. Elle est par exemple depuis longtemps une dimension essentielle du militantisme et de la professionnalité enseignante. Mais faute d’un répondant institutionnel fort, elle rencontre d’autres limites.

3.3 la prescription cachée

En effet, le professionnel militant se heurte très vite à son autorité de tutelle, même si celle-ci lui a donné un moment l’espace de son autonomie normative. Assez vite, il « dérange » car s’il permet à un service de fonctionner, il ne permet pas de répondre aux normes d’évaluation des autres niveaux de l’Etat qui sont d’abord statistiques et calées sur les procédures opératoires. On dévoile alors ce qu’on pourrait nommer la « prescription cachée » ou « prescription en dernière instance » de l’Etat qui est une prescription de l’ordre ou de la paix sociale, du contrôle et de l’évaluation quantitative.

Le conflit est alors difficilement évitable. Il se présente comme un « retour à la norme » qui se solde souvent par un changement de personnel. Y faire face nécessite de puiser d’une part dans une identification professionnelle forte et centrée en d’autres lieux que l’institution elle-même et, d’autre part, dans une forte conception de l’Etat et du Droit, des principes publics.

3.4 la prescription détournée

Il existe une autre confrontation avec une prescription indirecte, appelons la « prescription détournée », avec laquelle l’affrontement prend plus l’allure de l’arrangement ou du contournent. Exercer une activité, a fortiori une responsabilité, dans le champ de la politique de la ville nécessite de mobiliser des moyens et des fonds. Autrement dit il faut croiser les préoccupation s de financeurs potentiels, entrer dans des procédures qui ne sont pas générées par l’employeur lui même mais qu’il vous incite à utiliser. Or ces procédures sont pré-finalisées. Il y a celles de l’Etat et de ses organismes (services départementaux, FAS, etc). Il y a les possibilités ouvertes par des Fondations comme Agir contre l’exclusion de Martine Aubry[18], ou la Fondation de la Compagnie générale des Eaux… IL y a les procédures nationales d’aide à l’emploi et la façon dont les employeurs acceptent de les mettre en oeuvre. Autant de contraintes supplémentaires dans les finalités annoncées, les normes de travail et les critères d’évaluation. Même avec la plus grande ruse professionnelle, la recherche et la mobilisation de moyen ne laisse jamais indemne la prescription de départ et met le professionnel en porte à faux sur les critères d’évaluation de son employeur ou sa propre éthique professionnelle.

Une subvention du FAS nécessite d’insérer un objectif d’aide à l’intégration des populations immigrées. L’insertion de jeunes dans le cadre de l’arsenal des emplois aidés, faire entrer l’activité dite d’insertion dans un jeu pervers avec les entreprises qui jouent la tension entre l’offre et la demande d’insertion, point que j’ai personnellement observé dans le cadre d’une étude sur la Plaine-St-Denis.

3.5 La prescription paradoxale

Il y a là une tension majeure, soulignée de leur point de vue par tous les acteurs. Entre des pouvoirs publics dispensateurs d’aides divers, ordonnateurs de mieux disant social et en charge d’une population accueillie à diverses permanences et , d’autre part, les besoins des entreprises, la tension est irréductible. Elle est bien sûr lisible en terme quantitatif, dans l’écart entre les besoins des hommes (demandeurs d’emplois) et ceux des entrepreneurs. Tout ce qui peut être fait, en mobilisant de gros moyens publics, est sans commune mesure avec l’attente du public.. Cette contradiction se développe sur le caractère de l’emploi ouvert : ici on cherche un métier stable, là une main-d’oeuvre mobile et flexible. Dans ce quiproquo, l’aide publique peut alimenter une forme subventionnée d’interim pour les travaux à basse qualification.

Dans des cas extrêmes, les procédures peuvent pousser à la précarisation de l’emploi, des entreprises qui ne s’y seraient peut-être pas engagées sinon. Le mieux disant social pour une PME local appelée à répondre à de multiplies appels d’offre publiques, peut se traduire par la précarisation permanente de plusieurs postes de travail destinés à répondre aux sollicitations sociales du donneur d’ordre…

Du point de vue des services publics de l’emploi, ils sont pris dans le dilemme permanent entre un travail d’insertion qui consiste à faire profiter des offres les publics les plus nécessiteux au risque de ne plus avoir d’offre d’emploi des entreprises, et une stratégie de maintien des réseaux qui pousse à mieux satisfaire les entreprises, au risque de transformer l’insertion en bureau de recrutement et en agence d’interim…. Résoudre cette équation passe par un travail de formation des publics et des candidats potentiels, préalable à la présentation à l’entreprise mais qui achoppe alors sur la question des délais de réponse : lorsque le candidat est près, la place est prise, dans une gestion de main-d’oeuvre qui tend vers le « flux tendu » avec l’armée industrielle de réserve…

