Entre projet et solidarité

La Plaine St Denis avant le Grand Stade

Alain Bertho in Annales de la Recherche Urbaine 1995[1]

Eté 1993 : Le site des 50 hectares du Cornillon Nord à la Plaine St-Denis où s’élevaient jadis les gazomètres de GDF est cité comme lieu possible d’implantation du futur Grand Stade pour la coupe du monde de 1998. Après des négociations serrées avec la ville, qui n’était pas candidate au départ, le site est finalement retenu à l’automne. Le processus engagé relance les effort menés localement depuis des années pour la requalification de ce quartier douloureusement touché par la crise et la reconversion industrielle, faisant entrer de plain pied la ville et sa Plaine (qui constitue la moitié du territoire communal) dans le champ de la politique de la ville et d’un Grand Projet Urbain.

Qu’est-ce que la Plaine-St-Denis ? Un espace agricole rattaché aux communes de St-Denis et Aubervilliers sous le second Empire lors de l’élargissement de Paris et de la disparition de la commune de la Chapelle. Cet espace est d’abord structuré par l‘activité économique et industrielle : le Gaz de Paris sur les terrains du Nord (là où sera construit la grand stade), le Chemin de Fer Industriel sur les terrains du sud. Toute l’histoire sociale et politique de la Plaine et pour une part de la ville de St-Denis toute entière, est l’histoire de la création d’un espace public face à l’espace des entreprises, par la montée et l’organisation d’une intervention politique appuyée sur les mobilisations sociales et municipalité. La Plaine est au coeur de la politique locale, elle fut un vivier de militants et d’élus. La municipalité, socialiste avant la première guerre mondiale et communiste depuis 1920 (hormis l’épisode Doriot), s’est ainsi longtemps pensée comme le bras institutionnel de ce mouvement, défendant « sa population » face à l’Etat et au patronat.

Tout change lorsque l’espace de la Plaine perd, au yeux des entreprises , sa pertinence passée par transformation des formes de production, par modification des flux, par déplacement des besoins de main d’oeuvre, dans un premier temps avec la politique de déconcentration industrielle, dans un deuxième temps avec la crise.

La culture et l’institution municipale se mobilisent un temps contre les départs. En vain. Inexorablement, le tissu économique se transforme, une autre main-d’oeuvre est appelée, d’autres habitants s’installent.

La Plaine est devenu un morceau de ville par le travail et la production : l’implantation d’entreprises lui donne sa structure, ses limites, ses usages. En 1862, La Compagnie des Entrepôts et Magasins Généraux se créée et s’installe à l’extrême sud. C’est en 1883 qu’un entrepreneur parisien de la pierre de taille crée le Chemin de Fer Industriel dont le réseau rend possible et oriente l’implantation d’industries et de commerces de gros au sud de l’actuel Pont-De-Soissons. Il installe son siège social et un immeuble d’habitation pour ses cadres (appelé encore aujourd’hui « le château ») entre le 120 et le 124 avenue du président Wilson.

L’ensemble des terrains du Nord, propriété de la Ville de Paris, est bientôt occupé par la Compagnie du gaz et ses usines à gaz, en 1889 puis en 1922.

Dans les années 20, 40 % du potentiel industriel de St-Denis se trouve à la Plaine. On y trouve des entreprises de caoutchouc, de matières plastiques, de nombreuses entreprises métallurgiques, la Compagnie du Gaz avec ses 2000 ouvriers, les Verreries (550 ouvriers en 1923).

Des hommes arrivent alors, d’Espagne, de Bretagne, d’Italie, pour travailler. Ils s’installent à la Plaine dans les interstices laissés libres par les entreprises, construisant parfois eux mêmes des baraques puis des maisons sur des terrains au statut incertain.

En 1911, la Plaine abrite 15700 habitants soit 22.5 % du total communal et en 1936 encore 14900 (19.5). Le quartier autour de la rue de la Justice[2] au sud de l’usine à gaz, devient un village Espagnol. L’avenue du Président Wilson devient l’axe d’un quartier à majorité ouvrière mais que ne dédaignent pas les cadres des entreprises locales. Les ouvriers y sont pourtant plus que les autres « chez eux », imprimant leur marque aux lieux et aux activités sociales, comme les bals (notamment dans la salle des fêtes du « 120 »). Les entreprises de la Plaine deviennent des pépinières de militants, de cadres du mouvement ouvrier et d’élus.

