A la recherche d’un nouveau souffle

Alain Bertho in Histoire de Saint-Denis 1997

 

Avec la fin des années 80, les dernières mobilisations populaires pour la défense du potentiel industriel et des entreprises menacées prennent fin. Gibbs est parti. Jeumont, devenu Alsthom, déménage à Saint-Ouen en 1988. L’établissement Thomson ferme ses portes. La ville, définitivement, ne sera plus ce qu’elle était : les fondations économiques et sociales du communisme municipal se sont dérobées sous ses pieds. Mais sous l’impulsion de l’équipe municipale, celle de Marcelin Berthelot d’abord puis de Patrick Braouezec qui lui succède en 1991, la ville cherche et semble trouver un second souffle, un nouveau dynamisme économique, une nouvelle vitalité urbaine, une nouvelle solidarité.

De l’usine à l’audiovisuel : la crise du travail

L’image traditionnelle de l’usine ne fait plus partie du paysage urbain. Pourtant la nostalgie n’a plus cours. Après des années de souffrances et de mobilisation, une nouvelle ville active et industrielle émerge, qui cherche son identité et ses équilibres. Les salariés qui peuplent les entreprises n’habitent plus la ville. Sur trois dionysiens ayant un emploi, deux ne travaillent pas sur place. La ville ouvrière qui avait conquis sa dignité sur plusieurs générations, le « bastion » est devenu une ville marquée par la mobilité: mobilité de sa population, mobilité des emplois et des activités. La population se renouvelle par tiers entre chaque recensement.

La zone d’activité de la Plaine, théâtre des fermetures ou des délocalisations les plus spectaculaires réduit ses friches et se transforme. La renaissance économique de la zone après le séisme des années 1970-1980 passe par la mise en place d’un tout autre tissu, apparemment moins industriel et composé de plus petites unités. Le tertiaire se développe. Mais la distinction classique des secteurs d’activité n’a plus qu’une signification relative. En effet, mis à part le commerce, ce sont les services aux entreprises qui dominent. La Plaine n’est pas à l’écart du phénomène général qualifié d’externalisation des activités par les économistes et qui consiste pour les plus grosses entreprises à privilégier la sous-traitance pour toute une série d’activités annexes, notamment de maintenance ou de communication qui étaient autrefois assurées directement par des services spécialisés et des salariés du cru. Il s’ensuit une dispersion des entreprises, plutôt petites, qualifiées de tertiaires mais en fait intégrées aux nécessités plus larges de la production.

La mairie a mis du temps à accepter ces transformations comme autre chose qu’un pis aller. L’objectif affiché des années 1980 était la réindustrialisation de la Plaine. Une modernisation du regard a permis de prendre en compte des activités de haute technicité et des activités de recherche, les ateliers du T.G.V. nord, le Centre de recherche de Rhône Poulenc ou de Saint-Gobain, celui d’EDF et de GDF, comme la forme contemporaine de l’industrie d’antan… On peut alors envisager la création d’une dynamique de pôle technologique complétée par l’installation du Conservatoire national des arts et métiers.. L’arrivée d’entreprises tertiaires de taille plus modeste est enfin organisée notamment à travers l’ouverture de la ZAC Montjoie. Mais le tissu économique change plus vite que le regard porté sur lui. Tandis que les locaux neufs ou réhabilités de la ZAC tardent à se remplir (80 000m² de locaux dont 20% occupés), c’est ailleurs que se crée la ville productive : pôle audiovisuel, et pôle textile autour desquels s’organise la renaissance des Magasins Généraux.

La ville a néanmoins été touchée dans son potentiel d’emploi. Entre 1975 et 1992, le nombre d’emplois salariés du secteur privé dionysien s’est réduit de 24,7 %. Celui-ci diminue au fur et à mesure que le nombre d’entreprises augmente en raison de la baisse des établissements de plus de 20 salariés et de la montée des unités plus petites. En 1975 les établissements de plus de 10 salariés représentaient 59,9% des effectifs d’emplois. En 1992, ces mêmes établissements sont tombés à 38,6 %, alors qu’émerge un noyau d’établissements de 20 à 99 salariés. De plus, dans la période récente, les entreprises ont débauché. Ce mouvement de licenciement se poursuit, voire s’accélère, principalement dans les P.M.E. D’autre part, les entreprises qui arrivent le font avec leurs salariés dans le cadre de transferts ou de délocalisation set profitent parfois du déplacement pour réduire les effectifs

Malgré tout, Saint-Denis est restée une ville ouvrière : les ouvriers constituent encore en 1990, 37.3 % de la population active, 32 % des chefs de famille. Mais cette population ouvrière est aujourd’hui déstabilisée. Déstabilisée géographiquement : les ouvriers ne constituent que 20 % de la population stable de la commune entre deux recensements (1982-1990) et sont aujourd’hui pour moitié de nationalité étrangère (49,5%). Ils sont déstabilisés dans l’emploi, par un chômage fort à Saint-Denis depuis le début de la crise, aujourd’hui l’un des taux les plus forts du département : alors que le taux à Saint-Denis est de 14,7% en 1990, il est de 17,3 parmi les ouvriers, 14% chez les employés, et 7% chez les cadres et les professions intermédiaires. Ils sont déstabilisés par la précarisation de l’emploi : en 1991, la moitié des embauches sur la ville de Saint-Denis a été constituée de contrats à durée déterminée, mais 62 % des embauches ouvrières, 61% de celles des d’employés pour 7% chez les cadres supérieurs. Déstabilisés enfin par leur place dans la production : tandis que 48% de la population active travaillait dans l’industrie en 1962, cette part est tombée à 43% en 1968, 35 % en 1975, 26% en 1982, 18,6 % en 1990. A peine plus d’un quart des ouvriers dionysiens travaillent en fait dans l’industrie, un cinquième dans le bâtiment où ils sont moins nombreux que dans les services.