Ici, donc, l’inadéquation de la prescription de départ (résoudre la crise du travail et de l’emploi par des mesures individuelles d’insertion aidées), confrontée à la réalité du marché du travail, tourne à l’injonction paradoxale. Il ne reste plus au conseiller professionnel ou au responsable de l’insertion qu’à intégrer l’implicite, c’est à dire que l’insertion n’en est pas une, soit en se démobilisant professionnellement (c’est le cas de la conseillère professionnelle dont le cas est évoqué plus haut), soit en adhérant de fait à la pensée patronale qui veut que le chômage soit du à l’inemployabilité des personnes concernées…

4. la professionnalisation

Ces situations mettent en valeur la nécessité de démarches d’identification professionnelle dites de professionnalisation. IL s’agit bien de construire des cultures ou des normes communes, où le le cognitif et le normatif se confondent, ou du moins s’entremêlent. Ce qui fait la différence entre cette professionnalisation et les figures traditionnelles du métier c’est qu’il y a un décentrage de la prescription originelle, qui faute d’être inscrite dans l’institution, tend à s’enraciner dans la formation d’un milieu professionnel plus ou moins organisé, travaillant sur son expérience, garantissant à la fois les finalités, les normes et l’éthique de la profession et l’éthique publique large sur laquelle elle se fonde et que l’Etat n’est plus forcément là pour garantir et légitimer. Les dispositifs les plus divers sont possibles : ancrage dans des centres de formations, dans des associations professionnelles, des revues, des organisations syndicales…

4.1 Faire son métier ou faire « autre chose »

Les chemins sont difficiles, polémiques, diffus, aléatoires. Ils demandent un engagement qui ne fait pas consensus. La tentation est grande au replis sur des finalités et des normes inadaptées certes, mais légitimées institutionnellement et au refus douloureux de tout ce qui le déborde comme étant « autre chose » que le « vrai métier ».

Travail d’assistante sociale, travail de « flic », travail de grand frère disent des enseignants nostalgiques d’une définition étroite de leur profession. Mais à renvoyer à d’autres professionnalités ou activités que l’enseignement, les dimensions du rapport au sujet enseigné et de la règle indispensable à tout savoir constitué, ce repli n’est-il pas illusoire ? Car c’est ce repli même qui, en externalisant la discipline comme mise en ordre des disciplines (enseignées), en externalisant la question du sujet du rapport au savoir, pose une partie de l’activité en altérité de l’identité professionnelle[19]. On voit alors que la confrontation à un public nouveau, loin de créer de nouvelles dimensions au métier d’enseignants, dimensions qui seraient spécifiques à la banlieue, sert au contraire de révélateur à une déficience de prescription sur la finalité de base de l’activité, celle-ci restant posées dans des termes qui ne la rendaient opératoire que grâce à la connivence culturelle qui pouvait exister avec un public socialement limité.

4.2 l’émergence d’une prescription militante

La notion de professionnalisation recouvre, dans la réflexion sociologique contemporaine, d’autres processus. Elle prend le sens d’une reconnaissance professionnelle d’activités sociales d’abord développées sous une forme associative. Le mouvement est inverse du précédent puisqu’on passe ici d’une dimension militante de la professionnalisation à la professionnalisation des militants et bénévoles. IL peut s’agir des militants de l’aide au devoir[20]. Mais il peut aussi bien s’agir d’une ludothèque ou d’un restaurant associatif[21], d’une crèche[22], d’association de loisirs-jeunes ou d’aide à domicile pour personnes âgées. L’émergence des besoins reprend alors le chemin du social et de l’initiative organisée. Le phénomène n’est pas tout à fait nouveau. Ce qui est neuf est peut-être le poids actuel de cette démarche dans le monde associatif. On peut y voir une forme de dynamisme entrepreneurial dans un cadre réglementaire particulier. Mais il s’agit aussi, dans le champ des services non marchand d’une forme de militantisme polarisé sur la légitimation d’une prescription de travail qui rencontre très vite les services de l’Etat (collectivités locales comprises), que ce soit pour l’obtention d’agréments légaux, l’attribution d’un local, l’obtention de subvention ou l’inscription dans un réseau partenarial. Cette rencontre n’est pas sans poser quelques problèmes où l’on retrouve le poids des « prescriptions détournées » évoquées plus haut, un risque d’instrumentalisation voire de clientélisme qui fait parfois perdre beaucoup du dynamisme de l’élan initial. La professionnalisation se paie d’une institutionnalisation où le militantisme a plus à perdre que l’institution.