Cette emprise ne se dément pas après la seconde guerre mondiale. La Plaine connaît régulièrement grèves et manifestations de masse. C’est un des bastions électoraux du PCF qui a des locaux dans le lieu symbolique du « 120 », à proximité du « château », des bains douches et de la salle des fêtes.

Pour une bonne part de l’ancienne population ouvrière, la Plaine reconquise, ce lieu organisé par l’industrie où des hommes à force d’obstination et de luttes avaient réussi à se faire leur place, fut un refuge, une famille, un village. Pour la plupart ce fut un point de départ vers d’autres horizons, une cité, une maison, une vie « normale ». Certains, les moins chanceux, les moins entreprenants, les moins politisés aussi, sûrement, sont restés là, à défendre frileusement ce qui n’est plus que souvenirs.

La Plaine n’est plus ce qu’elle était. Cette évidence se dévoile lentement aux yeux de l’équipe municipale durant les années 70 et 80. Cette prise de conscience s’affirme en 1971 avec l’arrivée d’un nouveau maire, Marcelin Berthelot. C’est à un véritable renversement culturel que s’essaie dès lors une partie de l’équipe municipale.

Les fermetures d’entreprises et les licenciements économiques d’ampleur commencent en France dans le milieu des années 70. Partout, la CGT se manifeste par l’organisation d’occupations exemplaires des entreprises menacées dans des conflits longs et durs[3]. Trois conflits phares à la Plaine polarisent alors la scène dionysienne : Cazeneuve, entreprise de machine-outil fabriquant notamment des tours et exportant 30 % de sa production, ouvre le bal en décembre 1976 après l’annonce de 420 licenciements. L’année 1979 est l’année Pouyet, entreprise de téléphonie vendue à ITT en novembre 1977, employant 322 salariés C’est en novembre 1982, que les 350 salariés de Languepin apprennent le dépôt de bilan de l’entreprise. Occupation longue, soutien de la municipalité, médiatisation, manifestation : rien n’y fait. Un a un les « bastions » tombent. La fin des années 80 voit le départ de Gibbs, Jeumont Schneider et Thomson.

De l’espace ouvrier à la paupérisation

La Plaine St-Denis ouvrière et industrielle sembla avoir vécu… Pourtant St-Denis est restée une ville ouvrière : les ouvriers constituent encore en 1990, 37.3 % de la population active, 32 % des chefs de famille. Mais cette population ouvrière est aujourd’hui déstabilisée. Déstabilisée géographiquement : les ouvriers ne constituent que 20 % de la population stable de la commune entre deux recensements (1982-1990) et sont aujourd’hui pour moitié de nationalité étrangère (49.5%). Ils sont déstabilisés dans l’emploi, par un chômage fort à St-Denis depuis le début de la crise, aujourd’hui l’un des taux les plus forts du département : alors que le taux de chômage à St-Denis est de 14.7% en 1990, le taux de chômage parmi les ouvriers est de 17.3 (14% chez les employés, et 7% chez les cadres et les professions intermédiaires). Ils sont déstabilisés par la précarisation de l’emploi : en 1991, la moitié des embauches sur la ville de St-Denis a été constituée de contrats à durée déterminée, mais 62 % des embauches ouvrières, 61% des embauches d’employés pour 7% chez les cadres supérieurs.

Déstabilisés enfin par leur place dans la production : tandis que 48% de la population active de St-Denis travaillait dans l’industrie en 1962, cette part est tombée à 43% en 1968, 35 % en 1975, 26% en 1982, 18.6 % en 1990… A peine plus d’un quart des ouvriers dionysiens travaillent en fait dans l’industrie, un cinquième dans le bâtiment où ils sont moins nombreux que dans les services…

Pourtant, malgré une érosion régulière de l’emploi sur la ville (-6700 emplois depuis 1975), St-Denis reste une ville active et une ville industrielle. Le taux d’activité, un des plus forts du département, reste au dessus de 100. Ces emplois ne concernent qu’un tiers des actifs dionysiens.

