Les émeutiers de 2005

 


 

Nous n’avons vu que des ombres

Alain Bertho in Mouvements, n°44 avril mai 2006

Qui sont ces fameux émeutiers qui ont fasciné les médias, tétanisé les politiques, paniqué le pouvoir au point qu’il exhume une loi datant de la guerre d’Algérie ? Paradoxe d’un mouvement qui a éclaté comme le manifeste d’une jeunesse que la politique « ne calcule pas » et que les institutions rejètent et stigmatisent, les acteurs sont restés dans l’obscurité et le silence. Les arrestations seules[1] en éclairent une partie et nous révèlent une jeunesse populaire, ordinaire, ni délinquante, ni déscolarisée.

Et notre désarroi reste intact puisque ces « nuits bleues » de la banlieue qui ont braqué brutalement les projecteurs sur la situation faite à des populations et à des quartiers, laissent curieusement hors d’atteinte le visage, les mots, la subjectivité partagée de leurs acteurs. Stratégie d’une visibilité invisible, surgissement anonyme dans l’espace public. Nous avons vu à l’envi le feu et les lumières de la nuit, mais nous n’avons vu que des ombres. Les lumières sont éteintes, les blogs vidés ou désactivés, les capuches rabattues.

Nombre de leurs aînés se sont, semble-il, inscrits sur les listes électorales. Des appels avaient d’ailleurs été faits en ce sens. Appels de bon sens et de bonnes intentions, sûrement. Appels aussi à sortir de l’ombre. Pour les « petits » qui furent la cheville ouvrière de ces nuits, l’heure n’est pas encore venue sans doute et le chemin n’est pas encore clair.

Nous avons été nombreux, élus, militants, sociologues ou anthropologues des banlieues, dès le petit matin à tenter de mettre des mots sur notre désarroi. Nous l’avons fait comme nous savons le faire : dans l’énoncé du chapelet des causes, dans la suggestion (beaucoup plus timide) de perspectives.

Mais qu’en est-il de l’identification de l’événement lui-même ? Les mots dérapent : crise des banlieues, violences urbaines, émeutes, soulèvement populaire[2]… Même si on élimine d’emblée les fantasmes sur le caractère prétendument ethnique, religieux ou délinquant des actes dont il est question, il n’en reste pas moins une incertitude conceptuelle qui doit nous interroger sur nous-mêmes. Ce serait sans doute une erreur de penser que nous n’aurons eu affaire qu’à la répétition simplement amplifiée d’un mode d’action devenu assez ordinaire depuis 20 ans[3] : 341 émeutes recensées par le service de la commissaire (des RG) Lucienne Bui Trong entre 1991 et 2000[4], 21 500 voitures incendiées en 2003…

Le sens d’une chronologie

A-t-on assez réfléchi sur la chronologie exacte des événements ? Ziad et Bouna sont morts le 27 octobre. Suivant un scénario déjà rencontré, hélas, l’émotion, à Clichy sous Bois est immédiate. Le 14 décembre 1998, la mort de « Pipo » (Habib 17 ans), blessé par balle par la police, lycéen de la Cépière, avait enflammé le quartier de la Reynerie à Toulouse. Comme la mort de Mounir, à Vauvert en mai 1999 avait enflammé la petite ville du Gard. Et Clichy flambe : le soit du 27, le soir du 28, le soir du 29 dans une moindre mesure. On semble alors s’orienter vers un retour au calme.

Le Dimanche 30 octobre, plusieurs grenades lacrymogènes sèment la panique dans une mosquée comble pour la fin du ramadan. Lundi 31, les familles des deux jeunes annoncent à la presse qu’elles refusent de rencontrer Nicolas Sarkozy. Dans la nuit Clichy connaît une dizaine d’incendie de voitures. La tension s’étend à d’autres communes voisines. Sevran, Aulnay sous bois, Bobigny connaissent des caillassages de véhicules de police et des incendies de mobilier urbain, voire de classes maternelles. Le 1 novembre sept villes de Seine Saint-Denis (Aulnay, Sevran, Bondy, Montfermeil, Neuilly sur Marne, Bobigny, le Blanc Mesnil) sont le théâtre d’événements divers dont des affrontement sévères à Aulnay notamment dans la cité des 3000. Les troubles gagnent le reste de l’Ile de France (Val de Marne, Val d’Oise, Yvelines).

