Marx aujourd’hui : banlieue, travail et politique

meunier6.jpg

Séminaire Marx contemporain 2003

Alain Bertho

Il y a un peu moins de dix ans, la revue, Société française dont j’étais rédacteur en chef… avait lancé une enquête auprès d’un certain nombre d’intellectuels et de chercheurs sur leur rapport au marxisme, à Marx. J’avais tout fait pour éviter moi-me^me d’y répondre. Car c’est une question très compliquée et subjectivement dérangeante. C’est une question redoutable qui articule des questions d’histoire personnelle , d’histoire intellectuelle et militante, et la conjoncture historique tout à fait particulière dans laquelle cette biographie s’est inscrite comme tant d’autres.

Alors, c’est d’abord une question personnelle compliquée, parce que le rapport que l’on peut entretenir avec l’œuvre, les thèses, les concepts de Marx, c’est à la fois le rapport à l’auteur, et le rapport à des auteurs à un espace intellectuel complexe, divers

Ensuite, de quel type de rapport s’agit-il ? C’est un rapport d’abord culturel quand on a pris un bain de Marx et de marxisme dès son plus jeune âge. C’est un rapport qui touche à la représentation du monde et par là, c’est un rapport culturel et idéologique. C’est un rapport à la politique : donc un rapport militant. C’est un rapport critique au réel : donc un rapport philosophique. C’est un rapport professionnel, celui du chercheur, historien et sociologue. C’est enfin un rapport médiatisé de façon éclectique

Ma formation marxiste passe aussi bien par la lecture directe des textes (peut-être plus Lénine que Marx), que par la lecture de marxistes aussi différents que Althusser, Lefebvre ou Godelier, et plus tard Sève, Schwartz, et Clot qui m’ouvrent de nouveaux horizons et notamment un retour au Marx des Grundrisse, au travers des débats sur l’individu au début des années 80. Plus récemment j’ai été très marqué par la lecture de Toni Negri, à la suite du travail en commun que nous avons effectué.

Je veux dire par là que, au sens large, mon rapport à Marx est un rapport à une culture, à un espace d’intellectualité qui est à la fois politique et scientifique. Impossible donc d’isoler dans cet ensemble, un rapport théorique et savant propre à l’activité de recherche. Mon rapport au marxisme tient notamment dans l’impossible disjonction du politique et du savant dans ma démarche intellectuelle.

Dans ma vie comme dans celle de millions de gens, le marxisme a fait culture. IL est difficile de penser rapport au marxisme en distinguant l’œuvre, voire les œuvres, celles des continuateurs, de la matérialité historique de tous les mouvements qui s’en sont réclamés.

Ce marxisme culture est lié à une période historique, il en est un élément central. Qu’en est-il quand cette période se clôt ? car nous vivons un changement d’époque. La fin du communisme du XX ° siècle a été le signe le plus marquant de cette rupture. L’omniprésence de la problématique de la crise puis, aujourd’hui du désordre signe le fait que si nous avons conscience que les choses ne sont plus comme avant, nous n’analysons le neuf qu’à l’aune du passé sans avoir une maîtrise de l’intellectualité du contemporain.

Si une période s’achève et avec elle son intellectualité, si l’un des événements marquant de la fin de cette période est justement la fin du communisme, se pose avec force une question légitime, tant sur le plan intellectuel que sur le plan scientifique : est-ce que la fin de cette période n’est pas aussi la clôture du marxisme comme culture et comme intellectualité, n’est-ce pas la fin définitive du communisme ?

Je me garderai bien de répondre d’emblée par oui ou par non à cette question redoutable dont l’intérêt réside moins dans la réponse finale que dans l’inventaire auquel elle conduit. Je peux néanmoins m’avancer un peu en disant que ma position est que la fin de cette période est certainement marquée par la saturation d’une figure historique de la pensée critique dont le marxisme avait été un des vecteurs fondamentaux. Nous sommes donc mis en demeure de reconstruire une pensée critique et de ce point de vue, l’expérience du marxisme a certainement des choses à nous transmettre.