Entre une population paupérisée et peu qualifiée, d’une part, et des activités industrielles et de services à l’industrie qui recherchent des qualifications de plus en plus élevées, la rencontre se fait de moins en moins. Il y a à Saint-Denis au total 4338 ouvriers de plus que d’emplois ouvriers, mais un déficit de 1116 techniciens, et de 4356 cadres d’entreprises. Trop d’ouvriers dans la population, certes, mais pas dans une industrie qui, localement, se désouvriérise. Le poids du chômage et de la pauvreté n’est pas un paradoxe dans une ville active dont le tissu économique se transforme. Ancien bastion ouvrier, Saint-Denis est au coeur de la crise de la classe ouvrière.

Le monde salarié se disperse. La syndicalisation et l’influence syndicale, mesurables notamment aux élections professionnelles, baissent régulièrement. Les entreprises de Saint-Denis s’abstenaient moins que la moyenne nationale en 1979 et 1982. Aujourd’hui la situation s’est inversée et l’abstentionnisme dionysien qui a doublé en 20 ans, est plus fort. Cette situation relativise le maintien des équilibres syndicaux et celui de l’influence relative de la C.G.T.

 

 

ELECTIONS PRUD’HOMALES

le corps électoral: poids de chacun des collèges

1979

1982

1987

1992

encadrement

15.9

16.1

18.4

17.2

divers

13.8

13.1

11.4

13.6

commerce

32.6

32.4

38.5

42.7

industrie

37.7

38.4

31.8

26.5

total

100

100

100

100

VOTE / EXPRIMES

1979

1982

1987

1992

CGT

51.9

46.2

48.7

45.1

CFDT

16.9

16.8

15.7

16.9

FORCE OUVRIÈRE

12.1

12.3

14.1

14.4

ABSTENTIONS

34.8

40.9

53.5

62.6

 

Le mouvement de grève de décembre 1995 consacre la nouvelle géographie salariée et militante de la ville. Tandis que la Plaine, théâtre des grandes mobilisations du siècle, reste désespérément calme, ce sont les grandes entreprises publiques périphériques qui font battre le coeur de la Bourse du travail et le pavé de la ville : les deux dépôts RATP, le dépôt SNCF. Même les ateliers de réparation du T.G.V. nord, rue du Landy, au coeur du vieux bastion, se mobilisent de façon plus partagée.

nouvelles donnes politiques

Au tournant des années 1980, Saint Denis est confrontée aux mêmes mutations que nombre de communes populaires de ce que fut la banlieue rouge et de ce qu’on appelle des plus en plus couramment la « banlieue », au sens que ce terme prend à cette époque : un lieu de souffrance, de désordre voire de violence, un lieu ou se concentrent tous les aspects de la crise sociale contemporaine. La classe ouvrière n’est plus ce qu’elle était. La désindustrialisation, le chômage et notamment celui des plus jeunes, la pauvreté mettent sérieusement à mal ce qui fit la dynamique d’une culture, d’une société locale, d’une conception de l’intervention publique que l’on avait appelée le communisme municipal. Dans les tâtonnements, les expérimentations mais avec de plus en plus de vigueur, Saint Denis cherche alors une voie de renouvellement qui évite les deux tentations de l’époque : celle d’un repli identitaire arc-bouté sur les acquis anciens et la volonté de contrôler le peuplement de la commune, ou celui de la perte de l’originalité gestionnaire à travers l’inscription dans les nouvelles procédures de la politique de la ville. Cette recherche conduit ses responsables à appeler de leur voeux une refondation politique nationale du communisme qui, à leurs yeux, tarde à venir.

Saint-Denis est-elle encore une « ville rouge »? Quel chemin parcouru depuis 1958, où Fernand Grenier était élu député de Saint-De­nis au premier tour avec 54,3 % des votes exprimés et 42,5 % des électeurs inscrits ! Ayant atteint un étiage à 18.6 puis 17,9 aux prési­dentielles de 1988 et 1995, le score communiste sur la ville oscille aujourd’hui entre 25 et 30 % des suf­frages exprimés, avec une parenthèse exceptionnelle aux législatives de 1988 Paradoxe de la ville et de sa vie politique : la direction commu­niste de la municipalité et sa représentation à l’assemblée nationale ne sont pas pour autant mena­cées. Ni la droite locale, ni le Parti socialiste ne sont en mesure de lui disputer sa place avec une quelconque crédibilité, même à l’élection législative de 1988. Mais la crise politique est bien présente. L’inscription sur les listes électorales recule. L’abstention progresse. Les voix de gauche se dispersent sur de multiples petites listes. Le Front national s’affirme.

