L’autre monde ici et maintenant

L’Altermondialisme est-il un avenir ?

Alain Bertho In Mouvements, n°47, septembre 2006

 


« Un autre monde est possible » : telle est « la bonne nouvelle » politique[1] déclinée dans toutes les langues qui avec l’invention des forums sociaux a ouvert à la fois le siècle et le millénaire. C’est l’annonce que la mondialisation porte son double, son « altermonde », son utopie du présent. Pourrait-elle prendre la place encore fumante des utopies naufragées de la modernité ? Cette thèse a ses défenseurs. « La dynamique du mouvement altermondialiste comporte trois moments distincts mais complémentaires : la négativité de la résistance, les propositions concrètes, et l’utopie d’un autre monde. » affirme ainsi en 2003 Michael Lowy[2].

Mais ce dernier s’empresse d’ajouter que la dimension utopique s’articule autour de grandes valeurs (humanité, solidarité démocratie, diversité) qui « ne définissent pas un paradigme de société pour l’avenir », même si pour une partie du mouvement le « socialisme » reste une référence. Car, conclut-il « il ne s’agit pas pour le mouvement d’attendre les lendemains qui chantent, mais d’oeuvrer, ici et maintenant ».

Qu’est-ce qu’une utopie qui ne détaille pas l’architecture du monde idéal et qui ne le situe ni dans un autre lieu ni dans une autre temps ? Telle est la singularité de la situation contemporaine : une immédiateté de l’altérité revendiquée par les mobilisations altermondialistes allié à une incertitude voire une diversité subjective de cette altérité0. Comme le dit le sous-commandant Marcos, porte parole du mouvement Zapatiste : « il y a la place pour plusieurs mondes dans le monde que nous voulons. »

Une rupture d’intellectualité.

Assurément une telle utopie, si utopie il y a, ne fonctionne pas tout à fait comme celles que nous avons connues. Elle est sans doute le fruit, sinon le meilleur révélateur de son époque, de ce monde ou plutôt de cette mondialisation dont elle porte un désir d’altérité au même titre que le socialisme fut, au XIX ème siècle un puissant révélateur du monde industriel en train de se mettre en place.

La mondialisation révélée par son imaginaire ? Pourquoi pas ? Peut-être que la mondialisation de notre imaginaire est justement le moteur le plus puissant de cette globalisation [3]! Car, comme le montre notamment Zygmunt Bauman[4], ce que nous nommons « mondialisation » et/ou « globalisation », désigne sans doute d’abord une remise en jeu des paradigmes et des catégories de pensée commune. Nous sommes face à un changement d’intellectualité sociale, politique et savante au sens où l’entendait Thomas Kuhn. Cette remise en cause force la pensée à se redisposer dans les dimensions spatiales, bien sûr, mais aussi temporelles.

La dimension spatiale est aisément conceptualisable. Dans le « monde plein »[5], il n’y a pas d’ailleurs. De ce point de vue nous bouclons la boucle commencée en 1516 avec l’utopie de Thomas More. La modernité s’enracine dans l’ouverture intellectuelle provoquée par la découverte des « autres mondes » et des autres continents. Elle s’achève dans la globalisation des réseaux… et des risques[6].

La dimension temporelle est plus complexe. Il s’agit bien sûr de la « durée » des choses que les moyens de communication et de traitement de l’information tendent à réduire de façon exponentielle. Il s’agit, de ce fait, de « l’immédiateté » qui tend à abolir le temps en même temps que la distance et sans doute plus qu’elle. Mais il s’agit aussi et peut-être surtout du « régime » du temps dans lequel se disposent nos actions, nos imaginaires, notre subjectivité, ce que Zaki Laidi nomme « le sacre du présent »[7].

C’est cette transformation du rapport au temps que François Hartog analyse comme une transformation du « régime d’historicité »[8]. De quoi s’agit-il ? L’humanité a longtemps connu des régimes d’historicité organisés autour d’un passé (le mythe ou la tradition) qui organisait le présent.

Jusqu’au jour où, comme l’exprima Toqueville[9], « le passé n’éclairant plus l’avenir, l’esprit marche dans les ténèbres ». La modernité s’ouvre alors par un renversement vers un futur de notre rapport au temps historique. Pas plus qu’avant, le présent ne se suffit à lui-même. Mais c’est maintenant l’horizon du progrès, du projet, de la révolution ou de l’utopie qui l’organise à son tour. Qu’ils chantent ou non, ce sont les lendemains qui donnent sens à notre quotidien.