Le 2 novembre : voilà six jours que Ziad et Bouna ont trouvé la mort. Près de 400 voitures ont été incendiées dont 250 dans la nuit du 1 au 2. Une dizaine de communes ont été touchées. Les déclarations et les initiatives se multiplient dans le sens de l’appel au calme et à « l’esprit républicain ». Dans la nuit du 2 au 3, le nombre d’incendies s’élève à plus de 300.

Le 3 novembre le procureur de la République de Bobigny annonce qu’une information judicaire contre X va être ouverte pour non assistance à personne en danger. Quelques heures plus tard le Ministre de l’intérieur déclare : « ce à quoi nous avons assisté dans le département de la Seine Saint-denis n’avait rien de spontané, était parfaitement organisé. Nous sommes en train de chercher par qui et comment ». Il ne renie rien du qualificatif de racaille utilisé le 25 octobre lors d’une visite à Argenteuil et dont l’écho commence à prendre de l’ampleur.

La nuit suivante le nombre de voitures incendiées dépasse les 500 et le nombre de communes touchées continue de s’étendre en Ile de France.

On le voit, le drame de Clichy sous Bois n’a pas été en lui-même suffisant à mettre le feu à la plaine. Mais jour après jour, le traitement politique de l’événement, l’absence du moindre mot de regret ou de compassion institutionnelle, l’escalade verbale de la stigmatisation et le consensus républicain anti-violence construisent une situation nouvelle. Ni la douleur des proches, ni la solidarité générationnelle n’ont leur place dans l’espace public. Au-delà de la situation matérielle qui leur est faite, c’est le refus réitéré de toute reconnaissance qui détermine le passage à l’acte. Comme le chantent les rappeurs Tepa et princess Aniès « J’comprends pas/ Si l’monde est sourd /Où si j’exprime mal/ J’ai beau crier/ Mais on m’entend pa/s T’attends pas /A c’que quelqu’un réponde/ C’est vital [5] »

En une semaine, l’émotion localisée s’est muée en une colère plus large, plus politiquement construite : elle est explicitement dirigée contre le ministre de la police, symbole du mépris, de la discrimination, du déni d’existence supportés depuis des années. Durant cette première semaine, cette colère n’a grossit et ne s’est exprimée qu’en Ile de France. Le 4 novembre au matin, le maire d’Aulnay sous Bois déclare : « le pic des incidents est derrière-nous » !

C’est dans la nuit du 4 au 5 novembre que la colère s’étend à la France entière. L’ouest et le nord d’abord puis l’Est et le sud est pour culminer dans la nuit du 6 au 7 novembre (1408 véhicules brûlés). Et c’est ce moment là seulement qu’on commence à comprendre que l’on a affaire à quelque chose qui échappe aux grilles préétablies. Il ne s’agit plus d’incidents ou d’émeutes localisées. Il s’agit d’un mouvement profond, certes enraciné dans des situations locales mais au travers duquel les acteurs se constituent une subjectivité partagée. Bref, nous avons affaire à un mouvement politique.

Le sens d’un mode d’action

Tous ceux qui ont alors passé quelques nuits dehors le savent : ce qui a eu lieu n’avait qu’un rapport lointain avec les images de guerre passées en boucle dans les médias nationaux et internationaux, filmées parfois à partir de voitures en marche, toutes vitres fermées, en plein safari photo au milieu des sauvages … « L’émeute » (terme apparemment revendiqué par les jeunes qui l’ont vécu) n’a pas semé la terreur dans les quartiers. Les affrontements directs avec la police ont été rares.

« On va les faire courir » semble plutôt avoir été le cœur d’une stratégie de visibilité symbolique plus que de rapport de force. Et la police court. D’un caillassage anonyme à une tentative d’incendie d’une médiathèque qui fait long feu par inefficacité flagrante du projectile utilisé. D’une voiture incendiée dans un parking immobilisant pompiers et CRS plus d’une heure durant à une autre alerte qui s’évanouit dans la nuit anonyme. Et quand tout semble se calmer, un bruit sourd avertit la ville entière que le parking du commissariat a été atteint par plusieurs cocktails Molotov qui, cette fois ci, ont explosé.