La politique, la science et la société : un itinéraire

Je crois avoir vécu de façon assez forte le basculement d’une époque à l’autre et avoir ainsi éprouvé la saturation de ce qui est pour moi le cœur du marxisme, c’est à dire un certain rapport du savant et du politique. Fondamentalement, mon rapport à Marx et au marxisme ne se décline par au travers de mon rapport à des textes, des concepts ou des écoles. Il se décline d’abord par une posture, une mise en situation : celui du rapport du savant et du politique

Du savant : c’est à dire du rapport cognitif au réel tel que je l’ai pratiqué à travers la recherche, en Histoire, en Sociologie et en anthropologie sur les objets qui ont été les miens : la politique, l’Etat, la banlieue.

Du politique c’est à dire du rapport normatif et prescriptif au réel, de l’élucidation non seulement de ce qui est mais aussi des possibles.

Disjonction, articulation, détermination réciproque ? La question des rapports du savant et du politique est d’une certaine façon aussi vieille que l’émergence de la politique moderne et de la science sociale.

La sociologie s’est constituée en se séparant du socialisme. Le marxisme à eu à l’inverse l’ambition de constituer la politique comme une science… Il me semble que nous sommes aujourd’hui devant la nécessité de reformuler complètement la question. Mais n’anticipons pas. Car avant d’en arriver à cette hypothèse il est nécessaire de passer par l’expérience personnelle et collective des deux dernières décennies du siècle. Elles ont été pour moi marquée par l’engagement et politique et savant dans une aventure collective, celle de la revue Société Française

L’éditorial du n°1 de la revue, parue en novembre 1981, annonçait son ambition : « Associer le besoin de connaissance de la société française avec le besoin de la changer ». Cette ambition ouvrait à deux intuitions que la revue s’est, inégalement peut-être, astreint à expliciter : associer le besoin de connaissance avec le besoin de changement tentait de dessiner une conception neuve de la politique et de ses protagonistes et une conception neuve du travail de connaissance lui-même, et donc de ses protagonistes.

Adossé à l’une des dernières tentatives de renouvellement stratégique du communisme français du XX° siècle (le XXIII° congrès) au sein du nouvel Institut de Recherches Marxistes, la posture choisie prenait d’emblée à contre-pied une conception scolastique du marxisme, dans son versant politique comme dans son versant savant. IL ne s’agissait plus de considérer le marxisme comme une « science », science de l’histoire ou science de la politique, mais quelque part, en articulant l’exigence de possibles et l’élucidation du réel, de renouer avec une tradition critique.

On voit ainsi à quel point ce choix était marqué du sceau de la conjoncture : celle de la confrontation prioritaire à une doxa, tant théorique que politique en voie d’obsolescence rapide, où le caractère fructueux et novateur de la démarche risquait plus de se mesurer en écart au passé qu’à travers la nouveauté radicale des chemins empruntés.

Les quatre premières années de société française ont été des moments d’intense création, les moments où la tension entre le politique et le savant a été la plus fructueuse. Comme le rappelle l’éditorial récapitulatif du N° 50, treize ans plus tard, le choix de travailler sur des « objets flous » comme le travail et l’école, d’y travailler avec un nouveau dispositif de protagonistes de la recherche a incontestablement posé les fondations d’une démarche originale marquée par les deux colloques successifs sur le travail et les savoirs, l’ouverture sur l’enjeu théorico-politique du sens de la vie personnelle et la notion de « nouvelle communauté scientifique » portée dès le premier colloque par un texte de Yves Schwartz, consacrée par le n° 10 de la revue en 1984.

Sur ce plan, celui de la fertilité de la démarche intellectuelle et de sa capacité de rassemblement, l’année 84 fut sans aucun doute « l’année magique » durant laquelle la revue fêta son millième abonné. Mais ce fut aussi, d’une certaine façon celle de l’échec politique. Tandis que le N°12 spécial sur la crise et les élections européennes et le N° 13 sur la politique permettent d’exprimer plus clairement que jamais jusqu’alors les pistes de réflexion sur la politique avec la notion avancée dès lors de « crise de la politique », le PCF entre dans une croise majeure, marquée pendant plusieurs années par un renferment intellectuel et une certaine chasse aux sorcières dont les animateurs de la revue furent parmi les victimes désignées.

