Shengda 2006

La chasse aux emplois enflamme les universités

 

Après les ouvriers et les paysans, ce sont maintenant les étudiants chinois, les enfants de la classe moyenne, qui manifestent pour préserver la valeur de leurs diplômes

Des dortoirs saccagés, des bureaux administratifs mis à sac, des extincteurs et des armoires jetés par les fenêtres, des policiers reculant sous les jets de pierres à la lueur des voitures en flammes : la province du Henan, au centre de la Chine, vient de vivre des journées de révolte étudiante comme le pays n’en avait pas connu depuis les grandes manifestations de 1989 en faveur de la démocratie. «Mais cette fois, estime un diplomate, les causes de ces émeutes ne sont pas politiques. Nous sommes face à un mouvement de révolte spontané contre une arnaque.» L’arnaque en question, il est vrai, illustre jusqu’à la caricature les dérives « commerciales » du système éducatif chinois. «Pour se renflouer, explique Aurore Merle (1), coauteur d’une étude sur les étudiants chinois, les universités d’Etat ont ouvert des facultés privées où affluent les étudiants qui ont raté le concours d’entrée et des cadres en formation envoyés par leurs entreprises. Les facultés privées font payer très cher ces études mais, en contrepartie, elles promettent de délivrer des diplômes qui portent clairement le nom de l’université, souvent prestigieuse, qui les héberge.»

Depuis 1998, plusieurs centaines d’institutions privées de ce type ont en effet été créées précipitamment, avec le soutien du pouvoir, pour accueillir les millions d’étudiants destinés à devenir les ingénieurs, les banquiers, les experts en marketing ou en technique boursière dont l’économie chinoise, en plein développement, a besoin. «Le problème, selon Aurore Merle, c’est que ce système provoque un double ressentiment. D’abord, chez les étudiants qui suivent la filière universitaire normale. Car ils se retrouvent en concurrence, au bout de leur cursus, avec des diplômés qui ont payé très cher des certificats de fin d’études officiellement équivalents mais obtenus au terme d’une formation de moindre valeur. Il provoque aussi un ressentiment violent chez les étudiants qui sortent de ces facultés «commerciales», car ils sentent bien qu’ils n’ont été acceptés que pour leur argent.»

Le conflit, en fait, n’est pas nouveau. A Dalian, en décembre dernier, près de 3 000 étudiants d’un institut d’informatique rattaché à l’université du Nord-Est mais contrôlé par une firme privée d’informatique ont mis à sac leur campus et envoyé plusieurs enseignants à l’hôpital lorsqu’ils ont appris que, sur leurs diplômes, figurerait la mention on line pour les différencier des documents délivrés par l’université du Nord-Est. Dans le Henan, c’est après avoir découvert que leurs diplômes n’avaient pas été émis par la prestigieuse université de Zhengzhou mais seulement par la modeste école de commerce de Shengda, sa succursale privée, plus connue pour les saules pleureurs et le lac de son campus que pour la valeur de ses diplômes, que les 13 000 étudiants de Shengda sont descendus dans la rue.

 

Selon l’hebdomadaire « Caijin », réputé pour ses enquêtes, la Chine détient le record peu enviable d’avoir les frais de scolarité les plus élevés au monde par rapport au revenu de sa population. En raison du désengagement de l’Etat, les frais d’inscription ont en effet été multipliés par dix en dix ans. « Les étudiants ne devraient pas payer plus de 25% du coût réel de leur formation. Au-delà, le prix des études devient exorbitant », observait récemment un vice-ministre de l’Education. Or dans beaucoup d’universités ce sont désormais 50% au moins du coût de la formation que les frais d’inscription doivent couvrir. Aujourd’hui une année d’université en Chine coûte en moyenne autour de 1 000 euros. Une année à l’école de commerce de Shengda dépasse 2 000 euros. Or la majorité des familles chinoises sont très loin de gagner cette somme en une année. Elles doivent se saigner aux quatre veines pour assurer l’avenir – c’est-à-dire la promotion sociale – de leurs enfants. Tâche ardue et de plus en plus incertaine. Malgré un taux de croissance qui tourne autour de 10% et une économie en explosion, les places sont très chères, même pour les diplômés. Les experts estiment que, cette année, 1,6 million d’emplois sont proposés aux étudiants sortant des grandes universités. Mais le pays a produit 4,9 millions de diplômés.

A Shengda, pour le moment, les étudiants estiment avoir remporté une victoire partielle. Le directeur de l’école de commerce Hou Heng a donné sa démission «à la demande de ses supérieurs à l’université de Zhengzhou». Il a admis que certains prospectus de l’école n’avaient «pas été très clairs» sur la question des diplômes, tout en affirmant que ces informations fausses n’avaient pas été publiées intentionnellement. Les étudiants, qui ne se contentent pas de ce mea culpa, attendent le remboursement ou au moins une réduction des frais d’inscription.

Comme d’habitude lorsqu’il est confronté à une « révolte populaire », le régime a immédiatement imposé un black-out total à la presse chinoise. Tous les sites internet relatifs à l’université de Zhengzhou ou faisant état des émeutes dont elle a été le théâtre ont été bloqués par la censure. Le campus est verrouillé, les accès interdits. Cet empressement à contrôler l’information révèle le malaise du régime. Car, cette fois-ci, ce ne sont plus des ouvriers réclamant le versement de leurs salaires ou des paysans expropriés qui protestent mais les rejetons de la classe moyenne, en plein coeur des villes.

(1) « Etudiants chinois. Qui sont les élites de demain ? », par Aurore Merle et Michaël Sztanke, Editions Autrement, 109 p., 12 euros.

Bruno Birolli
Le Nouvel Observateur juin 2006


~ par Alain Bertho sur 27 janvier 2008.