En 1990, la population de la Plaine est de 7522 personnes, 137 de plus qu’au recensement précédent. En huit ans, la population s’est renouvelée de 45.5 %. Sur 3943 personnes actives, 713 sont au chômage, soit 18%. Ce chiffre est un record communal : le taux de chômage est de 16.7% sur l’ensemble du quartier Plaine-Pleyel, de 14% sur la commune, de 11.5 dans le département.

Sur le quartier Plaine-Pleyel, les actifs masculins sont essentiellement ouvriers (65.4% des salariés masculins). Mais au coeur de cette vaste zone d’activité, 68.4 % des actifs travaillent en fait en dehors de la commune, un peu plus que les actifs de la ville (66%).

En 1988 on comptait à la Plaine 33000 salariés répartis en 800 entreprises ainsi disposées sur les territoires communaux : Saint Denis 360 entreprises et 19400 emplois, Aubervilliers, 400 et 10700, St-Ouen, 40 et 2900. L’emploi à la Plaine représente 42 % de l’emploi à St-Denis en 1990. En 1992 le nombre d’entreprises est passé à 887 et les salariés à 34261.

Les activités industrielles sont aujourd’hui minoritaires mais concernent encore 35 % des entreprises (49% des PME et PMI) et 40.5 % des effectifs. La lente érosion relative de ces derniers ne s’accompagne pas d’une diminution du % des entreprises. D’autre part, si le tertiaire est de plus en plus numériquement dominé par le commerce avec une grosse implantation d’entrepôts au sud de la zone (magasins généraux), ce qui prime, notamment en matière d’emploi, c’est le commerce interindustriel.

Outre le commerce, les grands pôles d’activités tertiaires sont :

– la logistique, maintenance et distribution de produits industriels, comme les établissements Panasonic, le centre de logistique SNCF du Landy et les ateliers de maintenance du TGV Nord.

– L’édition et l’audio visuel. Si l’imprimerie elle-même a perdu de son importance avec le départ de Paris Print, il reste les NMPP et surtout le développement d’un fort secteur audiovisuel regroupant une quinzaine d’établissements dont AB production, TF1, la société de régie des Studios de France, la SFP, des entreprises de construction de décors et toutes les activités connexes.

– la recherche dans les domaines de l’énergie, du verre et de la chimie, avec le centre de recherche EDF à Pleyel, la DETN (GDF) à la Plaine, les laboratoires de St-Gobain et de Rhône-Poulenc

On voit donc que le tertiaire dominant à la Plaine est soit pour une part une activité de production (audio-visuel), soit des activités liées à l’industrie : en amont (recherche), en aval (transport) ou intervenant au cours du processus productif (maintenance, commerce inter-industriel).

L’image couramment véhiculée d’une Plaine désindustrialisée est fausse. Mais l’image de l’usine traditionnelle qui sert de logo à la ville de St-Denis et dont les établissements Thomson ont conservé la trace architecturale l’est aussi : c’est une industrie moderne, dans ses productions et dans son organisation qui s’est substituée à la Plaine métallurgique et chimique d’antan. La maison de verre de Panasonic a pris la place de la Pharmacie centrale, de Gibbs, de Jeumont, et des forges Aubagnac, mais la Plaine n’est ni une friche, ni, a plus forte raison, une friche industrielle.

Entre une population paupérisée et peu qualifiée, d’une part, et des activités industrielles et de services à l’industrie qui recherchent des qualifications de plus en plus élevées, la rencontre se fait de moins en moins.

Une population moins qualifiée que les emplois disponibles sur la ville, une population beaucoup plus ouvrière aussi, la situation de la Plaine n’étant qu’une exagération de celle de la ville : si on s’en tenait aux qualifications et aux catégories socio-professionnelles, on pourrait en conclure que l’inadéquation emploi sur la ville/ main d’oeuvre locale est en partie imputable à une désindustrialisation. Or, les emplois dans l’industrie et le BTP sur la Plaine sont proportionnellement encore plus importants que sur l’ensemble de la ville et beaucoup plus importants que le part de la population active dionysienne travaillant effectivement dans l’industrie. Il y a St-Denis au total 4338 ouvriers de plus que d’emplois ouvriers, mais un déficit de 1116 techniciens, et de 4356 cadres d’entreprises… Trop d’ouvriers dans la population, certes, mais pas dans une industrie qui, localement, se désouvriérise.