Le passé n’est pas pour autant aboli. Histoire devenue science, il se mobilise pour nous imposer l’inéluctabilité de notre futur. Le présent, pris dans le flot du continuum historique, n’est plus qu’une modalité de la réalisation de ce dernier. Telle est le mode subjectif d’historicité qui s’est fracassé sur les rivages tragiques du vingtième siècle. La science a échappé à son maître, l’utopie est devenue cauchemar. Le futur s’est arrêté en route. C’est beaucoup plus que la « fin de l’Histoire »[10] , c’est un nouveau rapport au temps.

Il semble que nous soyons aujourd’hui installés dans un présent sans fin. Tandis que le « principe de précaution » tente de ménager l’avenir incertain, mémoire et mémorialisation disputent à l’histoire l’usage social de notre passé. Alors que l’histoire convoque le passé pour donner sens au présent, la mémoire, elle, mobilise le passé au présent et c’est ce présent qui lui donne sens… La mémorialisation devient une activité politique majeure et la nostalgie un marché qui tente de donner sens au sur-place apparent de l’histoire[11].

Nous n’avons pas encore fait l’inventaire de toutes les conséquences possible de cette subjectivité du présent. Elles ne sont pas sans rapport avec cette « décomposition générale du langage des fins dans la vie économique, sociale et politique du monde »[12]. La fin de l’histoire ne peut être paisible car elle perturbe l’intellectualité des fins sans laquelle il risque de ne plus y avoir d’intellectualité du tout[13]

L’espace et le temps.

C’est dans cette conjoncture que s’inscrit le mouvement altermondialiste. C’est pour cette raison qu’on ne peut raisonner sur la dynamique et ses rêves suivant des schémas anciens. En fait le mouvement se déploie dans des formes en homologie avec la globalisation économique et culturelle, un peu comme le mouvement ouvrier naissant s’est moulé dans le capitalisme usinier. A l’instar de ce dernier, il porte sur le monde présent une prescription (celui d’être autre que ce qu’il est) et en développe une intellectualité originale.

Là s’arrête l’analogie car cette intellectualité qui nourrit des pratiques avant de proposer un discours s’inscrit justement en rupture avec les expériences précédentes de contestation sociale et politique : dans le rapport au temps historique comme dans le processus de délibération et de décision collective, le rapport au pouvoir, la conception de l’organisation, jusque dans l’usage de la parole publique.

Mais dans ce chapelet de rupture, l’expérience du temps tient sans nulle doute une place assez déterminante. Laissons le mouvement se présenter lui-même dans la fameuse « Charte de Porto Alegre », cahier des charges général de tous les forums sociaux. Les Forums s’y donnent comme but d’échanger et d’élaborer collectivement des « alternatives » au processus de mondialisation capitaliste. Ces alternatives, plurielles et partielles auxquelles sont dédiés les événements locaux que sont les séminaires et les ateliers autogérés sont ainsi sensées « faire prévaloir, comme nouvelle étape de l’histoire du monde, une mondialisation solidaire qui respecte les droits universels de l’homme, ceux de tous les citoyens et citoyennes de toutes les nations, et l’environnement. ». L’utopie, si utopie il y a, se tisse au cours de l’événement dont c’est la finalité principale : il s’agit de penser et de commencer à construire cet « autre monde possible ».

Les fondateurs des forums, notamment le brésilien Chico Whitaker, sont attachés à leur caractérisation comme « espace » et non comme « mouvement »[14]. Ils indiquent par là leur soucis d’éviter toute pérennité organisationnelle dont l’émergence serait mortelle à la logique d’inclusion et d’élargissement qui fait la force du mouvement. Cet espace-événement génère un régime d’historicité qui est forcément celui du présent et de lui seul.

Les forums agrègent des individus et des organisations aux trajectoires, aux objets, aux pratiques les plus divers. Chacune de ces composantes transporte avec elle un passé, une culture, des enjeux symboliques interne ou externes. Chacune a son propre usage du forum, sa propre part de production du commun. Aucune d’entre elles ne marque le forum de sa culture propre, de son histoire, de ses symboles. Le forum, du même coup, n’existe plus qu’à partir de lui-même. L’espace forum n’a ni passé ni tradition. Il ne prolonge aucun grand récit de la même façon qu’il n’en mobilise ni n’en produit aucun dans ses échanges internes.

La mémoire et l’histoire

Mais un présent qui dure ne s’exempte pas longtemps d’une réflexion sur son passé et sa propre mémoire c’est ce qui arrive aujourd’hui au forum social mondial comme au forum social européen. Rien qui ressemble pourtant à l’enjeu monumental que fut pour le mouvement communiste, la maîtrise de sa propre histoire. Car ce n’est pas en termes historiques mais en terme de « mémoire » que le mouvement altermondialiste a décidé pour l’instant d’aborder cette question[15]. La différence pratique est de taille.