Société française ne sortira pas indemne de l’échec du versant politique de son projet. Occasion ratée ou sous-estimation de la profondeur de la crise majeure de la politique alors soupçonnée ? L’équipe alors ne désarma pourtant pas. Elle repris l’offensive d’abord avec trois numéros sur Valeurs et politique, jeunesse et « penser la France » aux ambitions très larges, puis en s’appuyant sur une série de séminaires publics.. Ce deuxième élan fut bientôt pris dans une seconde tourmente, planétaire celle là, celle de la clôture de l‘histoire du communisme du XX° siècle.

D’un côté la revue continuait son chemin, s’ouvrait au tournant des années 90, à de nouvelles questions comme la ville, la banlieue, la marginalisation sociale, les valeurs, la modernisation de l’appareil productif, revenait sur la crise de la politique (n° 40), consolidait ses choix de départ (n°41/42 « La société sous expertise »). D’un autre côté, la question du lien avec une politique devenue un vaste champ de ruine, était de plus en plus problématique.

L’équipe s’est trouvée partagée entre deux postures : celle, minoritaire de fait, qui consistait à penser qu’il y avait encore quelque chose à faire avec la politique institutée et celle du constat de la fermeture (provisoire) de tout espace de transformation politique. Les tenants de la première posture se sont plutôt investis dans une activité politique stricto sensu, les tenants de la seconde ont assuré le maintien d’une revue renouvelée, avec une nouvelle direction, un nouveau conseil éditorial, une nouvelle maquette, un lien plus fort avec la recherche universitaire.

La nouvelle direction se présente aux lecteurs s en 1993 au travers de l’éditorial du N° 48. Le rapport à l’expérience sociale dans son ensemble est explicitement substitué au rapport à la politique et l’accent est prioritairement mis sur l’originalité « d’une démarche de transformation des conditions sociales de production du savoir », cette partie de la démarche fondatrice, celle qui concernait la recherche, ayant été, elle, validée de façon évidente. L’éditorial du N°50 en 1994 revient sur la question et redit « l’échec d’un rapprochement entre la connaissance et la politique ». La revue cesse de paraître quelques années plus tard.

Adieu au marxisme ?.

La clôture d’une période

On peut avoir de cette courte histoire une vision anecdotique ou événementielle qui par ailleurs ne manque pas d’intérêt. Mais je crois que cette expérience vaut une réflexion plus large. Avec un peut de recul et un peu de travail, il me semble pouvoir avancer que nous nous sommes débattus collectivement avec une situation historiquement originale : celle de la clôture d’une séquence intellectuelle et politique, séquence précisément ouverte par le marxisme. Je veux dire par là que la clôture de l’aventure communiste du XX ° siècle, n’est pas la clôture d’un épiphénomène, d’un accident historique, mais bien la clôture de la période dans son ensemble, en objectivité et en subjectivité.

Le drame que notre collectif a vécu aurait alors été de tenter désespérément, jusqu’au bout, de penser la rupture de l’intérieur de l’intellectualité de la période en train de se clore, attitude tout à fait répandue, mais impasse catégorique.

Elle est notamment marquée par l’omniprésence du mot crise, des thématiques du désordre et de l’insécurité dans les débats tant politiques qu’intellectuels contemporains. Façon d’avouer au fond que nous n’arrivons pas à regarder le neuf autrement qu’à travers le regard du rétroviseur et à l’aune de la période passée.

Pourquoi ? Si nous prenons par exemple le problème qui était le nôtre, celui des rapports entre politique et connaissance, il ne pouvait, il ne peut être correctement reposé qu’à la condition expresse de prendre la mesure du fait que la politique n’est plus ce qu’elle était….La connaissance du social non plus.

La politique n’est plus ce qu’elle était

Le verdict de crise de la politique lancé au milieu des années 80 fait aujourd’hui quasiment consensus.

La politique comme subjectivité, comme prescription collective de possibles s’est articulée dans le siècle qui s’achève autour de deux dispositifs intellectuels.

1. Le triptyque Classe Parti Pouvoir

2. La politique comme science et conscience

Le triptyque Classe/parti/Pouvoir.

C’est bien cela qui s’achève sous nos yeux. D’autres dispositifs se cherchent aujourd’hui au travers d’autres formes de conscience et d’autres modes militants, ceux que l’on désigne sous le terme de mouvement social, faute de pouvoir les faire entrer dans un lexique trop lié aux formes politiques frappées d’obsolescence.