Le poids du chômage dans la ville, le poids du chômage et de la pauvreté à la Plaine, n’est pas un paradoxe dans une ville active dont le tissu économique se transforme. Ancien bastion ouvrier, St-Denis est au coeur de la crise de la classe[4].

De la réindustrialisation au Projet urbain

En mars 1984, une conférence de presse de Marcelin Berthelot[5] rend publique la cohérence d’une nouvelle démarche municipale, marquée par des contacts avec le patronat depuis 1977, la mise en place d’une bourse des locaux, les propositions précises faites pour l’utilisation des terrains du Cornillon. C’est le prélude à la mise en place le 11 décembre 1985, d’un des instruments essentiels de l’action municipale depuis lors : le syndicat mixte intercommunal Plaine Renaissance[6].

Plaine Renaissance et projet urbain

Les missions de Plaine Renaissance couvrent les études , l’élaboration d’une charte intercommunale (1990), la constitution d’un pôle de formation de la Plaine, l’organisation du partenariat, l’évaluation des actions de revitalisation, et plus tard l’élaboration du projet Urbain et l’organisation des Assises. Sont rôle est donc d’abord localisé dans le champ dont l’urgence est la plus ressentie, celle de la revitalisation économique de la zone et seulement dans un deuxième temps dans le champ de la maîtrise urbaine.

Ce sont les initiatives gouvernementales et spéculatives qui ont, pour une grande part, provoqué ce glissement vers le projet urbain et l’usage de plus en plus affiné des instruments juridiques et institutionnels dans la mise en oeuvre d’une politique concurrente de celle de l’Etat dans un cadre qui reste partenarial.

Par ailleurs le caractère intercommunal donne à la Plaine une nouvelle dimension. Le territoire concerné n’est pas la Plaine-St-Denis au sens strict mais couvre aussi le quartier Pleyel, une partie de St-Ouen, la zone du canal sur la commune d’Aubervilliers, ainsi que les quartiers du Marcreux et du Landy sur la même commune.

Le schéma directeur de la Plaine-St-Denis

Le premier travail de la petite équipe de Plaine Renaissance a été un travail de contact et de récolte d’informations. Le Schéma directeur rendu public en deux temps entre 1988 et 1989 donne sept grands objectifs aux communes sur l’évolution du foncier, la formation et les liaisons recherche industrie, la vie urbaine et l’environnement, le canal, la circulation, l’infrastructure de télécommunication d’entreprise, l’animation économique.

Le Projet urbain.

Avec la publication par le premier ministre Michel Rocard d’un Livre Blanc sur l’Ile de France en février 1990, les élus prennent conscience qu’ils peuvent être pris de vitesse par des initiatives d’Etat. Le lendemain de la parution, Marcelin Berthelot tient conférence de presse, propose de transformer Plaine Renaissance en établissement public dirigé par les élus, et réaffirme les axes principaux du schéma directeur.

Mais, dans la foulée, surgit le danger de la spéculation en mai 1990 avec l’Offre Publique d’Achat du promoteur Jean Claude Aaron[7] et de son groupe Magnant sur les 77 ha des Magasins généraux à la limite du périphérique. Marcelin Berthelot et Jack Ralite, maire d’Aubervilliers[8] annoncent la création d’une Société d’économie mixte pour enrayer la spéculation immobilière[9], le lancement d’un concours d’aménagement et d’urbanisme ou la désignation d’une équipe d’architectes, enfin la tenue à l’automne, d’ASSISES pour un « aménagement à visage humain ». Offensive technico-financière, professionnelle et publique…

La Charte intercommunale préparée par Plaine Renaissance est adoptée en octobre et novembre 1990 par les trois conseils municipaux[10]. La volonté d’intervenir dans le Schéma Directeur d’Aménagement et d’Urbanisme d’Ile de France dont la révision a été lancée en juillet 1990 est fortement marquée avec l’annonce d’un projet urbain[11] et des Assises pour la Plaine, et la volonté de maîtrise foncière des communes.