C’est d’ailleurs sur ce terrain, sur le constat de ce champ ouvert de services non marchand d’intérêt public à développer que se place la proposition des emplois villes prévus par la loi du 18 janvier 1996.[23]

5. Quelle formation professionnelle ?

Penser la formation professionnelle dans une telle situation, relève un peu de la quadrature du cercle. Toute démarche techniciste et instrumentalisante des savoirs, on le comprend aisément, ne serait qu’un échec assuré. Il s’agit donc de travailler à une culture professionnelle qui assure l’autonomie des sujets : capacité d’analyse des situations, instruments de connaissance, travail sur la double anticipation dont Yves Schwartz a démontré la pertinence. Il y a une autonomie des l’accès à la connaissance des situations qui est rendue nécessaire par le fait que les éléments de connaissance de l’Etat lui même ne permettent pas d’appréhender ce qui est le plus neuf dans ces situations : leur pensée même du point de vue de ceux qui les vivent.

Mais il est aussi nécessaire de travailler à la construction de points de repères pescriptifs de l’Etat de Droit, de l’Etat républicain, y compris en polémique avec l’Etat réel, car la professionnalisation ne peut s’appuyer sur les seules valeurs d’un individu ou d’un groupe : il faut donner des principes de départ à la nécessaire normativité des sujets en activité. C’est pourquoi une telle formation professionnelle, à mille lieues de la normalisation techniciste, ne peut être pensée que comme un métissage cognitif-prescriptif de grande exigence à l’épreuve de situations réelles. Autrement dit à une professionnalisation à forte dimension militante ne peut correspondre qu’une conception militante de la formation.


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Madec (A.), Murard (N.), Citoyenneté et politiques sociales, Flammarion, 1995

Migrants-Formation, N°93, juin 1993. « Travailler en banlieue, un nouveau métier ? »

Migrants-Formation, N°106, septembre 1996, « identités professionnelles »

Milano (S.), La pauvreté absolue, Paris, Hachette, 1988.

Paugam (S), la disqualification sociale essai sur la nouvelle pauvreté, PUF, 1991 (éd 1994 augmentée)

Paugam (Serge)dir L’exclusion , l’état des savoirs, La découverte, 1996

Rosanvallon (P), La nouvelle question sociale, Seuil, 1995

Rosanvallon (P.), L’Etat en France de 1989 à nos jours, Paris, Le Seuil, 1990.

Verdès Leroux (J.), Le travail social, Paris, Ed. de Minuit, 1978.


[1] Ion 1990, Bautier 1995, Migrants Formation 1996, Charlot Bautier Rochex 1992,

[2] Bertho 1996 (article et livre)

[3] principalement étudiées par Jacques Ion, op. cit.

[4] colloque Profession Banlieue du diplôme d’université Connaissance des banlieues de Paris 8, 1992. Un Centre de ressource Profession Banlieue (Seine St-Denis) a été ouvert par la SCET et l’Université de Paris 8 à St-Denis. Migrants formation consacre en 1993 un dossier consacré au thème : « travailleur en banlieue, un nouveau métier ? »

[5] cf. introduction de Jean Pierre Tauvel à Migrants-Formation n° 106

[6] Bautier (E.) 1995

[7] Sur la professionnalité, dossier n°2, 1991, DPNT.

[8] Rosanvallon-1995, Donzelot 1991

[9] Bertho (A) Marseille, Mai 1996

[10] Bertho (A.) 1996 art. cit et par ailleurs Castel 1995, Paugam 1991, Damon 1996

[11] Dubet (F), Lapeyronnie (D) 1992, Donzelot 1991

[12] Cour des comptes 1995

[13] Bautier (E.)1995

[14] entretien avec un inspecteur de police en banlieue par Malika Bensenouci et Amar Henni, étudiants à la MST Formation à la connaissance des banlieues

[15] Entretien avec Marie B. Conseillère professionnelle dans une ville de Seine St-Denis

[16] enquête de Hassan Ait Allah et Nathalie Koudjoh, étudiants à la MST Formation à la connaissance des banlieues

[17] Entretien Alain Bertho

[18] rapport de stage de Patrick Lecoursonnais, MST Formation à la connaissance des banlieues, 1996

[19] Entretiens avec trois enseignants de LEP par Stéphanie Pouillot, Sébastien Peyrat, Fabienne Lorenzet, étudiants à la MST connaissance des banlieues

[20] Glasman (D.) 1996

[21] Griffaut (C), 1993

[22] Le Gall-Gayard (A) 1993

[23] Les secteurs d’activités susceptibles d’accueillir des emplois villes sont par exemples : actions de médiation sociale, participation aux actions humanitaires, aide aux devoirs, développement des activités périscolaires dans le cadre de l’aménagement du temps scolaire, développement de la pratiques sportive spontanée ou en club, lieux de vie musicaux, environnement technique du spectacle et de l’activité culturelle, communication de proximité, accès à la lecture.. (Loi du 18 janvier 1996, annexe 2)

~ par Alain Bertho sur 6 mai 1997.

 
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