 

français majeurs

inscrits

taux d’inscription

1981

48 546

43 544

89.7

1989

46 724

39 054

83.6

France 1988

 

 

91.0

 

L’ABSTENTION

 

élection

année

France

ville

 

législative

1986

21.5

30.6

 

présidentielle

1988

18.6

22.0

 

législative

1988

34.3

43.0

 

européenne

1989

51.2

59.9

 

municipale

1989

50.6

49.7

 

législative

1993

30.7

40.0

 

européenne

1994

47.3

55.7

 

présidentielle

1995

21.6

31.0

 

législative

1997

32.1

41.6

 

ÉVOLUTION DES ÉLECTORATS A SAINT-DENIS6

EN % DES VOTES EXPRIMES

élection

année

P.C.F.

P.S.

VERTS

DROITE

FN

législative

1986

25.2

28.2

2.3

24.3

15.7

régionales

1986

28.3

23.9

3.4

23.9

16.0

présidentielle

1988

18.2

34.8

2.7

18.5

21.0

législative

1988

45.1.8

21.0

0

15.4

17.6

européenne

1989

27.3

19.5

9.8

19.3

18.5

municipale

1989

55.1

0

19.1

19.8

législative

1993

29.9

10.4

11.5

19.6

22.4

européenne

1994

20.0

12.0

4.9

17.9

16.8

présidentielle

1995

17.9

26.3

3.3

26.5

19.3

municipale

1995

46.3

13.9

24.4

législative

1997

36.1

14.1

5.9

11.5

22.3

 

La carte de l’abstention à Saint-Denis correspond à peu près à la carte du chômage : aux élections régionales de 1992, les quartiers les plus abstentionnistes ont été la Plaine-Pleyel et Franc-Moisin-Bel-Air avec respec­tivement 17% et 17,1 % de chômeurs déclarés au recensement de 1990, et le quartier le moins abstention­niste, le centre-ville (11,7 % de chômeurs). La hiérarchie est restée la même aux élections légis­latives de 1993.

Le Front national a trouvé très vite en Seine-Saint-Denis, et à Saint-Denis, un terrain de prédilection. Son score dans la ville est toujours au dessus du score national. Sans militant visible, sans présence sur le terrain, sans manifestation publique d’aucune sorte au niveau lo­cal, même en temps de campagne élec­torale, le Front national engrange les fruits de la déstabilisation et de la paupérisation.

L’élection européenne de 1994 marque une nouvelle étape dans la baisse de l’électorat communiste sur la ville (2738 voix soit une perte de 34,8 %). L’électorat socialiste se maintient au niveau de son étiage de 1993, mais la droite officielle perd la moitié de ses voix, que ne récupère qu’en partie la liste de Gérard. de Villiers. Le Front national perd 1783 voix (-41,5%). Le bénéficiaire est Bernard Tapie, qui fait un excellent résultat, devenant temporairement la seconde force politique de Saint-Denis, derrière le P.C.F. et devant le F.N. Le tout dans un contexte de dis­persion extrême (20 listes) et d’abstention record (56 %).

La succession du maire Marcelin Berthelot est l’occasion d’une mise sur la place publique de tensions entre la section du P.C.F. et les élus proches de ce dernier, aggravées par la conjoncture nationale et les débats internes au parti de Georges Marchais. Ces tensions sont anciennes. Elles s’ancrent, localement dans des divergences importantes sur la façon de faire face au départ ou à la fermeture des entreprises notamment dans la zone de la Plaine. Face une logique politique privilégiant uniquement la bataille pied à pied pour chaque entreprise concernée, qui se solde immanquablement par le départ de cette dernière, le maire tente depuis des années, de promouvoir une nouvelle dynamique de développement de la zone. Cette différence, qui nourrit de vrais affrontements internes, fait écho à ce qui se manifeste au niveau national dans la tension entre une identité communiste fortement protestataire et ce qu’on pourrait appeler une logique de responsabilité, celle qui conduit à la participation gouvernementale de 1981 à 1984.

Rien d’étonnant, dans ces conditions à ce que la crise que connaît le P.C.F. en 1984-5, consécutive aux mauvais résultats électoraux à l’élection européenne de 1984 et au départ du gouvernement, ait des répercussions locales non négligeables. Celles-ci sont fortes dans la fédération de Seine-Saint-Denis dans son ensemble, jusqu’ici dirigée par François Asensi, très critique à l’égard du secrétaire général.. Sans que les enjeux réels des débats soient publiquement lisibles, le XXV° congrès du P.C.F., en 1985, est marqué par la défaite de François Asensi. Les changements qui interviennent alors à la direction de la section dionysienne du P.C.F. en sont une conséquence logique. Daniel Besnier, autre dirigeant fédéral, et secrétaire de la section plutôt en harmonie avec le maire sur les questions locales, est alors conduit au départ.

Il s’ensuit une phase de tension grandissante entre la mairie et le P.C.F. que les dionysiens sont de plus en plus appelés à arbitrer. Le passage du flambeau municipal à Patrick Braouezec; instituteur et jusqu’ici adjoint au logement, en 1991, ne se fait pas sans un vif débat d’abord interne à l’organisation du parti et assez vite porté sur la place publique. La direction locale et la fédération de Seine Saint-Denis lui aurait préféré Maurice Soucheyre, conseiller général et premier adjoint de longue date, qui avait déjà été, dans un tout autre contexte, un candidat possible face à Marcelin Berthelot en 1971.