Pendant longtemps nous avons vécu sur une grande idée : la classe ouvrière, située au centre du système d’exploitation était le fer de lance du combat révolutionnaire. Le parti était sa conscience, son guide et son bras. Les autres couches sociales pouvaient être ses alliées, dans un processus d’unification concentrique du monde du travail. La politique exprimait le social dans l’espace de l’Etat.

Cette idée a épuisé ses vertus stratégiques.

Certes, il reste des ouvriers, en grand nombre et l’exploitation à laquelle ils sont confrontés est toujours aussi dure. Mais ils ne sont plus au centre, ni du rapport capital travail, ni du combat émancipateur. Pour une raison simple : il n’y a plus de centre. La force créative de l’humanité est en passe de devenir massivement immatérielle, informationnelle, subjective. Cette force créative déborde des murs de l’entreprise et se manifeste dans tous les domaines de la vie. Elle déborde les filets trop étroits du capital qui a bien du mal, en fait, à discipliner ce nouveau mode de création de richesse : on ne discipline pas les cerveaux comme on discipline le corps, les contremaîtres et les chronomètres ne suffisent plus. Pour maintenir, voire élargir son rapport d’exploitation dans l’entreprise et ailleurs, le capital répond à cette force créative collective et individuelle par la flexibilité, la précarité et le chômage.

La lutte touche tous les aspects de la vie humaine. Les fronts sont multiples et divers. Les nouvelles troupes démontrent, à chaque fois une capacité nouvelle d’allier avec pertinence le concret de la critique et l’exigence des principes. C’est sans doute pour cette raison que chaque mobilisation sectorielle depuis quelques années, loin de s’enfermer dans une lutte catégorielle a su s’attirer sympathie et soutien majoritaire dans le pays.

La force de transformation est là.

A quoi bon vouloir continuer à imposer à cette force multiforme une grille d’analyse qui étiquette et qui divise ? A quoi bon vouloir faire rentrer à toute force les gens dans des cases, des groupes quand monte depuis 5 ans la volonté du « Tous ensemble ». S’il ne nous reste de la lecture de classe de la société qu’une plate sociologie descriptive, nous passerons à côté des potentialités formidables d’unité politique, au plus noble sens du terme, du monde infiniment divers des forces du travail et de la création. Au-delà des inégalités et des injustices criantes que le système défend et alimente, tout porte à croire que nous sommes en train de vivre le dépassement des classes annoncé par Marx et que la lutte se présente de plus en plus comme une lutte de tous contre une seule classe qui enserre l’humanité dans les contraintes de plus en plus insupportables de la marchandisation de ses valeurs, qu’elles soient matérielles, culturelles, humaines ou éthiques. Il nous faut être à la mesure de ce nouvel âge, accepter de regarder ce monde avec les yeux du futur et non avec ceux du passé.

C’est pourquoi au terme de leur voyage, ceux d’entre nous qui s’étaient accrochés coûte que coûte au projet de changer le communisme se trouvent dans le meilleur des cas en situation de devoir fonder quelque chose dont ils font l’hypothèse (souvent, mais pas toujours) qu’il pourra garder le nom de communisme.

La politique comme science et conscience

Dans le triptyque précédent, le parti est le sujet réel de la politique et fait médiation entre la classe et l’Etat.

C’est lui qui transfigure le social en force de pouvoir.

Il est science du social et conscience des forces du social. Même dans le bolchévisme il fonctionne sous le mode de la représentation. Il s’appuie sur la science contre l’idéologie. Il en découle une conception et une pratique pédagogique de la politique qui est aujourd’hui en crise et massivement rejetée tandis que les mobilisations qu’on appelle mouvement social donnent à voir et à vivre une autre figure du politique.

Prendre au sérieux cette nouvelle donne c’est remettre aujourd’hui fondamentalement en cause l’ambition du socialisme scientifique, c’est à dire d’une politique sous condition d’une science. Pour deux raisons . D’abord cette posture est dangereuse et mère de toutes les dérives autoritaires. Ensuite cette posture, même si on ne la rejetait pas par principe serait aujourd’hui impraticable par défaut du savoir. Ce dernier point m’amène à parler de ce qui s’achève dans l’ordre du savant.

