Décembre 1995

Refonder la politique

Alain Bertho, article paru dans Société Française en 1996

 

Le mouvement gréviste de novembre décembre 1995 n’est pas qu’un mouvement social. Il apparaît comme un jalon majeur de la crise contemporaine de la politique et un jalon possible de sa refondation[1].

 

1. Ce mouvement porte une émergence populaire de la politique comme polémique sociale et normativité collective, qui déborde l’espace public institutionnel et contribue à le redéfinir, invalidant dans le même temps des pratiques et des stratégies qui s’y étaient enfermées depuis de nombreuses années, notamment à gauche, de la social-démocratie à la galaxie éclatée de la gauche alternative.

 

2. Il est marqué par l’émergence d’un acteur social collectif qui abolit les taxinomies sociales statutaires en cours depuis plusieurs années (inclus/exclus, français/immigrés). Autour des notions de solidarité publique et d’intérêt général, il recentre la polémique sociale sur une opposition entres des logiques de classe : l’homme contre l’argent, la valeur d’usage contre la valeur d’échange. C’est la question de l’utilité sociale des activités individuelles qui est posée.

 

3. Il a ainsi mobilisé, de façon massive, dans l’action collective, un nouveau rapport de l’individu au collectif qui a inversé les modes traditionnels de mobilisation et d’élaboration. Les organisations (ici syndicales), se sont vues assigner une nouvelle place, perdant le monopole de l’élaboration. Elles ont été acceptées et utilisées comme base logistique, lieu source d’information et d’analyses au service d’un collectif plus large et souverain.

 

4. Dans la mobilisation, l’identité de l’entreprise comme lieu de travail et de solidarité (symbolisé par la structuration des manifestations) et celle du territoire (porté par les liaisons directes entre sites voisins et vraisemblablement à l’origine de la force notable des mobilisations provinciales) ont largement concurrencé les identifications de branche ou d’organisation, articulant sans médiatisation, l’identité au travail et la solidarité sociale.

 

5. Le mouvement contribue à refonder la politique en indiquant avec force que celle-ci ne se résume pas à la gestion rationnelle de l’Etat. Ce faisant, il est un contrepoint efficace au populisme qui se développe depuis de nombreuse années sur deux de ses points forts : la conception de la Nation et l’exclusion populaire des lieux de débat et de décision. Contrairement aux analyses de Pascal Perrineau et Michel Wieviorka dans le Monde[2], la référence à la Nation a ici mobilisé la tradition républicaine de solidarité publique et de lutte et non le repli identitaire et les grévistes défendaient plus un héritage social et national que des acquis sectoriels. D’autre part le mouvement a tourné ne dos à la haine du voisin et de la pensée pour retrouver le chemin de la lutte contre les vrais privilèges et, peut-être, celui d’une nouvelle alliance du monde du travail et de la culture. Même si tout n’est pas acquis, loin de là, notamment sur ce dernier point, c’est la culture du ressentiment qui globalement a reculé.

 

6. Cette nouvelle consistance sociale du neuf qui contrecarre les tendance lourdes de décomposition n’est pas en soi l’événement fondateur d’une nouvelle culture politique. Elle met d’abord en valeur la crise des formes organisées actuelles, qu’elles soient enfermées dans des modes anciens de mobilisation et d’élaboration ou dans la logique institutionnelle de leur rapport à l’Etat. Le silence des forces de gauche sur l’enjeu réel du mouvement pendant son développement n’avait d’égal que l’indifférence générale dans laquelle ce silence a été accueilli. Sorties de leur torpeur, leurs initiatives du début de l’année 1996 semblent montrer qu’aucune d’entre elles n’a pris la mesure de l’événement.

 

Les organisations politiques ne sont pas les seules sur la sellette. Tout en prenant de front la figure de l’expert institutionnel dont le naufrage a été assuré par la pétition de soutien à Nicole Notat, la grève met en porte à faux la figure française de l’intellectuel, ressuscitée par la pétition de soutien aux grévistes initiée par Pierre Bourdieu, par la socialisation du champ symbolique et politique dans la mobilisation elle-même, même si l’utilité conjoncturelle de cet appel n’est pas ici en cause..

 

Car ce sont les rapports de la politique et du savoir qui nécessitent aujourd’hui d’être redéfinis. Il reste donc aux organisations politiques et aux professionnels du savoir et de la culture à prendre pleinement en compte ce renversement de la dynamique d’élaboration pratique, symbolique et culturelle, dans leurs activités et dans leurs rapports réciproques. La responsabilité des intellectuels s’exerce dans le champ de leur responsabilité professionnelle : elle n’est pas de promouvoir une nouvelle figure de l’expert critique, mais d’ouvrir l’élaboration de connaissances à de nouveaux protagonistes. Ce point reste le talon d’Achille du mouvement de décembre 1995, car il est celui par lequel les germes de refondation politique pourraient, faute de l’amorce d’une dynamique positive, nourrir encore le populisme.

 


[1] . Des matériaux sur les grandes caractéristiques nationales de la grève ont été réunis dans « La grèves dans tous ses états », Alain Bertho, Futur antérieur, 1996/1

 

 

[2]. Perrineau (P.), Wieviorka (M.), « De la nature du mouvement social », Le Monde, 20 décembre 1995.

~ par Alain Bertho sur 10 juin 1996.

 
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