Emeute à Kishtwar août 2008

A Kishtwar, hindous et musulmans ne sont séparés que par une rue ou un jardin

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LE MONDE | 21.08.08

KISHTWAR (Jammu-et-Cachemire) ENVOYÉ SPÉCIAL

Dans la petite ville de Kishtwar, située à huit heures de route de Srinagar, capitale du Cachemire indien, de violentes émeutes ont opposé hindous et musulmans. Postés entre les drapeaux du Bharatya Janta Party (BJP), le parti nationaliste hindou, et une rangée d’arbres fruitiers, des soldats pointent, jour et nuit, le canon de leur arme automatique vers l’entrée de la propriété. Rajinder Singh, le leader du parti dans le district de Kishtwar, vit ici avec sa famille, comme dans un camp retranché.

Le vieil homme, habillé d’une longue tunique blanche, un tilka rouge au milieu du front, reçoit les visiteurs, assis en tailleur dans son salon, un téléphone et une tasse de thé entre les jambes. « Je n’ai peur de personne, rassure-t-il d’une voix posée, mais voyez le sort que réserve cette ville à un hindou, fier d’être un Indien. » En contrebas, entre les temples et les mosquées qui portent les mêmes toits en aluminium, des maisons sont brûlées et des commerces éventrés.

« Même s’ils étaient musulmans, nous vivions en harmonie avec eux », glisse la fille de Rajinder Singh, en longeant les fils barbelés qui viennent d’être posés autour du jardin. « Je les ai vus sauter par-dessus le portail, donner des coups de hache dans la voiture et mettre le feu à la maison. Je les entendais hurler : « A mort ! A mort ! » », témoigne Faizullah Cheikh, dont la maison a été assiégée par des manifestants hindous. En l’espace de trois heures, deux musulmans ont été tués. Cinq maisons et trente-six magasins appartenant aux deux communautés ont été brûlés.

DRAPEAUX PAKISTANAIS

La petite ville de 15 000 habitants, isolée dans les montagnes du Cachemire, comprend autant d’hindous que de musulmans. Elle n’avait pas connu de telles émeutes depuis vingt ans. Les tensions intercommunautaires, qui traversent l’Etat du Jammu-et-Cachemire depuis ces derniers mois, l’ont brusquement sortie de sa torpeur.

Une dispute autour d’un terrain de 40 hectares, dans une région à majorité musulmane, a déclenché les hostilités. Après avoir alloué les terres à des pèlerins hindous, le gouverneur de l’Etat est finalement revenu sur sa décision, cédant au mécontentement des musulmans. A leur tour, des manifestants hindous, réunis sous la bannière du Shri Amarnath Sangarsh Samiti ont bloqué la seule route qui mène au Cachemire. Tandis qu’à Jammu et à Srinagar, les protestations se tiennent à 200 kilomètres de distance, à Kishtwar, les deux communautés ne sont séparées que par une rue ou un jardin.

« Le 11 août au soir, nous avons entendu les mosquées de la ville appeler à un rassemblement pour le lendemain, après qu’un leader musulman a été tué par les forces de l’ordre, à Srinagar. La confrontation était inévitable », se souvient Haseeb Mughal, commissaire de police du district. A 5 heures du matin, la police annonce la tenue d’un couvre-feu par haut-parleur. Quelques heures plus tard, cinq hélicoptères amènent, en renfort, 120 militaires. En dépit de ce renfort, la ville est secouée par les émeutes. Les drapeaux pakistanais sont agités devant les drapeaux indiens.

VILLAGES ARMÉS

Après trois jours de couvre-feu, tout est resté intact. Les magasins éventrés sont jonchés de débris. « Les Indiens veulent nous coloniser alors que l’article 370 leur interdit d’acquérir des terres sur notre sol », s’indigne Khalil Basoor, un musulman qui a participé aux émeutes.

Un article de la Constitution, rédigé en 1950, trois ans après que le maharaja régnant sur le Jammu-et-Cachemire rétrocède son territoire à l’Inde en échange de sa protection contre l’invasion des tribus pathanes, prévoit une large autonomie vis-à-vis du pouvoir central, notamment en interdisant aux non-résidents du Cachemire de devenir propriétaires.

Parmi les hindous, largement majoritaires dans la région du Jammu, cette interdiction est vécue comme une injustice. « On a tout donné aux musulmans du Cachemire. Ils ont tous les privilèges. Malgré cela, ils continuent de brandir le drapeau pakistanais. Nous, hindous du Jammu-et-Cachemire, sommes les seuls à défendre notre patrie », fulmine Rajinder Singh.

Dans la région, les villages isolés ont été armés par le gouvernement indien, au cours des dix dernières années, afin qu’ils puissent se défendre contre les attaques de militants séparatistes. Trois mille armes, détenues à 98 % par des hindous, circulent désormais dans le district de Kishtwar.

Près de Kishtwar, le bourg de Bhatta fait partie de ces « comités de défense villageois ». Arvind Sharma, 22 ans, jure ne sortir l’arme de sa cachette que pour se rendre aux entraînements dispensés par l’armée. « On nous apprend à prendre position et à tirer sur celui qui menace notre sécurité », explique-t-il fièrement, avant de conclure : « Les musulmans peuvent oublier à tout moment qu’ils sont nos voisins et s’attaquer à nous. »

Ce jeune professeur se prépare à rejoindre bientôt l’école musulmane où il enseigne les mathématiques. Il redoute les premiers échanges avec ses élèves. Mais une chose est sûre : « Quelles que soient leurs paroles, je ne leur fais plus confiance, nos coeurs ne sont plus en harmonie. »

Julien Bouissou

~ par Alain Bertho sur 22 août 2008.