Les sciences sociales face aux anomalies

La péremption de la notion de classe n’a pas perturbé que la politique, elle a aussi mis à mal les sciences sociales et singulièrement la sociologie.

Non seulement la société n’est plus ce qu’elle a été, mais surtout elle ne peut plus être pensée comme elle l’a été. Pour reprendre la formule de Thomas Khun, les sciences sociales se trouvent confrontée à une « anomalie », appelant avec de plus en plus de force un renouveau paradigmatique. Si l’omniprésence du mot crise, observable depuis plusieurs années déjà, signalait bien la présomption de rupture, c’est, je pense, la thématique alors nouvelle de la « banlieue » qui a, en France du moins, le plus précisément nommé la perturbation intellectuelle à laquelle nous avons tous été confrontés. Les thématiques qui émergent alors, celles de l’éclatement, de l’exclusion, de la violence sociale remettent toutes peu ou prou en cause le concept même de société..

Ce que nous avons alors à réfléchir c’est comment un achèvement proprement politique produit des effets lourds sur l’intellectualité savante de la situation. Si cette hypothèse est avérée, cela signifie en effet que les Sciences sociales se trouveraient perturbées par la politique comme activité et comme subjectivité qui, du statut d’effet social qu’on lui concédait, serait ici rehaussée à celui de déterminant intellectuel.

Cela signifierait aussi qu’à travailler à l’élucidation des possibles, à la critique du présent comme de toutes les théories de l’ordre qui le conforte dans l’état des choses, on ne peut que rendre service, aussi, à des sciences humaines et sociales en difficulté.

A la croisée de la crise conjointe du savant et du politique : la pensée étatique

Dans l’attente du renouveau réel d’une pensée critique à la fois savante et politique, l’intellectualité qui occupe l’espace ainsi libérée est partout celle de l’Etat, une pensée institutionnelle, une pensée d’ordre et de mise en ordre

On en voit les méfaits dans l’espace du politique et l’effet « d’exode » comme dirait Toni Negri, l’effet de mise en retrait du populaire vis à vis d’une politique officielle de plus en plus étatisée.

On en mesure moins les effets de plus en plus fort dans la pensée savante, notamment de la sociologie prise dans les filets des problématiques de l’exclusion et de l’insertion, de l’immigré et de l’intégration, du désordre et de l’ordre. Tel est bien le registre sur lequel se développe depuis près de vingt ans la thématique de la banlieue. D’un côté un Etat en mal d’identifier des objets sociaux au travers de prescriptions claires et générales et entré dans une période durable de bricolage institutionnel. De l’autre une réflexion sociologique substituant au paradigme d’une société comprise comme une composition de groupes sociaux en tension, celui d’une dramatique du désordre et de l’ordre, de l’exclusion et de l’insertion, du multiethnique (ou multiculturel) et de l’intégration, de la violence et de la sécurité.

La ville y est convoquée non plus comme une composition singulière du travail et de la politique comme nous y conviait Max Weber, mais comme une figure d’un ordre public à restaurer. Ce qui rend, soit dit en passant, difficilement pensable la ville telle qu’elle se produit aujourd’hui.

Prescription et modernité : refonder un marxisme ?

Tel est bien aussi le défi intellectuel de la modernité. Car si un accord assez large pouvait être trouvé quant à la nécessaire critique de ces prénotions contemporaines que l’activité publique produit avec une grande générosité, autrement dit si un accord peut- être trouvé sur la nécessaire critique de toute une série de catégories et concepts marqués peu ou prou du sceau de l’Etat et d’une rationalité de mise en ordre, l’affaire se corse lorsqu’il s’agit de savoir au nom de quoi et de quel point de vue.

Deux postures possibles viennent immédiatement à l’esprit.

La première est celle de la critique idéologique d’un discours d’Etat. Outre qu’elle est peu admissible sur le plan de la rigueur épistémologique qui doit être la notre, elle a toutes les chances de rester campée sur des paradigmes dont la péremption est plus que certaine et de ne pas mettre en position de développer une intellectualité réellement contemporaine du contemporain.