L’élection de Patrick Braouezec à l’Assemblée nationale en 1993 voit se développer deux campagnes électorales distinctes : celle de son comité de soutien., regroupant des militants associatifs, des communistes, des ex-communistes, dans laquelle s’amorce une démarche politique nouvelle et celle du P.C.F. La tension atteint son comble de 1994 à l’occasion de l’élection cantonale, qui, à Saint-Denis concerne le canton Est. La section du P.C.F. décide de maintenir et de soutenir encore Maurice Soucheyre conseiller général sortant. Sur la base de propositions nouvelles concernant le rôle et le fonctionnement du Conseil Général, le maire, nombre d’élus et d’anciens membres de son comité de soutien lancent la candidature de Didier Paillard, adjoint lui aussi, enfant de Saint-Denis, ancien ouvrier chimiste et issu d’un vieille famille communiste connue dans la ville. La campagne électorale fratricide qui s’engage alors se termine sur un score sans appel : si les deux candidats communistes obtiennent à eux deux la moitié des suffrages, Didier Paillard arrive largement en tête au premier tour et l’emporte facilement au second. Son comité de soutien donne naissance à une association destinée à faire perdurer l’expérience militante et de réflexion locale, « Faire du neuf à gauche ».

La voie est ainsi dégagée pour l’élection municipale de 1995, préparée très en amont sur la base d’une déclaration de principe du maire, par un comité pluraliste regroupant les forces de gauche et des personnalités. Pour la première fois, les communistes sont minoritaires sur une liste ouverte aux personnalités locales et minoritaires dans la nouvelle majorité municipale. Didier Paillard, devient premier adjoint. Ce renouveau des hommes s’enracine dans une philosophie de l’action locale : celle de la promotion d’une démocratie de proximité qui déborde les traditionnelles médiations partisanes ou organisationnelles. Dès 1989, Marcelin Berthelot avait tenu à marquer sa campagne électorale municipale par des « Rencontres pour Saint-Denis », réunissant des centaines de personnes à la Bourse du travail. Les rencontres sont un succès, le P.C.F. y est encore très présent : elle n’auront qu’une suite ponctuelle dans le domaine culturel.

démocratie locale et nouvelles solidarités

De façon pragmatique la municipalité développe, à la fin des années 1980, des actions et des procédures nouvelles, plus localisées, dans lesquelles se mêlent les soucis d’une meilleure efficacité sociale et la volonté de mieux faire participer les habitants au destin de leur ville ou de leur quartier. Dans le cadre du développement social des quartiers, le Franc-Moisin, et le quartier excentré des Cosmonautes connaissent des expériences parallèles et servent un peu de modèle à ce qui va bientôt prendre le nom de « démarche quartier ». Ce n’est en effet qu’a posteriori que cette démarche pragmatique est mise en forme, et justifiée par une argumentation politique lors d’un bureau municipal en 1991. Les élus municipaux, notamment le petit groupe informel constitué, autour du maire, ont dans le même temps sur l’ensemble des problèmes de la ville, un cheminement parallèle bien que différent, qui va faciliter la mise en place de nouveaux instruments. Il s’agit pour eux de se donner une autonomie légitime vis-à-vis d’une organisation politique avec laquelle les rapports sont de plus en plus difficiles

La nécessité de ne plus laisser le contact avec la population être médiatisé par le P.C.F. leur apparaît urgente, d’autant que l’entrée du quartier du Franc-Moisin dans une procédure nationale les a ouverts à des débats en direct avec la population sur des choix concrets. Les élections législatives de 1988, malgré la brièveté de la campagne, sont une première occasion de l’organisation de débats publics en dehors ou parallèlement au parti. Les résultats, particulièrement bons, invitent les intéressés à poursuivre, malgré l’ombre de Doriot, épouvantail agité par les responsables communistes les plus orthodoxes, et frein important, vécu comme tel, à la portée des initiatives de Marcelin Berthelot, dont l’obsession est de ne pas reproduire le passé. C’est donc en s’appuyant sur la démarche municipale, mais en évitant toujours que le point de rupture définitif soit franchi avec le P.C.F., que vit l’originalité communiste des élus.

Ce sont les événements internationaux de la fin de l’année 1989 qui amèneront Marcelin Berthelot, réélu avec 50% d’abstention, à franchir une étape sur laquelle il avait jusqu’ici des réticences : celle de la généralisation des rencontres directes avec les habitants, que ce soit les démarches quartier ou la mise en place sous l’appellation « Bonjour voisins », de rencontres annuelles entre les élus et les habitants dans chacun des quartiers, chaque année. Le nouveau maire élu par le conseil municipal en juin 1991, Patrick Braouezec poursuit avec conviction une politique à l’élaboration de laquelle il a beaucoup pris part.

Avec l’aggravation de la crise politique et sociale, la montée du Front National et les initiatives prises par les gouvernements de droite, de nouveaux débats marquent la fin des années 1990. Sur les question de la sécurité et de l’immigration, une pression importante s’exerce sur les élus locaux sommés de répondre aux inquiétudes d’une population ébranlée par le chômage et la précarité

Faut-il simplement rassurer, au risque de devoir mettre entre parenthèses des valeurs et des principes qui participaient de l’identité du communisme municipal ? Faut-il au contraire s’attacher à chercher, dans le respect de ces principes, des solutions originales ?. Le deuxième choix n’est pas majoritaire au tournant des années 1980 et 1990. C’est pourtant celui de la municipalité à l’initiative de son maire. Patrick Braouezec devient bientôt une personnalité nationale par ses positions sur les questions de la toxicomanie, d’abord, puis contre les lois Pasqua et, en 1996-7, contre les lois Debré relatives au séjour des étrangers en France. Solidaire du mouvement des sans papiers, il est, avec Jack Ralite, maire de la commune voisine d’Aubervilliers, à l’initiative d’un appel des maires d’Île de France contre les nouvelles législations. En février 1997, il préside, en mairie à des baptêmes républicains d’immigrés en situation irrégulière. Il affirme ainsi, dans la tourmente des transformations économiques et sociales du pays et de la ville, la volonté de maintenir le cap d’une culture de la libération humaine et de la solidarité. Saint-Denis entend ainsi aborder la crise du communisme de façon offensive.