L’auto-mémorialisation du mouvement l’inscrit dans une sorte de présent cumulatif plus que dans une épopée sociale. Que ce soit à l’échelle du Forum Social Mondial et du comité international ou à l’échelle européenne et de l’Assemblée Européenne de Préparation[16], le travail et la réflexion engagée sur la mémoire à partir de 2004[17] débouche sur des efforts de « systématisation ». Il s’agit en fait d’intégrer la nécessité de conserver une mémoire vivante de l’événement en amont de son organisation par des mesures du type de celles mises en place par le comité d’initiative français lors du Forum Social Européen de 2003. Le souci n’est pas de faire et de maîtriser le « récit » du passé, enjeu ancien des organisations politiques, mais bien de continuer et d’élargir ainsi le forum espace dans un présent prolongé. IL s’agit de faire que la matière intellectuelle de l’événements (débats et propositions) continue à être une matière vivante et disponible au delà du temps et de l’espace événementiel du forum.

Aujourd’hui ou demain ?

Le régime d’historicité ainsi amputé d’une histoire, au sens moderne du terme, a-t-il un avenir ? Revenons sur la Charte fondatrice. Il s’agit, annonce-t-elle de rassembler les « mouvements de la société civile …qui s’emploient à bâtir une société planétaire axée sur l’être humain. », ou, comme il est dit plus loin, « visant à bâtir un autre monde ».

Le mot bâtir n’est pas anodin[18]. Il signale l’immédiateté d’un objectif qui n’est pas renvoyé à une autre séquence historique. Même si la Charte parle bien d’une « nouvelle étape de l’histoire du monde, une mondialisation solidaire qui respecte les droits universels de l’homme », il est évident que cette étape d’une certaine façon commence maintenant. Elle est d’ores et déjà soutenue par « des systèmes et institutions internationaux démocratiques au service de la justice sociale, de légalité et de la souveraineté des peuples ». Elle s’incarne d’ores et déjà dans les « actions concrètes » des mouvements auxquels le Forum propose un espace. La charte cite « ce que la société est en train de bâtir pour axer l’activité économique et l’action politique en vue dune prise en compte des besoins de l’être humain » et du besoin de « renforcer les initiatives d’humanisation en cours ».

En fait le Forum est ainsi mis en posture de ne pas être seulement un lieu d’élaboration, un outil disjoint, par sa nature et son mode d’existence, des changements à promouvoir. Il est lui-même pensé par ses promoteurs comme un changement, comme un élément de la « nouvelle étape » parce qu’en « introduisant dans l’agenda mondial les pratiques transformatrices qu’ils (les participants) expérimentent dans la construction d’un monde nouveau » et parce qu’il participe ainsi de la construction d’une « citoyenneté planétaire ».

Cette pensée de l’altérité au présent s’incarne dans la volonté pratique d’être dans le faire autant que dans le dire et d’introduire la logique de « l’alternative » au coeur de l’organisation et de l’événement. Qu’elle concerne l’alimentation proposée aux participants (bio et équitable), l’usage de logiciels libres, ou la place de la culture, cette injonction n’est pas toujours totalement couronnée de succès. Mais elle fait partie des injonctions partagées et s’adosse notamment sur la réussite centrale de nouvelles pratiques en matière d’interprétariat, sans lesquelles ces événements et ce processus n’auraient pas pu avoir l’élargissement qu’il a connu.»[19]

Utopie en acte ou changements à venir ?

Le régime de temps dans lequel se pense ainsi le forum entre en tension avec le régime moderne de temporalité dans lequel sont encore intellectuellement installées nombre des organisations participantes. En effet, si les ONG ou les mouvements sectoriels nouveaux du type des Sans-Terre brésiliens ou du DAL en France s’installent assez aisément dans ce registre, il n’en est pas de même des organisations marquées par les formes modernes de la politique, du rythme des mobilisations et des rapports au pouvoir pensés en terme « d’échéances » notamment électorales.

Ce sont les organisations politiques, notamment celles qui sont issues des diverses traditions communistes qui restent le plus marquées par ce régime moderne d’historicité mettant l’action présente sous la discipline du futur. Certes ces organisations ne sont pas censées être présentes en tant que telles mais leurs militants le sont au travers des mouvements sociaux. Dans leur régime d’historicité qui est celui de la modernité, l’altérité revendiquée est un projet plus qu’une pratique. Elle doit s’énoncer, se programmer et se mettre en œuvre à partir d’une position de pouvoir. La conquête du pouvoir, préalable annoncé au changement, devient donc l’objectif clef qui sacrifie le présent à l’avènement du futur.