L’élaboration du Projet urbain.

En septembre 1991, un premier document est rendu par les architectes. Il est soumis aux services administratifs des villes pour recueillir leurs remarques et propositions afin de nourrir les discussions des bureaux municipaux. Il est l’objet d’un débat public au sein des Assises de la Plaine. Il est enfin retravaillé par les architectes eux-mêmes. L’ensemble du processus est animé par l’équipe de Plaine Renaissance et se concrétise en novembre 1991 dans un « cahier des charges complémentaire » initiant une seconde phase de travail. Les deux villes peuvent sur cette base se positionner publiquement au printemps 1992 sur le terrain de la révision du SDAURIF. Le Projet urbain est présenté à la presse le 25 mai 1992.

Un nouvel espace public?.

A partir de 199O, les communes, à travers Plaine Renaissance, tentent une nouvelle forme de mobilisation qui corresponde au projet porté pour le quartier. Au-delà de la procédure, tout à fait inhabituelle, engagée autour du travail des architectes et qui différencie la Plaine d’autres quartiers objets dans le passé d’une intervention municipale[12], c’est bien une nouvelle forme de mobilisation politique qui est ici recherchée, l’ouverture d’un espace public spécifique. Il s’agit de réunir, pour discuter et développer les projets municipaux, des dirigeants d’entreprise, des professionnels, architectes ou autres, des représentants des collectivités locales et de l’Etat, des habitants et des forces sociales du quartier, associations ou habitants.

La première édition des Assises, consacrée à la présentation de la charte intercommunale se tient le 16 novembre 1990, avec plus de 600 participants dont le président du Conseil Général, Georges Valbon, et les maires des trois villes. Les deuxième Assises, en avril 1991 sont préparées par des groupes de travail issus des assises de novembre [13].

Les premières Assises sont sans conteste un moment de rencontre réussi entre des professionnels, des collectivités locales et des entreprises mais ni les habitants, ni les associations, il est vrai peu nombreuses, ni surtout les syndicats, pourtant encore présent dans quelques unes des 900 entreprises du territoire, même si entre temps d’autres défaites ont encore entamé leurs forces[14], ne sont représentés de façon significative.

Et les habitants ?

De fait, le projet de revitalisation sociale se sépare d’un projet de revitalisation économique portée par l’image d’une industrie de haute technologie et par une rupture avec l’ancienne figure du travail ouvrier. La population paupérisée du quartier n’est plus perçue ni comme la classe ouvrière des entreprises de la zone, ni même comme une classe ouvrière potentielle, étant donné les écarts de qualification entre la population présente et ce qui est souhaité comme développement d’emploi. Présents sur le territoire, on l’a vu, les ouvriers se dissolvent dans les représentations au profit de leur paupérisation ou de leurs origines nationales. Quant à la nouvelle figure du travail productif, elle reste obscure : la réalité du travail dans les entreprises de la Plaine aujourd’hui est mal connue des organisations sociales qui n’y sont plus beaucoup implantées, des autorités publiques et des chercheurs[15].

La « démarche quartier ».

La disjonction quartier/entreprises produit ses effets sur l’activité municipale. A la démarche à long terme portée par le projet urbain va s’adjoindre une sorte de volet social ayant pour mission de gérer les populations à court terme. Le lien proclamé entre les deux s’avère difficile à mettre en oeuvre.

Parallèlement au chemin qui mène de la création de Plaine Renaissance à l’élaboration du projet urbain, la ville de St-Denis se dote d’un équipement et d’un instrument institutionnel nouveau pour gérer les problèmes sociaux auxquels elle est confrontée sur le quartier : c’est la mise en place de ce qu’on appelle dans la ville de St-Denis une démarche quartier dont l’axe est une territorialisation de la réponse municipale aux problèmes et la mise en place d’un partenariat entre les services d’une part et avec les habitants et les associations d’autre part. Cette démarche s’apparente au mouvement national de territorialisation des politiques sociales englobée, entre autres, sous l’étiquette de Développement social des quartiers puis de Politique de la Ville après 1988.