Faire face à la montée du chômage, à l’extension de la pauvreté, à la dégradation du bâti des cités : tels sont les défis sociaux qui se dressent devant tant d’élus de la banlieue parisienne. Comment y faire face avec les responsabilités nouvelles octroyées par la décentralisation, des finances locales touchées par la baisse d’activité économique et les restrictions apportées au logement social par l’Etat ? Comment y faire face en conservant la tradition de solidarité qui fut l’identité de la ville ? Or, trouver des moyens nécessite de passer par des procédures d’État, en matière de politique sociale décentralisée, porteuses de logiques discriminatoires. Saint-Denis s’y engage et tente de ne pas y perdre son âme.

La question du chômage est centrale. Mais les collectivités territoriales qui sont les plus interpellées par les souffrances qu’il engendre, disposent de peu de moyens pour y remédier. On sait que la politique la plus dynamique de revitalisation économique de la commune ne résoudra pas automatiquement une question aussi complexe : les emplois qui viennent, ou qui se créent, ne sont pas destinés aux chômeurs du cru que nombre d’entreprises déclarent « inemployables ». La mission locale mise en place en 1982 en direction des jeunes, les services du RMI (établi en 1988) comme les services publics de l’emploi, notamment l’ANPE, ne sont pas en capacité de répondre à des besoins croissants qui, par ailleurs submergent les services sociaux de la ville. Les années passant, au coeur d’une population montante de chômeurs, s’installe un noyau de chômeurs de longue durée dont l’avenir est de plus en plus problématique. C’est précisément à cette question que s’attaque la ville en s’engageant dans un Plan local d’insertion par l’économique en 1993, avec des objectifs ambitieux. Il s’agit d’une procédure partenariale large associant des services de l’Etat, des collectivités territoriales, des entreprises et des associations.

Le cadre du « PLIE » avec les financements européens donnent des moyens importants aux actions et aux projets. Les résultats chiffrés sont relativement modestes, mais une dynamique est engagée en terme de mobilisation locale, de partenariat , de réflexion et d’expérimentation. C’est le principal intérêt, dans le cadre de ce plan local, du projet Horizon, à financement européen, qui tente de donner au dispositif une nouvelle dimension, plus prospective, plus active, plus ancrée dans une politique locale du développement du territoire. L’objectif est d’impulser un « développement local solidaire et durable ». IL s’inscrit notamment dans le territoire de la Plaine Saint-Denis.

La banlieue rouge est-elle devenue une banlieue comme les autres ? Saint-Denis ne semble pas, à la fin des années 1980, à l’écart d’un mouvement général de « retour au terrain », de « territorialisation des politiques sociales ». Mais la conjoncture dionysienne est un peu décalée. Décalée dans le temps d’abord: c’est en 1985 qu’est entamée la procédure projet de quartier pour le Franc-Moisin-Bel-Air. Décalée dans sa réflexion et son objet pour une part aussi. C’est à la fin des années 1980, notamment sur la base de cette expérience, qu’apparaît la notion de « démarche quartier ».

Le Franc-Moisin est un quartier à part et emblématique à la fois. Avec ses dix mille habitants (un Dionysien sur 9) à la limite des « 4000 » de la Courneuve, liée à l’ancien quartier du Bel Air, la cité est toujours chargée de l’histoire du bidonville majoritairement portugais qu’elle a remplacé. Une partie des « gens des baraques » sont toujours là : les migrants des années noires sont devenus des Dionysiens à part entière, porteurs de la mémoire et pour une part de son dynamisme.

Mais la cité moderne construite en 1971-1973 sur les plan des architectes Serge Lana et Serge Magnien vieillit mal. La dégradation du bâti se cumule avec les effets de la crise sociale. Avec ses 1363 logements, la plus grosse cité dionysienne devient à son corps défendant un symbole de ce qu’il convient alors d’appeler le « malaise des banlieues » et l’exemple de la stigmatisation qui frappe, à partir du milieu des années 1980, nombre de cités de ce type, et leurs habitants.

La procédure de réhabilitation matérielle et symbolique du quartier se doit aussi d’être exemplaire. Classé zone d’éducation prioritaire, Franc Moisin bénéficie d’une procédure « projet de quartier » à la fin des années 1980, avec la mise en place d’une équipe opérationnelle, la Maîtrise d’oeuvre urbaine et sociale (M.O.U.S.). La convention de développement qui classe Franc-Moisin dans les opérations de Développement social des quartiers est signée en juillet 1990. Franc Moisin devient un peu un laboratoire d’idées et de démarches. Le dynamisme des chefs de projets successifs qui se sont succédé a aidé la cité non à résoudre tous les problèmes sociaux de ses habitants, mais à dégager ce quartier excentré de la spirale de la stigmatisation. « Quartier lumière », puis terrain d’une démarche originale de recherche et d’intervention en matière de santé publique, le quartier est investi par un militantisme associatif inventif dont il émerge notamment une ludothèque, Tanina, le restaurant de l’association des femmes ouvert en 1993, de multiples groupes de rap, même si le groupe le plus célèbre de la ville, NTM (Nique ta mère) est issue d’une autre cité (Allende).