En rompant avec ce schéma national étatique, et donc partisan, de l’action politique l’altermondialisme se libère potentiellement du régime moderne du temps dans ses modalités pratiques, celles des «étapes de l’action » et de la construction stratégique du cheminement. Et il déstabilise les cultures politiques de nombre de ceux qui y participent. Espace ou mouvement ? Pluralité des propositions ou « consensus de Porto Alegre » ? Tous les débats qui traversent les forums et le mouvement altermondialiste depuis le début et qui travaillent sur la question de leur propre finalité sont structurés par les différents régimes d’historicité qui y cohabitent.

L’utopie de l’altermondialisme n’est pas dans ses discours, il est dans ses actes et le sens qu’il donne à ses actes. L’autre monde dont il est question est déjà là, dans ses rassemblements ouverts et polyglottes, dans ses solidarités sans frontières, dans la construction et non la revendication d’une mondialité alternative.

L’utopie contre la « vie nue »

On peut rétrospectivement se demander quelle place Jean Servier consacrerait à l’altermondialisme s’il n’avait achevé son Histoire de l’Utopie en 1967[20]… L’altermondialisme n’aurait certainement pas sa place du côté de l’utopie « cité close », « figée dans un éternelle présent », figure d’un idéal auquel il ne manque pas un bouton de guêtre. Il ne l’aurait pas non plus du côté du millénarisme, cette « tempête » destinée à « laver l’humanité ». Encore moins peut-être dans l’alliance de « la science et la cité radieuse » qui caractérise l’utopie des temps modernes…. Qui, aujourd’hui, alimenterait ses rêves des « promesses de la science » et des « mirages d’un avenir planifié » sur lesquels Servier conclue sa réflexion contemporaine ?

Le sacre du présent dans le monde plein qui est le notre nous présente l’inventaire des rêves abolis : il n’y a plus ni au-delà, ni ailleurs, ni âge d’or, ni avenir radieux. Et l’humanité, en face à face avec elle-même n’a plus d’échappatoire. L’utopie concrète porte alors sur la catégorie même d’humanité, son caractère inclusif et cosmopolite, solidaire et communiquant, en contrepoint exact de la « vie nue »[21] dont la modernité a fait la pierre angulaire du pouvoir. L’autre monde possible, c’est nous-mêmes, dès aujourd’hui.


[1] Bonne nouvelle en grec se dit euaggelion et a donné le mot français évangile….

[2] « Negativité et utopie du mouvement altermondialiste » in Contretemps 2003

[3] Ardjun Appadurai « mondialisation, recherche, imagination », Revue Internationale des Sciences Sociales, « La mondialisation », 1999,160 : 257-267 et Après le colonialisme. Les conséquences culturelles de la globalisation, 2001,Paris, Payot

[4] La société assiégée, 2005

[5] Zygmunt Bauman, ibidem

[6] La subjectivité du monde plein s’enracine dans la consciences des risques planétaires cf Ulrich Beck, Pouvoir et contre pouvoir à l’ère de la mondialisation, Aubier 2002

[7] Zaki Laïdi., Le Sacre du présent, Flammarion, 2000

[8] François Hartog., Régimes d’historicité. Présentisme et expériences du temps, Seuil/La librairie du XXIe siècle, 2003.

[9] De la démocratie en Amérique, Garnier Flammarion, 1981

[10] Francis Fukuyama., La fin de l’histoire et le dernier homme, Flammarion, 1992

[11] Ardjun Appadurai., Après le colonialisme, op.cit

[12] Marc Augé, Pour quoi vivons nous ? Fayard, 2003, page 186.,

[13] Geoges Canguilhem, Le normal et le pathologique, PUF., 1966.

[14] Où va le monvement altermondialisation ? … et autres questions pour comprendre son histoire, ses débats, ses stratégies, ses divergences, La Découverte 2003

[15] Il y a ainsi un espace « mémoire » sur le site du FSM, un site mémoire du FSE, un groupe de travail « mémoire » auprès de l’AEP.

[16] Instance de décision européenne ouverte à toutes les mouvements qui le désirent et réunie en moyenne une fois par trimestre.

[17] Notamment après les deux journées internationales d’étude organisée en septembre 2004 par le comité d’initiative français

[18] construção en portugais, building en anglais, construcción en castillan

[19] http://www.babels.org/

[20] Jean Servier, Histoire de l’Utopie, Gallimard, 1967

[21] Giorgio Agamben, Homo sacer, le pouvoir souverain et la vie nue, Seuil, 1995

~ par Alain Bertho sur 1 septembre 2006.

 
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