Empire, Nations et régime d’historicité

de Zhao, Tingyang, Professeur à l’Institut de Philosophie, Académie Chinoise des Sciences Sociales

par Alain Bertho Professeur d’anthropologie, Université de Paris 8


La première étrangeté rencontrée par un européen qui prend connaissance des conceptions chinoise de l’Empire comme « Tout sous le ciel » et de la Paix détaillées dans le texte de Zhao Tingyang, est sa non-historicité.

Je ne veux pas dire par là que l’histoire chinoise n’y est pas convoquée : elle l’est de bout en bout. Je veux dire que les conceptions de l’Etat, de l’Empire, de la paix apparaissent comme des invariants de philosophie politique, de philosophie tout court, sans rupture, sans séquences identifiables du point de vue des concepts.

Cette étrangeté met en lumière des singularités occidentales concernant l’histoire, l’Etat et l’affirmation de la nation. Elle le met en lumière dans la durée historique mais aussi dans les enjeux les plus contemporains.

En Europe les mots n’éclairent pas les siècles qui passent mais c’est toujours le siècle qui donne leur épaisseur à nos mots et à nos concepts. Comme le faisait justement remarquer l’historien Marc Bloch dans Apologie pour l’Histoire, ce ne sont pas parce que les hommes changent de moeurs qu’ils changent de vocabulaire.

Les nations et l’histoire

Appliquée à l’Europe, la posture chinoise posture nous ferait décrire la continuité conceptuelle entre l’empire conquérant d’Alexandre, la PAX ROMANA, l’empire guerrier de Charlemagne et son prolongement dans le Saint Empire Romain Germanique, les empires coloniaux espagnols, portugais, britanniques ou français constitués à partir du XVI ° siècle, l’universalité conquérante de la révolution française prolongée par Bonaparte… Histoire bruyante et heurtée qui sombre dans un vingtième siècle dédié semble-t-il au choc des nations et de leurs bras armés, qu’ils se nomment républiques, royaumes ou Reich. L’idée d’Empire s’est plus souvent conjuguée avec l’impérialisme qu’avec l’a recherche d’harmonie humaine.

C’est l’histoire de l’Etat, de la conception de l’Etat et de ses ennemis qui scande l’histoire européenne. L’universalité, l’unicité du peuple humanité y affleure à quelques reprises, notamment avec l’émergence du catholicisme ou l’invention des Droits de l’Homme quatorze siècles plus tard. Mais ni l’un ni l’autre n’ont durablement entravé l’affirmation des antagonisme étatiques et nationaux. Le mouvement pour la paix de Dieu initié par le concile du Puy en 987 n’avait d’ambition qu’au sein d’un royaume de France en crise et suspendu à une transition dynastique. C’est dans la légitimité de la souveraineté nationale que s’ancre le texte du 26 août 1789…

La notion chinoise d’Empire est-elle le nom de l’absence de l’idée de nation ?

Les Etats et la guerre

Confronté à la situation contemporaine, cet appareillage intellectuel suscite un éclairage suggestif des apories européennes face à la globalisation.

La conception de l’Empire portée par l’ouvrage d’Antonio Negri et Michael Hardt suggère l’agonie des Etats Nations dont l’analyse est aussi portée par le sociologue polonais Zygmund Baumaun dans son ouvrage La société assiégée. Cette conception donne à la globalisation la dimension d’un « tout sous le ciel » certes peu harmonieux mais en tout été de cause ingouvernable dans les formes classiques de l’Etat.

Ce diagnostic d’agonie des Etats Nations est remis en cause de diverses façons.

Il est d’abord remis en cause par la polémique politique venant d’une critique de la mondialisation comme expression suprême de l’Impérialisme et notamment de l’impérialisme américain. Dans cette conception, cette mondialisation/impérialisme ne pourrait être combattue que par les formes éprouvées de la souveraineté populaire nationale. Même au sein du jeune mouvement altermondialiste, la gauche politique radicale européenne ne sort pas aisément des schémas nationaux les plus anciens.