L’implosion du bâtiment 3, le 29 septembre 1995 et l’ouverture du lycée Suger mettent le quartier sur le devant de la scène dionysienne, tandis que les préoccupations municipales s’orientent vers d’autres quartiers périphériques comme Allende ou Pierre Sémard. Franc Moisin vit et s’expose : la destruction du bâtiment 3 a été préparée par une initiative originale lancée par de deux peintres, Daniel Gapin et Olivier Rosenthal, et soutenue par la ville. Pendant cinq mois, dans un lieu ouvert à tous, des habitants et des enfants du quartier ont mis leur mémoire, leurs rêves et leurs espoirs en image. Pas moins de soixante dix tableaux, soixante dix « oeuvres fenêtres » ont été ainsi produits, puis exposés en centre ville.

La bataille de la Plaine

Faire renaître la Plaine, redonner à cet immense quartier son rôle de locomotive économique, voire plus, qu’il eut des années durant… Au regard de l’état du tissu économique, urbain, social des années 1980, la tâche peut sembler titanesque. Les gazomètres du Landy ont laissé la place à la vaste friche du Cornillon, propriété de la ville de Paris. Des terrains laissés à l’abandon, des immeubles lépreux et vétustes, des chômeurs plus nombreux qu’ailleurs, une population paupérisée et de plus en plus mobile : telle est l’image et la réalité de cette vaste zone taillée en deux depuis plus de vingt ans par le fossé de l’autoroute. Privée de son vieux poumon industriel, la Plaine ne garde plus que ses cicatrices : le parc immobilier est dans sa presque totalité antérieur à 1949 et pour une bonne part privé du confort minimum. Des immeubles menacent la sécurité des habitants. D’autres attentent à la santé des enfants parmi lesquels des cas de saturnisme sont signalés. Des vieilles vagues migratoires, Bretons et Espagnols surtout, il ne reste plus que des retraités, ceux qui n’ont pu partir et qui se sentent assignés à résidence dans un espace qui se dégrade. Beaucoup accueillent avec plus que de la réticence leurs nouveaux voisins venus d’autres cieux, Maliens ou Pakistanais, comme les nouveaux salariés de la recherche et de l’audiovisuel.

À travers de nouveaux instruments intercommunaux comme Plaine Renaissance créée en 1985, la municipalité ne désarme pas. Dans un premier temps, le syndicat mixte est chargé de l’élaboration d’une charte intercommunale, votée par les trois conseils municipaux, de Saint-Ouen, Aubervilliers et Saint-Denis. Le premier travail de la petite équipe de Plaine Renaissance est un travail de contact et d’informations. Un schéma directeur est rendu public entre 1988 et 1989, avec pour objectif de maîtriser la spéculation foncière, de favoriser l’émergence d’un pôle de recherche et de formation, et d’améliorer tous les réseaux de transport et de communication sur le territoire

Mais alors que cette démarche reste essentiellement ancrée dans la volonté de revitalisation économique, les initiatives gouvernementales poussent assez vite les municipalités à se doter d’un réflexion et d’un projet plus ambitieux. C’est en effet avec la publication en février 1990 par le premier ministre Michel Rocard d’un Livre blanc sur l’Île de France, que les élus prennent conscience qu’ils peuvent être pris de vitesse par des initiatives de l’État. La réaction est immédiate. Le lendemain de la parution, Marcelin Berthelot tient conférence de presse, propose de transformer Plaine Renaissance en établissement public dirigé par les élus, et réaffirme les axes principaux du schéma directeur.

Mais sitôt écartée (temporairement) la crainte de l’autoritarisme gouvernemental, le danger resurgit du côté de la spéculation en mai 1990 : c’est l’Offre publique d’achat du promoteur Jean Claude Aaron et de son groupe Magnant lié à la Caisse des dépôts et au Crédit foncier, sur les 77 hectares des Magasins généraux à la limite du périphérique. La spéculation privée risque donc de devenir le bras séculier de l’Etat qui prévoit 50000 logements et 500000 ha de bureaux… une sorte de mini Défense. Marcelin Berthelot et Jacques Ralite annoncent la création d’une Société d’économie mixte pour lutter contre la spéculation immobilière (elle verra le jour en avril 1991, sous le nom de Plaine-Développement), le lancement d’un projet d’aménagement et d’urbanisme confié à une équipe d’architectes, et enfin la tenue à l’automne, d’Assises pour un « aménagement à visage humain »…

Il s’agit d’aborder la révision du Schéma directeur d’aménagement et d’urbanisme de la région prévu pour 1991, en disposant d’un projet cohérent à la fois urbain et industriel. La démarche adoptée est originale sur deux points : il ne s’agit pas d’un concours mais d’un travail collectif de plusieurs cabinets d’architecture et on tente d’organiser autour de lui une mobilisation collective. Les propositions des architectes sont en effet l’objet d’un débat public au sein des Assises pour la Plaine, dont la première édition se tient en novembre 1990, avec plus de 600 participants. De ces Assises sort le slogan « la Plaine renaît » qui fait dans les mois qui suivent l’objet d’une intense publicité (affiches, journal de quartier…), tandis que s’ouvre la nouvelle maison de quartier de la Plaine. D’autres Assises se tiennent en avril et mai 1991. Elles deviennent alors une sorte de rendez vous périodique des acteurs institutionnels ou professionnels, un espace de rencontres habituel où se fait régulièrement le point des avancées d’un projet commun. Le Projet urbain est présenté à la presse le 25 mai 1992, à la Plaine, dans les anciens locaux réhabilités de l’entreprise Gibbs.