La ville est a nous semblent dire ces ombres insaisissables. Et la ville est à tous ses habitants. Jeunes et (nombreux) moins jeunes, des trottoirs ou des fenêtres, assistent tranquillement à l’agitation des uniformes, incrédules devant les conseils de prudence prodigués par des « forces de l’ordre » passablement à cran.

L’émeute ne vide pas la rue des badauds, elle les attire. Quand trois voitures brûlent dans une cité et que police, pompiers, et élus arrivent sur les lieux, nombreux sont les habitants qui les attendent, près à raconter, à qui leur semblera de confiance, la colère des « petits », leur projet de brûler la rue entière, la palabre pour les calmer. Mais sûrement pas où ils se sont évanouis dans l’obscurité, peut-être déjà à leur fenêtre…

Les lieux où les affrontements ont été réels n’ont pas suscité plus de crainte ou de panique. Aulnay sous Bois fut sans doute une des villes les plus touchées par ce type d’émeutes les trois premiers jours de novembre, essentiellement dans trois quartiers : les 3000, les Mille-Mille et la cité Europe. Galerie commerciale et entreprises (notamment Renault) ont été la cible des incendies et le commissariat lui-même a été pris d’assaut et pillé.

Les soirs tombent à Aulnay ces jours là sans appréhension particulière mais plutôt dans l’attente goguenarde et curieuse du prochain « feu d’artifice ». Ce même air goguenard arborés par des jeunes inhabituellement dans la rue dès le matin et pas peu fiers d’avoir fait au commissariat le coup des Lilliputiens immobilisant un géant : « le commissariat c’est Gulliver »[6].

Jeunes souvent absents de leurs lieux de regroupement habituels et adultes dehors : il a flotté dans la nuit de ces quartiers une atmosphère étrange, indescriptible, décalée.

Le sens des lieux et des cibles

Si guérilla urbaine il y a, on le voit, c’est une guérilla symbolique. Pourquoi brûler des voitures ? Globalement parce que ça se voit dans la nuit et que les voitures en flamme, dans la rue, font courir moins de dangers que d’autres incendies[7].Les voitures et les poubelles en feu sont les feux de Bengale qu’on allume pour éclairer les quartiers oubliés. Leurs images envahissent les blogs avec fierté.

Les « émeutiers » ne vont pas à la conquête d’autres territoires que le leur. On a parlé à ce propos de tendance autodestructrice. Cette interprétation est très contestable. Dans l’ensemble les destructions n’ont pas eu le sens d’une rage suicidaire.

De quoi s’agit-il ? au total 255 atteintes aux biens et bâtiments de l’éducation nationale : 92 collèges (sur 5200) 49 lycées (sur 2500), 106 écoles (sur 51000). Il faut y ajouter pour la RATP 140 véhicules caillassés dons 10 bus et RER attaqués par des projectiles enflammés. Cette atteinte aux symboles des services publics a un sens. Les transports en commun au réseau inégalitaire et aux prix élevés ne sont pas des cibles récentes. Ils sont plus qu’un symbole, ils sont, d’une certaine façon, l’agent de l’assignation à résidence des couches populaires métropolitaines…

Le choix des cibles se décrypte donc sans difficulté. Lorsque les vitrines du centre ville de Saint Denis volent en éclat, c’est le commerce qui est touché tandis que le cinéma municipal est épargné. Les entreprises visées ne le sont pas au hasard. L’entreprise Renault d’Aulnay a sans doute payé en quelques heures des années de contentieux avec des jeunes qui se sont vu refuser jusqu’à des stages gratuits dans cette entreprise installée là grâce aux aides et aux exemptions de charge. On solde des comptes. Le centre commercial de Saint-denis n’est pas le moins du monde pillé. Mais la razzia sur le matériel de police du commissariat d’Aulnay se présente comme une sorte de réponse à la multitude des petites confiscations (cigarettes, portables..) dont les jeunes sont souvent victimes.