D’un autre côté il apparaît que faute d’un gouvernement mondial de l’Empire, ce sont les Etats, même déracinés de leur ancienne légitimité nationale qui sont mobilisés pour assurer la gouvernance globale. Leur légitimité, extérieure et intérieure, ils l’enracinent aujourd’hui dans la guerre et la désignation récurrente de l’ennemi. C’est la guerre, la guerre fondatrice et l’état de guerre permanent, qui, aujourd’hui, sort de leur agonie ces Etats nations toujours présents. Carl Schmidt semble connaître une nouvelle jeunesse.

L’Empire est l’exact opposé de l’impérialisme

L’Empire : altérité au présent ?

Quelle est, dans le monde contemporain la force porteuse d’une conception d’un empire dont l’intellectualité pourrait parler à la posture chinoise ? Ce ne sont pas les institutions internationales et notamment l’ONU dont le concept même valide la parcellisation nationale et dont l’action pacifiante n’a pas fait ses preuves au cours du dernier demi-siècle.

En réalité la seule dynamique humaine dont l’intellectualité pratique est porteuse d’une telle conception est sans doute le mouvement altermondialiste ou pour être plus précis le processus des forums sociaux mondiaux et continentaux initiés en 2001 à Porto Alegre[1].

Avec l’énoncé « un autre monde est possible », l’altermondialisme annonce que la mondialisation porterait son double, son « altermonde », son utopie du présent. Cette utopie ne fonctionne pas comme celles que nous avons connues. Dans le « monde plein »[2], il n’y a pas d’ailleurs. Dans le monde de l’immédiateté qui tend à abolir le temps en même temps que la distance, il n’y pas non plus de lendemains. L’autre est déjà présent et il est impérial.

Selon la « Charte de Porto Alegre », cahier des charges de tous les forums sociaux, ces Forums se donnent comme but d’élaborer des « alternatives » au processus de mondialisation actuel. Ces alternatives sont ainsi sensées « faire prévaloir une mondialisation solidaire qui respecte les droits universels de l’homme, ceux de tous les citoyens et citoyennes de toutes les nations, et l’environnement. ». L’altérité, se tisse au cours de l’événement dont c’est la finalité principale : il s’agit de penser mais surtout de commencer à construire cet « autre monde possible » par un processus « inclusif » qui n’exclut a priori personne.

Les forums agrègent des individus et des organisations aux trajectoires, aux objets, aux pratiques les plus divers. Chacune de ces composantes transporte avec elle un passé, une culture, des enjeux symboliques interne ou externes. Chacune a son propre usage du forum, sa propre part de production du commun. Aucune d’entre elles ne marque le forum de sa culture propre, de son histoire, de ses symboles. Le forum, du même coup, n’existe plus qu’à partir de lui-même. L’espace forum n’a ni passé ni tradition. Il ne prolonge aucun grand récit de la même façon qu’il n’en mobilise ni n’en produit aucun dans ses échanges internes. Cette pensée de l’altérité-monde au présent s’incarne dans la volonté d’être dans le faire autant que dans le dire et d’introduire la logique de « l’alternative » au coeur de l’organisation et de l’événement.

Il est possible d’affirmer que l’intellectualité des forums se présente comme la pensée d’un processus « impérial » d’inclusion de toutes les différences. Mais que pour ce faire il doit congédier conjointement les enjeux étatiques de pouvoir (les partis sont exclus) et le régime moderne d’historicité[3]. Ce qui fait toute l’actualité de la conception chinoise exposée par Zhao Tingyang.


[1] Bertho. A, « La mobilisation altermondialiste, analyseur du contemporain » Anthropologie et société, 29-3, 2005

[2] Bauman Z., La société assiégée, 2005

[3] Hartog François, Régimes d’historicité. Présentisme et expériences du temps, Paris, Seuil/La librairie du XXIe siècle, 2003

~ par Alain Bertho sur 4 mai 2007.

 
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