Car si les instruments d’intervention et leur agents sont toujours en place, les professionnels concernés ressentent les transformations sociales du quartier comme une mise à l’épreuve du contenu et du sens de leurs interventions et transmettent leurs doutes aux élus. L’inquiétude sur l’évolution de la population a conduit les travailleurs sociaux à effectuer sur la Plaine un travail d’enquête avec l’objectif de Erreur ! Source du renvoi introuvable., c’est à dire de mettre en oeuvre une démarche partenariale non prescrite par une procédure nationale de développement social. Ce travail, et la dynamique qu’il enclenche débouche sur un « contrat d’agglomération[16]« par une double logique. La première, institutionnelle, était celle de la recherche de financements exceptionnels pour une action expérimentale. La seconde, cognitive et symbolique, assignait les problèmes rencontrés à la problématique en vogue de « l’immigration » par défaut d’autres repères et d’autres outils d’analyse, dans un quartier, faut-il le rappeler qui fut toujours territoire d’immigration. Mais le déclin de la figure ouvrière, ici comme ailleurs, ouvre la porte au succès de la figure de l’immigré.

Le bureau municipal propose en mai 1989, l’officialisation de la « démarche quartier Plaine » comme accompagnement social de la population ». Le bureau municipal décide enfin de l’ouverture de la Maison de quartier<!–[if supportFields]>= lieu repéré et utilisé par tous, donc polyvalent (…) devant contribuer à recréer le tissu social, (…) au désenclavement du quartier–><!–[if supportFields]>–>.

La Maison de quartier est ouverte le 23 février 1991. Des difficultés de fonctionnement se font rapidement jour et la Maison de quartier est fermée provisoirement le 2 mai de la même année.

La projection de la démarche quartier interpartenariale sur l’équipement a contribué à faire de ce dernier le symbole de la globalité de l’intervention municipale en direction de la population. Elle semble procéder d’une culture politico-administrative ancienne. Mais la désignation comme une catégorie unique de « la population », à la limite sous catégorisée de façon institutionnelle en « classes d’âge », qui est en fait un ensemble complexe et contradictoire de modes d’habiter et de rapports à l’histoire du territoire concerné, et la prééminence du prescriptif (il faut développer l’animation du quartier) sur le cognitif, n’a pas permis à l’action municipale de percevoir la réalité des tensions sociales existant sur le quartier. La démarche de connaissance initiée par les travailleurs sociaux eux-mêmes ne permettait pas de répondre à ce besoin car la population y a été examinée à travers la gille des « publics » concernés par les activités et non à travers ce qui, justement échappait à cette activité, dynamiques sociales réelles et tensions entre ces différents « publics », notamment des tensions intergénérationnelles. La conséquence de cette carence a été l’introduction non maîtrisée des tensions entre l’ancienne population ouvrière et les jeunes sans travail arrivés plus récemment dans la Maison de quartier elle-même, subsumant la concurrence pour l’usage de l’espace public de quartier en une concurrence pour la maîtrise symbolique d’un lieu institutionnel.

La démarche quartier mise en place dans le quartier de la Plaine-St-Denis comme dans d’autres quartiers de la ville s’apparente donc à la politique de la Ville qui transforme les procédures institutionnelles, la vision du social, les rapports entre l’Etat et les collectivités territoriales dans les années 1980-1990. Elle lui emprunte son souci de localisation de l’activité, de désectorisation, d’animation sociale du quartier concerné, en liaison avec les habitants et les associations. Elle lui emprunte une part de son organisation d’administration de mission. Elle lui emprunte enfin une part de l’analyse du social qui sert de soubassement aux pratiques, analyse dans laquelle l’exclusion et la « cohabitation interethnique » l’emportent sur une vision conflictuelle des rapports sociaux, même si certains des « maîtres mots » ne sont pas employés en tant que tels. Le fait que l’origine administrative et professionnelle du savoir sur le quartier l’emporte maintenant sur l’origine politique et militante n’est pas pour rien dans ce glissement vers une banalisation des principes de l’intervention sociale de la municipalité communiste. L’identité culturelle de cette intervention n’est pas complètement évanouie pour autant et génère des contradictions spécifiques, notamment l’importance donnée à l’équipement, la volonté de trouver une articulation avec la démarche économique et urbaine, même si elle reste la plupart du temps un voeux pieux.