L’aggiornamento politique et culturel de la ville conduit à une transformation profonde des relations avec les entreprises et leurs responsables. Il n’est pas aisé de sortir de décennies où les élus se sont un peu pensés comme le bras séculier de la population ouvrière face à un patronat inamovible et hostile. Aujourd’hui la question est d’attirer, de maintenir, voire d’aider à leur développement, des entreprises de tailles diverses. Mais le changement d’attitude qui s’élabore lentement ne se fait pas au mépris des préoccupations sociales de la majorité municipale. Il s’incarne dans un partenariat original, Saint-Denis-Promotion, une association créée le 28 novembre 1994 à l’initiative de soixante-trois entrepreneurs locaux, et de la Ville de Saint-Denis. Présidée par le maire, elle a pour objectif d’assurer la place du tissu économique local dans les marchés liés aux commandes publiques. Avec la signature de la Charte pour l’emploi des entreprises de la zone de solidarité (qui recoupe en gros l’arrondissement de Saint-Denis), ces PME-PMI lient leur sort dans le marché qui s’ouvre avec le chantier du stade au développement de l’emploi local et de l’insertion en prenant en la matière des engagements précis. L’association regroupe la Chambre de commerce et d’industrie de Paris-Seine Saint-Denis, la chambre des métiers, l’Union patronale départementale.

Le collectif des signataires de la Charte pour l’emploi et le Développement économique de la zone de solidarité de Seine Saint-Denis a rejoint l’Association de promotion des entreprises de la Seine Saint-Denis en 1995 dans le cadre d’une convention de partenariat. Francis Dubrac, initiateur de la Charte est ainsi devenu président de l’APESSADE, présent à la Plaine, aux côtés de Plaine Renaissance, Plaine développement, la mission locale d’insertion et d’autres acteurs institutionnels du développement de la Plaine autour du Stade.

Une ville de province ?

Tandis que se consolident les projets pour la Plaine, la ville dans son ensemble se transforme. L’achèvement de la rénovation du centre avec la construction des derniers îlots de logements sociaux lui redonne son coeur populaire et commerçant. Au terme de cette longue aventure urbaine, la population de la ZAC Basilique, celle du centre historique compte 75 % de locataires, pour la plupart dans des logements sociaux dont un tiers perçoivent l’aide personnalisée au logement. L’intégration du centre commercial, inauguré en 1986, à un tissu urbain dont on a gardé le caractère, malgré la profusion de constructions récentes, n’est pas pour rien dans cette réussite. A la diversité sociale du peuplement et de la fréquentation répond la diversité de la créativité architecturale où les terrasses multiples de l’architecte Renée Gailhoustet côtoient la modernité plus monumentale de Jean et Maria Desroches ou l’immeuble de verre d’Oscar Niemeyer qui abrite le journal l’Humanité. Choc des siècles aussi, puisque ce dernier avoisine la basilique, comme les nouveaux bâtiments de l’Hôtel de ville, dus à l’architecte Henri Gaudin, aux lignes de verre et de cuivre, intégrant les restes de l’église des trois patrons,.

Saint-Denis renoue avec une vieille tradition des transports urbains : le tramway reconquiert la ville qu’il avait si longtemps irriguée. La mise en service de la ligne Saint-Denis Bobigny en décembre 1992 s’avère un véritable succès. Avec le prolongement de la ligne 13 jusqu’à l’Université prévue pour 1998, l’ouverture d’une nouvelle gare RER à la Plaine, les projets de tramway dans ce quartier, la ville se dote peu à peu d’une infrastructure de transport à la mesure de son activité et de son rayonnement.

L’activité de l’Université de Paris 8 est une dimension nouvelle de la vie locale. Elle draine quelque 25000 étudiants dans des locaux en forte extension. Avec l’IUT de l’Université de Paris 13-Villetaneuse, la venue du Conservatoire national des arts et métiers, l’ouverture à la Plaine de l’Institut de formation des restaurateurs d’oeuvres d’art qui s’ajoutent à l’Institut universitaire de formation des maîtres et le Centre de formation des apprentis du bâtiment, l’idée, déjà ancienne de faire de la ville un vrai pôle de formation prend corps. Une nouvelle sous-préfecture est construite. Le quartier de la Plaine accueille, dans les anciens locaux de Jeumont, la délégation interministérielle à la ville et la nouvelle direction de la production et des transports d’EDF sort de terre dans le quartier Pleyel.