Les attaques contre les établissements scolaires ont été les moins comprises : comment s’en prendre à ce symbole parmi les symboles de l’égalité républicaine ? Comment s’en prendre à cet instrument de libération par excellence ? Ceux qui s’étonnent, même s’ils sont nombreux, découvrent peut-être là la profondeur du fossé qui s’est creusé année après année entre l’imagerie traditionnelle de la gauche sur ce qui est « bien pour les pauvres » et la réalité de ce qui est vécu par une part de la jeunesse populaire dans les établissements scolaires. Il ne s’agit pas là simplement d’une sorte de « ressentiment contre l’échec », mais bien d’un cri de rage contre l’humiliation.

A-t-on déjà oublié le « nous ne sommes pas des moins que rien » des collégiens de Seine Saint-Denis lors du mouvement de 1998 ? A cinq années d’intervalle, deux enquêtes menées dans les collèges de banlieue permettent de mesurer à la fois la profondeur des souffrances endurées en terme de disqualification subjective et l’aggravation considérable de la situation[8]. Le primat politique donné à l’ordre sur le sens, au sécuritaire sur le rapport au savoir n’est pas pour rien dans cette dégringolade.

Un ailleurs politique

«Les barbares qui menacent la société ne sont point au Caucase ni dans les steppes de la Tartarie; ils sont dans les faubourgs de nos villes manufacturières»[9]. Le regard porté par la bonne société du début du XIX ième siècle sur les premières révoltes ouvrières résonne étrangement aujourd’hui. Qu’on ne s’y trompe pas : ce regard était celui de quasiment tout l’éventail politique et pas seulement celui des conservateurs. Il s’est bien trouvé de bons républicains et des hommes de gauche, dix sept ans plus tard, pour approuver l’écrasement de l’insurrection ouvrière de juin 1848.

Les émeutes de l’époque, et la répression qu’elles ont connues, étaient d’une violence physique sans commune mesure avec les événements récents. On mesure d’ailleurs à quel point l’émeute de 2005 a d’abord travaillé le symbolique. Mais, toutes choses égales par ailleurs, l’écart est sans doute aussi grand, près de deux siècles plus tard, entre la jeunesse populaire urbaine et la totalité du monde politique. C’est la cristallisation de cet écart qui a généré l’explosion. C’est son maintien qui a fait retourner les ombres incendiaires à leur anonymat et à leur silence. Et dans la caverne de Platon nous n’avons vu que les ombres.

La lumière n’est pourtant pas si loin. Depuis des années, le rap porte les paroles de cet ailleurs politique. Ecoutons le un peu : « Elle est contre que je sois membre de sa famille. Contre mes frères et sœurs en nombre si sombre. Est-ce qu’elle se rend compte qu’elle a des gamins à l’abandon ? Je refuse son pardon ».[10]


[1] Au 18 novembre on compte 3101 mises en garde à vue depuis le début des émeutes, 639 majeurs ont fait ou vont faire l’objet de comparutions immédiates, 562 incarcérés 422 condamnés à des peine de prison ferme, 577 mineurs ont été présentés à un juge des enfants.

[2] Titre du dossier d’IPAM réalisé par Julien Lusson,18 décembre 2005
www.reseau-ipam.org/article.php3?id_article=1147

[3] Comme le fait remarquer Laurent Bonneli, « révoltes des banlieues, les raisons d’une colère », Le Monde Diplomatique, décembre 2005.

[4] Lucienne Bui Trong, Les racines de la violence, Audibert, 2003

[5] // « J’comprends pas », chanson du groupe « Les Spécialistes », album Reality Show, 2005

[6] Je remercie ici Laurent Boutillier et Giovanna Demontis du centre social de l’Albatros pour leur observation ethnographqiue des événements

[7] A la 21 ième nuit 9193 véhicules avaient brûlés dans 300 communes

[8] Enquête menées par l’équipe de la maîtrise de sciences et techniques « Formation à la connaissance des banlieues », université de Paris 8, en 2000 (« Ce que les collègiens pensent du collège ») et en 2005 (« Les jeunes »). Le mot clef des collégiens sur le collège est devenu le mot … « prison »

[9] Article de Saint marc de Girardin paru dans le Journal des débats du 8 décembre 1831 après la révolte des Canuts de Lyon. Exhumé par l’historien Fernand Rude, L’insurrection lyonnaise de novembre 1831, Paris Anthropos 196

[10] OFX « France », Album Roots 2004

~ par Alain Bertho sur 1 avril 2006.

 
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