Le contrat de ville

St-Denis est retenu comme site de Contrat de ville. Un document de 190 pages est donc élaboré qui doit servir de base à la négociation avec l’Etat en juin 1993. Il n’est pas ici question de confondre le Contrat de ville et les propositions qu’il contient pour la réalité qu’il décrit. Il s’agit de le prendre en tant que tel : comment la municipalité, avant l’annonce de l’arrivée du Grand Stade sur le site du Cornillon, met-elle en cohérence son activité et ses priorités sur la Plaine dans ses négociations avec l’Etat?

Dans le document « proposition pour un contrat de ville » de juin 93 la Plaine-St-Denis est présente à 9 reprises. Mais la seule cohérence locale de projet et d’action qui apparaisse est celle du Projet Urbain, du long terme, affirmée de plus comme une priorité municipale. La démarche sociale n’a plus sa cohérence de départ de la démarche quartier. Elle n’est même plus un « accompagnement social ». Elle est éclatée entre des démarches sectorielles déjà mises en oeuvre, une action d’alphabétisation mise en place dans le cadre de la Maison de quartier trois démarches « la Plaine à travers ses habitants », « vivre au quotidien »…, « le changement social »…. qui constituent trois axes de la démarche quartier d’origine mais déstructurés en trois propositions d’action différentes, non articulées.

Grand Stade.

La décision gouvernementale d’implanter le Grand stade sur le site du Cornillon Nord change sinon les données du problèmes du moins leur configuration. La municipalité, non candidate au départ et ayant même décliné l’offre plusieurs années plus tôt, se met en situation de négocier, en échange, ce qui lui semble essentiel au début de réalisation du projet urbain : infrastructure de transport, insertion de l’équipement dans la ville, couverture de l’autoroute A1. Sa relative position de force, et son succès dans la négociation, tiennent notamment à l’importance du travail réalisé en amont et à sa possibilité d’avancer immédiatement une vision cohérente de l’avenir du territoire et de son organisation. Dans ces conditions l’arrivée du Grand Stade qui semble maîtrisée, apparaît comme une chance inespérée pour commencer la requalification du quartier dans les termes qui avaient été prévu par les municipalités de ST-Denis et Aubervilliers. De plus, en devenant tangible même à long terme, la transformation urbaine de la Plaine tend à organiser réellement les pratiques présentes. Fait symbolique, la secrétaire générale adjointe qui suit la démarche quartier de la Plaine n’est plus celle qui est chargée du secteur social mais celle qui est chargée de l’urbanisme.

Reste à suivre les écarts et les tensions entre ce qui a été accordé et promis et ce qui sera réellement réalisé. Le Grand Stade est à la fois l’ouverture d’un chantier et l’ouverture d’une négociation non stop entre les villes et l’Etat. Quelles seront, dans ce face à face partenarial et contractuel, les atouts de la municipalité en défaut de forces sociales à mobiliser?

Conclusion.

Ce qui s’est passé à la Plaine est exemplaire. La conception classe ouvrière, comme matrice du changement social, comme analyseur social et référence politique n’est plus opératoire. Une période s’est close au milieu des années 80.

La fin des classes laisse ouverte la question sociale. Il est aujourd’hui fréquent d’appliquer à la société les métaphores de l’espace. Ceux du dedans et ceux du dehors, ceux du centre et ceux de la périphérie, ceux de la ville et ceux de la banlieue. Cette représentation dominante est attachée à la politique de la ville. C’est un regard qui traite les inégalités de façon non conflictuelle, qui pose l’idée d’une société normale et de situations anormales à résorber ou à intégrer.