L’autre, qui connaît un certain succès, est celle de la critique sociologique de la domination symbolique elle-même. Cette posture ne manque pas d’intérêt et elle n’a plus à prouver sa grande capacité à produire de l’intelligibilité du social. Je ne peux pourtant la partager et ceci pour deux raisons. La première est que par la force des choses elle réserve au savant le monopole de la vérité. La seconde est qu’à focaliser l’analyse sur les processus de domination elle rend difficile l’identification des deux dimensions polémiques de l’activité humaine que sont le travail et la politique.

Partir des possibles Une refondation du marxisme ?

Où en sommes nous ? Au constat que le double pari fondateur de Société française, changer la politique et changer le regard sur le réel, était peut-être décidément insécable. Comment changer la politique et refonder une culture de la transformation radicale en alimentant sa réflexion à des sciences sociales de plus en plus marquées par la commande publique et le soucis de pacification sociale et urbaine.

Prise aux pièges de mots qui ne sont décidément pas les siens, la politique transformatrice court sans cesse le risque de s’enliser dans les méandres de la mixité sociale, de l’insertion, de l’intégration, de la prévention de la délinquance, de l’intégrisme laïc, et de toutes les tentations sécuritaires.

Mais dans le même temps, dans quelle mesure peut-on être porteur d’un autre regard sur le réel, d’une autre pratique intellectuelle, d’une autre épistémologie, d’une autre conception et géométrie de la communauté scientifique sans puiser sa démarche dans la recherche d’autres possibles.

Bref, s’il n’y a pas de politique radicalement transformatrice sans critique des sciences sociales, peut-il y avoir une telle démarche critique sans visée politique ?

Durkheim lui-même ne saluait-il pas l’apport du socialisme à l’émergence de cette nouvelle pensée savante que fut en son temps la sociologie ? La seule différence, peut-être, était que Durkheim se confrontait à des pensées fortes et instituées, facilement identifiables qu’étaient le socialisme, la pensée industrielle usinière et celle de l’Etat Républicain. Ce qui n’est pas tout à fait notre cas.

Et les matériaux de cette (re)fondation ne sont pas ailleurs que dans la prescription de nouveaux possibles qui s’exprime de façon plus ou moins audible dans la subjectivité populaire, celle de ces mobilisations, celle du travail, celle de tous ces lieux non encore inventoriés des nouvelles résistances. C’est là, et nulle part ailleurs, que se trouve la source d’une pensée contemporaine de la subversion de l’ordre existant.

La politique comme condition de la connaissance

Car, comme le dit Georges Balandier, « le désordre contemporain est dans les têtes et non pas seulement dans les situations auxquelles chacun se trouve confronté »[1]. Mais, il est peut-être urgent de se poser la question de savoir si, d’aventure, l’illisibilité du présent ne viendrait pas du défaut de politique, si la science sociale ne n’est pas sous condition de la politique et si ce choix paradigmatique n’est pas le seul possible d’une « production démocratique du vrai ?[2] ».

Il deviendrait alors de plus en plus indispensable d’esquisser la politique pour pouvoir commencer à dessiner les contours du social, pour démêler l’écheveau des taxinomies qui emprisonnent la pensée dans l’état des lieux de l’ordre existant, et dans les lieux de l’Etat.

Tâche impossible me rétorquera-t-on, dans l’état actuel de la politique ! Non a condition de ne pas enfermer la politique dans ses vieux oripeaux institutionnels. Non à condition de prendre pour politique la prescription subjective des possibles, cette pensée singulière du réel qui est présente dans toutes les activités humaines. Non a condition de se donner aussi comme tâche savante (et militante) l’élucidation, la formalisation et la publication de cette subjectivité, de cette prescription, de ces possibles.

Voilà où nous en sommes. Nous sommes passé en vingt ans de la confrontation, de la mise en tension de la politique instituée et des sciences humaines, à la nécessaire reconstruction conjointe, mais toujours en tension (entre le prescriptif et le cognitif) d’une intellectualité politique et d’une intellectualité savante de la modernité.


[1] Georges Balandier, Le désordre, Fayard, 1998

[2] l’expression est de André Tosel, Praxis

~ par Alain Bertho sur 6 mai 2003.

 
%d blogueurs aiment cette page :