Saint-Denis ville de banlieue ou « ville de province la plus proche de Paris ? Saint Denis s’affirme comme une ville d’événements et de culture. A son meeting annuel d’athlétisme qui assoit sa renommée internationale s’ajoute maintenant un semi marathon qui draine, en septembre 1996 quelque trois mille coureurs le long des grues du chantier du Stade. Le théâtre Gérard Philippe à la direction duquel Jean Claude Fall succède à Daniel Mesguish jusqu’en 1997, est ouvert sur la vie locale, notamment avec ses Enfantillages depuis 1990. Le festival de musique presque trentenaire, accueille les artistes et les musiciens les plus prestigieux de Ruggiero Raimondi à Jessie Norman, de Barbara Hendricks à Seiji Ozawa. Saint-Denis prend toute sa place dans le festival de Jazz départemental, Banlieues Bleues et affirme dans le même temps son enracinement populaire plus traditionnel avec un festival annuel d’accordéon. Les trois salles de cinéma créées et aidées par la municipalité proposent une distribution variée en sortie nationale. Depuis 1987, elles organisent chaque année en février mars des rencontres cinématographiques, « les acteurs à l’Écran », conclues par la remise du prix Michel Simon décerné à de jeunes comédiens français, couronnés comme révélation de l’année. Le compositeur Nicolas Frize comme la compagnie Découflé se sont installés à Saint-Denis où ils n’hésitent pas à inscrire leur activité créatrice dans la vie des Dionysiens et surtout de leurs enfants. En mai 1991, à l’initiative de Nicolas Frize, 600 amateurs, enfants et adultes, donnent ainsi la Composition Française dans la nef de la basilique.

La grande affaire dionysienne de la fin du siècle est bien le stade de 80 000 places dont la construction est rendue nécessaire par la coupe du monde de football de 1998. Déjà sollicitée du temps de Marcelin Berthelot, la ville avait alors refusé son implantation sur son territoire. Le projet s’était alors orienté vers Marne la Vallée. Mais l’affaire rebondit en 1993. Et Saint-Denis, forte de sa position de non-candidate, peut faire valoir ses exigences : l’intégration du projet de stade sur le site en friche du Cornillon Nord appartenant à la ville de Paris, dans l’ensemble du projet urbain pour la Plaine Saint-Denis.

La décision définitive d’implantation du stade est prise en octobre 1993 : la ville a obtenu gain de cause sur nombre de ses exigences. Ainsi, réclamée depuis 30 ans, commencée puis abandonnée au milieu des années 1980, la couverture de l’autoroute A1 peut enfin être mise en chantier en 1996. Une vie nouvelle se profile pour l’avenue du président Wilson où, en 1997, des jardins remplacent enfin la tranchée de bruit et de poussière. La Plaine, d’autre part, aura deux gares RER neuves. La porte de Paris est réaménagée. Le renouveau urbain du quartier s’engage de façon concrète et visible.

Le stade lui même, bientôt baptisé Stade de France, est l’objet d’un concours d’architecture dont deux projets émergent : celui très moderniste de Jean Nouvel et celui, plus classique dans ses formes mais aussi techniquement audacieux, des architectes Macary-Zubléna-Regembal-Costantini porté par le consortium Bouygues-GTM Entrepose- SGE. Pour des raisons de politique industrielle, c’est le second projet qui emporte la décision finalement prise par le gouvernement d’Édouard Balladur. C’est donc sous une ellipse dont la légèreté des lignes cache un poids supérieur à celui de la tour Effel, inaugurée en janvier 1998 que se déroulent du 10 juin au 12 juillet de la même année, neuf épreuves de la coupe du monde de football, dont le match d’ouverture et la finale.

La zone de 60 hectares du Cornillon nord prise entre le canal, l’A1 et l’A86 devient d’abord un champ de grues, occupant jusqu’à 1500 personnes et des centaines d’entreprises sous-traitantes. Car le chantier lui-même, confié à un consortium chargé ensuite de l’exploitation du site, s’intègre à une dynamique d’ensemble de promotion de l’insertion professionnelle et de l’emploi local, et d’accès des entreprises de la ville et du département aux divers chantiers. Si les avantages immédiats sont évidents, il reste que l’implantation du stade et son activité future, au delà de la coupe du monde de football, reste un pari. Ne risque-t-il pas, comme d’autres sites sportifs récents construits dans d’autres métropoles, de devenir un monument vide, témoin encombrant d’un événement fugace ? Pour parer à cette éventualité, c’est avant même la fin du chantier que se prépare l’avenir : l’aménagement et l’animation future du site, pôle sportif mais aussi pôle possible de congrès et de séminaires, l’installation d’une équipe de football dans le stade. Devant le refus du Paris-Saint-Germain de quitter le Parc des Princes, c’est vers une solution locale que s’orientent finalement les efforts : le Stade de France pourrait ainsi accueillir une équipe de Saint-Denis Saint Leu. Le ballon rond sera-t-il le symbole de la Saint-Denis de l’an 2000 ?

 

 

1. La plupart des données socio économiques sont tirées de Bertho (A.), Lazzarato (M.), Negri (A.), Rome (D.), Apprentissages collectifs et gestion urbaine, le cas de la Plaine Saint-Denis, Programme territorial partenarial convention n° 95-31160-00-223-75-01, CERMU-Plan urbain

2. Saint-Denis au fur et à mesure, n°12, juillet 1994

3. Ibidem

4. Bertho (A.), le communisme dionysien entre la politique de la ville et l’épuisement militant, Thèse de doctorat, décembre 1994

5. toutes les données électorales sont tirées de Bertho (A.), La crise de la politique en milieu populaire, op.cit

6. il s’agit de l’électorat sur l’ensemble de la ville, y compris la Plaine, qui, lors de l’élection législative, se trouve sur une autre circonscription

~ par Alain Bertho sur 6 mai 1997.

 
%d blogueurs aiment cette page :