L’institution se trouve alors en première ligne, Etat et collectivité territoriale, dans un ensemble polymorphe et de plus en plus solidarisé par les transformations récentes de l’équilibre des pouvoirs et des procédures. Mais toutes les politiques, nationales ou locales qui se sont donné comme objectif exclusif d’agir sur le « lien social » voire de le « renouer » ont rencontré des limites évidentes

Entre la gestion des populations bien présentes et un projet urbain à long terme dont le chemin de concrétisation semble bien encombré d’embûches diverses, c’est la cohérence normative du projet qui l’emporte finalement dans sa capacité mobilisatrice et identitaire. Ce basculement est accéléré par les perspectives tangibles d’un passage du long au moyen terme grâce au Grand Stade. Il reste dans l’intervention municipale une tension irréductible. Cette intervention, dans le cas de St-Denis comme pour d’autres municipalités de l’ex-banlieue rouge, s’appuyait dans un passé encore proche, sur la synergie du projet politique local et de la solidarité sociale dans le conflit. Dans les conditions actuelles, cette culture politique est prise à contre-pied par l’écart toujours menaçant entre le projet à dominante économique et urbaine, et la solidarité sociale. Mais cette quadrature du cercle n’est-elle propre qu’à St-Denis? N’est-elle pas la matrice de la crise contemporaine de la politique?


[1]. Enseignant à l’Université de Paris 8, Maîtrise de Sciences et techniques « Formation à la connaissance des banlieues ». A soutenu en 1994 une thèse sur La crise de la politique en milieu populaire : le communisme dionysien entre la politique de la Ville et l’épuisement militant (Nantes, dir. J.P.Molinari)

[2]. Actuellement rue Cristino Garcia.

[3]. C’est le cas dès 1975 dans les entreprises Chauffour, Valstar, Sercé dans le Val de Marne, avec un engagement exemplaire des élus auprès des salariés mobilisés. Bertho (A.), Ceux du Val de Marne, Paris, Messidor, 1991, page 100

[4]. Chenu (A.), « Une classe ouvrière en crise », Données Sociales 1993, INSEE pages 476-485.

Capdevielle (J.), Meynaud (H.), Mouriaux (R.), Petits boulots et grand marché européen, le travail démobilisé, Paris, PFNSP, 1990.

[5]. Avec Eliane Mano, adjointe chargée des affaires économiques, Pierre Zarka et Jean Pierre Henein, élu de St Ouen.

[6]. St Ouen-Aubervilliers-St-Denis-Conseil Général du 93, dirigé par Jacques Grossard, ancien ingénieur de Thomson, ancien collaborateur du ministre J.Ralite, élu communiste à Colombes.

[7]. Maître d’oeuvre de la Tour Montparnasse.

[8]. Conférence de presse du 26 juin 1990.

[9]. Celle-ci verra le jour en avril 1991, sous le nom de Plaine Développement, présidée par Marcelin Berthelot.

[10]. St-Denis le 25 octobre, St Ouen le 5 novembre, Aubervilliers le 8 novembre. Conformément à la loi du 7 janvier 1983 complétée le 26 janvier 1984 et le 5 janvier 1988, elle entend jouer son rôle dans l’élaboration du SDAU d’Ile de France.

[11]. St-Denis et Aubervilliers font le choix d’une équipe d’architectes différents plutôt que d’un concours. Les cabinets sollicités sont : Yves Lion, Reichen&Robert, Christian Devilliers et Pierre Riboulet auxquels s’ajoute le paysagiste Michel Corajoud. Un cahier des charges détaillé et contraignant leur est remis en janvier 1991 pour servir de base à leurs premières propositions.

[12]. Comme la rénovation du centre ville engagé dans les années 70 et qui aboutit en 1993.

[13]. « habitat-urbanisme-vie de quartier », « formation et développement », « activités structurantes »

[14]. Trois grandes entreprises ont encore été délocalisées malgré d’importantes mobilisations : GIBBS, Thomson et enfin, dernier conflit de ce type, Jeumont-Schneider devenu Alsthom et transféré à l’établissement de St Ouen en 1988.

[15]. Bertho (A.), Lazzarato (M.), Negri (T.), Rome (D.), Talland (C.), Etat des travaux sur la Plaine St-Denis, son aménagement, ses activités, CERMU, 1995, dactyl.

[16]. Contrat passé entre la ville et le Fonds d’Action Social, organisme chargé plus particulièrement de l’intégration des populations immigrées. Le contrat prévoit en général des financements d’Etat au vue des dépenses de la ville sur des objectifs définis en commun.

~ par Alain Bertho sur 6 mai 1995.

 
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